Eh bien ! nĠoserons-nous pas poser aussi que lĠhomme, pour tre doux envers ses amis et ses connaissances, doit, par nature, tre philosophe et avide dĠapprendre ? Posons-le. Donc, philosophe, irascible, agile et fort sera celui que nous destinons ˆ devenir un beau et bon gardien de la citŽ.

Parfaitement, dit-il. Telles seront ses qualitŽs. Mais de quelle manire lĠŽlever et lĠinstruire ? LĠexamen de cette question peut-il nous aider ˆ dŽcouvrir lĠobjet de toutes nos recherches, ˆ savoir comment la justice et lĠinjustice prennent naissance dans une citŽ ? Nous devons le savoir, car nous ne voulons ni omettre un point important, ni nous engager en de trop longs dŽveloppements. Alors, le frre de Glaucon : je crois pour ma part, dit-il, que cet examen nous sera utile pour atteindre notre but. Par Zeus, Adimante, mĠŽcriai-je, il ne faut donc pas lĠabandonner, quelque long quĠil puisse tre ! Certes non ! Or ˆ, donc ! comme si nous racontions une fable ˆ loisir, procŽdons en esprit ˆ lĠŽducation de ces hommes. CĠest ce quĠil faut faire. Mais quelle Žducation leur donnerons-nous ? NĠest-il pas difficile dĠen trouver une meilleure que celle qui a ŽtŽ dŽcouverte au cours des ‰ges ? Or, pour le corps nous avons la gymnastique et pour lĠ‰me la musique. CĠest cela. Ne commencerons-nous pas leur Žducation par la musique plut™t que par la gymnastique ? Sans doute. Or, comprends-tu les discours dans la musique, ou non ? Je les y comprends. Et il y a deux sortes de discours, les vrais et les mensongers ? Oui. Les uns et les autres entreront-ils dans notre Žducation, ou dĠabord les mensongers ? Je ne comprends pas, dit-il, comment tu lĠentends. Tu ne comprends pas, rŽpondis-je, que nous racontons dĠabord des fables aux enfants ? En gŽnŽral elles sont fausses, bien quĠelles enferment quelques vŽritŽs. Nous utilisons ces fables, pour lĠŽducation des enfants, avant les exercices gymniques. CĠest vrai. Voilˆ pourquoi je disais que la musique doit venir avant la gymnastique. Et avec raison. Maintenant, ne sais-tu pas que le commencement, en toute chose, est ce quĠil y a de plus important, particulirement pour un tre jeune et tendre ? CĠest surtout alors en effet quĠon le faonne et quĠil reoit lĠempreinte dont on veut le marquer. Trs certainement. Ainsi, laisserons-nous nŽgligemment les enfants Žcouter les premires fables venues, forgŽes par les premiers venus, et recevoir dans leurs ‰mes des opinions le plus souvent contraires ˆ celles quĠils doivent avoir, ˆ notre avis, quand ils seront grands ? DĠaucune manire nous ne le permettrons. Donc, il nous faut dĠabord, ce semble, veiller sur les faiseurs de fables, choisir leurs bonnes compositions et rejeter les mauvaises. Nous engagerons ensuite les nourrices et les mres ˆ conter aux enfants celles que nous aurons choisies, et ˆ modeler lĠ‰me avec leurs fables bien plus que le corps avec leurs mains - ; mais de celles quĠelles racontent ˆ prŽsent la plupart sont ˆ rejeter. Lesquelles ? demanda-t-il. Nous jugerons, rŽpondis-je, des petites par les grandes ; car elles doivent tre faites sur le mme modle et produire le mme effet, grandes et petites ; ne le crois-tu pas ? Si, dit-il ; mais je ne vois pas quelles sont ces grandes fables dont tu parles. Ce sont, repris-je, celles dĠHŽsiode, dĠHomre et des autres potes. Ceux-ci, en effet, ont composŽ des fables menteuses que lĠon a racontŽes et quĠon raconte encore aux hommes Quelles sont ces fables, demanda-t-il, et quĠy bl‰mes-tu ? Ce quĠil faut, rŽpondis-je, avant tout et surtout bl‰mer, particulirement quand le mensonge est sans beautŽ. Mais quand est-ce ? Quand on reprŽsente mal les dieux et les hŽros, comme un peintre qui trace des objets nĠayant aucune ressemblance avec ceux quĠil voulait reprŽsenter. CĠest ˆ bon droit en effet, dit-il, quĠon bl‰me de telles choses. Mais comment disons-nous cela, et ˆ quoi nous rŽfŽrons-nous ? DĠabord, repris-je, celui qui a commis le plus grand des mensonges sur les plus grands des tres lĠa commis sans beautŽ, lorsquĠil a dit quĠOuranos fit ce que rapporte HŽsiode, et comment Kronos en tira vengeance. Quand mme la conduite de Kronos et la manire dont il fut traitŽ par son fils seraient vraies, je crois quĠil ne faudrait pas les