L'apparition de la polis[1] constitue , dans l'histoire de la pensŽe grecque, un ŽvŽnement dŽcisif. Certes, sur le plan intellectuel comme dans le domaine des institutions, il ne portera toutes ses consŽquences qu'ˆ terme ; la polis conna”tra des Žtapes multiples, des formes variŽes. Cependant, ds son avnement, qu'on peut situer entre le VIIIe et le VIIe sicle, elle marque un commencement, une vŽritable invention ; par elle, la vie sociale et les relations entre les hommes prennent une forme neuve, dont les Grecs sentiront pleinement l'originalitŽ.

Ce qu'implique le systme de la polis, c'est d'abord une extraordinaire prŽŽminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir. Elle devient l'outil politique par excellence, la clŽ de toute autoritŽ dans l'ƒtat, le moyen de commandement et de domination sur autrui. Cette puissance de la parole — dont les Grecs feront une divinitŽ : Peitho[2], la force de persuasion — rappelle l'efficacitŽ des mots et des formules dans certains rituels religieux, ou la valeur attribuŽe aux Ç dits È du roi quand il prononce souverainement la thŽmis[3] ; cependant, il s'agit, en rŽalitŽ , de tout autre chose. La parole n'est plus le mot rituel, la formule juste, mais le dŽbat contradictoire, la discussion, l'argumentation. Elle sup i pose un public auquel elle s'adresse comme ˆ un juge qui dŽcide en dernier ressort, ˆ mains levŽes, entre les deux partis qui lui sont prŽsentŽs ; c'est ce choix purement humain qui mesure la force de persuasion respective des deux discours, assurant la victoire d'un des orateurs sur son adversaire.

Toutes les questions d'intŽrt gŽnŽral que le Souverain avait pour fonction de rŽgler et qui dŽfinissent le champ de l'arch[4] sont maintenant soumises ˆ l'art oratoire et devront se trancher au terme d'un dŽbat ; il faut donc qu'elles puissent se formuler en discours, se couler dans le moule de dŽmonstrations antithŽtiques, d'argumentations opposŽes. Entre la politique et le logos[5], il y a ainsi rapport Žtroit, lien rŽciproque. L'art politique est, pour l'essentiel, maniement du langage ; et le  logos ˆ l'origine, prend conscience de lui-mme, de ses rgles, de son efficacitŽ, ˆ travers sa fonction politique. Historiquement, ce sont la rhŽtorique et la sophistique qui, par l'analyse qu'elles entreprennent des formes du discours en tant qu'instrument de victoire dans les luttes de l'assemblŽe et du tribunal, ouvrent la voie aux recherches d'Aristote dŽfinissant, ˆ c™tŽ d'une technique de la persuasion, des rgles de la dŽmonstration et posant une logique du vrai, propre au savoir thŽorique, en face de la logique du vraisemblable ou du probable qui prŽside aux dŽbats hasardeux de la pratique.

Un second trait de la polis est le caractre de pleine publicitŽ donnŽe aux manifestations les plus importantes de la vie sociale. On peut mme dire que la polis existe dans la mesure seulement o s'est dŽgagŽ un domaine public, aux deux sens, diffŽrents mais solidaires, du terme : un secteur d'intŽrt commun, s'opposant aux affaires privŽes ; des pratiques ouvertes, Žtablies au grand jour, s'opposant ˆ des procŽdures secrtes. Cette exigence de publicitŽ conduit ˆ confisquer progressivement au profit du groupe et ˆ placer sous le regard de tous l'ensemble des conduites, des procŽdures, des savoirs qui constituaient ˆ l'origine le privilge exclusif du basileus[6], ou des gen[7]dŽtenteurs de l'arch. Ce double mouvement de dŽmocratisation et de divulgation aura, sur le plan intellectuel, des consŽquences dŽcisives. La culture grecque se constitue en ouvrant ˆ un cercle toujours plus large — finalement au dŽmos[8] tout entier — l'accs au monde spirituel rŽservŽ au dŽpart ˆ une aristocratie de caractre guerrier et sacerdotal (l'ŽpopŽe homŽrique est un premier exemple de ce processus : une poŽsie de cour, chantŽe d'abord dans les salles des palais, s'en Žvade, s'Žlargit, et se transpose en poŽsie de fte.) Mais cet Žlargissement comporte une profonde transformation. En devenant les ŽlŽments d'une culture commune, les connaissances, les valeurs, les techniques mentales sont elles-mmes portŽes sur la place publique, soumises ˆ critique et ˆ controverse. Elles ne sont plus conservŽes, comme gages de puissance, dans le secret de traditions familiales ; leur publication nourrira des exŽgses, des interprŽtations diverses, des oppositions, des dŽbats passionnŽs. DŽsormais la discussion, l'argumentation, la polŽmique deviennent les rgles du jeu intellectuel, comme du jeu politique. Le contr™le constant de la communautŽ s'exerce sur les crŽations de l'esprit comme sur les magistratures de l'ƒtat. La loi de la polis, par opposition au pouvoir absolu du monarque, exige que les unes et les autres soient Žgalement soumises ˆ Ç redditions de comptes È, euthunai[9]. Elles ne s'imposent plus par la force d'un prestige personnel ou religieux ; elle doivent dŽmontrer leur rectitude par des procŽdŽs d'ordre dialectique.

