Ainsi j'Žtais dŽjˆ arrivŽ ˆ cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant l'Ïuvre d'art, que nous ne la faisons pas ˆ notre grŽ, mais que, prŽexistant ˆ nous, nous devons, ˆ la fois parce qu'elle est nŽcessaire et cachŽe, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la dŽcouvrir. Mais cette dŽcouverte que l'art pouvait nous faire faire n'Žtait-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait nous tre le plus prŽcieux, et de ce qui nous reste d'habitude ˆ jamais inconnu, notre vraie vie, la rŽalitŽ telle que nous l'avons sentie et qui diffre tellement de ce que nous croyons, que nous sommes emplis d'un tel bonheur quand le hasard nous en apporte le souvenir vŽritable. Je m'en assurais par la faussetŽ mme de l'art prŽtendu rŽaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n'avions pris dans la vie l'habitude de donner ˆ ce que nous sentons une expression qui en diffre tellement, et que nous prenons, au bout de peu de temps, pour la rŽalitŽ mme. Je sentais que je n'aurais pas ˆ m'embarrasser des diverses thŽories littŽraires qui m'avaient un moment troublŽ – notamment celles que la critique avait dŽveloppŽes au moment de l'affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre, et qui tendaient ˆ Ç faire sortir l'artiste de sa tour d'ivoire È, ˆ traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, ˆ peindre de grands mouvements ouvriers, et ˆ dŽfaut de foules, ˆ tout le moins non plus d'insignifiants oisifs – Ç J'avoue que la peinture de ces inutiles m'indiffre assez È, disait Bloch – mais de nobles intellectuels ou des hŽros. D'ailleurs, mme avant de discuter leur contenu logique, ces thŽories me paraissaient dŽnoter chez ceux qui les soutenaient une preuve d'infŽrioritŽ, comme un enfant vraiment bien ŽlevŽ, qui entend des gens chez qui on l'a envoyŽ dŽjeuner dire : Ç Nous avouons tout, nous sommes francs È, sent que cela dŽnote une qualitŽ morale infŽrieure ˆ la bonne action pure et simple, qui ne dit rien. L'art vŽritable n'a que faire de tant de proclamations et s'accomplit dans le silence. D'ailleurs, ceux qui thŽorisaient ainsi employaient des expressions toutes faites qui ressemblaient singulirement ˆ celles d'imbŽciles qu'ils flŽtrissaient. Et peut-tre est-ce plut™t ˆ la qualitŽ du langage qu'au genre d'esthŽtique qu'on peut juger du degrŽ auquel a ŽtŽ portŽ le travail intellectuel et moral. Mais, inversement, cette qualitŽ du langage (et mme, pour Žtudier les lois du caractre, on le peut aussi bien en prenant un sujet sŽrieux ou frivole, comme un prosecteur peut aussi bien Žtudier celles de l'anatomie sur le corps d'un imbŽcile que sur celui d'un homme de talent : les grandes lois morales, aussi bien que celles de la circulation du sang ou de l'Žlimination rŽnale, diffrent peu selon la valeur intellectuelle des individus) dont croient pouvoir se passer les thŽoriciens, ceux qui admirent les thŽoriciens croient facilement qu'elle ne prouve pas une grande valeur intellectuelle, valeur qu'ils ont besoin, pour la discerner, de voir exprimer directement et qu'ils n'induisent pas de la beautŽ d'une image. D'o la grossire tentation pour l'Žcrivain d'Žcrire des Ïuvres intellectuelles. Grande indŽlicatesse. Une Ïuvre o il y a des thŽories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix. Encore cette dernire ne fait-elle qu'exprimer une valeur qu'au contraire en littŽrature le raisonnement logique diminue. On raisonne, c'est-ˆ-dire on vagabonde, chaque fois qu'on n'a pas la force de s'astreindre ˆ faire passer une impression par tous les Žtats successifs qui aboutiront ˆ sa fixation, ˆ l'expression de sa rŽalitŽ. La rŽalitŽ ˆ exprimer rŽsidait, je le comprenais maintenant, non