Lettres de GalilŽe sur la lunette.

Dialogues et lettres choisies, Hermann.

 

 

24 aožt 1609, ˆ Leonardo Donato, doge de Venise

Ç Galileo Galilei, trs humble serviteur de V.S., tenant assidžment son esprit en Žveil, non seulement pour pouvoir exercer sa charge de lecteur de mathŽmatique ˆ l'UniversitŽ de Padoue, mais aussi pour apporter ˆ V.S. le bŽnŽfice extraordinaire de quelque invention utile et signalŽe, se prŽsente aujourd'hui devant Elle avec un nouvel artifice de lunette tirŽ des plus mystŽrieuses spŽculations de la perspective. Cet instrument rapproche ˆ tel point de l'oeil les objets visibles et les fait para”tre si grands et si distincts qu'un objet se trouvant, par exemple, ˆ une distance de neuf milles, nous semble n'tre pas ŽloignŽ de plus d'un mille, ce qui, en toute affaire ou entreprise maritime ou terrestre, peut tre d'un intŽrt inestimable. Ainsi, en mer, nous pourrons de beaucoup plus loin qu'ˆ l'habitude apercevoir les b‰timents et les voiles de l'ennemi, si bien que nous le dŽcouvrirons deux heures de temps et plus avant qu'il ne nous dŽcouvre, et qu'ayant reconnu le nombre et la qualitŽ de ses vaisseaux, nous pourrons juger de ses forces et nous disposer ˆ la chasse, au combat ou ˆ la fuite. De mme, en terre ferme, on pourra, de quelque point ŽlevŽ, mme lointain, dŽcouvrir ˆ l'intŽrieur d'une place les quartiers de l'ennemi et ses dŽfenses ; ou encore, en rase campagne, voir et distinguer dans leurs dŽtails, pour notre plus grand avantage, tous ses mouvements et prŽparations ; ceci entre autres nombreux usages que toute personne judicieuse devinera sans peine. C'est pourquoi, jugeant cette invention digne d'tre acceptŽe et estimŽe trs utile par V.S., il s'est dŽterminŽ ˆ la Lui prŽsenter et ˆ la soumettre ˆ Sa dŽcision, afin qu'Elle ordonne et dispose, selon qu'il para”tra opportun ˆ Sa prudence, que de tels instruments soient ou ne soient pas fabriquŽs.

Cette dŽcouverte, ledit GalilŽe la prŽsente en toute affection ˆ V.S. comme un des fruits de la science qu'il professe É

 

 

 

29 aožt 1609, ˆ Bernedetto Landucci.

Ç Sachez donc qu'il y a environ deux mois le bruit s'est rŽpandu ici qu'avait ŽtŽ prŽsentŽe, en Flandre, au comte Maurice, une lunette fabriquŽe avec un art tel qu'elle faisait para”tre trs rapprochŽs les objets les plus lointains, si bien qu'elle permettait de voir distinctement un homme ˆ la distance de deux milles. Cet effet sembla si merveilleux que j'en fis le sujet de mes rŽflexions ; et jugeant que la fabrication de l'appareil devait se fonder sur la science de la perspective, je me mis ˆ y penser. Enfin, je la retrouvai, et si parfaitement que j'en ai fabriquŽ un qui l'emporte de beaucoup en renommŽe sur celui de Flandre. La nouvelle que j'en avais fabriquŽ un Žtant parvenue ˆ Venise, j'ai ŽtŽ appelŽ, il y a six jours, par Sa Seigneurie SŽrŽnissime ˆ laquelle je l'ai montrŽ, ainsi qu'au SŽnat tout entier, ˆ la profonde stupeur de tous ; et il y eut de nombreux gentilshommes et sŽnateurs qui, malgrŽ leur grand ‰ge, ont fait plusieurs fois l'ascension des plus hauts campaniles de Venise pour dŽcouvrir en mer des voiles et des vaisseaux si ŽloignŽs que, se dirigeant ˆ toutes voiles vers le port, ils mettaient plus de deux heures avant de se rendre visibles sans ma lunette ; car, en somme, l'effet de cet instrument est de faire para”tre un objet qui se trouve, par exemple, ˆ une distance de cinquante milles aussi grand et aussi proche que s'il Žtait ˆ cinq milles. È

 

 

 

