C'est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle ; je le vois bien, encore que je n'en aie aucune expŽrience. Pour en distraire dernirement un jeune prince, je ne lui allais pas disant qu'il fallait prter la joue ˆ celui qui vous avait frappŽ l'autre, pour le devoir de charitŽ ; ni ne lui allais reprŽsenter les tragiques ŽvŽnements que la poŽsie attribue ˆ cette passion. Je la  laissai lˆ et m'amusai ˆ lui faire gožter la beautŽ d'une image contraire ; l'honneur, la faveur, la bienveillance qu'il acquerrait par clŽmence et bontŽ ; je le dŽtournai ˆ l'ambition. Voilˆ comment on en fait. [É]

 

Je fus autrefois touchŽ d'un puissant dŽplaisir, selon ma complexion, et encore plus juste que puissant ; je m'y fusse perdu ˆ l'aventure si je m'en fusse simplement fiŽ ˆ mes forces. Ayant besoin d'une vŽhŽmente diversion pour m'en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par Žtude, ˆ quoi l'‰ge m'aidait. L'amour me soulagea et retira du mal qui m'Žtait causŽ par l'amitiŽ. Par tout ailleurs de mme : une aigre imagination me tient ; je trouve plus court, que de la dompter, la changer ; je lui en substitue, si je ne puis une contraire, au moins un autre. Toujours la variation soulage, dissout et dissipe. Si je ne puis la combattre, je lui Žchappe, et en la fuyant je fourvoie, je ruse ; muant de lieu, d'occupation, de compagnie, je me sauve dans la presse d'autres amusements et pensŽes, o elle perd ma trace et m'Žgare.

Nature procde ainsi par le bŽnŽfice de l'inconstance ; car le temps, qu'elle nous a donnŽ pour souverain mŽdecin de nos passions, gagne son effet principalement par lˆ, que, fournissant autres et autres affaires ˆ notre imagination, il dŽmle et corrompt cette premire apprŽhension, pour forte qu'elle soit. Un sage ne voit gure moins son ami mourant, au bout de vingt et cinq ans qu'au premier ans ;  et, suivant ƒpicure, de rien moins, car il n'attribuait aucun lŽniment des f‰cheries, ni ˆ la prŽvoyance, ni ˆ la vieillesse d'icelles. Mais tant d'autres  cogitations traversent cette-ci qu'elle s'alanguit et se lasse en fin.

Montaigne, Essais, III, 4, Ç De la diversion È.

 

 

1. Construction

2. Comment est-ce que le temps peut tre le mŽdecin de nos passions ?

3. Comparer la diversion de Montaigne et le divertissement de Pascal