DIDEROT

 

 

Jacques le Fataliste et son ma”tre

 

Comment sĠŽtaient-ils rencontrŽs ? Par hasard, comme tout le monde. Comment sĠappelaient-ils ? que vous importe ? DĠo venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. O allaient-ils ? Est-ce que lĠon sait o lĠon va ? Que disaient-ils ? Le ma”tre ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas Žtait Žcrit lˆ-haut.

LE MAITRE. - CĠest un grand mot que cela.

JACQUES. - Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait dĠun fusil avait son billet.

LE MAITRE. - Et il avait raisonÉ

Aprs une courte pause, Jacques sĠŽcria : "Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !

LE MAITRE. - Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela nĠest pas chrŽtien.

JACQUES. - CĠest que, tandis que je mĠenivre de son mauvais vin, jĠoublie de mener nos chevaux ˆ lĠabreuvoir. Mon pre sĠen aperoit ; il se f‰che. Je hoche de la tte ; il prend un b‰ton et mĠen frotte un peu durement les Žpaules. Un rŽgiment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dŽpit je mĠenr™le. Nous arrivons ; la bataille se donne.

LE MAITRE. - Et tu reois la balle ˆ ton adresse.

JACQUES. - Vous lĠavez devinŽ ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenŽes par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les cha”nons dĠune gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je nĠaurais ŽtŽ amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MAITRE. - Tu as donc ŽtŽ amoureux ?

JACQUES. - Si je lĠai ŽtŽ !

LE MAITRE. - Et cela par un coup de feu ?

JACQUES. - Par un coup de feu.

LE MAITRE. - Tu ne mĠen as jamais dit un mot.

JACQUES. - Je le crois bien.

LE MAITRE. - Et pourquoi cela ?

JACQUES. - CĠest que cela ne pouvait tre dit ni plus t™t ni plus tard.

LE MAITRE. - Et le moment dĠapprendre ces amours est-il venu ?

JACQUES. - Qui le sait ?

LE MAITRE. - A tout hasard, commence toujoursÉ

 

Jacques commena lĠhistoire de ses amours. CĠŽtait lĠaprs-d”ner : il faisait un temps lourd ; son ma”tre sĠendormit. La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilˆ fourvoyŽs. Voilˆ le ma”tre dans une colre terrible et tombant ˆ grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant ˆ chaque coup : "Celui- lˆ Žtait apparemment encore Žcrit lˆ-hautÉ"

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et quĠil ne tiendrait quĠˆ moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le rŽcit des amours de Jacques, en le sŽparant de son ma”tre et en leur faisant courir ˆ chacun tous les hasards quĠil me plairait. QuĠest-ce qui mĠempcherait de marier le ma”tre et de le faire cocu ? dĠembarquer Jacques pour les ”les ? dĠy conduire son ma”tre ? de les ramener tous les deux en France sur le mme vaisseau ? QuĠil est facile de faire des contes ! Mais ils en seront quittes lĠun et lĠautre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce dŽlai.

LĠaube du jour parut. Les voilˆ remontŽs sur leurs btes et poursuivant leur chemin. - Et o allaient-ils ? Voilˆ la seconde fois que vous me faites cette question, et la seconde fois que je vous rŽponds : QuĠest-ce que cela vous fait ? Si jĠentame le sujet de leur voyage, adieu les amours de JacquesÉ Ils allrent quelque temps en silence. Lorsque chacun fut un peu remis de son chagrin, le ma”tre dit ˆ son valet : "Eh bien, Jacques, o en Žtions-nous de tes amours ?

JACQUES. - Nous en Žtions, je crois, ˆ la dŽroute de lĠarmŽe ennemie. On se sauve, on est poursuivi, chacun pense ˆ soi. Je reste sur le champ de bataille, enseveli sous le nombre des morts et des blessŽs, qui fut prodigieux. Le lendemain on me jeta, avec une douzaine dĠautres, sur une charrette, pour tre conduit ˆ un de nos h™pitaux. Ah ! Monsieur, je ne crois pas quĠil y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.

