Montrez de nuit ˆ votre Žlve des nuages passant entre la lune et lui, il croira que cĠest la lune qui passe en sens contraire et que les nuages sont arrtŽs. Il le croira par une induction prŽcipitŽe, parce quĠil voit ordinairement les petits objets se mouvoir prŽfŽrablement aux grands, et que les nuages lui semblent plus grands que la lune, dont il ne peut estimer lĠŽloignement. Lorsque, dans un bateau qui vogue, il regarde dĠun peu loin le rivage, il tombe dans lĠerreur contraire, et croit voir courir la terre, parce que, ne se sentant point en mouvement, il regarde le bateau, la mer ou la rivire, et tout son horizon, comme un tout immobile, dont le rivage quĠil voit courir ne lui semble quĠune partie.

         La premire fois quĠun enfant voit un b‰ton ˆ moitiŽ plongŽ dans lĠeau, il voit un b‰ton brisŽ: la sensation est vraie; et elle ne laisserait pas de lĠtre, quand mme nous ne saurions point la raison de cette apparence. Si donc vous lui demandez ce quĠil voit, il dit: Un b‰ton brisŽ, et il dit vrai, car il est trs sžr quĠil a la sensation dĠun b‰ton brisŽ. Mais quand, trompŽ par son jugement, il va plus loin, et quĠaprs avoir affirmŽ quĠil voit un b‰ton brisŽ, il affirme encore que ce quĠil voit est en effet un b‰ton brisŽ, alors il dit faux. Pourquoi cela? parce quĠalors il devient actif, et quĠil ne juge plus par inspection, mais par induction, en affirmant ce quĠil ne sent pas, savoir que le jugement quĠil reoit par un sens serait confirmŽ par un autre.

Puisque toutes nos erreurs viennent de nos jugements, il est clair que si nous nĠavions jamais besoin de juger, nous n'aurions nul besoin dĠapprendre; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons lĠtre de notre savoir. Qui est-ce qui nie que les savants ne sachent mille choses vraies que les ignorants ne sauront jamais? Les savants sont-ils pour cela plus prs de la vŽritŽ? Tout au contraire, ils sĠen Žloignent en avanant; parce que, la vanitŽ de juger faisant encore plus de progrs que les lumires, chaque vŽritŽ quĠils apprennent ne vient quĠavec cent jugements faux. Il est de la dernire Žvidence que les compagnies savantes de lĠEurope ne sont que des Žcoles publiques de mensonges; et trs sžrement il y a plus dĠerreurs dans lĠAcadŽmie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.

Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen dĠŽviter lĠerreur est lĠignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. CĠest la leon de la nature aussi bien que de la raison. Hors les rapports immŽdiats en trs petit nombre et trs sensibles que les choses ont avec nous, nous nĠavons naturellement quĠune profonde indiffŽrence pour tout le reste. Un sauvage ne tournerait pas le pied pour aller voir le jeu de la plus belle machine et tous les prodiges de lĠŽlectricitŽ. Que mĠimporte? est le mot le plus familier ˆ lĠignorant et le plus convenable au sage.

         Mais malheureusement ce mot ne nous va plus. Tout nous importe, depuis que nous sommes dŽpendants de tout; et notre curiositŽ sĠŽtend nŽcessairement avec nos besoins. Voilˆ pourquoi jĠen donne une trs grande au philosophe, et nĠen donne point au sauvage. Celui-ci nĠa besoin de personne; lĠautre a besoin de tout le monde, et surtout dĠadmirateurs.

On me dira que je sors de la nature; je nĠen crois rien. Elle choisit ses instruments, et les rgle, non sur lĠopinion, mais sur le besoin. Or, les besoins changent selon la situation des hommes. Il y a bien de la diffŽrence entre lĠhomme naturel vivant dans lĠŽtat de nature, et lĠhomme naturel vivant dans lĠŽtat de sociŽtŽ. ƒmile nĠest pas un sauvage ˆ relŽguer dans les dŽserts, cĠest un sauvage fait pour habiter les villes. Il faut quĠil sache y trouver son nŽcessaire, tirer parti de leurs habitants, et vivre, sinon comme eux, du moins avec eux.

Puisque, au milieu de tant de rapports nouveaux dont il va dŽpendre, il faudra malgrŽ lui quĠil juge, apprenons lui donc ˆ bien juger.

         La meilleure manire dĠapprendre ˆ bien juger est celle qui tend le plus ˆ simplifier nos expŽriences, et ˆ pouvoir mme nous en passer sans tomber dans lĠerreur. DĠo il suit quĠaprs avoir longtemps vŽrifiŽ les rapports des sens lĠun par lĠautre, il faut encore apprendre ˆ vŽrifier les rapports de chaque sens par lui-mme, sans avoir besoin de recourir ˆ un autre sens; alors chaque sensation deviendra pour nous une idŽe, et cette idŽe sera toujours conforme ˆ la vŽritŽ. Telle est la sorte dĠacquis dont jĠai t‰chŽ de remplir ce troisime ‰ge de la vie humaine.

         Cette manire de procŽder exige une patience et une circonspection dont peu de ma”tres sont capables, et sans laquelle jamais le disciple nĠapprendra ˆ juger. Si, par exemple, lorsque celui-ci sĠabuse sur lĠapparence du b‰ton brisŽ, pour lui montrer son erreur vous vous pressez de tirer le b‰ton hors de lĠeau, vous le dŽtromperez peut-tre; mais que lui apprendrez-vous? rien que ce quĠil aurait bient™t a p pris de lui-mme. Oh! que ce nĠest pas lˆ ce quĠil faut faire! Il sĠagit moins de lui apprendre une vŽritŽ que de lui montrer comment il faut sĠy prendre pour dŽcouvrir toujours la vŽritŽ. Pour mieux lĠinstruire, il ne faut pas le dŽtromper sit™t. Prenons ƒmile et moi pour exemple.