dans l'apparence du sujet, mais dans le degrŽ de pŽnŽtration de cette impression ˆ une profondeur o cette apparence importait peu, comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette raideur empesŽe de la serviette, qui m'avaient ŽtŽ plus prŽcieux pour mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires, patriotiques, internationalistes. Plus de style, avais-je entendu dire alors, plus de littŽrature, de la vie. On peut penser combien mme les simples thŽories de M. de Norpois Ç contre les joueurs de flžtes È avaient refleuri depuis la guerre. Car tous ceux qui, n'ayant pas le sens artistique, c'est-ˆ-dire la soumission ˆ la rŽalitŽ intŽrieure, peuvent tre pourvus de la facultŽ de raisonner ˆ perte de vue sur l'art, pour peu qu'ils soient par surcro”t diplomates ou financiers, mlŽs aux Ç rŽalitŽs È du temps prŽsent, croient volontiers que la littŽrature est un jeu de l'esprit destinŽ ˆ tre ŽliminŽ de plus en plus dans l'avenir. Quelques-uns voulaient que le roman fžt une sorte de dŽfilŽ cinŽmatographique des choses. Cette conception Žtait absurde. Rien ne s'Žloigne plus de ce que nous avons peru en rŽalitŽ qu'une telle vue cinŽmatographique. Justement, comme, en entrant dans cette bibliothque, je m'Žtais souvenu de ce que les Goncourt disent des belles Žditions originales qu'elle contient, je m'Žtais promis de les regarder tant que j'Žtais enfermŽ ici. Et tout en poursuivant mon raisonnement, je tirais un ˆ un, sans trop y faire attention du reste, les prŽcieux volumes, quand, au moment o j'ouvrais distraitement l'un d'eux : Franois le Champi de George Sand, je me sentis dŽsagrŽablement frappŽ comme par quelque impression trop en dŽsaccord avec mes pensŽes actuelles, jusqu'au moment o, avec une Žmotion qui alla jusqu'ˆ me faire pleurer, je reconnus combien cette impression Žtait d'accord avec elles. Tel, ˆ l'instant que dans la chambre mortuaire les employŽs des pompes funbres se prŽparent ˆ descendre la bire, le fils d'un homme qui a rendu des services ˆ la patrie serrant la main aux derniers amis qui dŽfilent, si tout ˆ coup retentit sous les fentres une fanfare, se rŽvolte, croyant ˆ quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui, qui est restŽ ma”tre de soi jusque-lˆ, ne peut plus retenir ses larmes, lorsqu'il vient ˆ comprendre que ce qu'il entend c'est la musique d'un rŽgiment qui s'associe ˆ son deuil et rend honneur ˆ la dŽpouille de son pre. Tel, je venais de reconna”tre la douloureuse impression que j'avais ŽprouvŽe, en lisant le titre d'un livre dans la bibliothque du prince de Guermantes, titre qui m'avait donnŽ l'idŽe que la littŽrature nous offrait vraiment ce monde du mystre que je ne trouvais plus en elle. Et pourtant ce n'Žtait pas un livre bien extraordinaire, c'Žtait Franois le Champi, mais ce nom-lˆ, comme le nom des Guermantes, n'Žtait pas pour moi comme ceux que j'avais connus depuis. Le souvenir de ce qui m'avait semblŽ inexplicable dans le sujet de Franois le Champi, tandis que maman me lisait le livre de George Sand, Žtait rŽveillŽ par ce titre, aussi bien que le nom de Guermantes (quand je n'avais pas vu les Guermantes depuis longtemps) contenait pour moi tant de fŽodalitŽ – comme Franois le Champi l'essence du roman – et se substituait pour un instant ˆ l'idŽe fort commune de ce que sont les romans berrichons de George Sand. Dans un d”ner, quand la pensŽe reste toujours ˆ la surface, j'aurais pu sans doute parler de Franois le Champi et des Guermantes sans que ni l'un ni l'autre fussent ceux de Combray. Mais quand j'Žtais seul, comme en ce moment, c'est ˆ une profondeur plus grande que j'avais plongŽ. Ë ce moment-lˆ l'idŽe que telle personne dont j'avais fait la