Yasutaka Tsutsui
Le censeur des rêves




Le censeur des rêves parut au tribunal du rêve à onze heures et demie du soir. Il tanguait un peu sous l'effet de l'alcool.
Le greffier quinquagénaire, lui aussi un peu éméché et l'œil torve, était déjà à son poste.
« Il faudrait arriver plus tôt, dit-il se tournant vers le censeur, c'est qu'elle va bientôt rêver, tous les personnages venus du Préconscient ou de l'Inconscient attendent déjà en rangs derrière la porte.
— Désolé, désolé. »
Le censeur, homme d'une carrure robuste, s'installa.
« Elle a pris l'habitude d'aller tous les soirs à la cuisine prendre un verre de saké avant de dormir et ce n'est pas bon pour moi. »
Avec un rire contraint, le greffier acquiesça tristement :
« Oui, elle est devenue kitchen drinker à force de goûter l'alcool des petits plats, moi aussi je me sens un peu gris…mais, que voulez-vous, elle vient de perdre son fils unique, ce petit verre lui permet de trouver le sommeil.
— Attention, malgré l'ivresse ambiante, la censure ne doit pas se relâcher. Nous devons maintenir la pression et résister à la tentation de laisser passer des rêves pervers ou qui risquent de provoquer inopinément l'éveil. Bien, allons-y. »
D'une voix forte, le censeur des rêves annonça l'ouverture de la séance :
« Je déclare ouverte la séance du tribunal des rêves, que le premier personnage se présente !
— Ah, c'est vous, entrez ! »
Le premier candidat introduit par le garde était une école de quartier, bâtiment en béton armé de deux étages surmonté d'une petite tour d'horloge.
« Oh là, il est énorme celui-là. » Le censeur tourna les yeux vers le haut du bâtiment.
« Qu'est-ce qu'elle fait donc là cette école ?
_ Hem … eh bien … » Le greffier feuilletait le grand répertoire illustré qui recense tout le bric-à-brac qu'«elle» avait entassé pêle-mêle dans son inconscient et sa zone de préconscience… : « Voilà, c'est le collège que son fils fréquentait.
— Ah oui, approuva le censeur, c'est évidement lié à la mort récente de son fils, quel tracas ! Depuis cette affaire, il ne nous arrive que des trucs comme ça.
— Que voulez-vous, ces temps-ci, le souvenir de son fils l'obsède » dit le greffier, lui-même gêné mais prenant fait et cause pour « elle ». «Cette mort ne remonte qu'à deux mois, tous les gens ou les objets qui se présentent y font allusion d'une manière ou d'une autre.
— Fort bien, mais si on laisse ce bâtiment faire irruption tel quel dans le rêve, sous le choc, elle va s'éveiller. Elle ne pourra plus se rendormir, et comme d'habitude, passera le reste de la nuit à geindre.
— Bien ! faisons un détournement, dit le censeur se redressant sur sa chaise d'un air décidé. C'est le moyen le plus rapide, ne pouvons-nous pas modifier ce bâtiment avant qu'il n'apparaisse dans le rêve, de façon qu'il ressemble le moins possible à une école ?
— Bien sûr, mais il faut pour cela choisir un bâtiment parmi ceux qu'elle a en mémoire, dit le greffier en feuilletant fébrilement son registre … voyons … pourquoi pas cette maison traditionnelle à grand toit, souvenir de sa ville natale, cela apaisera son esprit et la laissera dormir. »
Le greffier pressa l'interrupteur du micro posé sur sa table et cria :
« Appel aux ouvriers de l'équipe du Détournement, j'ai besoin d'une équipe pour des travaux de génie civil. »
Quelques dizaines d'ouvriers relevant du département Ego, section Matérialisation du Préconscient, qui attendaient les ordres, commencèrent aussitôt la transformation de l'école en une maison de bois à grand toit.
« Bon, pendant qu'ils s'activent, appelons le suivant, dit le censeur en regardant sa montre.
— Vite, sinon nous risquons de retomber en sommeil profond. »
Le haut-parleur témoin suspendu au plafond répercutait le son de la respiration, de plus en plus profonde, de la femme.
« Suivant ! Faites entrer. »
Appelé par le garde, un type encore jeune entra dans la salle d'audience. Il avait une mine patibulaire.
Le censeur frémit :
« Quelle tête ! qui est-ce donc celui-là ?
— C'est le professeur principal de la classe de son fils, expliqua le greffier. En réalité il n'a pas cette figure de brute, mais c'est ainsi qu'elle le perçoit parce qu'elle pense qu'il a laissé les brimades devenir extrêmement violentes en faisant semblant de ne rien voir…
_ Donc, la seule chose qu'elle voit dans le visage brutal de cet homme c'est que, en tant qu'éducateur, il était responsable de la vie de son fils. Là aussi on ne peut le laisser entrer sous cet aspect. Que faire ? le déguiser ?
— N'y a-t-il pas un personnage adéquat ? demanda le censeur au greffier. Quelqu'un qui pourrait surgir de lui par association d'idées, mais à partir d'un détail infime, de façon que dans son rêve elle ne puisse pas du tout faire le lien.