LE MAITRE. - Allons donc, Jacques, tu te moques.

JACQUES. - Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas ! Il y a lˆ je ne sais combien dĠos, de tendons, et bien dĠautres choses quĠils appellent je ne sais commentÉ"

 

Une espce de paysan qui les suivait avec une fille quĠil portait en croupe et qui les avait ŽcoutŽs, prit la parole et dit : "Monsieur a raisonÉ"

On ne savait ˆ qui ce monsieur Žtait adressŽ, mais il fut mal pris par Jacques et par son ma”tre ; et Jacques dit ˆ cet interlocuteur indiscret : "De quoi te mles-tu ?

- Je me mle de mon mŽtier ; je suis chirurgien ˆ votre service, et je vais vous dŽmontrerÉ"

La femme quĠil portait en croupe lui disait : "Monsieur le docteur, passons notre chemin et laissons ces messieurs qui nĠaiment pas quĠon leur dŽmontre.

- Non, lui rŽpondit le chirurgien, je veux leur dŽmontrer, et je leur dŽmontreraiÉ"

Et tout en se retournant, il pousse sa compagne, lui fait perdre lĠŽquilibre et la jette ˆ terre, un pied pris dans la basque de son habit et les cotillons renversŽs sur sa tte. Jacques descend, dŽgage le pied de cette pauvre crŽature et lui rabaisse ses jupons. Je ne sais sĠil commena par rabaisser les jupons ou par dŽgager le pied ; mais ˆ juger de lĠŽtat de cette femme par ses cris, elle sĠŽtait grivement blessŽe. Et le ma”tre de Jacques disait au chirurgien : "Voilˆ ce que cĠest que de dŽmontrer."

Et le chirurgien : "Voilˆ ce que cĠest de ne vouloir pas quĠon dŽmontre !.."

 Et Jacques ˆ la femme tombŽe ou ramassŽe : "Consolez-vous, ma bonne, il nĠy a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon ma”tre : cĠest quĠil Žtait Žcrit lˆ-haut quĠaujourdĠhui, sur ce chemin, ˆ lĠheure quĠil est, M. le docteur serait un bavard, que mon ma”tre et moi nous serions deux bourrus, que vous auriez une contusion ˆ la tte et quĠon vous verrait le culÉ"

Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, sĠil me prenait en fantaisie de vous dŽsespŽrer ! Je donnerais de lĠimportance ˆ cette femme ; jĠen ferais la nice dĠun curŽ du village voisin ; jĠameuterais les paysans de ce village ; je me prŽparerais des combats et des amours ; car enfin cette paysanne Žtait belle sous le linge. Jacques et son ma”tre sĠen Žtaient aperus ; lĠamour nĠa pas toujours attendu une occasion aussi sŽduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas amoureux une seconde fois ? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le rival et mme le rival prŽfŽrŽ de son ma”tre ? Est-ce que le cas lui Žtait dŽjˆ arrivŽ ? Toujours des questions. Vous ne voulez donc pas que Jacques continue le rŽcit de ses amours ? Une bonne fois pour toutes, expliquez-vous ; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir ? Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrire son conducteur, laissons-les aller et revenons ˆ nos deux voyageurs. Cette fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit ˆ son ma”tre :

JACQUES. - "Voilˆ le train du monde ; vous qui nĠavez ŽtŽ blessŽ de votre vie et qui ne savez ce que cĠest quĠun coup de feu au genou, vous me soutenez, ˆ moi qui ai eu le genou fracassŽ et qui boite depuis vingt ansÉ

LE MAITRE. - Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que te voilˆ encore sur une charrette avec tes camarades, loin de lĠh™pital, loin de ta guŽrison et loin de devenir amoureux.

JACQUES. - Quoi quĠil vous plaise dĠen penser, la douleur de mon genou Žtait excessive ; elle sĠaccroissait encore par la duretŽ de la voiture, par lĠinŽgalitŽ des chemins, et ˆ chaque cahot je poussais un cri aigu.