connaissance dans le monde Žtait la cousine de Mme de Guermantes, c'est-ˆ-dire d'un personnage de lanterne magique, me semblait incomprŽhensible, et tout autant que les plus beaux livres que j'avais lus fussent – je ne dis pas mme supŽrieurs, ce qu'ils Žtaient pourtant – mais Žgaux ˆ cet extraordinaire Franois le Champi. C'Žtait une impression d'enfance bien ancienne, o mes souvenirs d'enfance et de famille Žtaient tendrement mlŽs et que je n'avais pas reconnue tout de suite. Je m'Žtais au premier instant demandŽ avec colre quel Žtait l'Žtranger qui venait me faire mal, et l'Žtranger c'Žtait moi-mme, c'Žtait l'enfant que j'Žtais alors, que le livre venait de susciter en moi, car de moi ne connaissant que cet enfant, c'est cet enfant que le livre avait appelŽ tout de suite, ne voulant tre regardŽ que par ses yeux, aimŽ que par son cÏur et ne parler qu'ˆ lui. Aussi ce livre que ma mre m'avait lu haut ˆ Combray, presque jusqu'au matin, avait-il gardŽ pour moi tout le charme de cette nuit-lˆ. Certes, la Ç plume È de George Sand, pour prendre une expression de Brichot qui aimait tant dire qu'un livre Žtait Žcrit d'une plume alerte, ne me semblait pas du tout, comme elle avait paru si longtemps ˆ ma mre avant qu'elle model‰t lentement ses gožts littŽraires sur les miens, une plume magique. Mais c'Žtait une plume que, sans le vouloir, j'avais ŽlectrisŽe comme s'amusent souvent ˆ faire les collŽgiens, et voici que mille riens de Combray, et que je n'apercevais plus depuis longtemps, sautaient lŽgrement d'eux-mmes et venaient ˆ la queue leu leu se suspendre au bec aimantŽ, en une cha”ne interminable et tremblante de souvenirs. Certains esprits qui aiment le mystre veulent croire que les objets conservent quelque chose des yeux qui les regardrent, que les monuments et les tableaux ne nous apparaissent que sous le voile sensible que leur ont tissŽ l'amour et la contemplation de tant d'adorateurs pendant des sicles. Cette chimre deviendrait vraie s'ils la transposaient dans le domaine de la seule rŽalitŽ pour chacun, dans le domaine de sa propre sensibilitŽ.

Oui, en ce sens-lˆ, en ce sens-lˆ seulement ; mais il est bien plus grand, une chose que nous avons regardŽe autrefois, si nous la revoyons, nous rapporte, avec le regard que nous y avons posŽ, toutes les images qui le remplissaient alors. C'est que les choses – un livre sous sa couverture rouge comme les autres – sit™t qu'elles sont perues par nous, deviennent en nous quelque chose d'immatŽriel, de mme nature que toutes nos prŽoccupations ou nos sensations de ce temps-lˆ, et se mlent indissolublement ˆ elles. Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu'il faisait quand nous le lisions. Dans la moindre sensation apportŽe par le plus humble aliment, l'odeur du cafŽ au lait, nous retrouvons cette vague espŽrance d'un beau temps qui, si souvent, nous sourit, quand la journŽe Žtait encore intacte et pleine, dans l'incertitude du ciel matinal ; une heure est un vase rempli de parfum, de sons, de moments, d'humeurs variŽes, de climats. De sorte que la littŽrature qui se contente de Ç dŽcrire les choses È, d'en donner seulement un misŽrable relevŽ de lignes et de surfaces, est celle qui, tout en s'appelant rŽaliste, est la plus ŽloignŽe de la rŽalitŽ, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi prŽsent avec le passŽ, dont les choses gardaient l'essence, et l'avenir, o elles nous incitent ˆ le gožter de nouveau. C'est elle que l'art digne de ce nom doit exprimer, et, s'il y Žchoue, on peut encore tirer de son impuissance un enseignement (tandis qu'on n'en tire aucun des rŽussites du rŽalisme), ˆ savoir que cette essence est en partie subjective et incommunicable.