1er janvier 1611, ˆ Julien de MŽdicis

Ç Vous saurez donc que, voici environ trois mois, VŽnus apparaissant le soir, je me mis ˆ l'observer soigneusement ˆ la lunette afin de voir de mes yeux ce dont ma raison ne doutait plus. Je la vis donc d'abord de figure ronde, nette et entire, mais trs petite ; elle se maintint en cette forme jusqu'au jour o elle commena ˆ s'approcher de sa plus grande digression ; toutefois, elle croissait en grandeur. Elle commena ensuite ˆ perdre son contour circulaire dans sa partie orientale, la plus ŽloignŽe du Soleil, et en peu de jours elle se rŽduisit ˆ un demi-cercle parfait ; et telle elle demeura, sans changer en rien, jusqu'au point o elle commena ˆ se retirer vers le Soleil, s'Žloignant de la tangente. C'est alors qu'elle perd sa forme demi-circulaire et se prŽsente comme un croissant qui  va s'amincissant de plus en plus, se rŽduisant ˆ deux cornes trs minces, jusqu'ˆ l'occultation complte ; quand reviendra ensuite le temps de son apparition matinale, nous la retrouverons sous l'aspect d'un trs fin croissant, les cornes tournŽes dans la direction opposŽe au Soleil ; elle cro”tra peu ˆ peu jusqu'ˆ sa plus grande digression, elle sera alors demi-circulaire et le restera, sans altŽration, plusieurs jours ; aprs quoi, elle passera assez vite du demi-cercle au cercle parfait et demeurera ainsi toute ronde pendant plusieurs mois. Mais son diamtre apparent est alors environ cinq fois plus grand qu'il n'Žtait ˆ l'Žpoque de son apparition vespŽrale. Cette admirable expŽrience nous a donnŽ la dŽmonstration sensible et certaine de deux propositions jusqu'ˆ prŽsent douteuses pour les plus grands esprits du monde. L'une est que toutes les plantes sont naturellement tŽnŽbreuses (car ce qui arrive ˆ VŽnus arrive aussi ˆ Mercure) ; l'autre est qu'il faut de toute nŽcessitŽ que VŽnus tourne autour du Soleil, comme Mercure et comme toutes les autres plantes, choses dont les pythagoriciens, Copernic, Kepler et moi Žtions convaincus, mais dont on n'avait pas la preuve tangible que nous avons maintenant en ce qui concerne Mercure et VŽnus. Kepler et les autres coperniciens pourront donc se faire honneur d'avoir cru ce qu'il Žtait bon de croire et d'avoir bien philosophŽ, encore que l'universalitŽ des philosophes in libris nous ait tenus et continuera ˆ nous tenir pour des ignorants et presque pour des fous. È

 

 

 

12 fŽvrier 1611, ˆ Paolo Sarpi.

Ç Quant aux choses de l'esprit, je n'ai pas manquŽ d'ouvrage : j'ai eu ˆ me dŽfendre par la parole et par la plume contre une infinitŽ de contradicteurs opposŽs ˆ mes observations; sans doute n'y ai-je pas mis toute l'ardeur que beaucoup estiment opportune devant l'audace de mes adversaires, mais je ne doute pas qu'avec le temps tout soit tirŽ au clair, comme cela a dŽjˆ eu lieu en grande partie. En effet, les mathŽmaticiens les plus en renom de divers pays et en particulier de Rome, aprs s'tre longtemps moquŽs, de vive voix et par Žcrit, partout et en toute occasion, des choses que j'avais exposŽes, spŽcialement quant ˆ la Lune et aux plantes MŽdicŽes, ont finalement cŽdŽ ˆ la force de la vŽritŽ et m'ont spontanŽment Žcrit, reconnaissant et admettant tout. Si bien que je n'ai plus ˆ prŽsent contre moi que les pŽripatŽticiens, plus attachŽs au parti d'Aristote que ne le serait Aristote lui-mme, et au premier rang ceux de Padoue, sur lesquels je n'espre vraiment aucune victoire. Toutefois, ces occupations ne m'ont pas entirement dŽtournŽ de mes enqutes cŽlestes et ne m'ont pas empchŽ de trouver encore quelque chose de nouveau dont je dois faire part ˆ V.S. RŽvme et, par Elle, ˆ mes seigneurs et patrons qui, V.S. le sait bien, l'entendront avec plaisir.