LE MAITRE. - Parce quĠil Žtait Žcrit lˆ-haut que tu crierais ?

JACQUES. - AssurŽment ! Je perdais tout mon sang, et jĠŽtais un homme mort si notre charrette, la dernire de la ligne, ne se fžt arrtŽe devant une chaumire. Lˆ, je demande ˆ descendre ; on me met ˆ terre. Une jeune femme, qui Žtait debout ˆ la porte de la chaumire, rentra chez elle et en sortit presque aussit™t avec un verre et une bouteille de vin. JĠen bus un ou deux coups ˆ la h‰te. Les charrettes qui prŽcŽdaient la n™tre dŽfilrent. On se disposait ˆ me rejeter parmi mes camarades, lorsque, mĠattachant fortement aux vtements de cette femme et ˆ tout ce qui Žtait autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que, mourir pour mourir, jĠaimerais mieux que ce fžt ˆ lĠendroit o jĠŽtais quĠˆ deux lieues plus loin. En achevant ces mots, je tombai en dŽfaillance. Au sortir de cet Žtat, je me trouvai dŽshabillŽ et couchŽ dans un lit qui occupait un des coins de la chaumire, ayant autour de moi un paysan, le ma”tre du lieu, sa femme, la mme qui mĠavait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempŽ le coin de son tablier dans du vinaigre et mĠen frottait le nez et les tempes.

LE MAITRE. - Ah ! malheureux ! ah ! coquin,É Inf‰me, je te vois arriver.

JACQUES. - Mon ma”tre, je crois que vous ne voyez rien.

LE MAITRE. - NĠest-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux ?

JACQUES. - Et quand je serais devenu amoureux dĠelle, quĠest-ce quĠil y aurait ˆ dire ? Est-ce quĠon est ma”tre de devenir ou de ne pas devenir amoureux ? Et quand on lĠest, est-on ma”tre dĠagir comme si on ne lĠŽtait pas ? Si cela ežt ŽtŽ Žcrit lˆ-haut, tout ce que vous vous disposez ˆ me dire, je me le serais dit ; je me serais souffletŽ ; je me serais cognŽ la tte contre le mur ; je me serais arrachŽ les cheveux : il nĠen aurait ŽtŽ ni plus ni moins, et mon bienfaiteur ežt ŽtŽ cocu.

LE MAITRE. - Mais en raisonnant ˆ ta faon, il nĠy a point de crime quĠon ne comm”t sans remord.

JACQUES. - Ce que vous mĠobjectez lˆ mĠa plus dĠune fois chiffonnŽ la cervelle ; mais avec tout cela, malgrŽ que jĠen aie, jĠen reviens toujours au mot de mon capitaine : Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est Žcrit lˆ-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen dĠeffacer cette Žcriture ? Puis-je nĠtre pas moi ?

Et Žtant moi, puis-je faire autrement que moi. Puis-je tre moi en un autre ? Et depuis que je suis au monde, y a-t-il eu un seul instant o cela nĠait ŽtŽ vrai ? Prchez tant quĠil vous plaira, vos raisons seront peut-tre bonnes ; mais sĠil est Žcrit en moi ou lˆ-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que jĠy fasse ? LE MAITRE. - Je rve ˆ une chose : cĠest si ton bienfaiteur ežt ŽtŽ cocu parce quĠil Žtait Žcrit lˆ-haut ; ou bien si cela Žtait Žcrit lˆ-haut parce que tu ferais cocu ton bienfaiteur ?

JACQUES. - Tous les deux Žtaient Žcrits lĠun ˆ c™tŽ de lĠautre. Tout a ŽtŽ Žcrit ˆ la fois. CĠest comme un grand rouleau quĠon dŽploie petit ˆ petit."