C'Žtait la parole qui formait, dans le cadre de la citŽ, l'instrument de la vie politique ; c'est l'Žcriture qui va fournir, sur le plan proprement intellectuel, le moyen d'une culture commune et permettre une complte divulgation de savoirs prŽalablement rŽservŽs ou interdits. EmpruntŽe aux PhŽniciens et modifiŽe pour une transcription plus prŽcise des sons grecs, l'Žcriture pourra satisfaire ˆ cette fonction de publicitŽ parce qu'elle mme est devenue, presque au mme titre que la langue parlŽe, le bien commun de tous les citoyens. Les inscriptions les plus anciennes en alphabet grec que nous connaissions montrent que ds le VIIIe sicle il ne s'agit plus d'un savoir spŽcialisŽ, rŽservŽ ˆ des scribes, mais d'une technique ˆ large usage librement diffusŽe dans le public. Ë c™tŽ de la rŽcitation par coeur de textes d'Homre ou d'HŽsiode — qui demeure traditionnelle — l'Žcriture constituera l'ŽlŽment de base de la paideia[10] grecque.

On comprend ainsi la portŽe d'une revendication qui surgit ds la naissance de la citŽ : la rŽdaction des lois. En les Žcrivant, on ne fait pas que leur assurer permanence et fixitŽ ; on les soustrait ˆ l'autoritŽ privŽe des basileis dont la fonction Žtait de  Ç dire È le droit ; elles deviennent bien commun, rgle gŽnŽrale, susceptible de s'appliquer ˆ tous de la mme faon. Dans le monde d'HŽsiode, antŽrieur aux rgles de la CitŽ, la dik[11] jouait encore sur deux plans, comme ŽcartelŽe entre le ciel et la terre : pour le petit cultivateur bŽotien, la dik est ici bas une dŽcision de fait dŽpendant de l'arbitraire des rois Ç mangeurs de prŽsents È ; au ciel, elle est une divinitŽ souveraine mais lointaine et inaccessible. Au contraire, par la publicitŽ que lui confre l'Žcrit, la dik, sans cesser d'appara”tre comme une valeur idŽale, va pouvoir s'incarner sur un plan proprement humain, se rŽaliser dans la loi, rgle commune ˆ tous mais supŽrieure ˆ tous, norme rationnelle, soumise ˆ discussion et modifiable par dŽcret, mais qui n'en exprime pas moins un ordre conu comme sacrŽ.

Lorsqu'ˆ leur tour des individus dŽcideront de rendre public leur savoir par le moyen de l'Žcriture, soit sous forme de livre comme ceux qu'Anaximandre et PhŽrŽcyde, les premiers, auraient Žcrits, ou que HŽraclite dŽposera dans le temple d'ArtŽmis ˆ ƒphse, soit sous forme de parapegma[12], inscription monumentale sur pierre, analogue ˆ celles que la citŽ fait graver au nom de ses magistrats ou de ses prtres (des citoyens privŽs y inscriront des observations astronomiques ou des tables de chronologie), leur ambition ne sera pas de faire conna”tre ˆ d'autres une dŽcouverte ou une opinion personnelle, ils voudront, en dŽposant leur message es to meson[13], en faire le bien commun de la citŽ, une norme susceptible, comme la loi, de s'imposer ˆ tous. DivulguŽe, leur sagesse prend une consistance et une objectivitŽ nouvelles : elle se constitue elle-mme comme vŽritŽ. Il ne s'agit plus d'un secret religieux, rŽservŽ ˆ quelques Žlus, favorisŽs d'une gr‰ce divine. Certes, la vŽritŽ du sage, comme le secret religieux, est rŽvŽlation de l'essentiel, dŽvoilement d'une rŽalitŽ supŽrieure qui dŽpasse de beaucoup le commun des hommes ; mais en la livrant ˆ l'Žcrit on l'arrache au cercle fermŽ des sectes pour l'exposer en pleine lumire aux regards de la citŽ entire ; c'est reconna”tre qu'elle est en droit accessible ˆ tous, c'est accepter de la soumettre, comme le dŽbat politique, au jugement de tous, avec l'espoir qu'en dŽfinitive elle sera par tous acceptŽe et reconnue.