Depuis le mois d'aožt de l'annŽe dernire, si j'ai bonne mŽmoire, j'ai confrontŽ mes observations de Saturne, lequel n'est pas, comme les autres plantes, une seule Žtoile, mais un groupe de trois Žtoiles rŽunies ensemble en une ligne droite parallle ˆ l'Žquinoxiale. Elles se prŽsentent comme ceci : oOo, c'est-ˆ-dire que la mŽdiane est environ quatre fois plus grande que les latŽrales, qui sont Žgales entre elles. Depuis sept mois que je les observe, aucune mutation ne s'est produite ; elles sont donc absolument immobiles chacune par rapport aux autres, car (Žtant voisines au point qu'elles semblent se toucher) le moindre mouvement qu'elles eussent fait ežt ŽtŽ sensible. En effet, ˆ mon avis, le diamtre des deux mineures n'atteint pas quatre secondes et, dans ces conditions, ou elles se seraient totalement confondues avec celle du milieu, ou elles s'en seraient nettement sŽparŽes, leur mouvement ežt-il ŽtŽ dix fois plus lent que celui des Žtoiles fixes ; et cependant, comme je l'ai dit, elles n'ont subi en sept mois aucun changement, sinon que toutes les trois paraissent plus petites, en raison de leur plus grand Žloignement de la Terre, maintenant que les voici ˆ la conjonction, que lorsqu'elles Žtaient ˆ l'opposition du Soleil ; cette diffŽrence est trs sensible.

Estimant d'autre part trs vrai que toutes les plantes tournent autour du Soleil qui est le centre de leurs orbes, et croyant aussi qu'elles sont toutes par elles-mmes tŽnŽbreuses et opaques comme la Terre et la Lune, je me suis mis, voici quatre mois, ˆ observer VŽnus, laquelle, apparaissant le soir, se montra d'abord parfaitement ronde mais trs petite ; elle garda longtemps cette forme, mais en augmentant de grandeur de faon notable. Quand ensuite elle s'approcha de la digression, son disque commena ˆ s'Žchancrer du c™tŽ de l'orient et se rŽduisit ˆ un demi-cercle ; cette figure se maintint environ un mois sans autre changement qu'un accroissement notable de grandeur. Enfin, se retirant vers le Soleil, elle commena ˆ se creuser lˆ o elle Žtait droite et ˆ prendre peu ˆ peu la forme d'un croissant, jusqu'ˆ affecter celle d'une trs mince faucille, comparable ˆ une Lune de quatre jours. Toutefois, la masse de sa sphre s'est faite si grande que, de sa premire apparition, alors qu'elle Žtait toute ronde, ˆ son aspect demi-circulaire et ˆ celui de maintenant, les diffŽrences sont telles que le montre la prŽsente figure : O  D  ˜   . Elle s'amincira encore jusqu'ˆ son occultation et, au milieu du mois prochain, nous la retrouverons orientale et trs petite ; ˆ mesure qu'elle s'Žloignera du Soleil, sa lumire augmentera et sa masse diminuera ; en trois mois environ, elle se rŽduira ˆ un demi-cercle et, sans mutation sensible, gardera cette forme un mois ou ˆ peu prs ; puis, continuant toujours ˆ diminuer de grandeur apparente, elle se fera, en peu de jours, parfaitement ronde et se montrera telle pendant plus de dix mois consŽcutifs, dont il faut retrancher les quelque trois mois durant lesquels elle sera invisible sous les rayons du Soleil.

Nous voici donc rendus certains que VŽnus tourne autour du Soleil et non au-dessous (comme le crut PtolŽmŽe) parce qu'alors elle ne dŽpasserait jamais la figure du demi-cercle, ni au-dessus (comme le voulait Aristote) car au-dessus du Soleil elle n'appara”trait jamais en forme de faucille, mais toujours beaucoup plus qu'en demi-cercle et presque toujours parfaitement pleine. Et Mercure, j'en suis sžr, nous montrera les mmes phases. Quant aux raisons pour lesquelles ces variations de forme et de grandeur en VŽnus restent imperceptibles ˆ notre vue naturelle, je sais qu'elles n'ont rien de secret pour Votre RŽvŽrence. De ces raisons, le grand Žloignement de VŽnus, comparŽ ˆ celui de la Lune, est la principale, comme l'expŽrience d'ailleurs nous le montre ; car si nous tournons notre lunette de manire qu'elle nous fasse para”tre les objets trs petits et trs lointains, la Lune elle-mme, ˆ son premier quartier, nous appara”tra ronde et brillante, trs semblable ˆ VŽnus vue ˆ l'oeil nu. Ces phases de VŽnus nous assurent d'autre part que toutes les plantes reoivent leur lumire du Soleil, Žtant par elles-mmes obscures. De plus, je suis, quant ˆ moi, tout ˆ fait certain que les Žtoiles fixes sont par elles-mmes trs lumineuses et n'ont nullement besoin de l'irradiation du Soleil, dont Dieu sait si elle arrive ˆ pareille distance.