Vous concevez, lecteur, jusquĠo je pourrais pousser cette conversation sur un sujet dont on a tant parlŽ, tant Žcrit depuis deux mille ans, sans en tre dĠun pas plus avancŽ. Si vous me savez peu de grŽ de ce que je vous dis, sachez-mĠen beaucoup de ce que je ne vous dis pas.

Tandis que nos deux thŽologiens disputaient sans sĠentendre, comme il peut arriver en thŽologie, la nuit sĠapprochait. Ils traversaient une contrŽe peu sžre en tout temps, et qui lĠŽtaient bien moins encore alors que la mauvaise administration et la misre avaient multipliŽ sans fin le nombre des malfaiteurs. Ils sĠarrtrent dans la plus misŽrable des auberges. On leur dressa deux lits de sangle dans une chambre fermŽe de cloisons entrouvertes de tous les c™tŽs. Ils demandrent ˆ souper. On leur apporta de lĠeau de mare, du pain noir et du vin tournŽ. LĠh™te, lĠh™tesse, les enfants, les valets, tout avait lĠair sinistre. Ils entendaient ˆ c™tŽ dĠeux les ris immodŽrŽs et la joie tumultueuse dĠune douzaine de brigands qui les avaient prŽcŽdŽs et qui sĠŽtaient emparŽs de toutes les provisions. Jacques Žtait assez tranquille ; il sĠen fallait beaucoup que son ma”tre le fžt autant. Celui-ci promenait son souci de long en large, tandis que son valet dŽvorait quelques morceaux de pain noir, et avalait en grimaant quelques verres de mauvais vin. Ils en Žtaient lˆ, lorsquĠils entendirent frapper ˆ leur porte ; cĠŽtait un valet que ces insolents et dangereux voisins avaient contraint dĠapporter ˆ nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes, tous les os dĠune volaille quĠils avaient mangŽe. Jacques, indignŽ, prend les pistolets de son ma”tre.

"O vas-tu ?

- Laissez-moi faire.

- O vas-tu ? te dis-je.

- Mettre ˆ la raison cette canaille.

- Sais-tu quĠils sont une douzaine ?

- Fussent-ils cent, le nombre nĠy fait rien, sĠil est Žcrit lˆ-haut quĠils ne sont pas assez.

- Que le diable tĠemporte avec ton impertinent dicton ?.."

 Jacques sĠŽchappe des mains de son ma”tre, entre dans la chambre de ces coupe-jarrets, un pistolet armŽ dans chaque main. "Vite, quĠon se couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui bržle la cervelle.." Jacques avait lĠair et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient autant la vie que dĠhonntes gens, se lvent de table dans souffler mot, se dŽshabillent et se couchent. Son ma”tre, incertain sur la manire dont cette aventure finirait, lĠattendait en tremblant. Jacques rentra chargŽ des dŽpouilles de ces gens ; il sĠen Žtait emparŽ pour quĠils ne fussent pas tentŽs de se relever ; il avait Žteint leur lumire et fermŽ ˆ double tour leur porte, dont il tenait la clef avec un de ses pistolets." A prŽsent, monsieur, dit-il ˆ son ma”tre, nous nĠavons plus quĠˆ nous barricader en poussant nos lits contre cette porte, et ˆ dormir paisiblementÉ" Et il se mit en devoir de pousser les lits, racontant froidement et succinctement ˆ son ma”tre le dŽtail de cette expŽdition.

LE MAITRE. - Jacques, quel diable dĠhommes es-tu ! Tu crois doncÉ

JACQUES. - Je ne crois ni ne dŽcrois.

LE MAITRE. - SĠils avaient refusŽ de se coucher ?

JACQUES. - Cela Žtait impossible.

LE MAITRE. - Pourquoi ?

JACQUES. - Parce quĠils ne lĠont pas fait.

LE MAITRE. - SĠils se relevaient ?

JACQUES. - Tant pis ou tant mieux.