Bien plus, une chose que nous v”mes ˆ une certaine Žpoque, un livre que nous lžmes ne restent pas unis ˆ jamais seulement ˆ ce qu'il y avait autour de nous ; il le reste aussi fidlement ˆ ce que nous Žtions alors, il ne peut plus tre repassŽ que par la sensibilitŽ, par la personne que nous Žtions alors ; si je reprends, mme par la pensŽe, dans la bibliothque, Franois le Champi, immŽdiatement en moi un enfant se lve qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre : Franois le Champi, et qui le lit comme il le lut alors, avec la mme impression du temps qu'il faisait dans le jardin, les mmes rves qu'il formait alors sur les pays et sur la vie, la mme angoisse du lendemain. Que je revoie une chose d'un autre temps, c'est un autre jeune homme qui se lvera. Et ma personne d'aujourd'hui n'est qu'une carrire abandonnŽe, qui croit que tout ce qu'elle contient est pareil et monotone, mais d'o chaque souvenir, comme un sculpteur de Grce, tire des statues innombrables. Je dis chaque chose que nous revoyons, car les livres se comportant en cela comme ces choses, la manire dont leur dos s'ouvrait, le grain du papier peut avoir gardŽ en lui un souvenir aussi vif de la faon dont j'imaginais alors Venise et du dŽsir que j'avais d'y aller que les phrases mmes des livres. Plus vif mme, car celles-ci gnent parfois, comme ces photographies d'un tre devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu'en se contentant de penser ˆ lui. Certes, pour bien des livres de mon enfance, et, hŽlas, pour certains livres de Bergotte lui-mme, quand un soir de fatigue il m'arrivait de les prendre, ce n'Žtait pourtant que comme j'aurais pris un train dans l'espoir de me reposer par la vision de choses diffŽrentes et en respirant l'atmosphre d'autrefois. Mais il arrive que cette Žvocation recherchŽe se trouve entravŽe, au contraire, par la lecture prolongŽe du livre. Il en est un de Bergotte (qui dans la bibliothque du prince portait une dŽdicace d'une flagornerie et d'une platitude extrmes), lu jadis en entier un jour d'hiver o je ne pouvais voir Gilberte, et o je ne peux rŽussir ˆ retrouver les pages que j'aimais tant. Certains mots me feraient croire que ce sont elles, mais c'est impossible. O serait donc la beautŽ que je leur trouvais ? Mais du volume lui-mme la neige qui couvrait les Champs-ƒlysŽes le jour o je le lus n'a pas ŽtŽ enlevŽe. Je la vois toujours. Et c'est pour cela que si j'avais ŽtŽ tentŽ d'tre bibliophile, comme l'Žtait le prince de Guermantes, je ne l'aurais ŽtŽ que d'une faon, mais de faon particulire, comme celle qui recherche cette beautŽ indŽpendante de la valeur propre d'un livre et qui lui vient pour les amateurs de conna”tre les bibliothques par o il a passŽ, de savoir qu'il fut donnŽ ˆ l'occasion de tel ŽvŽnement, par tel souverain ˆ tel homme cŽlbre, de l'avoir suivi, de vente en vente, ˆ travers sa vie ; cette beautŽ, historique en quelque sorte, d'un livre ne serait pas perdue pour moi. Mais c'est plus volontiers de l'histoire de ma propre vie, c'est-ˆ-dire non pas en simple curieux, que je la dŽgagerais ; et ce serait souvent non pas ˆ l'exemplaire matŽriel que je l'attacherais, mais ˆ l'ouvrage, comme ˆ ce Franois le Champi contemplŽ pour la premire fois dans ma petite chambre de Combray, pendant la nuit peut-tre la plus douce et la plus triste de ma vie – o j'avais, hŽlas (dans un temps o me paraissaient bien inaccessibles les mystŽrieux Guermantes), obtenu de mes parents une premire abdication d'o je pouvais faire dater le dŽclin de ma santŽ et de mon vouloir, mon renoncement chaque jour aggravŽ ˆ une t‰che difficile – et retrouvŽ aujourd'hui dans la bibliothque des Guermantes, prŽcisŽment par le jour le plus beau, et dont s'Žclairaient soudain non seulement les t‰tonnements anciens de ma pensŽe, mais mme le but de ma vie et peut-tre de l'art. Pour les exemplaires eux-mmes des livres, j'eusse ŽtŽ, d'ailleurs, capable de m'y intŽresser, dans une acception vivante. La premire Ždition d'un ouvrage m'ežt ŽtŽ plus prŽcieuse que les autres, mais j'aurais entendu par elle l'Ždition o je le lus pour la premire fois. Je rechercherais les Žditions originales, je veux dire celles o j'eus de ce livre une impression originale. Car les impressions suivantes ne le sont plus. Je collectionnerais pour