Enfin j'ai ŽtudiŽ le moyen de savoir les vraies grandeurs de toutes les plantes.

 

 

 

21 mai 1611, ˆ Piero Dini

La lettre rŽpond aux doutes Žmis par les principaux professeurs de PŽrouse au sujet des quatre plantes MŽdicŽes.

Ç Et bien que la question soit de fait et que la dŽcision ne džt dŽpendre que de l'expŽrience sensible, toutefois, Žtant donnŽ que doutes et instances relvent du raisonnement et de l'imagination, et que je ne puis, de si loin, prŽsenter la preuve sensible qui seule apaiserait vraiment et pleinement les esprits, je tenterai, raisonnant moi aussi, d'Žcarter les causes de doute expressŽment dŽnoncŽes dans la lettre du signor Sassetti.

Et d'abord, que ces messieurs puissent croire qu'il y a dans la lunette quelque pige trompeur, me para”t vraiment une chose Žtonnante ; car ils ne nieront pas, j'en suis sžr, que dŽceler les dŽfauts et les erreurs d'un instrument ou d'un artifice quel qu'il soit, appartient et appartient seulement ˆ qui se conna”t ˆ l'art dont cet instrument dŽpend et, de plus, a fait dudit instrument nombre d'expŽriences. Or, attendu que la fabrication et la thŽorie de cette lunette dŽpendent de la connaissance des rŽfractions, laquelle est une branche de sciences mathŽmatiques, spŽcialement professŽe par moi ; et Žtant avŽrŽ que, depuis deux ans et demi dŽsormais, j'ai fait de mon instrument, ou plut™t de plusieurs dizaines de mes instruments, des centaines et des milliers d'expŽriences sur des centaines et des milliers d'objets proches et lointains, grands et petits, lumineux et obscurs, je ne vois pas comment quelqu'un pourrait me croire assez simple pour tre restŽ dupe de mes observations, et penser qu'entre la perspicacitŽ d'un autre et ma propre stupiditŽ, il y ežt un tel ab”me que cet autre, sans avoir vu mon instrument, y ait dŽcouvert des vices dont je ne me serai pas aperu, moi, aprs cent mille expŽriences, et non seulement moi, mais aucun  de ceux, et ils sont nombreux, qui l'ont utilisŽ en mme temps que moi. Ce serait lˆ prŽsumer tant de soi-mme et si peu du compagnon que je ne crois pas qu'une pareille pensŽe vienne jamais ˆ l'esprit d'une personne raisonnable.

D'aucuns diront peut-tre que, m'Žtant fort bien avisŽ des tromperies de mon instrument, je ne me trompe pas moi-mme, mais que je trouve bon de tromper autrui. A quoi je rŽponds d'abord en affirmant, protestant et confessant que ces tromperies-lˆ, je les ignore, et que s'il arrivait qu'un sublime gŽnie les f”t ouvertement conna”tre, je ne chercherais pas ˆ me soustraire du nombre des trompŽs et ˆ couvrir mon ignorance du manteau de l'astuce ; je suis prt au contraire, en pareil cas, ˆ me dŽclarer plus ignorant que les autres, vu qu'une pratique assidue aurait dž me faire apercevoir de mon erreur mieux et en moins de temps que quiconque. J'ajoute ensuite que ce n'est pas seulement ma lunette et celles que j'ai fabriquŽes qui font voir les autres plantes jupitŽriennes, mais toutes les autres, faites en quelque lieu que ce soit et par quelque procŽdŽ que ce soit, pourvu qu'elles soient bien travaillŽes et qu'elles montrent les objets agrandis et distincts ; et avec tous ces instruments, en usage partout, on voit ces plantes affectŽes de mmes mouvements de constitutions rigoureusement identiques ; si bien que ceux qui s'obstineront ˆ soutenir que ces phŽnomnes sont des illusions auront fort ˆ faire ˆ trouver les raisons  pour lesquelles tous les instruments, grands et petits, longs et courts, s'accordent ainsi ˆ produire les mmes apparences fallacieuses et ˆ les montrer toujours, alors que les objets visibles sont innombrables, dans le voisinage de Jupiter. Je dirai mieux : si quelqu'un croyait pour de bon qu'il fžt possible de fabriquer une lunette ayant la propriŽtŽ de faire appara”tre par illusion, autour d'une Žtoile, d'une lumire ou de n'importe quel objet particulier, d'autres lumires ou une multiplicitŽ d'autres figures qui en rŽalitŽ n'existeraient pas et dont l'apparence trompeuse se montrerait autour d'un certain objet et non des autres, que cet homme-lˆ se mette en devoir de fabriquer un tel instrument, car je m'engage, moi ˆ le lui faire payer dix mille Žcus. Et si ma lunette avait le pouvoir de faire appara”tre autre chose que ce qui existe rŽellement, je ne l'Žchangerais pas contre un trŽsor. Mais en voilˆ assez dit sur l'objection des fausses apparences : un seul regard dans l'instrument suffit ˆ l'Žcarter.

