Lettre de Machiavel Francesco Vettori, 1513.

 

En quittant mon bois, je m'en vais une fontaine et de l ma volire. J'emporte un livre sous le bras, tantt Dante ou Ptrarque, tantt l'un de ces potes mineurs, comme Tibulle, Ovide et autres : je me plonge dans la lecture de leurs amours et leurs amours me rappellent les miennes ; penses dont je me rcre un bon moment. Je gagne ensuite l'auberge sur la grand'route : je m'entretiens avec ceux qui passent, je demande des nouvelles de leurs pays, je devine pas mal de choses, j'observe la varit des gots et la diversit des caprices des hommes. C'est ainsi qu'approche l'heure du djeuner o, en compagnie de ma maisonne, je me nourris des aliments que me permettent ma pauvre ferme et mon maigre patrimoine. Sitt djeun, je fais retour l'auberge : il y a l d'habitude avec l'aubergiste un boucher, un meunier, deux chaufourniers. C'est avec ces gens-l que tout l'aprs-midi je m'encanaille jouer au trictrac, la cricca, jeu dont s'ensuivent mille contestations et des querelles l'infini grand renfort d'injures ; et la plupart du temps c'est pour un enjeu d'un quattrino, et l'on nous entend crier rien moins que de San Casciano. C'est dans une pouillerie pareille qu'il me faut plonger pour empcher ma cervelle de moisir tout fait ; c'est ainsi que je me dtends de la mchancet de la Fortune envers moi, presque content qu'elle m'ait jet si bas et curieux de voir si elle ne finira pas par en rougir.

Le soir tombe, je retourne au logis. Je pntre dans mon cabinet et, ds le seuil, je me dpouille de la dfroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, pour revtir des habits de cour royale et pontificale ; ainsi honorablement accoutr, j'entre dans les cours antiques des hommes de l'Antiquit. L, accueilli avec affabilit par  eux, je me repais de l'aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis n. L, nulle honte parler avec eux, les interroger sur les mobiles de leurs actions, et eux, en vertu de leur humanit, ils me rpondent. Et, durant quatre heures de temps, je ne sens pas le moindre ennui, j'oublie tous mes tourments, je cesse de redouter la pauvret, la mort mme ne m'effraie pas. Et comme Dante dit qu'il n'est pas de science si l'on ne retient pas ce que l'on a compris, j'ai not de ces entretiens avec eux ce que j'ai cru essentiel et compos un opuscule De principatibus, o je creuse de mon mieux les problmes que pose un tel sujets : ce que c'est que la souverainet, combien d'espces il y en a, comment on l'acquiert, comment on la garde, comment on la perd. Et si jamais quelque lucubration de moi vous a plu, celle-ci ne devrait pas vous dplaire. Elle devrait surtout faire l'affaire d'un prince nouveau : c'est pourquoi je la ddie Sa Magnificence Julien.