raconter si lŽgrement ˆ des tres dŽpourvus de raison et ˆ des enfants, mais quĠil vaudrait mieux les ensevelir dans le silence ; et sĠil est nŽcessaire dĠen parler, on doit le faire en secret, devant le plus petit nombre possible dĠauditeurs, aprs avoir immolŽ, non un porc, mais quelque grande victime difficile ˆ se procurer, afin quĠil nĠy ait que trs peu dĠinitiŽs. Et en effet, dit-il, ces rŽcits-lˆ sont f‰cheux. Et ils ne sont pas ˆ raconter, Adimante, dans notre citŽ. Il ne faut pas dire devant un jeune auditeur quĠen commettant les pires crimes et en ch‰tiant un pre injuste de la plus cruelle faon, il ne fait rien dĠextraordinaire et agit comme les premiers et les plus grands des dieux. Non, par Zeus, sĠŽcria-t-il, il ne me semble pas, ˆ moi non plus, que ces choses soient bonnes ˆ dire ! Il faut encore Žviter absolument repris-je, de dire que les dieux aux dieux font la guerre, se tendent des piges et combattent entre eux — aussi bien cela nĠest point vrai — si nous voulons que les futurs gardiens de notre citŽ regardent comme le comble de la honte de se quereller ˆ ˆ lŽgre. Et il sĠen faut de beaucoup quĠon doive leur raconter ou reprŽsenter pour eux sur des tapisseries les combats des gŽants et ces haines innombrables et de toute sorte qui ont armŽ les dieux et les hŽros contre leurs proches et leurs amis. Au contraire, si nous voulons leur persuader que jamais un citoyen nĠen a ha• un autre et quĠune telle chose est impie, nous devons le leur faire dire ds lĠenfance, par les vieillards et par les vieilles femmes et, quand ils deviennent grands, obliger les potes ˆ composer pour eux des fables qui tendent au mme but. Mais quĠon raconte lĠhistoire dĠHŽra encha”nŽe par son fils, dĠHŽpha•stos prŽcipitŽ du ciel par son pre pour avoir dŽfendu sa mre que celui-ci frappait, et les combats de dieux quĠHomre imagina, voilˆ ce que nous nĠadmettrons pas dans la citŽ, que ces fictions soient allŽgoriques ou non. LĠenfant, en effet, ne peut discerner ce qui est allŽgorie de ce qui ne lĠest pas, et les opinions quĠil reoit ˆ cet ‰ge deviennent, dĠordinaire, indŽlŽbiles et inŽbranlables. CĠest sans doute ˆ cause de cela quĠil faut faire tout son possible pour que les premires fables quĠil entend soient les plus belles et les plus propres ˆ lui enseigner la vertu. Tes propos sont sensŽs, reconnut-il. Mais si lĠon nous demandait encore ce que nous entendons par lˆ et quelles sont ces fables, que dirions-nous ? Je lui rŽpondis : Adimante, nous ne sommes potes, ni toi ni moi, en ce moment, mais fondateurs de citŽ ; or, ˆ des fondateurs il appartient de conna”tre les modles que doivent suivre les potes dans leurs histoires, et de dŽfendre quĠon sĠen Žcarte ; mais ce nĠest pas ˆ eux de composer des fables. Fort bien, dit-il ; mais je voudrais justement savoir quels sont les modles quĠon doit suivre dans les histoires concernant les dieux. Ceci tĠen donnera une idŽe, repris-je ; il faut toujours reprŽsenter Dieu tel quĠil est, quĠon le mette en scne dans lĠŽpopŽe, la poŽsie lyrique ou la tragŽdie Il le faut, en effet. Or, Dieu nĠest-il pas essentiellement bon, et nĠest-ce pas ainsi quĠil faut parler de lui ? Certes. Mais rien de bon nĠest nuisible, nĠest-ce pas ? CĠest mon avis. Or, ce qui nĠest pas nuisible ne nuit pas ? Nullement. mais ce qui ne nuit pas fait-il du mal ? Pas davantage. Et ce qui ne fait pas de mal peut-il tre cause de quelque mal ? Comment le pourrait-il ? Mais quoi ! le bien est utile ? Oui. Il est donc la cause du succs ? Oui. Mais alors le bien nĠest pas la cause de toute chose ; il est cause de ce qui est bon et non pas de ce qui est mauvais. CĠest incontestable, dit-il. Par consŽquent, poursuivis-je, Dieu, puisquĠil est bon, nĠest pas la cause de tout, comme on le prŽtend communŽment ; il nĠest cause que dĠune petite partie de ce qui arrive aux hommes et ne lĠest pas de la plus grande, car nos biens sont beaucoup moins nombreux que nos maux, et ne doivent tre attribuŽs quĠˆ lui seul, tandis quĠˆ nos maux il faut chercher une autre cause, mais non pas Dieu. Tu me parais, avoua-t-il, dire trs vrai. Ds lors, repris-je, il est impossible dĠadmettre, dĠHomre ou de tout autre pote, des erreurs sur les dieux aussi absurdes que celles-ci :

