Demain, l’art sans artiste ?



La première œuvre produite par une intelligence artificielle a été adjugée à plus de 430 000 dollars à New York, fin octobre. Depuis, le trio de copains à l’origine du projet est sous le feu des critiques.

Par Laurent Carpentier  Publié hier à 17h52, mis à jour à 06h44


« Portrait d’Edmond de Belamy », « première œuvre ­produite par une intelligence artificielle » adjugée pour 380 500 €, à New York, le 25 octobre. COURTESY OF CHRISTIE'S VIA AP

Ils ont coupé leur téléphone, ignorent les demandes d’interview. Hugo ­Caselles-Dupré, Gauthier Vernier et Pierre Fautrel, 25 ans, n’avaient pas vraiment anticipé la tempête qu’ils ont soulevée. Depuis la vente de leur Portrait d’Edmond de Belamy, le 25 octobre, chez Christie’s, à New York, pour 432 500 dollars (380 500 euros) – « première œuvre ­produite par une intelligence artificielle », comme l’a écrit la salle de vente –, ces trois copains d’enfance, qui ont créé sur leur canapé Obvious, la petite structure auteure du tableau, ont découvert la rançon du succès. « On nous a accusés de plagiat, d’imposture, on a dit qu’on ne s’intéressait qu’à l’argent, on en a pris plein la figure », raconte Pierre Fautrel, alors qu’après moult hésitations, il accepte enfin de nous rencontrer.

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Le principe est simple. On nourrit une intelligence artificielle à partir d’une banque d’images. En l’occurrence, 15 000 portraits classiques allant du XVe au XXe siècle. On imprime sur toile, on met un cadre doré. Le logarithme s’appelle GAN, pour Generative Adversarial Networks. Son principe a été mis au point il y a quelques années par Ian Goodfellow, un étudiant de Montréal aujourd’hui chez Google. Soit deux réseaux de neurones artificiels qu’on oppose. D’un côté, le faussaire. De l’autre, l’expert. A chaque fois que l’expert met le faussaire en défaut, ce dernier s’améliore, s’éloigne de ce qui existe pour créer une œuvre plus originale. C’est ainsi que naît la première « collection » ­d’Obvious : onze portraits d’une famille imaginaire, les Belamy, produit par un cerveau sur circuits imprimés. Réaction du milieu de l’art, volontiers assassin : « C’est d’un laid ! »

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« Regardez : figure paternelle, académisme… c’est l’art bourgeois par excellence »,s’amuse la philosophe Manuela de Barros, spécialiste des relations entre arts, sciences et techniques à Paris-VIII. Un académisme revendiqué : « On voulait un truc simple, qui parle à tout le monde, précisent les impétrants. Un portrait classique. Parce que tout le monde en a vu un dans un livre d’histoire ou un musée. »

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« C’est compliqué pour eux », s’inquiète ­Nicolas Laugero, directeur de l’Icart, école de médiation culturelle et du marché de l’art. Il y a un an, ce collectionneur, qui a ouvert (à l’Ecole 42, à Paris) un musée de street art, voit débarquer le trio, qui lui raconte le projet. Ils ont 25 ans, ont grandi ensemble à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), une banlieue doucement bourgeoise. Deux étudiants en école de commerce et un thésard scientifique, qui croient dur comme fer à leur idée : utiliser une intelligence artificielle pour produire une œuvre classique qu’ils ont pour l’instant mise en vente sur eBay – « On se pensait géniaux », rigolent-ils – sans éveiller aucun intérêt.

Des « pirates en mode start-up »

Le collectionneur tombe sous le charme, achète la toute première œuvre de leur série, Le Comte de Belamy (« Le grand-père ­d’Edmond », sourit-il), pour 10 000 euros, et les prend sous son aile. « Comme avant eux, les tenants de l’art urbain, à peine sortis des écoles, ces jeunes brûlent les étapes, explique-t-il. Il y a chez eux la même envie un peu pirate d’en découdre, de bousculer les codes… Et ils opèrent en mode start-up ; ça, c’est nouveau, c’est pour ça que ça va vite, cela crée une sorte de hold-up mais en même temps, ils ouvrent des portes. Cette énergie, cela fait du bien. »

Qu’est-ce que l’intelligence ? Qu’est-ce qui est à l’œuvre dans le processus de création ? Les machines nous renvoient à nous-mêmes. « Elles nous posent de bonnes questions. Et on a intérêt à se les poser vite », constate Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l’art à Sciences Po. Elle qui fut cocommissaire de l’exposition « Artistes & Robots », ce printemps au Grand Palais, à Paris, raconte comment un jour, alors qu’y était organisé un petit déjeuner pour le New York Times, l’énorme grappin de pelleteuse, mis en mouvement par l’artiste Arcangelo Sassolino, s’est déréglé. « Cette espèce de crabe géant et métallique s’est mis à défoncer le ­muret. J’avais peur que l’exposition soit tech­nophile, confie l’historienne. De manière contre-intuitive, je me suis aperçue que les ­robots étaient fragiles. Je suis sortie de cette aventure en regardant ce qu’il y avait de robot chez moi, et non le contraire. Deleuze disait : “Ce qu’on aime chez nos amis, c’est leur part de folie” ; moi, ce que j’aime chez les robots, ce sont leurs dysfonctionnements. »