Cette transformation d'un savoir secret de type mystŽrique en un corps de vŽritŽs divulguŽes dans le public a son parallle dans un autre secteur de la vie sociale. Les anciens sacerdoces, qui appartenaient en propre ˆ certains gen et qui marquaient leur accointance spŽciale avec une puissance  divine — la polis, quand elle se constitue, les confisque ˆ son profit ; elle en fait des cultes officiels de citŽ. La protection que la divinitŽ rŽservait autrefois ˆ ses favoris va dŽsormais s'exercer au bŽnŽfice de la communautŽ tout entire. Mais qui dit culte de citŽ dit culte public. Tous les anciens sacra[14], signes d'investiture, symboles religieux, blasons, xoana[15] de bois, jalousement conservŽs comme des talismans de puissance dans le secret des palais ou au fond des maisons de prtre, vont Žmigrer vers le temple, demeure ouverte, demeure publique. Dans ce espace impersonnel tournŽ vers le dehors et qui projette dŽsormais ˆ l'extŽrieur le dŽcor de ses frises sculptŽes, les vielles idoles se transforment ˆ leur tour : elles perdent, avec leur caractre secret, leur vertu de symbole efficace ; les voilˆ devenues des Ç images È, sans autre fonction rituelle que d'tre vues, sans autre rŽalitŽ religieuse que leur apparence. De la grande statue cultuelle logŽe dans le temple pour y manifester le dieu, on pourrait dire que tout son esse[16] consiste dŽsormais dans un percipi[17]. Les sacra, autrefois chargŽs d'une force dangereuse et soustraits ˆ la vue du public, deviennent sous le regard de la citŽ un spectacle, un Ç enseignement sur les dieux È, comme, sous le regard de la citŽ, les rŽcits secrets, les formules cachŽes dŽpouillent leur mystre et leur puissance religieuse pour devenir les Ç vŽritŽs È dont les Sages vont dŽbattre.

Cependant ce n'est pas sans difficultŽ ni sans rŽsistance que la vie sociale est ainsi livrŽe ˆ une publicitŽ entire. Le processus de divulgation se fait par Žtapes ; il rencontre, dans tous les domaines, des obstacles qui limitent ses progrs. Mme sur le plan politique, des pratiques de gouvernement secret maintiennent, en pleine pŽriode classique, une forme de pouvoir opŽrant par des voies mystŽrieuses et des moyens surnaturels. [É]

Au reste, dans le domaine de la religion, se dŽveloppent, en marge de la citŽ et ˆ c™tŽ du culte public, des associations fondŽes sur le secret. Sectes, confrŽries et mystres sont des groupes fermŽs, hiŽrarchisŽs, comportant des Žchelons et des grades. OrganisŽs sur le modle des sociŽtŽs initiatiques, leur fonction est de sŽlectionner, ˆ travers une sŽrie d'Žpreuves, une minoritŽ d'Žlus qui bŽnŽficieront de privilges inaccessibles au commun. Mais, contrairement aux initiations anciennes auxquelles les jeunes guerriers, les couroi[18], Žtaient soumis, et qui leur confŽraient une habilitation au pouvoir, les nouveaux groupements secrets sont dŽsormais confinŽs sur un terrain purement religieux.

[É] Le secret prend ainsi, en contraste avec la publicitŽ du culte officiel, une signification religieuse particulire : il dŽfinit une religion de salut personnel visant ˆ transformer l'individu indŽpendamment de l'ordre social, ˆ rŽaliser en lui comme une nouvelle naissance qui l'arrache au statut commun et le fait accŽder ˆ un plan de vie diffŽrent.

