CHAPITRE II. Esprit des anciennes institutions.

 

Quand on lit lĠhistoire ancienne, on se croit transportŽ dans un autre univers et parmi dĠautres tres. QuĠont de commun les Franais, les Anglais, les Russes, avec les Romains et les Grecs ? Rien presque que la figure. Les fortes ‰mes de ceux-ci paraissent aux autres des exagŽrations de lĠhistoire. Comment eux, qui se sentent si petits, penseraient-ils quĠil y ait eu de si grands hommes ? Ils existrent pourtant, et cĠŽtaient des humains comme nous. QuĠest-ce qui nous empche dĠtre des hommes comme eux ? Nos prŽjugŽs, notre basse philosophie, et les passions du petit intŽrt, concentrŽes avec lĠŽgo•sme dans tous les cÏurs par des institutions ineptes que le gŽnie ne dicta jamais.

Je regarde les nations modernes. JĠy vois force faiseurs de lois et pas un LŽgislateur. Chez les anciens, jĠen vois trois principaux qui mŽritent une attention particulire : Mo•se, Lycurgue et Numa. Tous trois ont mis leurs principaux soins ˆ des objets qui para”traient ˆ nos docteurs dignes de risŽe.  Tous trois ont eu des succs quĠon jugerait impossibles sĠils Žtaient moins attestŽs.

Le premier forma et exŽcuta lĠŽtonnante entreprise dĠinstituer en Corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talents, sans vertus, sans courage, et qui, nĠayant pas en propre un seul pouce de terrain, faisaient une troupe Žtrangre sur la face de la terre. Mo•se osa faire de cette troupe errante et servile un Corps politique, un peuple libre  ; et, tandis quĠelle errait dans les dŽserts sans avoir une pierre pour y reposer sa tte, il lui donnait cette institution durable, ˆ lĠŽpreuve du temps, de la fortune et des conquŽrants, que cinq mille ans nĠont pu dŽtruire ni mme altŽrer, et qui subsiste encore aujourdĠhui dans toute sa force, lors mme que le Corps de la nation ne subsiste plus.

Pour empcher que son peuple ne se fond”t parmi les peuples Žtrangers, il lui donna des mÏurs et des usages inalliables avec ceux des autres nations  ; il le surchargea de rites, de cŽrŽmonies particulires  ; il le gna de mille faons, pour le tenir sans cesse en haleine et le rendre toujours Žtranger parmi les autres hommes  ; et tous les liens de fraternitŽ quĠil mit entre les membres de sa RŽpublique Žtaient autant de barrires qui le tenaient sŽparŽ de ses voisins et lĠempchaient de se mler avec eux. CĠest par lˆ que cette singulire nation, si souvent subjuguŽe, si souvent dispersŽe, et dŽtruite en apparence, mais toujours idol‰tre de sa rgle, sĠest pourtant conservŽe jusquĠˆ nos jours Žparse parmi les autres sans sĠy confondre  ; et que ses mÏurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgrŽ la haine et la persŽcution du reste du genre humain.

Lycurgue entreprit dĠinstituer un peuple dŽjˆ dŽgradŽ par la servitude et par les vices qui en sont lĠeffet. Il lui imposa un joug de fer, tel quĠaucun autre peuple nĠen porta jamais un semblable  ; mais il lĠattacha, lĠidentifia pour ainsi dire, ˆ ce joug, en lĠen occupante toujours. Il lui montra sans cesse la patrie dans ses lois, dans ses jeux, dans sa maison, dans ses amours , dans ses festins  ; il ne lui laissa pas un instant de rel‰che pour tre ˆ lui seul. Et de cette continuelle contrainte, ennoblie par son objet, naquit en lui cet ardent amour de la patrie qui fut toujours la plus forte, ou plut™t lĠunique, passion des Spartiates, et qui en fit des tres au-dessus de lĠhumanitŽ. Sparte nĠŽtait quĠune ville, il est vrai  ; mais, par la seule force de son institution, cette ville, donna des lois ˆ toute la Grce, en devint la capitale, et fit trembler lĠempire persan. Sparte Žtait le foyers dĠou sa lŽgislation Žtendait ses effets tout autour dĠelle.