Deux tonneaux se trouvent au seuil de Zeus pleins de sorts, lĠun dĠheureux, lĠautre de mauvais, et celui ˆ qui Zeus donne des deux tant™t Žprouve du mal et tant™t du bien ; mais celui qui ne reoit que des seconds sans mŽlange, la dŽvorante faim le poursuit sur la terre divine et encore que Zeus est pour nous

 

Ç dispensateur et des biens et des maux È

 

Et pour la violation des serments et des traitŽs dont Pandaros se rendit coupable si quelquĠun dit quĠelle fut commise ˆ lĠinstigation dĠAthŽna et de Zeus, nous ne lĠapprouverons pas, non plus que celui qui rendrait ThŽmis et Zeus responsables de la querelle et du jugement des dŽesses ; de mme nous ne permettrons pas que les jeunes gens entendent ces vers dĠEschyle o il est dit que

Ç Dieu chez les mortels fait na”tre le crime quand il veut ruiner entirement une maison. È

Si quelquĠun compose un pome, tel que celui o se trouvent ces iambes, sur les malheurs de NiobŽ, des PŽlopides, des Troyens, ou sur tout autre sujet semblable, il ne faut pas quĠil puisse dire que ces malheurs sont lĠÏuvre de Dieu, ou, sĠil le dit, il doit en rendre raison ˆ peu prs comme, maintenant, nous cherchons ˆ le faire. Il doit dire quĠen cela Dieu nĠa rien fait que de juste et de bon, et que ceux quĠil a ch‰tiŽs en ont tirŽ profit ; mais que les hommes punis aient ŽtŽ malheureux, et Dieu lĠauteur de leurs maux, nous ne devons pas laisser le pote libre de le dire. Par contre, sĠil affirme que les mŽchants avaient besoin de ch‰timent, Žtant malheureux, et que Dieu leur fit du bien en les punissant, nous devons le laisser libre. Ds lors, si lĠon prŽtend que Dieu, qui est bon, est la cause des malheurs de quelquĠun, nous combattrons de tels propos de toutes nos forces, et nous ne permettrons pas quĠils soient ŽnoncŽs ou entendus, par les jeunes ou par les vieux, en vers ou en prose, dans une citŽ qui doit avoir de bonnes lois, parce quĠil serait impie de les Žmettre, et quĠils ne sont ni ˆ notre avantage ni dĠaccord entre eux. Je vote cette loi avec toi, dit-il ; elle me pla”t. Voilˆ donc, repris-je, la premire rgle et le premier modle auxquels on devra se conformer dans les discours et dans les compositions poŽtiques : Dieu nĠest pas la cause de tout, mais seulement du bien. Cela suffit, dit-il. Passons ˆ la deuxime rgle. Crois-tu que Dieu soir un magicien capable dĠappara”tre insidieusement sous des formes diverses, tant™t rŽellement prŽsent et changeant son image en une foule de figures diffŽrentes, tant™t nous trompant et ne montrant de lui-mme que des fant™mes sans rŽalitŽ ? NĠest-ce pas