Mais, sur ce terrain, les recherches des premiers Sages allaient rejoindre les prŽoccupations des sectes au point de se confondre parfois avec elles. Les enseignements de la Sagesse, comme les rŽvŽlations des mystres, prŽtendent transformer l'homme du dedans, l'Žlever ˆ une condition supŽrieure, en faire un tre unique, presque un dieu, un theios anr[19]. Si la citŽ s'adresse au Sage lorsqu'elle se sent livrŽe au dŽsordre et ˆ la souillure, si elle lui demande la solution de ses maux, c'est prŽcisŽment parce qu'il lui appara”t comme un tre ˆ part, exceptionnel, un homme divin que tout son genre de vie isole et place en marge de la communautŽ. RŽciproquement quand le Sage s'adresse ˆ la citŽ, par la parole ou par l'Žcrit, c'est toujours pour lui transmettre une vŽritŽ qui vient d'en haut et qui, mme divulguŽe, ne cesse pas d'appartenir ˆ un autre monde, Žtranger ˆ la vie ordinaire. La premire sagesse se constitue ainsi dans une sorte de contradiction o s'exprimera sa nature paradoxale : elle livre au public un savoir qu'elle proclame en mme temps inaccessible ˆ la plupart. N'a-t-il pas pour objet de dŽvoiler l'invisible, de faire voir ce monde des adŽla[20] qui se dissimule derrire les apparences ? La sagesse rŽvle une vŽritŽ si prestigieuse qu'elle doit tre payŽe au prix de durs efforts et qu'elle reste, comme la vision des Žpoptes[21], cachŽe aux yeux du vulgaire ; elle exprime certes le secret, elle le formule dans des mots, mais dont le commun ne peut saisir le sens. Elle porte le mystre sur la place publique ; elle en fait l'objet d'un examen, d'une Žtude, sans qu'il cesse pourtant tout ˆ fait d'tre un mystre. Aux rites d'initiation traditionnels qui dŽfendaient l'accs des rŽvŽlations interdites la sophia[22], la philosophia[23] substituent d'autres Žpreuves : une rgle de vie, un chemin d'ascse, une voie de recherche qui, ˆ c™tŽ des techniques de discussion, d'argumentation, ou des nouveaux outils mentaux comme les mathŽmatiques, conservent leur place ˆ des anciennes pratiques divinatoires, ˆ des exercices spirituels de concentration, d'extase, de sŽparation de l'‰me et du corps.

La philosophie va donc se trouver ˆ sa naissance dans une position ambigu‘ : dans ses dŽmarches, dans son inspiration, elle s'apparentera tout ˆ la fois aux initiations des mystres et aux controverses de l'agora ; elle flottera entre l'esprit de secret propre aux sectes et la publicitŽ du dŽbat contradictoire qui caractŽrise l'activitŽ politique. Suivant les milieux, les moments, les tendances, on la verra, comme la secte pythagoricienne en Grande Grce, au VIe sicle, s'organiser en confrŽrie fermŽe et refuser de livrer ˆ l'Žcrit une doctrine purement ŽsotŽrique. Elle pourra aussi, comme le fera le mouvement des Sophistes, s'intŽgrer entirement ˆ la vie publique, se prŽsenter comme une prŽparation ˆ l'exercice du pouvoir dans la citŽ et s'offrir librement ˆ chaque citoyen moyennant des leons payŽes ˆ prix d'argent. De cette ambigu•tŽ qui marque son origine, la philosophie grecque ne s'est peut-tre jamais entirement dŽgagŽe. Le philosophe ne cessera pas d'osciller entre deux attitudes, d'hŽsiter entre deux tentations contraires. Tant™t il s'affirmera seul qualifiŽ pour diriger l'ƒtat, et, prenant orgueilleusement la relve du roi-divin, il prŽtendra, au nom de ce Ç savoir È qui l'Žlve au-dessus des hommes, rŽformer toute la vie sociale et ordonner souverainement la citŽ. Tant™t il se retirera du monde pour se replier dans une sagesse purement privŽe ; groupant autour de lui quelques disciples, il voudra avec eux instaurer dans la citŽ une citŽ autre, en marge de la premire et, renonant ˆ la vie publique, cherchera son salut dans la connaissance et la contemplation.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensŽe grecque, chap. IV, p. 44-56.

 



[1]. CitŽ.

[2]. DŽesse de la persuasion, force de persuasion.

[3]. Loi divine ou morale.

[4]. Commencement, principe ; commandement, pouvoir, autoritŽ (penser en franais ˆ archŽologie et ˆ monarchie).

[5]. Langage, raison.

[6]. Roi, chef, souverain ; chef de famille.

[7]. Anctres, parents.

[8]. Peuple, communautŽ.

[9]. Reddition des comptes.

[10]. ƒducation des enfants.

[11]. Rgle, par suite ce qui sert de rgle : droit, justice.

[12]. Ce que l'on appose le long de , inscriptions monumentales sur la pierre.

[13]. Au milieu.

[14]. Ensemble des choses sacrŽes.

[15]. Images taillŽes dans le bois ou la pierre.

[16]. ætre.

[17]. ætre peru.

[18]. LŽgers, ceux qui ont la dŽmarche lŽgre.

[19]. Homme divin.

[20]. Les choses qu'on ne voit pas, invisibles.

[21]. Celui qui observe, qui contemple les mystres ¨ celui qui a ŽtŽ initiŽ aux mystres.

[22]. La sagesse.

[23]. L'amour de la sagesse, la philosophie.