On rit du philosophe qui veut que le  processus historique  passe par sa table de travail. Il se venge en rglant leur compte aux absurdits de l'histoire. Tel est son emploi dans un vaudeville maintenant sculaire. Qu'on regarde plus haut dans le pass, qu'on se demande ce que peut tre la philosophie aujourd'hui : on verra que la philosophie de survol fut un pisode, et qu'il est rvolu.

Maintenant comme jadis, la philosophie commence par le : qu'est-ce que penser ? et d'abord s'y absorbe. Pas d'instruments ici ni d'organes. C'est un pur : il m'apparat que... Celui devant qui tout parat ne peut tre dissimul lui-mme, il s'apparat tout le premier, il est cette apparition de soi soi, il surgit de rien, rien ni personne ne [21] peut l'empcher d'tre soi, ni ly aider. Il fut toujours, il est partout, il est roi dans son le dserte.

Mais la premire vrit ne peut tre qu'une demi-vrit. Elle ouvre sur autre chose. Il n'y aurait rien s'il n'y avait cet abme du soi. Seulement un abme n'est pas rien, il a ses bords, ses entours. On pense toujours quelque chose, sur, selon, d'aprs quelque chose, l'endroit, l'encontre de quelque chose. Mme l'action de penser est prise dans la pousse de lՐtre. Je ne peux pas penser identiquement la mme chose plus d'un instant. L'ouverture par principe est aussitt comble, comme si la pense ne vivait qu' l'tat naissant. Si elle se maintient, c'est travers - c'est par le glissement qui la jette l'inactuel. Car il y a l'inactuel de l'oubli, mais aussi celui de l'acquis. C'est par le temps que mes penses datent, c'est par lui aussi quelles font date, qu'elles ouvrent un avenir de pense, un cycle, un champ, qu'elles font corps ensemble, qu'elles sont une seule pense, qu'elles sont moi. La pense ne troue pas le temps, elle continue le sillage des prcdentes penses, sans mme exercer le pouvoir, qu'elle prsume, de le tracer nouveau, comme nous pourrions, si nous voulions, revoir l'autre versant de la colline : mais quoi bon, puisque la colline est l ? quoi bon m'assurer que ma pense du jour recouvre ma pense d'hier : je le sais bien puisque aujourd'hui je vois plus loin. Si je pense, ce n'est pas que je saute hors du temps dans un monde intelligible, ni que je recre chaque fois la signification partir de rien, c'est que la flche du temps tire tout avec elle, fait que mes penses successives soient, dans un sens second, simultanes, ou du moins qu'elles empitent lgitimement l'une sur l'autre. Je fonctionne ainsi par construction. Je suis install sur une pyramide de temps qui a t moi. Je prends du champ, je m'invente, mais non sans mon quipement temporel, comme je me dplace dans le monde, mais non sans la masse, inconnue de mon corps. Le temps est ce  corps de l'esprit  dont parlait Valry. Temps et pense sont enchevtrs l'un dans l'autre. La nuit de la pense est habite par une lueur de l'Etre.

Comment imposerait-elle aucune ncessit aux choses ? Comment les rduirait-elle aux purs objets qu'elle se construit ? [22] Avec l'attache secrte du temps, j'apprends celle de l'tre sensible, ses  cts  incompatibles et simultans. Je le vois comme il est sous mes yeux, mais aussi comme je le verrais d'un autre site, et cela non pas possiblement, mais actuellement, car ds maintenant il brille ailleurs de beaucoup de feux qui me sont masqus. Quand on dit : simultanit, veut-on dire temps, veut-on dire espace ? Cette liane de moi l'horizon, c'est un rail pour le mouvement de mon regard. La maison l'horizon luit solennellement comme une chose passe ou une chose espre. Et mon pass inversement a son espace, ses chemins, ses lieux-dits, ses monuments. Sous les ordres croiss, mais distincts, du successif et du simultan, sous la suite des synchronies qui s'ajoutent ligne ligne, on retrouve un rseau sans nom, des constellations d'heures spatiales, de points-vnements. Faut-il mme dire chose, faut-il dire imaginaire ou ide, quand chaque chose est plus loin qu'elle-mme, quand chaque fait peut tre dimension, quand les ides ont leurs rgions ? Toute la description de notre paysage et de nos lignes d'univers, celle de notre monologue intrieur seraient refaire. Les couleurs, les sons, les choses comme les toiles de Van Gogh, sont des foyers, des rayonnements d'tre.

