PREMIERE MEDITATION (AT, IX, 13)

 

  Des choses que l'on peut rŽvoquer en doute.

 

 

Il y a dŽjˆ quelque temps que je me suis aperu que, ds mes premires annŽes, j'avais reu quantitŽ de fausses opinions pour vŽritables, et que ce que j'ai depuis fondŽ sur des principes si mal assurŽs, ne pouvait tre que fort douteux et incertain, de faon qu'il me fallait entreprendre sŽrieusement une fois en ma vie de me dŽfaire de toutes les opinions que j'avais reues jusques alors en ma crŽance, et commencer tout de nouveau ds les fondements, si je voulais Žtablir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette entreprise me semblant tre fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un ‰ge qui fžt si mžr, que je n'en pusse espŽrer d'autre aprs lui, auquel je fusse plus propre ˆ l'exŽcuter ; ce qui m'a fait diffŽrer si longtemps, que dŽsormais je croirais commettre une faute, si j'employais encore ˆ dŽlibŽrer le temps qui me reste pour agir.

Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procurŽ un repos assurŽ dans une paisible solitude, je m'appliquerai sŽrieusement et avec libertŽ ˆ dŽtruire gŽnŽralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne sera pas nŽcessaire, pour arriver ˆ ce dessein, de prouver qu'elles sont toutes fausses, de quoi peut-tre je ne viendrais (14) jamais ˆ bout ; mais, d'autant que la raison me persuade dŽjˆ que je ne dois pas moins soigneusement m'empcher de donner crŽance aux choses qui ne sont pas entirement certaines et indubitables, qu'ˆ celles qui nous paraissent manifestement tre fausses, le moindre sujet de douter que j'y trouverai suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n'est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d'un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entra”ne nŽcessairement avec soi tout le reste de l'Ždifice, je m'attaquerai d'abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions Žtaient appuyŽes.

  Tout ce que j'ai reu jusqu'ˆ prŽsent pour le plus vrai et assurŽ, je l'ai appris des sens, ou par les sens : or j'ai quelquefois ŽprouvŽ que ces sens Žtaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entirement ˆ ceux qui nous ont une fois trompŽs.

  Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses peu sensibles et fort ŽloignŽes, il s'en rencontre peut-tre beaucoup d'autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprs du feu, vtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient ˆ moi ? si ce n'est peut-tre que je me compare a ces insensŽs, de qui le cerveau est tellement troublŽ et offusquŽ par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont trs pauvres ; qu'ils sont vtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus ; ou s'imaginent tre des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais quoi ? ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant, si je me rŽglais sur leurs exemples.

  Toutefois j'ai ici ˆ considŽrer que je suis homme, et par consŽquent que j'ai coutume de dormir et de me reprŽsenter en mes songes les mmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensŽs, lorsqu'ils veillent. Combien de fois m'est-il arrivŽ de songer, la nuit, que j'Žtais en ce lieu, que j'Žtais habillŽ, que j'Žtais auprs du feu quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien ˆ prŽsent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tte que je remue n'est point assoupie ; que c'est avec dessein et de propos dŽlibŽrŽ que j'Žtends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que (15) tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir ŽtŽ souvent trompŽ, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrtant sur cette pensŽe, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par o l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout ŽtonnŽ ; et mon Žtonnement est tel, qu'il est presque capable de me persuader que je dors.

  Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularitŽs-ci, ˆ savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous remuons la tte, que nous Žtendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-tre nos mains, ni tout notre corps, ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois, il faut au moins avouer que les choses qui nous sont reprŽsentŽes dans le sommeil sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent tre formŽes qu'ˆ la ressemblance de quelque chose de rŽel et de vŽritable ; et qu'ainsi, pour le moins, ces choses gŽnŽrales, ˆ savoir, des yeux, une tte, des mains, et tout le reste du corps, ne sont pas choses imaginaires, mais vraies et existantes. Car de vrai les peintres, lors mme qu'ils s'Žtudient avec le plus d'artifice ˆ reprŽsenter des sirnes et des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne leur peuvent pas toutefois attribuer des formes et des natures entirement nouvelles, mais font seulement un certain mŽlange et composition des membres de divers animaux ; ou bien, si peut-tre leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau, que jamais nous n'ayons rien vu de semblable, et qu'ainsi leur ouvrage nous reprŽsente une chose purement feinte et absolument fausse, certes ˆ tout le moins les couleurs dont ils le composent doivent-elles tre vŽritables.

  Et par la mme raison, encore que ces choses gŽnŽrales, ˆ savoir, des yeux, une tte, des mains, et autres semblables, pussent tre imaginaires, il faut toutefois avouer qu'il y a des choses encore plus simples et plus universelles, qui sont vraies et existantes, du mŽlange desquelles, ni plus ni moins que de celui de quelques vŽritables couleurs, toutes ces images des choses qui rŽsident en notre pensŽe, soit vraies et rŽelles, soit feintes et fantastiques, sont formŽes. De ce genre de choses est la nature corporelle en gŽnŽral, et son Žtendue ; ensemble la figure des choses Žtendues, leur quantitŽ ou grandeur, et leur nombre ; comme aussi le lieu o elles sont, le temps qui mesure leur durŽe, et autres semblables.

  (16) C'est pourquoi peut-tre que de lˆ nous ne conclurons pas mal, si nous disons que la physique, l'astronomie, la mŽdecine, et toutes les autres sciences qui dŽpendent de la considŽration des choses composŽes, sont fort douteuses et incertaines ; mais que l'arithmŽtique, la gŽomŽtrie, et les autres sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et fort gŽnŽrales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature, ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d'indubitable. Car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carrŽ n'aura jamais plus de quatre cotŽs ; et il ne semble pas possible que des vŽritŽs si apparentes puissent tre souponnŽes d'aucune faussetŽ ou d'incertitude.

