LĠagitation est la crainte de ce qui ne dŽpend pas de nous

 

 

 

Lorsque je vois un homme sĠagiter, je dis : Que peut-il vouloir ? Si cĠest une chose qui ne dŽpend pas de lui, pourquoi sĠagiter encore ? Un joueur de cithare, quand il est seul, nĠest pas agitŽ ; il lĠest quand il entre sur le thŽ‰tre, ežt-il une trs jolie voix et jou‰t-il trs bien ; cĠest quĠil veut non seulement bien chanter, mais tre applaudi, et cela ne dŽpend pas de lui. Lˆ o il possde la science, il possde aussi lĠassurance ; amne devant lui quelquĠun qui nĠest pas connaisseur, il nĠy fait pas attention ; cĠest ˆ propos dĠune chose quĠil ignore et quĠil nĠa pas mŽditŽe, quĠil sĠagite. Quelle chose ? Il ignore ce quĠest la foule et ce quĠest la faveur de la foule ; il a bien appris ˆ toucher la corde la plus haute et la corde la plus basse ; mais lĠŽloge qui vient du vulgaire, la portŽe quĠil a dans la vie, il ne sait rien de tout cela, il nĠa pas mŽditŽ lˆ dessus. Alors nŽcessairement il tremble et il p‰lit. Quand je vois quĠil a peur, je ne peux pas dire quĠil nĠest pas joueur de cithare, mais je puis dire de lui autre chose, non pas une seule, mais plusieurs. Et je dis quĠil est Žtranger ˆ nous tous ; je lĠaffirme : il ne sait pas en quel endroit de la terre il est ; depuis si longtemps quĠil rŽside ici, il ignore les lois et les coutumes de la citŽ ; il ne sait pas ce qui est permis et ce qui ne lĠest pas. Il nĠa jamais pris auprs de lui un homme de loi pour lui dire les lois et les lui expliquer. Il ne rŽdige pourtant pas son testament sans savoir comment il faut le faire et sans prendre quelquĠun qui le sache ; pas davantage il ne signe autrement une caution ou ne souscrit un engagement. Mais ses dŽsirs comme ses aversions, ses volontŽs, ses intentions, ses projets, tout cela a lieu sans quĠil consulte un homme de loi ! Comment peut-il sĠen passer ? Il ignore quĠil veut ce qui ne peut lui tre accordŽ, et quĠil ne veut pas les choses quĠil est contraint dĠaccepter ; il ne sait pas ce qui lui est propre et ce qui lui est Žtranger ; sĠil le savait, il nĠaurait jamais nul embarras, nul obstacle ; il ne sĠagiterait jamais. Pourquoi ? Craint-on ce qui nĠest pas un mal ? — Non. — Et les maux quĠil est en notre pouvoir dĠempcher ? — Pas davantage. — Si les choses qui ne dŽpendent pas de notre volontŽ ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais si tout ce qui vient dĠun acte volontaire dŽpend de nous, si bien que personne ne peut nous enlever ni nous procurer ce que nous ne voulons pas, o y a-t-il lieu encore de sĠagiter ? CĠest ˆ propos de notre petit corps, de notre petit avoir, de lĠopinion de CŽsar sur nous, que nous nous agitons, mais non ˆ propos de rien qui soit en nous. SĠagite-t-on par crainte dĠavoir des opinions fausses ? Non pas ; car il dŽpend de moi de nĠen pas avoir. Ou dĠavoir une volontŽ contraire ˆ la nature ? Pas davantage. Aussi quand tu vois quelquĠun p‰lir, de mme quĠun mŽdecin dit dĠaprs le teint : ÒTel a la rate malade, tel le foieÓ, dis, toi aussi : ÒLe dŽsir et lĠaversion sont malades chez lui ; ils sont en mauvaise voie ; ils sont enflammŽs.Ó CĠest lˆ ce qui nous fait changer de couleur, ce qui nous fait trembler et claquer des dents, ce qui fait quĠ Òil ne tient plus debout et quĠil sĠaffaisse sur ses jambes.Ó

 

ƒpictte, Entretiens, II, 13.

 

1. Construction

2. Quel r™le joue le mŽdecin ˆ la fin du texte ?

3. Comparer ce texte ˆ lĠanalyse que fait Pascal des diverses agitations des hommes