Sylvain Tesson
Sur les chemins noirs

Le 30 août, haute vallée du Var

 

J’atteignis la rive du Var à midi, passai la rivière à gué, l’eau à la taille. En face, je cherchai dans les taillis un chemin qui m’élevât dans les hauteurs. Je m’égarai dans les pentes que ne retenaient plus les terrasses. Je trouvai une coulée de bête, piste modeste, la plus infime et la plus mystérieuse sur l’échelle de la nomenclature des chemins, le dernier recours du piéton. Les broussailles se refermèrent et je gagnai à nouveau les galets de la rive. Au soir de cette journée, après dix heures de marche en pleine canicule, j’avais parcouru douze kilomètres. D’où me venait ce goût pour les virées doloristes ? Peut-être de la jouissance que je tirais de leur conclusion.

Quand pareilles inquiétudes pointaient, je revoyais celui que j’étais, un an auparavant, à l’hôpital, transbahuté de service en service; un corps en miettes, planté de tubes. Puis je me souvenais du premier tressaillement éprouvé quand j’avais fait un pas, seul, hors de ma chambre, jusqu’au bout du couloir et que j’avais eu l’impression d’avoir gravi la Verte par le couloir Whymper. Et les noirceurs se dissipaient. Les ivrognes russes trinquent en affirmant que « demain sera pire qu’aujourd’hui ». Longtemps, je m’étais rangé à cette idée. Depuis ma chute, je me pénétrais du contraire : tout s’améliorerait.

Pour l’heure, je bataillais sur un talus planté de genêts anarchiques. Traverser les friches donnait l’occasion de disparaître, noble fantasme. On fourrageait les baliveaux, on longeait des ravines, on marchait sur des îles de vase, on s’échappait.

Ma chute m’avait cloué sous les regards. Les amis, les médecins, les proches, l’administration, les spécialistes - tous s’étaient généreusement offerts à me contrôler. Même un addictologue s’était occupé de la remise sur les rails. J’avais eu avec lui l’impression de connaître le temps de la prohibition (la prohibition de vivre aussi sottement que je l’entendais). Je l’avais remercié en lui exposant que je craignais de prendre goût à sa discipline. Une fois sorti de l’hôpital, la surveillance généralisée avait redoublé. Et nos vies ordinaires s’exposaient ainsi sur les écrans, se réduisaient en statistiques, se lyophilisaient dans les tuyauteries de la plomberie cybernétique, se nichaient dans les puces électroniques des cartes plastifiées. Naissions-nous pour alimenter les fichiers ?

Me débattre dans les broussailles de la vallée du Var me lacérait certes les jambes mais m’offrait de sortir du faisceau photoélectrique qui scrutait les existences. L’œil ne me fixait plus. Fuir pourvoyait d’une double vertu : le remède et l’oubli.

Or à quelques millièmes de millimètres devenu invalide, j’aurais été privé de ces grâces. N’étant pas versé dans l’idée chrétienne que les épreuves sont des dons du Ciel, j’en aurais tiré une certaine affliction. Ma vie en fauteuil roulant se serait réduite à chercher un 9 mm à me coller dans la bouche. Ayant reconquis l’usage de mes jambes, je ne pouvais pas désespérer. M’était rendue la liberté de mouvement, le droit de me carapater dès que pointait l’ombre d’une contrainte, d’une requête, d’une sommation - pire : dès que sonnait le téléphone. Bernanos n’avait pas manqué d’instinct au début de Français, si vous saviez.« Il n’y a plus beaucoup de liberté dans le monde, c’est entendu, mais il y a encore de l’espace. »

L’espace ! Il offrait ses replis à qui voulait bien s’agenouiller au-dessus des cartes et communier à leur pouvoir. Ici, sur les dorsales calcaires, et plus tard sur les socles de granit, j’allais ouvrir compulsivement les feuilles de l’IGN. Ces cartes d’état-major étaient des merveilles, on pouvait se réjouir de posséder une pareille couverture du pays. Pour l’instant, j’en transportais dix dans mon sac, de quoi me projeter jusqu’au Ventoux. Les feuilles révélaient l’existence de contre-allées, inconnues au cœur de la citadelle, de portes dérobées, d’escaliers de service où disparaître. Je ne pouvais jamais regarder ces représentations au 25 000e sans me demander ce qui se tramait là, sous mon doigt, au bout de ce sentier isolé, sur un talus zébré d’un tortillon. Et qui vivait dans cette maison dessinée au milieu d’une lande ? Un ogre ? Un refuznik? Une ancienne danseuse? La carte était le laissez-passer de nos rêves.

Ces tracés en étoile et ces lignes piquetées étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinait de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie.

Passages secrets, les chemins noirs dessinaient le souvenir de la France piétonne, le réseau d’un pays anciennement paysan. Ils n’appartenaient pas à cette géographie des « sentiers de randonnée », voies balisées plantées de panonceaux où couraient le sportif et l’élu local. Même à proximité d’une agglomération, la carte au 25 000e livrait des issues: une levée de terrain, un talus discret, Une venelle. Partout, l’ombre avait des survivances. Jusqu’au cœur des zones urbaines s'enfonça des coulées. Si renards et furets réussissaient à gagner le centre des villes d’Europe par les fossés et les contrescarpes, nous aussi pouvions tenir l’équilibre sur des fils invisibles. Relier ces chemins à travers le pays ralentirait ma progression mais offrirait des avantages : ne pas s’infliger les traversées périurbaines, éviter la brûlure du goudron.

Dans les années 1980, René Frégni, écrivain de Provence, avait publié un roman où il décrivait la traque d’un conscrit réfractaire que l’autorité militaire poursuivait sur les routes d’Europe. Un livre électrique, frappé de ce titre : Les Chemins noirs. Depuis le départ, je me débattais avec les cartes IGN pour tracer une sinusoïde de l’incognito. Non pas que je fusse en cavale mais je pressentais qu’un air de liberté soufflait en ces allées. La première épreuve était d’élaborer un tel parcours dans une campagne en miettes. L’exercice d’arpenteur était plus difficile que je ne me l’étais imaginé: il fallait longuement détailler ces planches pour tracer les itinéraires. Cela finissait par fatiguer les yeux.

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non I II suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l’existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore ! disparaître. « Dissimule ta vie », disait Épicure dans l’une de ses maximes (en l’occurrence c’était peu réussi car on se souvenait de lui deux millénaires après sa mort). Il avait donné là une devise pour les chemins noirs.

Nous serions de grandes troupes sur ces contre-allées car nous étions nombreux à développer une allergie aux illusions virtuelles. Les sommations de l’époque nous fatiguaient: Enjoy ! Take care! Be safe! Be connected! Nous étions dégoûtés du clignotement des villes. Si nous écrasions à coups de talon les écrans livides de nos vies high-tech s’ouvrirait un chemin noir, une lueur de tunnel à travers le dispositif. Tout cela ne faisait pas un programme politique. C’était un carton d’invitation à ficher le camp.