Premirement, ˆ la seconde des deux questions supposŽes, tout enfant ŽlevŽ ˆ lĠordinaire ne manquera pas de rŽpondre affirmativement. CĠest sžrement, dira-t-il, un b‰ton brisŽ. Je doute fort quĠƒmile me fasse la mme rŽponse. Ne voyant point la nŽcessitŽ dĠtre savant ni de le para”tre, il nĠest jamais pressŽ de juger; il ne juge que sur lĠŽvidence; et il est bien ŽloignŽ de la trouver dans cette occasion, lui qui sait combien nos jugements sur les apparences sont sujets ˆ lĠillusion, ne fžt-ce que dans la perspective.

         DĠailleurs, comme il sait par expŽrience que mes questions les plus frivoles ont toujours quelque objet quĠil nĠaperoit pas dĠabord, il nĠa point pris lĠhabitude dĠy rŽpondre Žtourdiment; au contraire, il sĠen dŽfie, il sĠy rend attentif, il les examine avec grand soin avant dĠy rŽpondre. Jamais il ne me fait de rŽponse quĠil nĠen soit content lui-mme; et il est difficile ˆ contenter. Enfin nous ne nous piquons ni lui ni moi de savoir la vŽritŽ des choses, mais seulement de ne pas donner dans lĠerreur. Nous serions bien plus confus de nous payer dĠune raison qui nĠest pas bonne, que de nĠen point trouver du tout. Je ne sais est un mot qui nous va si bien ˆ tous deux, et que nous rŽpŽtons si souvent, quĠil ne cožte plus rien ˆ lĠun ni ˆ lĠautre. Mais, soit que cette Žtourderie lui Žchappe, ou quĠil lĠŽvite par notre commode Je ne sais, ma rŽplique est la mme: Voyons, examinons.

         Ce b‰ton qui trempe ˆ moitiŽ dans lĠeau est fixŽ dans une situation perpendiculaire. Pour savoir sĠil est brisŽ, comme il le para”t, que de choses nĠavons-nous pas ˆ faire avant de le tirer de lĠeau ou avant dĠy porter la main!

         1Ħ DĠabord nous tournons tout autour du b‰ton et nous voyons que la brisure tourne comme nous. CĠest donc notre Ïil seul qui la change, et les regards ne remuent pas les corps.

2Ħ Nous regardons bien ˆ plomb sur le bout du b‰ton qui est hors de  lĠeau; alors le b‰ton nĠest plus courbe, le bout voisin de notre Ïil nous cache exactement lĠautre bout. Notre Ïil a-t-il redressŽ le  b‰ton?

3Ħ Nous agitons la surface de lĠeau; nous voyons le b‰ton se plier en plusieurs pices, se mouvoir en zigzag, et suivre les ondulations de lĠeau. Le mouvement que nous donnons ˆ cette eau suffit-il pour briser, amollir, et fondre ainsi le b‰ton?

4Ħ Nous faisons Žcouler lĠeau, et nous voyons le b‰ton se redresser peu ˆ peu, ˆ mesure que lĠeau baisse. NĠen voilˆ-t-il pas plus quĠil ne faut pour Žclaircir le fait et trouver la rŽfraction? Il nĠest donc pas vrai que la vue nous trompe, puisque nous nĠavons besoin que dĠelle seule pour rectifier les erreurs que nous lui attribuons.

Supposons lĠenfant assez stupide pour ne pas sentir le rŽsultat de ces expŽriences; cĠest alors quĠil faut appeler le toucher au secours de la vue. Au lieu de tirer le b‰ton hors de lĠeau, laissez-le dans sa situation, et que lĠenfant y passe la main dĠun bout ˆ lĠautre, il ne sentira point dĠangle; le b‰ton nĠest donc pas brisŽ.

Vous me direz quĠil nĠy a pas seulement ici des jugements, mais des raisonnements en forme. Il est vrai; mais ne voyez-vous pas que, sit™t que lĠesprit est parvenu jusquĠaux idŽes, tout jugement est un raisonnement? La conscience de toute sensation est une proposition, un jugement. Donc, sit™t que lĠon compare une sensation ˆ une autre, on raisonne. LĠart de juger et lĠart de raisonner sont exactement le mme.

         ƒmile ne saura jamais la dioptrique, ou je veux quĠil lĠapprenne autour de ce b‰ton. Il nĠaura point dissŽquŽ dĠinsectes; il nĠaura point comptŽ les taches du soleil; il ne saura ce que cĠest quĠun microscope et un tŽlescope. Vos doctes Žlves se moqueront de son ignorance. Ils nĠauront pas tort; car avant de se servir de ces instruments, jĠentends quĠil les invente, et vous vous doutez bien que cela ne viendra pas si t™t.

         Voilˆ lĠesprit de toute ma mŽthode dans cette partie. Si lĠenfant fait rouler une petite boule entre deux doigts croisŽs, et quĠil croie sentir deux boules, je ne lui permettrai point dĠy regarder, quĠauparavant il ne soit convaincu quĠil nĠy en a quĠune.