Quant ˆ l'autre objection, ˆ savoir que ces plantes, si elles existent, demeurent inefficaces en raison de leur petitesse, je ne vois gure comment elle porte contre moi puisque je n'ai jamais soufflŽ mot de leur efficacitŽ ou de leurs influences ; si donc quelqu'un les rŽpute superflues, inutiles au monde et oisives, qu'il s'en prenne ˆ la nature et ˆ Dieu mais pas ˆ moi qui n'ai rien ˆ voir ˆ cela et qui n'ai eu d'autre prŽtention que de montrer qu'elles sont dans le ciel et tournent d'un  mouvement propre autour de l'Žtoile de Jupiter. Mais si, comme avocat de la nature et pour le service de V.S. Ill., je doit dire quelque chose, je dirai que, pour ma part, j'hŽsiterais beaucoup ˆ affirmer que ces plantes MŽdicŽes manquent d'influences alors que tous les astres en abondent ; je me jugerais bien hardi et mme bien tŽmŽraire si, dans les Žtroites limites de mon entendement, je prŽtendais circonscrire l'intention et l'opŽration de la nature. Devais-je donc, ces jours derniers, quand, chez l'Ill. et Excell. marquis Federico Cesi, mon seigneur, j'ai vu les peintures de cinq cents plantes indiennes, dŽclarer que ce n'Žtait lˆ que fiction, que ces plantes n'existaient pas au monde ou que, si elles existaient, elles Žtaient superflues et inutiles, alors que ni moi ni aucune des personnes prŽsentes n'en connaissions les qualitŽs, les effets et les vertus ? Et je ne crois certes pas que dans les temps les plus antiques et les plus barbares, la nature se soit abstenue de produire l'immense variŽtŽ des plantes et des animaux, des pierres prŽcieuses, des mŽtaux et autres minŽraux, de pourvoir tous ces animaux de membres, de muscles, d'articulations ; je ne crois pas qu'elle ait manquŽ de faire se mouvoir les sphres cŽlestes, et, en somme, de produire et de mettre en oeuvre tous ses effets, simplement parce qu'une humanitŽ inculte ne connaissait pas les vertus des plantes, des pierres, des minerais, ne comprenait pas le r™le des parties des animaux et ne pŽnŽtrait pas le cours des Žtoiles ; et vraiment, il me semble qu'il serait ridicule de croire que les choses de la nature commencent d'exister quand nous commenons ˆ les dŽcouvrir et ˆ les entendre. S'il fallait que l'entendement des hommes fžt cause de l'existence des choses, il faudrait, ou que les mmes choses fussent et tout ensemble ne fussent point (qu'elles fussent pour ceux qui les entendent et ne fussent point pour ceux qui ne les entendent pas), ou que l'entendement de quelques-uns, voire d'un seul, suff”t ˆ leur donner l'tre. Et dans cette seconde et moins exorbitante hypothse, il suffira qu'un seul entende les propriŽtŽs des plantes MŽdicŽes pour les faire exister dans le ciel ; les autres, pour le moment, se contenteront de les voir.

