Pascal, Pensées

Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! (Brunschvicg 134 ; Sellier 74) suivant les éditeurs le texte comporte, ou ne comporte pas une virgule aprŹs le mot peinture

 

 

 

 

Lettres de Martin de Barcos, abbé de Saint-Cyran

ą Jean-Baptiste de Champaigne

 

28 octobre 1674.

ą propos d'un tableau de l'histoire d'Emmaüs de Philippe de Champaigne

« J'ai cru qu'il était de l'invention de feu M. votre oncle, car il me manda qu'il avait fait un tableau de la rencontre du fils de Dieu en Emmaüs, et que, si je voulais, il m'en enverrait une copie. Mais un homme qui a été ą Rome nous a voulu faire croire qu'il avait vu quelque chose de semblable, et que c'est un dessin de Titien ; et moi, au contraire, j'ai soutenu qu'il était de M. votre oncle. Je vous prie de nous éclaircir cette difficulté. Les peintres italiens ne réussissent guŹre dans les sujets de piété et de religion. Ils font des beaux traits de pinceau, mais ils ne connaissent pas la vérité ; ils n'y conforment pas leurs desseins, ils n'en expriment pas les mouvements, ni ne la rendent point vivante comme elle paraĒt dans le tableau que vous m'avez envoyé. Ayant l'esprit tout déréglé, ils ne peuvent concevoir les choses de Dieu, ni les représenter comme elles sont, mais selon leur caprice. Elles ne se connaissent que par l'expérience, et par l'affection, qui est la plus vive de toutes les couleurs dans toutes sortes de sujets. C'est l'avantage que vous avez sur eux, et que vous aurez toujours, suivant l'esprit de feu M. votre oncle, et cette voie droite qu'il a tenue, et qu'il a tant aimée qu'il vous a imprimé l'amour qu'il avait pour elle. »

 

12 décembre 1674.

« Les traits du pinceau, quelque beaux qu'ils soient en eux-mźmes, ne doivent źtre considérés qu'en tant qu'il servent ą la vérité, et la rendent présente et vivante. Mais quand ils la détruisent et la défigurent, ils méritent d'źtre rejetés et méprisés, comme ces belles paroles qui ne font que mentir et tromper les hommes. C'est pourquoi je vous loue d'avoir soutenu tout ensemble l'honneur de feu M. votre oncle, et celui de la peinture, en déclarant qu'elle doit źtre toujours attachée ą la vérité, et que ceux qui s'en éloignent manquent ą une des principales rŹgles de leur art et le déshonorent. Vous l'avez bien prouvé par les exemples et par les raisons que vous avez allégués ; et la liberté avec laquelle vous avez parlé au premier peintre du roi servira ą l'instruction des autres et les empźchera de commettre de telles fautes, comme il paraĒt par les marques qu'ils ont données d'źtre de votre sentiment. Cela fera que vous pourrez passer pour un restaurateur de la peinture, en la délivrant de l'erreur et du mensonge que les Italiens y ont introduits, et la rendant une histoire véritable, et propre pour honorer Dieu en instruisant fidŹlement les hommes. Vous mériterez encore davantage cette louange par le discours que vous préparez pour faire la montre ą l'assemblée des peintres. Il n'y a rien de plus utile pour le public ni plus digne du désir que vous avez de suivre toujours la voie droite que feu M. votre oncle vous a montrée par les exemples de son art et de toute sa vie. Vous ne manquerez pas de raisons et de matiŹre pour vérifier un point si important et si clair qu'il y a lieu de s'étonner que quelques peintres en aient pu douter. Car personne n'ignore que la peinture est d'autant plus excellente qu'elle approche davantage de la vérité, comme il paraĒt dans les choses naturelles qu'elle représente. Si on peignait un cheval avec deux pieds ou avec six, ou un homme sans nez ou sans yeux, on serait ridicule, parce qu'on combattrait la vérité de la nature. Que s'il n'est pas permis de la détruire dans l'ordre de la nature, combien moins le doit-il źtre dans l'ordre de la grČce et des choses de la religion, oĚ les erreurs sont sans comparaison plus dangereuses et pernicieuses. J'ai une petite copie d'un tableau du Titien que feu M. votre oncle me fit faire autrefois, oĚ saint Jean-Baptiste est représenté comme un enfant se jouant avec Jésus-Christ et faisant voler un petit oiseau. J'ai peine de regarder cette image, parce qu'elle déshonore ces deux grands saints, et la doctrine de l'Église qui nous apprend qu'ils n'ont jamais eu l'esprit d'enfant, mais le jugement et la raison parfaite devant la naissance mźme, saint Jean ayant prophétisé et annoncé Jésus-Christ dŹs le ventre de sa mŹre. Il est certain aussi qu'ils ne se sont pas vus durant l'enfance et que saint Jean n'a connu Jésus-Christ visiblement que lorsqu'il a vu descendre sur lui le Saint-Esprit en forme de colombe selon l'Évangéliste. On a tort aussi de faire descendre le Saint-Esprit en forme de colombe sur les apôtres le jour de la Pentecôte, étant certain par l'Écriture qu'il n'y parut qu'en forme de langue de feu et comme un vent violent. Ce n'est pas une moindre faute de représenter Jésus-Christ tombant par terre accablé de la pesanteur de la croix quand il la portait au Calvaire, parce qu'il est assuré qu'il a toujours été plus fort que ses tourments, et qu'ils n'ont eu de pouvoir sur lui, ni la mort mźme, qu'autant qu'il a voulu, et qu'il est mort volontairement, étant plein de force et de vigueur, comme il parut par les grands cris qu'il fit en mourant, par lesquels le capitaine reconnut qu'il était fils de Dieu. Il y a quantité de fautes semblables que les peintres commettent tous le jours contre la vérité de l'Écriture et de la foi, qui ne devraient pas źtre permises, non plus que les livres qui enseignent des erreurs et des hérésies ; parce qu'elles corrompent et détruisent les mystŹres de la religion, et les changent en idoles et mensonges, les idoles n'étant autre choses que des fausses images de la religion. Vous avez raison de dire que les Italiens pŹchent plus en cela que les autres, parce qu'ils ont l'esprit rempli des idées et des figures des paēens qu'ils ont toujours devant les yeux, aussi bien que de leurs vices et de leurs désordres, car s'ils avaient de la religion et de la vérité de la foi dans le cŌur, ils ne la profaneraient pas par leurs inventions et par leurs fantaisies. L'ignorance aussi et la vanité peut contribuer beaucoup ą ce dérŹglement ; car ceux qui veulent paraĒtre plus habiles qu'ils ne sont ajoutent des vains ornements et des couleurs fausses ą la vérité, n'y ayant rien de si difficile que de la représenter toute nue, simple et sans artifices comme elle est en elle-mźme.  […] je ne vous parle pas en peintre, mais en philosophe, ou plutôt en théologien et disciple de la vérité, qui doit źtre aimée et cherchée en toutes choses, jusqu'aux moindres, puisque sans elle il n'y a rien de solide, et tout est vanité et folie. »