On n’est pas très loin des cadavres exquis des surréalistes, du « dripping » de Jackson Pollock ou des dessins tracés par Henri Michaux sous mescaline

Peut-on imaginer l’art sans l’artiste ? C’est le premier crime d’Edmond de Belamy que de le laisser entendre. « Produire des stimuli imprévisibles, c’était ça le rôle de l’artiste, non ? », interroge Jean-François Bonnefon, chercheur en psychologie à l’école d’économie de Toulouse, invité pour un an au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où ses travaux sur les choix moraux opérés par les voitures autonomes ont été remarqués : « Un “bot” – un programme ou un robot – ne fait que répondre à des consignes qu’on lui a données. Mais c’est une boîte noire. En art, ce qui est marrant, c’est quand, dans la poursuite du but qu’on lui a donné, il crée quelque chose qui nous échappe. »

On n’est pas très loin des cadavres exquis des surréalistes, du dripping de Jackson Pollock ou des dessins tracés par Henri Michaux sous mescaline. Sérendipité. La surprise de l’accident. Grégory Chatonsky est artiste-chercheur à l’Ecole normale supérieure : « La paréidolie, explique-t-il, cette capacité à transformer les bruits visuels en une représentation bien organisée, c’est ce que notre cerveau, comme la machine, fait tout le temps. »

On opposera que l’art, c’est la culture, et la culture, c’est ce qui s’hérite, se transmet, se cumule… Or, la machine n’est pas cumulative, on la nourrit. « Il n’y a rien de plus simple pour une machine que d’apprendre d’une autre, contredit le chercheur. Et si on définit l’artiste comme quelqu’un qui reprend en charge l’ensemble de tout ce qui s’est passé et le reproblématise, c’est exactement ce que font les intelligences artificielles. » L’homme a étudié la philosophie avec Lyotard, avant de diverger vers les Beaux-Arts, d’enseigner dix ans à Montréal, pour revenir en France sur un programme de recherche sur l’imagination artificielle à l’Ecole normale. « On ne conçoit celles-ci que de manière anthropocentrique, en les comparant à nous. Ne pourrait-on pas imaginer une intelligence qui soit différente ? »

Big data

Pour créer, l’intelligence artificielle a besoin de big data, une somme suffisamment importante de données – de culture – pour l’imiter, l’apprendre, selon un fonctionnement statistique. C’est ce qu’on appelle le machine learningou le deep learning. Or, notre civilisation hypermnésique a créé collectivement, sur Internet, une bibliothèque comme jamais encore l’humanité n’en a connu.

Le 17 juin 2015, Google met à disposition de la communauté de chercheurs DeepDream un programme de transformation de l’image par des neurones artificiels : « Ce jour-là, on découvre des images dignes d’une hallucination psychédélique : des pizzas avec des chiens et des mollusques… », raconte Grégory Chatonsky. Dans la foulée, Facebook et IBM sortent le code source d’algorithmes de réseaux de neurones. La communauté scientifique se lance massivement dans l’art plastique.

Jean-François Bonnefon, chercheur en psychologie : « L’amour, la peur… Un “bot”, lui, peut y être entraîné, mais cela ne l’intéresse pas plus que ça. Rien ne le pousse à faire de l’art »

Quid de l’émotion ? N’est-ce pas ce qui nous différencie de ces aliens mathématiques ? « On observe surtout, pour l’instant, beaucoup de spéculation, intellectuelle ou financière, remarque Manuela de Barros. On a affaire à des gens hyperintelligents, qui ont un cadre positiviste, transhumaniste. Penser, comme ils semblent le dire, que tout se passe dans le cerveau, c’est oublier notre peau, notre mémoire… Ce sont des postures idéologiques. Si tout est calculable, alors cela fausse tout. »

ANTOINE DUSAULT

Sciences humaines contre neurosciences. « Les émotions sont des impulsions électriques codées dans notre cerveau. Que celles-ci soient dans de la silicone plutôt que dans des protéines, je ne suis pas sûr que cela change quoi que ce soit, lance Jean-François Bonnefon. On peut d’ailleurs entraîner une machine à provoquer des émotions chez un humain : c’est ce qui a été fait avec les émoticones dans DeepMoji. Non, la vraie différence, c’est que nous sommes récursifs. Nous ressentons les choses et nous pouvons les décrire. A l’infini. Cela semble d’ailleurs inépuisable, ce goût que nous avons pour la description des émotions. L’amour, la peur… Un “bot”, lui, peut y être entraîné, mais cela ne l’intéresse pas plus que ça. Rien ne le pousse à faire de l’art : il n’a pas besoin de se divertir de l’idée de la mort, il n’a pas la nécessité de devenir célèbre, de séduire ou de créer quelque chose qui va lui survivre. »