plut™t un tre simple, le moins capable de sortir de la forme qui lui est propre ? Je ne puis te rŽpondre sur-le-champ, dit-il. Mais rŽponds ˆ ceci. NĠy a-t-il pas nŽcessite, si un tre sort de sa forme, quĠil se transforme lui-mme ou soit transformŽ par un autre ? Il y a nŽcessitŽ. Mais les choses les mieux constituŽes ne sont-elles pas les moins susceptibles dĠtre altŽrŽes et mues par une influence Žtrangre ? Prends, par exemple, les altŽrations causŽes au corps par la nourriture, la boisson, la fatigue, ou ˆ la plante par la chaleur du soleil, les vents et autres accidents semblables ; le sujet le plus sain et le plus vigoureux nĠen est-il pas le moins ŽprouvŽ ? Sans doute. Et lĠ‰me la plus courageuse et la plus sage nĠest-elle pas la moins troublŽe et la moins altŽrŽe par les accidents extŽrieurs ? Si. Par la mme raison, de tous les objets fabriquŽs, Ždifices, vtements, ceux qui sont bien travaillŽs et en bon Žtat sont ceux que le temps et les autres agents de destruction altrent le moins. CĠest exact. Donc, tout tre parfait, quĠil tienne sa perfection de la nature, de lĠart, ou des deux, est le moins exposŽ ˆ un changement venu du dehors. Il le semble. Mais Dieu, avec ce qui appartient ˆ sa nature, est en tout point parfait ? Comment non ? Et par lˆ il est le moins susceptible de recevoir plusieurs formes ? Le moins susceptible, certes. Mais serait-ce de lui-mme quĠil changerait et se transformerait ? ƒvidemment, rŽpondit-il, cĠest de lui-mme, sĠil est vrai quĠil se transforme. Mais prend-il une forme meilleure et plus belle, ou pire et plus laide ? Il y a nŽcessitŽ quĠil prenne une forme pire, sĠil change ; car nous ne pouvons pas dire quĠil manque ˆ Dieu aucun degrŽ de beautŽ ou de vertu. Tu as tout ˆ fait raison, dis-je. Mais sĠil en est ainsi, penses-tu, Adimante, quĠun tre se rende volontairement pire sous quelque rapport que ce soit — quĠil sĠagisse dĠun dieu ou dĠun homme ? CĠest impossible, avoua-t-il. Il est donc impossible aussi, repris-je, quĠun dieu consente ˆ se transformer ; chacun des dieux Žtant le plus beau et le meilleur possible, reste toujours avec simplicitŽ dans la forme qui lui est propre. CĠest de toute nŽcessite, ce me semble. Donc, quĠaucun pote, excellent ami, ne nous dise que

les dieux sous les traits de lointains Žtrangers,

et prenant toutes formes, parcourent les villesÉ ;

quĠaucun ne dŽbite des mensonges sur ProtŽe et sur ThŽtis, et nĠintroduise dans les tragŽdies ou les autres pomes HŽra dŽguisŽe en prtresse qui mendie

pour les enfants donneurs de vie du fleuve argien Inachos,

 