Ceux qui nĠont vu dans Numa quĠun instituteur de rites et de cŽrŽmonies religieuses ont bien mal jugŽ ce grand homme. Numa fut le vrai fondateur de Rome. Si Romulus nĠežt fait quĠassembler des brigands quĠun revers pouvait disperser, son ouvrage imparfait nĠežt pu rŽsister au temps. Ce fut Numa qui le rendit solide et durable, en unissant ces brigands en un corps indissoluble, en les transformant en citoyens, moins par des lois, dont leur rustique pauvretŽ nĠavait gure encore besoin, que par des institutions douces qui les attachaient les uns aux autres, et tous ˆ leur sol  ; en rendant enfin leur ville sacrŽe par ces rites, frivoles et superstitieux en apparence, dont si peu de gens sentent la force et lĠeffet, et dont cependant Romulus, le farouche Romulus lui-mme, avait jetŽ les premiers fondements.

Le mme esprit guida tous les anciens LŽgislateurs dans leurs institutions.  Tous cherchrent des liens qui attachassent les citoyens ˆ la patrie et les uns aux autres : et ils les trouvrent dans des usages particuliers, dans des cŽrŽmonies religieuses qui par leur nature Žtaient toujours exclusives et nationales  ; dans des jeux qui tenaient beaucoup les citoyens rassemblŽs  ; dans des exercices qui augmentaient avec leur vigueur et leurs forces leur fiertŽ et lĠestime dĠeux-mmes  ; dans des spectacles qui, leur rappelant lĠhistoire de leurs anctres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intŽressaient leurs cÏurs, les enflammaient dĠune vive  Žmulation, et les attachaient fortement ˆ cette patrie dont on ne cessait de les occuper. Ce sont les poŽsies dĠHomre rŽcitŽes aux Grecs solennellement assemblŽs, non dans des coffres, sur des planches, et lĠargent ˆ la main, mais en plein air et en Corps de nation  ; ce sont les tragŽdies dĠEschyle, de Sophocle et dĠEuripide, reprŽsentŽes souvent devant eux  ; ce sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grce, on couronnait les vainqueurs dans leurs jeux, qui, les embrasant continuellement dĠŽmulation et de gloire, portrent leur courage et leurs vertus ˆ ce degrŽ dĠŽnergie dont rien aujourdĠhui ne nous donne lĠidŽe, et quĠil nĠappartient pas mme aux modernes de croire. SĠils ont des lois, cĠest uniquement pour leur apprendre ˆ bien obŽir ˆ leurs ma”tres, ˆ ne pas voler dans les poches, et ˆ donner beaucoup dĠargent aux fripons publics. SĠils ont des usages, cĠest pour savoir amuser lĠoisivetŽ des femmes galantes, et promener la leur avec gr‰ce. SĠils sĠassemblent, cĠest dans des temples pour un culte qui nĠa rien de national, qui ne rappelle en rien la patrie  ; cĠest dans des salles bien fermŽes et ˆ prix dĠargent, pour voir sur des thŽ‰tres effŽminŽs, dissolus, o lĠon ne sait parler que dĠamour, dŽclamer des histrions, minauder des prostituŽes, et pour y prendre des leons de corruption, les seules qui profitent de toutes celles quĠon fait semblant dĠy donner  ; cĠest dans des ftes o le peuple, toujours mŽprisŽ, est toujours sans influence, o le bl‰me et lĠapprobation publique ne produisent rien  ; cĠest dans des cohues licencieuses, pour sĠy faire des liaisons secrtes, pour y chercher les plaisirs qui sŽparent, isolent le plus les hommes, et qui rel‰chent le plus les cÏurs. Sont-ce lˆ des stimulants pour le patriotisme  ?  Faut-il sĠŽtonner que des manires de vivre si dissemblables produisent des effets si diffŽrents, et que les modernes ne retrouvent plus rien en eux de cette vigueur dĠ‰me que tout inspirait aux anciens  ? Pardonnez ces digressions ˆ un reste de chaleur que vous avez ranimŽe. Je reviens avec plaisir ˆ celui de tous les peuples dĠaujourdĠhui qui mĠŽloigne le moins de ceux dont je viens de parler.