  Toutefois il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une certaine opinion, qu'il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j'ai ŽtŽ crŽŽ et produit tel que je suis. Or qui me peut avoir assurŽ que ce Dieu n'ait point fait qu'il n'y ait aucune terre, aucun ciel, aucun corps Žtendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que nŽanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois? Et mme, comme je juge quelquefois que les autres se mŽprennent, mme dans les choses qu'ils pensent savoir avec le plus de certitude, il se peut faire qu'il ait voulu que je me trompe toutes les fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou que je nombre les c™tŽs d'un carrŽ, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l'on se peut imaginer rien de plus facile que cela. Mais peut-tre que Dieu n'a pas voulu que je fusse dŽu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, si cela rŽpugnerait ˆ sa bontŽ, de m'avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui tre aucunement contraire, de permettre que je me trompe quelquefois, et nŽanmoins je ne puis douter qu'il ne le permette.

  Il y aura peut-tre ici des personnes qui aimeront mieux nier l'existence d'un Dieu si puissant, que de croire que toutes les autres choses sont incertaines. Mais ne leur rŽsistons pas pour le prŽsent, et supposons, en leur faveur, que tout ce qui est dit ici d'un Dieu soit une fable. Toutefois, de quelque faon qu'ils supposent que je sois parvenu ˆ l'Žtat et ˆ l'tre que je possde, soit qu'ils l'attribuent ˆ quelque destin ou fatalitŽ, soit qu'ils le rŽfrent au hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit par une continuelle suite et liaison des choses, il est certain que, puisque faillir et (17) se tromper est une espce d'imperfection, d'autant moins puissant sera l'auteur qu'ils attribueront ˆ mon origine, d'autant plus sera-t-il probable que je suis tellement imparfait que je me trompe toujours. Auxquelles raisons je n'ai certes rien ˆ rŽpondre, mais je suis contraint d'avouer que, de toutes les opinions que j'avais autrefois reues en ma crŽance pour vŽritables, il n'y en a pas une de laquelle je ne puisse maintenant douter, non par aucune inconsidŽration ou lŽgretŽ, mais pour des raisons trs fortes et mžrement considŽrŽes : de sorte qu'il est nŽcessaire que j'arrte et suspende dŽsormais mon jugement sur ces pensŽes, et que je ne leur donne pas plus de crŽance, que je ferais ˆ des choses qui me para”traient Žvidemment fausses, si je dŽsire trouver quelque chose de constant et d'assurŽ dans les sciences.

   Mais il ne suffit pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne soin de m'en souvenir car ces anciennes et ordinaires opinions me reviennent encore souvent en la pensŽe, le long et familier usage qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit contre mon grŽ, et de se rendre presque ma”tresses de ma crŽance. Et je ne me dŽsaccoutumerai jamais d'y acquiescer, et de prendre confiance en elles, tant que je les considŽrerai telles qu'elles sont en effet, c'est ˆ savoir en quelque faon douteuses, comme je viens de montrer, et toutefois fort probables, en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les croire que de les nier. C'est pourquoi je pense que j'en userai plus prudemment, si, prenant un parti contraire, j'emploie tous mes soins ˆ me tromper moi-mme, feignant que toutes ces pensŽes sont fausses et imaginaires ; jusques ˆ ce qu'ayant tellement balancŽ mes prŽjugŽs, qu'ils ne puissent faire pencher mon avis plus d'un cotŽ que d'un autre, mon jugement ne soit plus dŽsormais ma”trisŽ par de mauvais usages et dŽtournŽ du droit chemin qui le peut conduire ˆ la connaissance de la vŽritŽ. Car je suis assurŽ que cependant il ne peut y avoir de pŽril ni d'erreur en cette voie, et que je ne saurais aujourd'hui trop accorder ˆ ma dŽfiance, puisqu'il n'est pas maintenant question d'agir, mais seulement de mŽditer et de conna”tre.

  Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vŽritŽ, mais un certain mauvais gŽnie, non moins rusŽ et trompeur que puissant, qui a employŽ toute son industrie ˆ me tromper. Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extŽrieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour (18) surprendre ma crŽdulitŽ. Je me considŽrerai moi-mme comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang, comme n'ayant aucun sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinŽment attachŽ ˆ cette pensŽe ; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir ˆ la connaissance d'aucune vŽritŽ, ˆ tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune faussetŽ, et prŽparerai si bien mon esprit ˆ toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusŽ qu'il soit, il ne me pourra jamais rien imposer.

Mais ce dessein est pŽnible et laborieux, et une certaine paresse m'entra”ne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire. Et tout de mme qu'un esclave qui jouissait dans le sommeil d'une libertŽ imaginaire, lorsqu'il commence ˆ souponner que sa libertŽ n'est qu'un songe, craint d'tre rŽveillŽ et conspire avec ces illusions agrŽables pour en tre plus longuement abusŽ, ainsi je retombe insensiblement de moi-mme dans mes anciennes opinions, et j'apprŽhende de me rŽveiller de cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui succŽderaient ˆ la tranquillitŽ de ce repos, au lieu de m'apporter quelque jour et quelque lumire dans la connaissance de la vŽritŽ, ne fussent pas suffisantes pour Žclaircir toutes les tŽnbres des difficultŽs qui viennent d'tre agitŽes.