Ç Le manÏuvre aprs avoir vidŽ les berlines, s'Žtait assis ˆ terre, heureux de l'accident ; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait simplement levŽ de gros yeux Žteints sur le charretier, comme gnŽ par tant de paroles. Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long d'habitude. Il fallait que le visage de l'inconnu lui conv”nt et qu'il fžt pris d'une de ces dŽmangeaisons de confidences, qui font parfois causer les vieilles gens tout seuls, ˆ haute voix.

ÒMoi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort.

- C'est un surnom ?Ó demanda ƒtienne ŽtonnŽ.

Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux :

ÒOui, oui... On m'a retirŽ trois fois de lˆ-dedans en morceaux, une fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans le gŽsier, la troisime avec le ventre gonflŽ d'eau comme une grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever, ils m'ont appelŽ Bonnemort, pour rire.Ó

Sa gaietŽ redoubla, un grincement de poulie mal graissŽe, qui finit par dŽgŽnŽrer en un accs terrible de toux. La corbeille de feu, maintenant, Žclairait en plein sa grosse tte, aux cheveux blancs et rares, ˆ la face plate, d'une p‰leur livide, maculŽe de taches bleu‰tres. Il Žtait petit, le cou Žnorme, les mollets et les talons en dehors, avec de longs bras dont les mains carrŽes tombaient ˆ ses genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les pieds, sans para”tre souffrir du vent, il semblait en pierre, il n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant ˆ ses oreilles. Quand il eut toussŽ, la gorge arrachŽe par un raclement profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.

ƒtienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte.

ÒIl y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez ˆ la mine ?Ó

Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.

ÒLongtemps, ah ! oui !... Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis descendu, tenez ! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit ˆ cette heure. Calculez un peu... J'ai tout fait lˆ-dedans, galibot d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur pendant dix-huit ans. Ensuite ˆ cause de mes sacrŽes jambes, ils m'ont mis de la coupe ˆ terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au moment o il leur a fallu me sortir du fond, parce que le mŽdecin disait que j'allais y rester. Alors, il y a cinq annŽes de cela, ils m'ont fait charretier... Hein ? c'est joli, cinquante ans de mine, dont quarante-cinq au fond !ÓÈ

Zola, Germinal.

 

galibot (mot picard) = jeune manÏuvre travaillant au service des voies dans les galeries des mines.

herscheur = mineur qui roule au fond les wagonnets.

haveur = mineur qui pratique des entailles afin de faciliter l'abattage.

 

 

RŽdiger un ¤ exploitant ce texte pour les 3 sujets suivants (problŽmatisation, rŽdaction de lÕexemple, pb auquel conduit lÕanalyse) :

La laideur peut-elle faire l'objet d'une reprŽsentation esthŽtique ?

L'art n'est-il qu'un divertissement ?

L'art est-il une affaire publique ?