Mais cette faon de proclamer qu'elles sont dŽnuŽes d'influence, Žtant si petites, pour dŽduire de lˆ (je suppose) que, superflues et inefficaces, elles ne mŽritent pas d'tre considŽrŽes et estimŽes, m'appara”t plut™t comme une excuse pour se dŽrober ˆ la fatigue de les observer et de calculer leurs difficiles et presque inexplicables pŽriodes, que comme une raison valable de rŽputer inutiles, oiseuses et mŽprisables des oeuvres de Dieu, et des oeuvres si sublimes. Et quelles rgles, de gr‰ce, ou quelles observations, quelles expŽriences nous enseignent que l'efficacitŽ, la noblesse et l'excellence des opŽrations ne se doivent juger qu'ˆ la grandeur des instruments dont il pla”t ˆ la nature et ˆ Dieu de se servir ?  [É] Il me serait facile d'ŽnumŽrer mille et mille grands effets ou grandes affections qui dŽpendent de petites causes ; mais le peu que j'ai dit suffira, je pense, ˆ montrer comment la souveraine efficace d'une vertu en doit pas se mesurer ˆ la seule grandeur d'un corps : innombrables sont au contraire les effets qui demandent et exigent, pour tre parfaitement obtenus, la petitesse et la tŽnuitŽ des causes efficientes ; tels sont mmes semble-t-il les plus spirituels et en consŽquence ceux qui participent le plus, si l'on peut dire, de la DivinitŽ.

Qu'on laisse donc aux corps cŽlestes les plus vastes le soin d'exercer, sur les choses infŽrieures, les actions les plus amples : alternance des saisons, mouvements des mers, variations des vents, perturbations de l'atmosphre et (si l'opŽration des astres s'Žtend sur nous) constitutions et dispositions du corps, tempŽraments, complexions gŽnŽrales et autres choses du mme ordre ; car ceux qui ont le gožt de ces curiositŽs trouveront ici-bas mille et mille autres effets particuliers ˆ rapporter ˆ des plus subtiles et plus spirituelles influences. Et si quelque impatient me pressait de dŽsigner telle influence particulire que je croirais devoir attribuer aux plantes par moi rŽcemment dŽcouvertes, je lui rŽpondrais que toutes les influences qu'il a jusqu'ˆ prŽsent rapportŽes au seul Jupiter ne dŽrivaient pas plus de Jupiter que de ses satellites, et qu'avoir cru que Jupiter agissait tout seul et ignorŽ qu'il ežt quatre compagnons ne confre ˆ personne le pouvoir de faire qu'il cesse de les avoir auprs de lui et de coopŽrer avec eux. Quant ˆ leurs effets propres, je ne saurais les distinguer que si d'abord quelqu'un veut bien Žloigner de Jupiter ses satellites et le laisser agir tout seul. Qui saura jamais si la colre, l'amour, la haine et autres passions semblables ont leur sige dans le coeur ou dans le cerveau, s'il n'a d'abord fait l'expŽrience de vivre quelque temps ou sans cervelle ou sans coeur ?

A ce propos, je ne veux pas taire ˆ V.S. ce que j'ai rŽpondu, ces jours derniers, ˆ l'un de ces tireurs d'horoscopes qui s'imaginent que Dieu, en crŽant le ciel et les Žtoiles, n'a pensŽ ˆ rien de plus qu'ˆ ce ˆ quoi ils pensent eux-mmes. Il me demandait avec une importune insistance de lui dire les effets de ces plantes MŽdicŽes, protestant qu'autrement il les refuserait comme oisives et nierait toujours leur existence d'astres superflus. (Ces gens lˆ, conformŽment ˆ la doctrine de Sizzi, estiment, je pense, que les astronomes ont reconnu qu'il y avait au monde sept plantes parce qu'ils ont vu, non pas leurs corps dans le ciel, mais leurs effets sur la terre ; c'est prŽcisŽment ainsi que, non par la vue mais par la prŽsence d'effets extravagants, on dŽcouvre que certaines maisons sont hantŽes par des esprits malins). Je lui conseillai de considŽrer ˆ nouveau les cent ou mille pronostics Žmis par lui jusqu'ˆ ce jour et en particulier de bien examiner les ŽvŽnements qu'il avait annoncŽs comme devant se produire sous l'influence de Jupiter ; s'il se trouvait que tous ont ŽtŽ exactement conformes ˆ ses prŽvisions, qu'il continu‰t allgrement de pronostiquer selon ses vieilles rgles habituelles ; les nouvelles plantes, ajoutai-je, n'altŽreraient en rien les choses rŽvolues et il ne serait pas ˆ l'avenir un moins heureux devin que par le passŽ ; si au contraire il s'avisait que certains petits dŽtails des ŽvŽnements dŽpendant de Jupiter n'ont pas rŽpondu aux dogmes et aphorismes de l'art divinatoire, qu'il se m”t en devoir de faire de nouveaux calculs pour dŽterminer quel fut, ˆ tout moment passŽ, l'Žtat des quatre satellites, car il se pourrait que la diversitŽ de leurs manires d'tre lui perm”t de distinguer, gr‰ce ˆ d'attentives observations et ˆ de multiples rapprochements, les altŽrations et variŽtŽs d'influence dont ils sont cause. Je lui fis remarquer aussi que, dans les sicles passŽs, on n'a pas toujours appris les sciences dans les livres, sans trop de peine et aux dŽpens d'autrui, mais que les premiers inventeurs ont trouvŽ et acquis les connaissances les plus excellentes des choses naturelles et divines par l'Žtude et la contemplation de ce livre immense que la nature tient constamment ouvert devant ceux qui ont des yeux au front et dans la tte ; et qu'arracher au prix de ses propres veilles, Žtudes et sueurs, quelque vŽritŽ admirable et nouvelle ˆ l'infinitŽ de celles qui demeurent encore cachŽes aux plus profonds ab”mes de la philosophie Žtait une entreprise plus honorable et plus digne d'Žloge que de mener une vie oisive et inerte, sans autre fatigue que celle de noircir, pour excuser sa paresse et son inaptitude ˆ la spŽculation, les laborieuses inventions du voisin, et d'aller proclamant qu'ˆ ce qui a dŽjˆ ŽtŽ trouvŽ, on ne peut rien ajouter de nouveau. [É]