et quĠon nous Žpargne maintes autres fictions de cette nature. Que les mres, persuadŽes par les potes, nĠeffraient pas leurs enfants en leur contant mal ˆ propos que certains dieux errent, la nuit, sous les traits dĠŽtrangers de toutes sortes, afin dĠŽviter, ˆ la fois, de blasphŽmer contre les dieux et de rendre les enfants plus peureux. QuĠelles sĠen gardent bien, en effet, dit-il. Mais, repris-je, est-ce que les dieux, incapables de changement en eux-mmes, pourraient nous faire croire quĠils apparaissent sous des formes diverses, en usant dĠimposture et de magie ? Peut-tre. Quoi donc ! mĠŽcriai-je, un dieu voudrait mentir, en parole ou en acte, en nous prŽsentant un fant™me au lieu de lui-mme ? Je ne le sais pas, avoua-t-il. Tu ne sais pas, poursuivis-je, que le vrai mensonge, si je puis ainsi mĠexprimer, est Žgalement dŽtestŽ des dieux et des hommes ? Comment lĠentends-tu ? demanda-t-il. JĠentends, rŽpondis-je, que personne ne consent de bon grŽ ˆ tre trompŽ, en la partie souveraine de son tre, sur les matires les plus importantes ; au contraire, on ne craint rien davantage que dĠy hŽberger le mensonge. Je ne comprends pas encore, dit-il. Tu crois sans doute que jĠŽmets quelque oracle ; or, je dis quĠtre trompŽ en son ‰me sur la nature des choses, le rester et lĠignorer, accueillir et garder lˆ lĠerreur, est ce que lĠon supporte le moins ; et cĠest surtout dans ce cas quĠon dŽteste le mensonge. Et beaucoup, ajouta-t-il. Mais, repris-je, avec la plus grande exactitude on peut appeler vrai mensonge ce que je viens de mentionner : lĠignorance o, en son ‰me, se trouve la personne trompŽe ; car le mensonge dans les discours est une imitation de lĠŽtat de lĠ‰me, une image qui se produit plus tard, et non un mensonge absolument pur, nĠest-ce pas ? Certainement. Le vrai mensonge est donc ha• non seulement par les dieux, mais encore par les hommes. Il me le semble. Mais le mensonge dans les discours ? Est-il parfois utile ˆ certains, de faon ˆ ne pas mŽriter la haine ? A lĠŽgard des ennemis et de ceux que nous appelons amis, quand poussŽs par la fureur ou la dŽraison ils entreprennent quelque action mauvaise, nĠest-il pas utile comme remde pour les en dŽtourner ? Et dans ces histoires dont nous parlions tout ˆ lĠheure, lorsque, ne sachant pas la vŽritŽ sur les ŽvŽnements du passŽ, nous donnons autant de vraisemblance que possible au mensonge, ne le rendons-nous pas utile ? AssurŽment il en est ainsi Mais pour laquelle de ces raisons le mensonge serait-il utile ˆ Dieu ? Est-ce lĠignorance des ŽvŽnements du passŽ qui le porterait ˆ donner de la vraisemblance au mensonge ? Ce serait ridicule, dit-il. Il nĠy a donc pas en Dieu un pote menteur ? Il ne me semble pas. Mais alors, serait-ce la crainte de ses ennemis qui le ferait mentir ? Il sĠen faut de beaucoup. La fureur ou la dŽraison de ses amis ? Mais, fit-il remarquer, Dieu nĠa point dĠamis parmi les furieux et les insensŽs. Il nĠy a donc pas de raison pour que Dieu mente ? Il nĠy en a pas. Par consŽquent la nature dŽmonique et divine est tout ˆ fait Žtrangre au mensonge. Tout ˆ fait, dit-il. Et Dieu est absolument simple et vrai, en acte et en parole ; il ne change pas lui-mme de forme, et ne trompe les autres ni par des fant™mes, ni par des discours, ni par lĠenvoi de signes, ˆ lĠŽtat de veille ou en songe. Je le crois, avoua-t-il, aprs ce que tu viens de dire. Tu reconnais donc, poursuivis-je, que voilˆ la deuxime rgle quĠon doit suivre dans les discours et les compositions poŽtiques sur les dieux : ils ne sont point des magiciens qui changent de forme, et ne nous Žgarent point par des mensonges, en parole ou en acte. Je le reconnais. Ainsi, tout en louant beaucoup de choses dans Homre nous ne louerons pas le passage ou il dit que Zeus envoya un songe ˆ Agamemnon, ni ce passage dĠEschyle ou ThŽtis rappelle quĠApollon, chantant ˆ ses noces, insista sur son bonheur de mre dont les enfants seraient

exempts de maladie et favorisŽs dĠune longue existence. — Il dit tour cela et mĠannona de divines rencontres

en son pŽan, emplissant mon cÏur de joie. Et moi jĠespŽrais quĠelle nĠŽtait point menteuse

la bouche sacrŽe de PhŽbus dĠo jaillissent les oracles ;

mais lui le chanteur, le convive de ce festin

et lĠauteur de ces louanges, lui, cĠest le meurtrier

de mon enfantÉ

 

Quand un pote parlera ainsi des dieux nous nous f‰cherons, nous ne lui accorderons point de chÏur, et nous ne laisserons pas les ma”tres se servir de ses fables pour lĠŽducation de la jeunesse, si nous voulons que nos gardiens soient pieux et divins dans la plus grande mesure o des hommes peuvent lĠtre. Je suis dĠaccord avec toi sur ces rgles, dit-il, et en userai comme de lois.