les romans les reliures d'autrefois, celles du temps o je lus mes premiers romans et qui entendaient tant de fois papa me dire : Ç Tiens-toi droit. È Comme la robe o nous v”mes pour la premire fois une femme, elles m'aideraient ˆ retrouver l'amour que j'avais alors, la beautŽ sur laquelle j'ai superposŽ tant d'images, de moins en moins aimŽes, pour pouvoir retrouver la premire, moi qui ne suis pas le moi qui l'ai vu et qui dois cŽder la place au moi que j'Žtais alors afin qu'il appelle la chose qu'il connut et que mon moi d'aujourd'hui ne conna”t point. La bibliothque que je composerais ainsi serait mme d'une valeur plus grande encore, car les livres que je lus jadis ˆ Combray, ˆ Venise, enrichis maintenant par ma mŽmoire de vastes enluminures reprŽsentant l'Žglise Saint-Hilaire, la gondole amarrŽe au pied de Saint-Georges le Majeur sur le Grand Canal incrustŽ de scintillants saphirs, seraient devenus dignes de ces Ç livres ˆ images È, bibles historiŽes, que l'amateur n'ouvre jamais pour lire le texte mais pour s'enchanter une fois de plus des couleurs qu'y a ajoutŽes quelque Žmule de Fouquet et qui font tout le prix de l'ouvrage. Et pourtant, mme n'ouvrir ces livres lus autrefois que pour regarder les images qui ne les ornaient pas alors me semblerait encore si dangereux que, mme en ce sens, le seul que je pusse comprendre, je ne serais pas tentŽ d'tre bibliophile. Je sais trop combien ces images laissŽes par l'esprit sont aisŽment effacŽes par l'esprit. Aux anciennes il en substitue de nouvelles qui n'ont plus le mme pouvoir de rŽsurrection. Et si j'avais encore le Franois le Champi que maman sortit un soir du paquet de livres que ma grand'mre devait me donner pour ma fte, je ne le regarderais jamais ; j'aurais trop peur d'y insŽrer peu ˆ peu de mes impressions d'aujourd'hui couvrant compltement celles d'autrefois, j'aurais trop peur de le voir devenir ˆ ce point une chose du prŽsent que, quand je lui demanderais de susciter une fois encore l'enfant qui dŽchiffra son titre dans la petite chambre de Combray, l'enfant, ne reconnaissant pas son accent, ne rŽpond”t plus ˆ son appel et rest‰t pour toujours enterrŽ dans l'oubli.

* * *

L'idŽe d'un art populaire comme d'un art patriotique, si mme elle n'avait pas ŽtŽ dangereuse, me semblait ridicule. S'il s'agissait de le rendre accessible au peuple, on sacrifiait les raffinements de la forme Ç bons pour des oisifs È ; or, j'avais assez frŽquentŽ de gens du monde pour savoir que ce sont eux les vŽritables illettrŽs, et non les ouvriers Žlectriciens. Ë cet Žgard, un art, populaire par la forme, ežt ŽtŽ destinŽ plut™t aux membres du Jockey qu'ˆ ceux de la ConfŽdŽration gŽnŽrale du travail ; quant aux sujets, les romans populaires enivrent autant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont Žcrits pour eux. On cherche ˆ se dŽpayser en lisant, et les ouvriers sont aussi curieux des princes que les princes des ouvriers. Ds le dŽbut de la guerre, M. Barrs avait dit que l'artiste (en l'espce le Titien) doit avant tout servir la gloire de sa patrie. Mais il ne peut la servir qu'en Žtant artiste, c'est-ˆ-dire qu'ˆ condition, au moment o il Žtudie les lois de l'Art, institue ses expŽriences et fait ses dŽcouvertes, aussi dŽlicates que celles de la Science, de ne pas penser ˆ autre chose – fžt-ce ˆ la patrie – qu'ˆ la vŽritŽ qui est devant lui. N'imitons pas les rŽvolutionnaires qui par Ç civisme È mŽprisaient, s'ils ne les dŽtruisaient pas, les Ïuvres de Watteau et de La Tour, peintres qui honoraient davantage la France que tous ceux de la RŽvolution. L'anatomie n'est peut-tre pas ce que choisirait un cÏur tendre, si l'on avait le choix. Ce n'est pas la bontŽ de son cÏur vertueux, laquelle Žtait fort grande, qui a fait Žcrire ˆ Choderlos de Laclos les Liaisons Dangereuses, ni son gožt pour la bourgeoisie, petite ou grande, qui a fait choisir ˆ Flaubert comme sujets ceux de Madame Bovary et de l'ƒducation Sentimentale. Certains disaient que l'art d'une Žpoque de h‰te serait bref, comme ceux qui prŽdisaient avant la guerre qu'elle serait courte. Le chemin de fer devait aussi tuer la contemplation, il Žtait vain de regretter le temps des diligences, mais l'automobile remplit leur fonction et arrte ˆ nouveau les touristes vers les Žglises abandonnŽes.