Pour en revenir ˆ l'inefficacitŽ attribuŽe aux plantes MŽdicŽes en raison de leur petitesse, je rapporterai une autre conversation que j'eus ici, ˆ Rome, ces jours passŽs, et Žgalement avec un astrologue. Comme il m'avait dit que leur art ne tenait aucun compte des Žtoiles de la troisime grandeur ou de grandeur moindre, j'en arrivai ˆ lui demander, aprs de longs dŽtours, comment il se faisait qu'ils donnassent tant d'importance aux Žtoiles nŽbuleuses ; il me rŽpondit que leur action Žtait trs puissante, en ce sens qu'elles faisaient obstacle ˆ la vue et qu'en outre elles obscurcissaient l'intellect de ceux qui les avaient eues, ˆ leur naissance, en conjoncture dŽfavorable. Je lui rŽpliquai alors : Ç Comment donc direz-vous encore que les Žtoiles de la troisime grandeur n'agissent point, quand j'ai rŽcemment dŽcouvert qu'une nŽbuleuse n'est pas, comme on le croyait jusqu'ici, une seule Žtoile voilŽe par une rŽgion du ciel un peu plus dense, et apte de ce fait ˆ rŽfracter et ˆ disperser sa lumire, mais un amas de minuscules Žtoiles plus petites, non seulement que celles de la troisime grandeur, mais que celles de la sixime et mme de la dixime grandeur ? È Il se tut et contrairement ˆ la coutume de ceux qui disputent non pour dŽcouvrir la vŽritŽ mais pour l'emporter sur leur adversaire, il s'apaisa et se montra satisfait.

J'ajoute encore que s'il est vrai, comme l'affirment les astrologues et beaucoup de philosophes, que les Žtoiles oprent lumine et motu, et s'il est vrai que les lumires les plus grandes sont celles dont l'influence est la plus efficace, la rapiditŽ du mouvement et les promptes et frŽquentes mutations devront l'emporter aussi sur la paresse et l'indolence des astres qui cheminent lentement ; et s'il en est ainsi, les autres nouvelles plantes devront exercer une action des plus vigoureuses, leurs pŽriodes Žtant si courtes que la moins rapide d'entre elles accomplit sa rŽvolution autour de Jupiter en un peu plus de seize jours et la plus rapide en moins de deux jours. Ce que leur refuserait la faiblesse de leur lumire peut donc fort bien tre compensŽ par la rapiditŽ de leur mouvement [É]