« Créer notre résurrection future »

Grégory Chatonsky, l’artiste chercheur en intelligence artificielle à l’ENS, présentera, au printemps 2019, au Palais de Tokyo, Terre seconde à partir d’images satellites : « Un monument à la Terre disparue. Tout ce qui resterait serait une machine qui, avec toutes nos données Internet, essaye de se souvenir de tout ce que nous avons été. Hantés par notre propre fin, nous sommes peut-être en train de créer notre résurrection future. La question centrale du deep learning, c’est la résurrection. » Ainsi, lorsque le jeune Roman Mazurenko meurt, renversé par une voiture à Moscou, en 2013, sa meilleure amie, ­Eugenia Kuyda, installée en Californie avec sa start-up, Luka, décide d’utiliser les milliers de messages que le jeune homme a envoyés à ses parents et amis pour créer une intelligence artificielle avec laquelle il est possible aujourd’hui de dialoguer. Bienvenue dans l’au-delà.

Qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature, les « bots » pratiquent un art conceptuel. Pour The Road (Jean Boîte ­Editions) – « premier livre écrit par une intelligence artificielle » (la « première fois » étant le b.a.-ba de tout marketing du genre), Ross Goodwin a équipé une voiture de différents capteurs (logiciel de géolocalisation, horloge, caméras sur le capot, microphone dans l’habitacle…) à partir desquels la machine a écrit un long poème proprement illisible et répétitif, comme un trip sous LSD.

« Après, comment on crédite ? s’interroge Jean-François Bonnefon. La notion d’auteur est compliquée quand tu as pris un bout de code ici, une base de données là… » Ces réseaux de neurones sont rarement – comme dans The Road – seuls à bord. Ils servent le plus souvent d’aiguillons ou d’outils (une suite de Harry Pottersoi-disant écrite par une intelligence artificielle a en réalité été retravaillée par des cerveaux humains). Pour autant, la question risque de devenir centrale. Que se passe-t-il quand deux machines obtiennent des résultats approchants ?

« Bel-Ami » ? Inconnu au bataillon

Sur Twitter, le jeune Robbie Barrat, alias Dr Beef, tout juste sorti du lycée mais déjà pionnier de ce genre artistique, s’est mis à crier au plagiat sitôt qu’il a compris ce qui se passait chez Christie’s, montrant sur le réseau social certaines de ses œuvres antérieures. Pourtant, les auteurs du Portrait d’Edmond de Belamyne se sont jamais cachés de leurs emprunts. N’ont-ils pas baptisé leur œuvre en hommage à l’auteur du GAN, Ian Goodfellow (« bel ami ») ? En avril, Robbie Barrat aurait répondu positivement, disent-ils, à leur demande (« que nous avons faite pour la forme ») d’utiliser à des fins artistico-commerciales son code mis en open source.

Au fond, ce que le milieu leur reproche, c’est d’avoir privatisé une expérience collective en rompant une éthique non dite : celle de mettre leur code en libre accès. « Personne ne part d’une page blanche dans le monde du machine learning. L’open source fait avancer la recherche, c’est génialissime, s’étonne Pierre Fautrel. Mais nous, on ne fait pas de la recherche, on commercialise. » C’est le deuxième crime d’Edmond de Belamy : que se passe-t-il si, à « l’époque de la reproductibilité technique », pour reprendre les termes célèbres de Walter Benjamin, on se met à breveter les arts plastiques ?

Le trio d’Obvious maîtrise mieux les éléments de langage marketing que ceux de l’esthétique

Le trio d’Obvious maîtrise mieux les éléments de langage marketing que ceux de l’esthétique. Quand on rappelle à Pierre Fautrel que Bel-Ami, c’est aussi ce héros de Maupassant, figure de l’arriviste, qui se laisse porter jusqu’au faîte de l’échelle sociale en jouant de ses maîtresses, de ses réseaux, des jeux de pouvoir et d’argent, le jeune homme sourit derrière sa barbe : « Oui, on a vu ça après. On n’est pas des littéraires. »

Coup de pub ou coup de génie ?, s’interroge un historien du Louvre, qui, pour des raisons de devoir de réserve, préfère rester anonyme : « Ils ne sont pas dans l’imposture mais dans le disruptif. Moi, c’est le concept qui m’amuse. Une œuvre d’art n’est ni le ­reflet ni le témoin d’une société, mais son produit. En cela, celle-ci est intéressante. Et son académisme est aussi ce qui la légitimise. » En attendant, la petite start-up est invitée partout, à Miami, à Londres, à Helsinki, et se cherche une galerie pour la représenter. Pierre Fautrel rajuste sa casquette de base-ball : « Bon, déjà on va se payer un nouveau canapé. »

Laurent Carpentier