Une image offerte par la vie nous apporte en rŽalitŽ, ˆ ce moment-lˆ, des sensations multiples et diffŽrentes. La vue, par exemple, de la couverture d'un livre dŽjˆ lu a tissŽ dans les caractres de son titre les rayons de lune d'une lointaine nuit d'ŽtŽ. Le gožt du cafŽ au lait matinal nous apporte cette vague espŽrance d'un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crŽmeuse et plissŽe, qui semblait du lait durci, se mit ˆ nous sourire dans la claire incertitude du petit jour. Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons la rŽalitŽ est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanŽment – rapport que supprime une simple vision cinŽmatographique, laquelle s'Žloigne par lˆ d'autant plus du vrai qu'elle prŽtend se borner ˆ lui – rapport unique que l'Žcrivain doit retrouver pour en encha”ner ˆ jamais dans sa phrase les deux termes diffŽrents. On peut faire se succŽder indŽfiniment dans une description les objets qui figuraient dans le lieu dŽcrit, la vŽritŽ ne commencera qu'au moment o l'Žcrivain prendra deux objets diffŽrents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l'art ˆ celui qu'est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nŽcessaires d'un beau style, ou mme, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qualitŽ commune ˆ deux sensations, il dŽgagera leur essence en les rŽunissant l'une et l'autre, pour les soustraire aux contingences du temps, dans une mŽtaphore, et les encha”nera par le lien indescriptible d'une alliance de mots. La nature elle-mme, ˆ ce point de vue, ne m'avait-elle pas mis sur la voie de l'art, n'Žtait-elle pas commencement d'art, elle qui souvent ne m'avait permis de conna”tre la beautŽ d'une chose que longtemps aprs, dans une autre, midi ˆ Combray que dans le bruit de ses cloches, les matinŽes de Doncires que dans les hoquets de notre calorifre ˆ eau ? Le rapport peut tre peu intŽressant, les objets mŽdiocres, le style mauvais, mais tant qu'il n'y a pas eu cela il n'y a rien eu. La littŽrature qui se contente de Ç dŽcrire les choses È, de donner un misŽrable relevŽ de leurs lignes et de leur surface, est, malgrŽ sa prŽtention rŽaliste, la plus ŽloignŽe de la rŽalitŽ, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, ne parl‰t-elle que de gloire et de grandeurs, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi prŽsent avec le passŽ, dont les choses gardent l'essence, et l'avenir, o elles nous incitent ˆ le gožter encore. Mais il y avait plus. Si la rŽalitŽ Žtait cette espce de dŽchet de l'expŽrience, ˆ peu prs identique pour chacun, parce que, quand nous disons : un mauvais temps, une guerre, une station de voitures, un restaurant ŽclairŽ, un jardin en fleurs, tout le monde sait ce que nous voulons dire ; si la rŽalitŽ Žtait cela, sans doute une sorte de film cinŽmatographique de ces choses suffirait et le Ç style È, la Ç littŽrature È qui s'Žcarteraient de leur simple donnŽe seraient un hors-d'Ïuvre artificiel. Mais Žtait-ce bien cela la rŽalitŽ ? Si j'essayais de me rendre compte de ce qui se passe, en effet, en nous au moment o une chose nous fait une certaine impression, soit que, comme ce jour o, en passant sur le pont de la Vivonne, l'ombre d'un nuage sur l'eau m'ežt fait crier Ç zut alors ! È en sautant de joie ; soit qu'Žcoutant une phrase de Bergotte tout ce que j'eusse vu de mon impression c'est ceci qui ne lui convenait pas spŽcialement : Ç C'est admirable È ; soit qu'irritŽ d'un mauvais procŽdŽ, Bloch pronon‰t ces mots qui ne convenaient pas du tout ˆ une aventure si vulgaire : Ç Qu'on agisse ainsi, je trouve cela mme fantastique È ; soit quand, flattŽ d'tre bien reu chez les Guermantes, et d'ailleurs un peu grisŽ par leurs vins, je n'aie pu m'empcher de dire ˆ mi-voix, seul, en les quittant : Ç Ce sont tout de mme des tres exquis avec qui il serait doux de passer la vie È, je m'apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour Žcrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand Žcrivain n'a pas, dans le sens courant, ˆ l'inventer puisqu'il existe dŽjˆ en chacun de nous, mais ˆ le traduire. Le devoir et la t‰che d'un Žcrivain sont ceux d'un traducteur.

[É]

Comment la littŽrature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c'est sous de petites choses comme celles qu'elle note que la rŽalitŽ est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d'un aŽroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passŽ dans la saveur d'une madeleine, etc.) et qu'elles sont sans signification par elles-mmes si on ne l'en dŽgage pas ?

