Lévi-Strauss, La pensée sauvage début du chap. 1. (éd. Plon, p. 3-5)

 

On s'est longtemps plu à citer ces langues où les termes manquent, pour exprimer des concepts tels que ceux d'arbre ou d'animal, bien qu'on y trouve tous les mots nécessaires à un inventaire détaillé des espèces et des variétés. Mais, en invoquant ces cas à l'appui d'une prétendue inaptitude des « primitifs » à la pensée abstraite, on omettait d’abord d'autres exemples, qui attestent que la richesse en mots abstraits n'est pas l'apanage des seules langues civilisées. C'est ainsi que le chinook, langue du nord‑ouest de l'Amé­rique du Nord, fait usage de mots abstraits pour désigner beaucoup de propriétés ou de qualités des êtres et des choses: « Ce procédé, dit Boas, y est plus fréquent que dans tout autre langage connu de moi. » La proposition: le méchant homme a tué le pauvre enfant, se rend en chinook par: la méchanceté de l'homme a tué la pauvreté de l'enfant; et, pour dire qu'une femme utilise un panier trop petit: elle met des racines de potentille dans la petitesse d'un panier à coquillages. (Boas 2, pp. 657‑658).

Dans toute langue, d’ailleurs, ]e discours et la syntaxe fournissent les ressources indispensables pour suppléer aux lacunes du vocabulaire. Et le caractère tendancieux de l'ar­gument évoqué au paragraphe précédent est bien mis en évidence, quand on note que la situation inverse, c'est‑à‑dire celle où les termes très généraux l'emportent sur les appel­lations spécifiques, a été aussi exploitée pour affirmer l'indigence intellectuelle des sauvages: « Parmi les plantes et les animaux, I'Indien ne nomme que les espèces utiles ou nuisibles; les autres sont classées indistinctement comme oiseau, mauvaise herbe, etc. » (Krause, p. I04.)

Un observateur plus récent semble pareillement croire que l'indigène nomme et conçoit, seulement en fonction de ses besoins: « Je me souviens encore de l'hilarité provoquée chez mes amis des îles Marquises par  l’intérêt (à leurs yeux pure sottise) témoigné par le botaniste de notre expédi­tion de I92I, envers les « mauvaises herbes » sans nom (« sans utilité ») qu'il recueillait, et dont il voulait savoir comment elles s’appelaient. » (Handy et Pukui, p. 119).

Pourtant, Handy compare cette indifférence à celle que dans notre civilisation, le spécialiste témoigne aux phénomènes qui ne relèvent pas immédiatement de son domaine. Et quand sa collaboratrice indigène souligne qu'à Hawaii,  « chaque forme botanique, zoologique ou inorganique qu'on sait avoir été nommée (et personnalisée) était  une chose utilisée », elle prend soin d'ajouter: « d'une façon ou de l'autre », et elle précise que si « une variété illimitée d'êtres vivants de la mer et de la forêt, de phénomènes météorolo­giques ou marins, ne portaient pas de nom », la raison en était qu'on ne les jugeait pas « utiles ou dignes d’intérêt », termes non équivalents, puisque l'un se situe sur le plan pratique, et l'autre sur le plan théorique. La suite du texte le confirme, en renforçant le second aspect aux dépens du premier: « La vie, c'était l'expérience, chargée d'exacte et précise signification » (id, p. I9).   

En vérité le découpage conceptuel varie avec chaque langue, et, comme le remarquait fort bien, au XVIIIe siècle, le rédacteur de l'article « nom » dans l'Encyclopédie, I'usage de termes plus ou moins abstraits n'est pas fonction de capacités intellectuelles, mais des intérêts inégalement marqués et détaillés de chaque société particulière au sein de la société nationale: « Montez à l'observatoire; chaque étoile n'y est plus une étoile tout simplement, c'est l'étoile b du capri­corne. c'est le g du centaure, c'est le d de la grande ourse. etc., entrez dans un manège, chaque cheval y a son nom propre, le brillant, le lutin, le fougueux, etc. » D'ailleurs, même si la remarque sur les langues dites primitives, rap­pelée au début de ce chapitre, devait être prise au pied de la lettre, on n'en saurait conclure au défaut d'idées générales: les mots chêne, hêtre, bouleau, etc. ne sont pas moins des mots abstraits que le mot arbre, et, de deux langues dont I'une posséderait seulement ce dernier terme, et dont l'autre l'ignorerait tandis qu'elle en aurait plusieurs dizaines ou centaines affectés aux espèces et aux variétés, c'est la seconde, non la première, qui serait, de ce point de vue, la plus riche en concepts.

Comme dans les langues de métier, la prolifération concep­tuelle correspond à une attention plus soutenue envers les propriétés du réel, à un intérêt mieux en éveil pour les dis­tinctions qu'on peut y introduire. Cet appétit de connais­sance objective constitue un des aspects les plus négligés de la pensée de ceux que nous nommons « primitiFs ». S'il est rarement dirigé vers des réalités du même niveau que celles auxquelles s'attache la science moderne, il implique des démarches intellectuelles et des méthodes d'observation com­parables. Dans les deux cas, I'univers est objet de pensée, au moins autant que moyen de satisfaire des besoins.