Mais si quelqu'un prŽtendait nier simplement les influences lˆ o n'atteint pas la lumire des corps cŽlestes influents, et dire que sans la lumire le mouvement est inefficace, je commencerais par lui demander quelle est la lumire de ces rŽgions du ciel o ne se trouve aucune lumire d'Žtoile, et mme aucune Žtoile, comme sont l'Ascendant, le Milieu du Ciel, la Part de Fortune et tous ces autres lieux que vous dŽfinissez par des directions et qui, sans qu'il s'y trouve aucun astre, sont d'aprs vous causes opŽrantes de tous les effets ultŽrieurs. De plus, les Žtoiles qui sont au-dessous de notre horizon devraient tre sans efficace puisque leur lumire ne parvient pas ˆ notre hŽmisphre, ˆ moins qu'elles soient assez puissantes pour pŽnŽtrer le globe terrestre, et en ce cas les si nombreuses et si grandes Žtoiles fixes du ciel austral, bien qu'invisibles pour nous, ne devraient pas tre nŽgligŽes. D'ailleurs, qui oserait dire que la lumire des plantes MŽdicŽes n'atteint pas la Terre ? PrŽtendrons-nous encore faire de nos yeux la mesure de l'expansion de toutes les lumires, si bien que lˆ o les images des objets lumineux ne nous sont pas perceptibles, nous devions affirmer que leur rayonnement n'arrive pas ? Il se peut que les aigles et les loups-cerviers voient des Žtoiles qui, ˆ notre faible vue, demeurent cachŽes. Mais accordons ˆ nos adversaires  plus qu'ils ne nous demandent ; admettons que rien n'existe au monde en dehors de ce qu'il nous est donnŽ de voir ou d'entendre : la lumire des susdites Žtoiles n'en parviendra pas moins ˆ la Terre. En effet, les espces visibles n'Žtant autre chose que de la lumire ayant pris forme, ou au moins ne pouvant tre transmises sans lumire, lˆ o arrivent ces espces, la lumire arrive aussi ; or, si les espces des quatre plantes MŽdicŽes s'Žvanouissaient en se propageant et se perdaient avant d'atteindre la Terre, tous les verres de Murano ne suffiraient pas ˆ les rendre visibles, car ce qui n'est rien ne peut se multiplier, et toute dilatation ou augmentation suppose l'existence de ce qui doit tre dilatŽ ou augmentŽ : c'est pourquoi, le tŽlescope faisant appara”tre les quatre plantes MŽdicŽes trs grandes et trs lumineuses, on ne peut nier que leur lumire se rŽpande, et trs vivement, jusqu'ˆ la Terre. Enfin, s'il Žtait besoin, pour que les influences pussent s'exercer, d'une trs apparente et trs sensible illumination, les effets de Mercure seraient vraiment nuls ou trs faibles puisque, la plupart du temps et presque toujours, sa lumire reste invisible ; et Mars quand, au voisinage du Soleil, il n'est ˆ nos yeux que le soixantime ˆ peine de ce qu'il appara”t dans son opposition, si bien qu'en grandeur apparente il le cde aux Žtoiles du quatrime ordre, Mars, dis-je, devrait alors voir son influx rŽduit ˆ trs peu de chose ou ˆ rien. Concluons donc que si les autres astres exercent une influence, les MŽdicŽes doivent en faire autant.

Ces messieurs ajoutent qu'ˆ leur sentiment, les Žtoiles de cette sorte ne manquent pas dans le ciel. Sur ce dernier point, je ne puis rien nier ni rien affirmer ; tout ce qu'il m'est permis de dire, c'est que, pour mon compte, je n'ai su dŽcouvrir que ces quatre-lˆ, autour de Jupiter, et les deux qui sont jointes et fixŽes ˆ Saturne ; si d'autres ont ŽtŽ aperues, je prie les auteurs de ces dŽcouvertes de bien vouloir m'en faire part : je leur en saurai un grŽ infini. Je ne pense pas que ces messieurs veillent parler d'Žtoiles autres que les plantes mobiles et errantes dont font partie les MŽdicŽes, car faire intervenir les fixes innombrables serait ici hors de propos. J'ai dŽjˆ Žcrit moi-mme qu'immense est la multitude des fixes invisibles ˆ l'oeil nu. Mais comme ces Žtoiles ne nous obligent pas ˆ supposer de nouveaux orbes, ˆ modifier le systme du monde et ˆ reconna”tre que toutes les rŽvolutions sidŽrales ne se font pas autour d'un centre unique, on peut se dispenser de les soumettre ˆ un examen aussi attentif. Et si, comme je le pense, ces messieurs songent aux plantes quand ils disent qu'ˆ leur avis les Žtoiles de cette sorte ne manquent pas, d'o vient qu'en mme temps ils se montrent si peu disposŽs ˆ m'en accorder quatre ? È