Peu ˆ peu conservŽe par la mŽmoire, c'est la cha”ne de toutes les impressions inexactes, o ne reste rien de ce que nous avons rŽellement ŽprouvŽ, qui constitue pour nous notre pensŽe, notre vie, la rŽalitŽ, et c'est ce mensonge-lˆ que ne ferait que reproduire un art soi-disant Ç vŽcu È, simple comme la vie, sans beautŽ, double emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence constate, qu'on se demande o celui qui s'y livre trouve l'Žtincelle joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. La grandeur de l'art vŽritable, au contraire, de celui que M. de Norpois ežt appelŽ un jeu de dilettante, c'Žtait de retrouver, de ressaisir, de nous faire conna”tre cette rŽalitŽ loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous Žcartons de plus en plus au fur et ˆ mesure que prend plus d'Žpaisseur et d'impermŽabilitŽ la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette rŽalitŽ que nous risquerions fort de mourir sans l'avoir connue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie, la vie enfin dŽcouverte et Žclaircie, la seule vie, par consŽquent, rŽellement vŽcue, cette vie qui, en un sens, habite ˆ chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas ˆ l'Žclaircir. Et ainsi leur passŽ est encombrŽ d'innombrables clichŽs qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas Ç dŽveloppŽs È. Ressaisir notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style, pour l'Žcrivain aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la rŽvŽlation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la diffŽrence qualitative qu'il y a dans la faon dont nous appara”t le monde, diffŽrence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret Žternel de chacun. Par l'art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le mme que le n™tre et dont les paysages nous seraient restŽs aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Gr‰ce ˆ l'art, au lieu de voir un seul monde, le n™tre, nous le voyons se multiplier, et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes ˆ notre disposition, plus diffŽrents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et qui bien des sicles aprs qu'est Žteint le foyer dont ils Žmanaient, qu'il s'appel‰t Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient leur rayon spŽcial.

Ce travail de l'artiste, de chercher ˆ apercevoir sous de la matire, sous de l'expŽrience, sous des mots quelque chose de diffŽrent, c'est exactement le travail inverse de celui que, ˆ chaque minute, quand nous vivons dŽtournŽ de nous-mme, l'amour-propre, la passion, l'intelligence et l'habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher maintenant, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliquŽ est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir ˆ nous-mme notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s'Ç observer È, dont les apparences qu'on observe ont besoin d'tre traduites, et souvent lues ˆ rebours, et pŽniblement dŽchiffrŽes. Ce travail qu'avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d'imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c'est ce travail que l'art dŽfera, c'est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs, o ce qui a existŽ rŽellement g”t inconnu de nous qu'il nous fera suivre. Et sans doute c'Žtait une grande tentation que de recrŽer la vraie vie, de rajeunir les impressions. Mais il y fallait du courage de tout genre et mme sentimental. Car c'Žtait avant tout abroger ses plus chres illusions, cesser de croire ˆ l'objectivitŽ de ce qu'on a ŽlaborŽ soi-mme, et au lieu de se bercer une centime fois de ces mots Ç elle Žtait bien gentille È, lire au travers : Ç j'avais du plaisir ˆ l'embrasser È. Certes, ce que j'avais ŽprouvŽ dans ces heures d'amour, tous les hommes l'Žprouvent aussi. On Žprouve, mais ce qu'on a ŽprouvŽ est pareil ˆ certains clichŽs qui ne montrent que du noir tant qu'on ne les a pas mis prs d'une lampe, et qu'eux aussi il faut regarder ˆ l'envers : on ne sait pas ce que c'est tant qu'on ne l'a pas approchŽ de l'intelligence. Alors seulement quand elle l'a ŽclairŽ, quand elle l'a intellectualisŽ, on distingue, et avec quelle peine, la figure de ce qu'on a senti. Mais je me rendais compte aussi que cette souffrance, que j'avais connue d'abord avec Gilberte, que notre amour n'appartienne pas ˆ l'tre qui l'inspire, est salutaire accessoirement comme moyen. (Car si peu que notre vie doive durer, ce n'est que pendant que nous souffrons que nos pensŽes, en quelque sorte agitŽes de mouvements perpŽtuels et changeants, font monter comme dans une tempte, ˆ un niveau d'o nous pouvons les voir, toute cette immensitŽ rŽglŽe par des lois, sur laquelle, postŽs ˆ une fentre mal placŽe, nous n'avons pas vue, car le calme du bonheur la laisse unie et ˆ un niveau trop bas ; peut-tre seulement pour quelques grands gŽnies ce mouvement existe-t-il constamment sans qu'il y ait besoin pour eux des agitations de la douleur ; encore n'est-il pas certain, quand nous contemplons l'ample et rŽgulier dŽveloppement de leurs Ïuvres joyeuses, que nous ne soyons trop portŽs ˆ supposer d'aprs la joie de l'Ïuvre celle de la vie, qui a peut-tre ŽtŽ au contraire constamment douloureuse.) Mais principalement parce que si notre amour n'est pas seulement d'une Gilberte, ce qui nous fit tant souffrir ce n'est pas parce qu'il est aussi l'amour d'une Albertine, mais parce qu'il est une portion de notre ‰me plus durable que les moi divers qui meurent successivement en nous et qui voudraient Žgo•stement le retenir, portion de notre ‰me qui doit, quelque mal, d'ailleurs utile, que cela nous fasse, se dŽtacher des tres pour que nous en comprenions, et pour en restituer la gŽnŽralitŽ et donner cet amour, la comprŽhension de cet amour, ˆ tous, ˆ l'esprit universel et non ˆ telle puis ˆ telle, en lesquelles tel puis tel de ceux que nous avons ŽtŽ successivement voudraient se fondre.