LE MAITRE. - - SiÉ siÉ siÉ etÉ

JACQUES. - Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de cuits. Que diable, monsieur, tout ˆ lĠheure vous avez cru que je courais un grand danger et rien nĠŽtait plus faux ; ˆ prŽsent vous vous croyez en grand danger, et rien peut-tre nĠest encore plus faux. Tous, dans cette maison, nous avons peur les uns des autres ; ce qui prouve que nous sommes tous des sotsÉ

Et, tout en discourant ainsi, le voilˆ dŽshabillŽ, couchŽ et endormi. Son ma”tre, en mangeant ˆ son tour un morceau de pain noir, et buvant un coup de mauvais vin, prtait lĠoreille autour de lui, regardait Jacques qui ronflait et disait : "Quel diable dĠhomme est-ce ce lˆ !.." A lĠexemple de son valet, le ma”tre sĠŽtendit aussi sur son grabat, mais nĠy dormit pas de mme. Ds la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le poussait ; cĠŽtait celle de son ma”tre qui lĠappelait ˆ voix basse : "Jacques ! Jacques !

JACQUES. - QuĠest-ce ?

LE MAITRE. - Il fait jour.

JACQUES. - Cela se peut.

LE MAITRE. - Lve-toi donc.

JACQUES. - Pourquoi ?

LE MAITRE. - Pour sortir dĠici au plus vite.

JACQUES. - Pourquoi ?

LE MAITRE. - Parce que nous y sommes mal.

JACQUES. - Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs ?

LE MAITRE. - Jacques ? JACQUES. - Eh bien, Jacques ! Jacques!! quel diable dĠhomme tes-vous ?

LE MAITRE. - Quel diable dĠhomme es-tu ? Jacques, mon ami, je tĠen prie.

Jacques se frotta les yeux, b‰illa ˆ plusieurs reprises, Žtendit les bras, se leva, sĠhabilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de la chambre, descendit, alla ˆ lĠŽcurie, sella et brida les chevaux, Žveilla lĠh™te qui dormait encore, paya la dŽpense, garda les clefs des deux chambres ; et voilˆ nos gens partis.

Le ma”tre voulait sĠŽloigner au grand trot ; Jacques voulait aller le pas, et toujours dĠaprs son systme. LorsquĠils furent ˆ une assez grande distance de leur triste g”te, le ma”tre, entendant quelque chose qui rŽsonnait dans la poche de Jacques, lui demanda ce que cĠŽtait : Jacques lui dit que cĠŽtaient les deux clefs des chambres.

LE MAITRE. - Et pourquoi ne les avoir pas rendues ?

JACQUES. - CĠest quĠil faudra enfoncer deux portes ; celles de nos voisins pour les tirer de leur prison, la n™tre pour leur dŽlivrer leurs vtements ; et que cela nous donnera du temps.

LE MAITRE. - Fort bien, Jacques ! mais pourquoi gagner du temps ?

JACQUES. - Pourquoi ? Ma foi, je nĠen sais rien.

LE MAITRE. - Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu fais ?

JACQUES. - CĠest que, faute de savoir ce qui est Žcrit lˆ-haut, on ne sait ni ce quĠon veut ni ce quĠon fait, et quĠon suit sa fantaisie quĠon appelle raison, ou sa raison qui nĠest souvent quĠune dangereuse fantaisie qui tourne tant™t bien, tant™t mal.

LE MAITRE. - Pourrais-tu me dire ce que cĠest quĠun fou, ce que cĠest quĠun sage ?

JACQUES. - Pourquoi pas ?É un fouÉ AttendezÉ cĠest un homme malheureux ; et par consŽquent un homme heureux est sage.

LE MAITRE. - Et quĠest-ce quĠun homme heureux ou malheureux ?

JACQUES. - Pour celui-ci, il est aisŽ. Un homme heureux est celui dont le bonheur est Žcrit lˆ-haut ; et par consŽquent celui dont le malheur est Žcrit lˆ-haut, est un homme malheureux.

LE MAITRE. - Et qui est-ce qui a Žcrit lˆ-haut le bonheur et le malheur ?