Prenons les autres leur apparition dans la chair du monde. Ils ne seraient pas pour moi, dit-on, si je ne les reconnaissais, si je ne dchiffrais sur eux quelque signe de la prsence soi dont je dtiens l'unique modle. Mais si ma pense n'est que l'envers de mon temps, de mon tre passif et sensible, c'est toute l'toffe du monde sensible qui vient quand j'essaie de me saisir, et les autres qui sont pris en elle. Avant d'tre et pour tre soumis mes conditions de possibilit, et reconstruits mon image, il faut qu'ils soient l comme reliefs, carts, variantes d'une seule Vision laquelle je participe aussi. Car ils ne sont pas des fictions dont je peuplerais mon dsert, des fils de mon esprit, des possibles jamais inactuels, mais ils sont mes jumeaux ou la chair de ma chair. Certes je ne vis pas leur vie, ils sont dfinitivement absents de moi et moi d'eux. Mais cette distance est une trange proximit ds qu'on retrouve l'tre du sensible, puisque le sensible est [23 prcisment ce qui, sans bouger de sa place, peut hanter plus d'un corps. Cette table que touche mon regard, personne ne la verra : il faudrait tre moi. Et pourtant je sais qu'elle pse au mme moment exactement de mme faon sur tout regard. Car les autres regards, je les vois, eux aussi, c'est dans le mme champ o sont les choses qu'ils dessinent une conduite de la table, qu'ils lient pour une nouvelle comprsence les parties de la table l'une l'autre. L-bas ; se renouvelle ou se propage, sous couvert de celle qu' l'instant je fais jouer, l'articulation d'un regard sur un visible. Ma vision en recouvre une autre, ou plutt elles fonctionnent ensemble et tombent par principe sur le mme Visible. Un de mes visibles se fait voyant. J'assiste la mtamorphose. Dsormais il n'est plus l'une des choses, il est en circuit avec elles ou il s'interpose entre elles. Quand je le regarde, mon regard ne s'arrte plus, ne se termine plus lui, comme il s'arrte ou se termine aux choses ; par lui, comme par un relais, il continue vers les choses - les mmes choses que j'tais seul voir, que je serai toujours seul voir, mais que lui aussi, dsormais, est seul voir sa manire. Je sais maintenant que lui aussi est seul tre soi. Tout repose sur la richesse insurpassable, sur la miraculeuse multiplication du sensible. Elle fait que les mmes choses ont la force d'tre choses pour plus d'un, et que quelques-unes parmi elles - les corps humains et animaux - n'ont pas seulement des faces caches, que leur  autre ct  [1] est un autre sentir compt partir de mon sensible. Tout tient ce que cette table, celle qu' l'instant mon regard balaye et dont il interroge la texture, n'appartient aucun espace de conscience et s'insre aussi bien dans le circuit des autres corps - ce que nos regards ne sont pas des actes de conscience, dont chacun revendiquerait une indclinable priorit, mais ouverture de notre chair aussitt remplie par la chair universelle du monde - ce que de la sorte les corps vivants se ferment sur le monde, se font corps voyants, corps touchants, et a fortiori sensibles eux-mmes, puisqu'on ne saurait toucher ou voir sans tre capable de [24] se toucher et de se voir. Toute l'nigme est dans le sensible, dans cette tlvision qui nous fait au plus priv de notre vie simultans avec les autres et avec le monde.

Que sera-ce quand l'un d'eux va se retourner sur moi, soutenir mon regard et refermer le sien sur mon corps et sur mon visage ? Sauf si nous recourons la ruse de la parole, et mettons en tiers entre nous un domaine commun de penses, l'exprience est intolrable. Il n'y a plus rien regarder qu'un regard, celui qui voit et ce qui est vu sont exactement substituables, les deux regards s'immobilisent l'un sur l'autre, rien ne peut les distraire et les distinguer l'un de l'autre, puisque les choses sont abolies et que chacun n'a plus faire qu' son double. Pour la rflexion, il n'y a l encore que deux  points de vue  sans commune mesure, deux je pense dont chacun peut se croire vainqueur de l'preuve, puisque, aprs tout, si je pense que l'autre me pense, ce n'est encore l qu'une de mes penses. La vision fait ce que la rflexion ne comprendra jamais : que le combat quelquefois soit sans vainqueur, et la pense dsormais sans titulaire. Je le regarde. Il voit que je le regarde. Je vois quil le voit. Il voit que je vois qu'il le voit... L'analyse est sans fin, et si elle tait la mesure de toutes choses, les regards glisseraient indfiniment l'un sur l'autre, il ny aurait jamais qu'un seul cogito la fois. Or, bien que les reflets des reflets aillent en principe l'infini, la vision fait que les noires issues des deux regards s'ajustent l'une l'autre, et qu'on ait, non plus deux consciences avec leur tlologie propre, mais deux regards l'un dans l'autre, seuls au monde. Elle esquisse ce que le dsir accomplit quand il expulse deux  penses  vers cette ligne de feu entre elles, cette brlante surface, o elles cherchent un accomplissement qui soit le mme identiquement pour elles deux, comme le monde sensible est tous.

 



[1]               Husserl.