[É]

De ma vie passŽe je compris encore que les moindres Žpisodes avaient concouru ˆ me donner la leon d'idŽalisme dont j'allais profiter aujourd'hui. Mes rencontres avec M. de Charlus, par exemple, ne m'avaient-elles pas permis, mme avant que sa germanophilie me donn‰t la mme leon, et mieux encore que mon amour pour Mme de Guermantes, ou pour Albertine, que l'amour de Saint-Loup pour Rachel, de me convaincre combien la matire est indiffŽrente et que tout peut y tre mis par la pensŽe, vŽritŽ que le phŽnomne si mal compris, si inutilement bl‰mŽ, de l'inversion sexuelle grandit plus encore que celui dŽjˆ si instructif de l'amour ; celui-ci nous montre la beautŽ fuyant la femme que nous n'aimons plus et venant rŽsider dans le visage que les autres trouveraient le plus laid, qui ˆ nous-mme aurait pu, pourra un jour nous dŽplaire ; mais il est encore plus frappant de la voir, obtenant tous les hommages d'un grand seigneur qui dŽlaisse aussit™t une belle princesse, Žmigrer sous la casquette d'un contr™leur d'omnibus. Mon Žtonnement, ˆ chaque fois que j'avais revu aux Champs-ƒlysŽes, dans la rue, sur la plage, le visage de Gilberte, de Mme de Guermantes, d'Albertine, ne prouvait-il pas combien un souvenir ne se prolonge que dans une direction divergente de l'impression avec laquelle il a co•ncidŽ d'abord et de laquelle il s'Žloigne de plus en plus ? L'Žcrivain ne doit pas s'offenser que l'inverti donne ˆ ses hŽro•nes un visage masculin. Cette particularitŽ un peu aberrante permet seule ˆ l'inverti de donner ensuite ˆ ce qu'il lit toute sa gŽnŽralitŽ. Si M. de Charlus n'avait pas donnŽ ˆ l'Ç infidle È sur qui Musset pleure dans la Nuit d'Octobre ou dans le Souvenir le visage de Morel, il n'aurait ni pleurŽ, ni compris, puisque c'Žtait par cette seule voie, Žtroite et dŽtournŽe, qu'il avait accs aux vŽritŽs de l'amour. L'Žcrivain ne dit que par une habitude prise dans le langage insincre des prŽfaces et des dŽdicaces : Ç mon lecteur È. En rŽalitŽ, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-mme. L'ouvrage de l'Žcrivain n'est qu'une espce d'instrument optique qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n'ežt peut-tre pas vu en soi-mme. La reconnaissance en soi-mme, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vŽritŽ de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la diffŽrence entre les deux textes pouvant tre souvent imputŽe non ˆ l'auteur mais au lecteur. De plus, le livre peut tre trop savant, trop obscur pour le lecteur na•f et ne lui prŽsenter ainsi qu'un verre trouble, avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d'autres particularitŽs (comme l'inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d'une certaine faon pour bien lire ; l'auteur n'a pas ˆ s'en offenser mais, au contraire, ˆ laisser la plus grande libertŽ au lecteur en lui disant : Ç Regardez vous-mme si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-lˆ, avec cet autre. È

Proust, Le temps retrouvŽ