JACQUES. - Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau o tout est Žcrit ? Un capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donnŽ un petit Žcu pour le savoir ; lui, nĠaurait pas donnŽ une obole, ni moi non plus ; car ˆ quoi cela me servirait-il ? En Žviterais-je pour cela le trou o je dois mĠaller casser le cou ?

LE MAITRE. - Je crois que oui.

JACQUES. - Moi, je crois que non ; car il faudrait quĠil y ežt une ligne fausse sur le grand rouleau qui contient vŽritŽ, qui ne contient que vŽritŽ, et qui contient toute vŽritŽ. Il serait Žcrit sur le grand rouleau : "Jacques se cassera le cou tel jour", et Jacques ne se casserait pas le cou ? Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit lĠauteur du grand rouleau ?

LE MAITRE. - Il y a beaucoup de choses ˆ dire lˆ-dessusÉ

JACQUES. - Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle lĠexpŽrience nous autorise ˆ regarder les circonstances o nous nous trouvons comme cause de certains effets ˆ espŽrer ou ˆ craindre pour lĠavenir.

LE MAITRE. - Et tu entendrais quelque chose ˆ cela ?

JACQUES. - AssurŽment, peu ˆ peu je mĠŽtais fait ˆ sa langue. Mais, disait-il, qui peut se vanter dĠavoir assez dĠexpŽrience ? Celui qui sĠen flattŽ dĠen tre le mieux pourvu, nĠa-t-il jamais ŽtŽ dupe ? Et puis, y a-t-il un homme capable dĠapprŽcier juste les circonstances o il se trouve ? Le calcul qui se fait dans nos ttes, et celui qui est arrtŽ sur le registre dĠen haut, sont deux calculs bien diffŽrents. Est-ce nous qui menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mne ? Combien de projets sagement concertŽs ont manquŽ, et combien manqueront ! Combien de projets insensŽs ont rŽussi, et combien rŽussiront ! CĠest ce que mon capitaine me rŽpŽtait, aprs la prise de Berg-op-Zoom et celle du Port-Mahon ; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon succs, mais quĠelle nous consolait et nous excusait dĠun mauvais : aussi dormait-il la veille dĠune action sous sa tente comme dans sa garnison et allait-il au feu comme au bal. CĠest bien de lui que vous vous seriez ŽcriŽ : "Quel diable dĠhomme !.."

 

 Comme ils en Žtaient lˆ, ils entendirent ˆ quelque distance derrire eux du bruit et des cris ; ils retournrent la tte, et virent une troupe dĠhommes armŽs de gaules et de fourches qui sĠavanaient vers eux ˆ toutes jambes. Vous allez croire que le matin on avait enfoncŽ leur porte faute de clefs, et que ces brigands sĠŽtaient imaginŽ que nos deux voyageurs avaient dŽcampŽ avec leurs dŽpouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents : "Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui le mes fit emporter ! Maudite soit la prudence ! etc. etc." Vous allez croire que cette petite armŽe tombera sur Jacques et son ma”tre, quĠil y aura une action sanglante, des coups de b‰ton donnŽ, des coups de pistolets tirŽs ; et il ne tiendrait quĠˆ moi que tout cela nĠarriva ; mais adieu la vŽritŽ de lĠhistoire, adieu le rŽcit des amours de Jacques. Nos deux voyageurs nĠŽtaient point suivis : jĠignore ce qui se passa dans lĠauberge aprs leur dŽpart. Ils continurent leur route, allant toujours sans savoir o ils allaient, quoiquĠils sussent ˆ peu prs o ils voulaient aller ; trompant lĠennui et la fatigue par le silence et le bavardage, comme cĠest lĠusage de ceux qui marchent, et quelquefois de ceux qui sont assis.

Il est bien Žvident que je ne fais pas un roman, puisque je nŽglige ce quĠun romancier ne manquerait pas dĠemployer. Celui qui prendrait ce que jĠŽcris pour la vŽritŽ serait peut-tre moins dans lĠerreur que celui qui le prendrait pour une fable.