— Hum, hum, voyons, je crois bien qu'elle a un vieil oncle dont le prénom est Daïzo, Daïzo Shima »
En hâte, le greffier compulsa de nouveau son registre :
« Ce prénom est je crois, le seul point commun avec le professeur qui s'appelle Daïzo Kogusi. À part ça, aucune ressemblance… ah si, il y a un autre point commun : elle n'aimait pas beaucoup cet oncle, mais je ne pense tout de même pas qu'elle puisse saisir l'allusion. Cet oncle me semble le plus apte à tenir ce rôle.
— Bien. Déguisons immédiatement le prof en oncle Daïzo. Appelez l'habilleuse. »
Le greffier intervint précipitamment :
« Attendez, il faudrait le vieillir, c'est un grimage compliqué, nous n'aurons pas le temps, convoquons plutôt l'oncle en personne, il peut se présenter tel qu'il est… Et vous, vous pouvez vous retirer », dit-il au jeune homme.
Il brancha de nouveau son micro :
« Niveau 6 de l'Inconscient, l'oncle Daïzo Shima est demandé au tribunal du rêve. »
Sur la table du greffier, le buzzer de l'interphone grésilla annonçant un message venant de la régie centrale du cerveau :
« Le tribunal du rêve ? Accélérez les préparatifs, début du rêve dans treize secondes.
— Malheur ! s'exclama le greffier complètement paniqué, et la transformation du bâtiment qui n'est pas terminée !
— Tant pis, dit le censeur, on le fera paraître comme ça, à moitié transformé. »
Et le greffier cria au bâtiment : « C'est bon, allez-y ! »
C'est un bâtiment hybride, mi-école de béton, mi-maison à grand toit, qui accédait au niveau du Conscient. Il devait pour cela franchir l'immense porte donnant sur la scène du rêve.
Assez inquiet, le greffier murmura :
« Nous laissons passer un bien curieux objet : une école de béton en voie de métamorphose, presque une maison traditionnelle à grosses poutres, mais avec une horloge fixée au sommet de son grand toit et, à l'intérieur, une pièce de huit tatamis dont la niche à objets décoratifs s'orne d'un tableau noir. »
Comme le censeur émettait un grognement réprobateur, l'oncle Daïzo Shima entre d'un pas hésitant et en boitillant. C'était un vieux monsieur chauve vêtu d'un kimono à l'ancienne et chaussé de socques de bois. Jusqu'à présent, il n'avait presque jamais reçu de convocations et c'était la première fois qu'il quittait le niveau inférieur de l'Inconscient.
Le greffier lui ayant expliqué de quoi il retournait, il dit en manière d'acquiescement :
« Hein ? me montrer là-bas, c'est tout ? Eh bien, c'est entendu. »
Il ouvrit la porte de scène, et, toujours boitillant, accéda au niveau du Conscient.
Le haut-parleur de la salle d'audience tonitrua :
« Attention, commencement du rêve. Top !
— Ca y est, c'est le lever de rideau, dit le censeur très agité, vite, le suivant.
— Suivant ! Veuillez entrer», cria le garde.
Entrèrent à la queue leu leu toute une bande de gamins, de toute évidence des collégiens.
« Oh là, qu'est-ce que c'est que tout ce monde ?
— Les copains de la classe de son fils. Ils ont causé sa mort à force de brimades. »
Le censeur se prit la tête à deux mains :
« Encore cette histoire ! Je vous le répète : un rêve a pour but essentiel de permettre à la personne de poursuivre paisiblement son somme, si vous entrez tous ensemble dans le rêve, elle va se fâcher et se réveiller en sursaut. »
Les collégiens se regardèrent :
« Vous dites ça, mais c'est chez les Pulsions qu'on nous a dit de nous montrer.
— Ils sont si nombreux, dit le censeur en se tournant vers le greffier, comment trouver le temps de les faire entrer un par un ou de tous les changer ? Heureusement, ils sont tous semblables car elle ne se souvient pas de chaque visage. Il doit donc y avoir un moyen d'en faire un seul bloc, ou même de trouver quelque chose qui symbolise l'ensemble des gosses. »
Le nez toujours fourré dans son registre, le greffier répondit :
« Oui, un jour elle a assisté à un cours. Toutes ces têtes noires coiffées en brosse vues du fond de la classe lui faisaient penser à un épi de maïs noir.
— Bien, vous tous, là, rassemblement ! Formation en épi de maïs ! cria le censeur, un épi de maïs noir. Au moins, en voyant ça dans son rêve elle ne vous reconnaîtra sûrement pas.
— Un épi noir, c'est qu'il est pourri, c'est dégoûtant, s'écrièrent les élèves ronchonnant et rouspétant, mais ils finirent par s'agglomérer en un épi de maïs noir, lequel roulant sur le sol passa la porte et apparut sur la scène du rêve.
— Appelons-nous le suivant ? demanda le greffier.
— Attendez un peu, attendez, je voudrais savoir ce qu'elle est en train de rêver », dit le censeur en observant son écran de contrôle qu'il venait d'allumer.
Sur l'écran il vit une étrange bâtisse à haute toiture au sommet de laquelle pointait une tour d'horloge, et, dans une pièce de huit tatamis, un tableau noir couvert d'équations. L'oncle Daïzo Shima était là, occupé à dévorer l'épi de maïs pourri.
Le censeur fut rassuré :
« Ah ah ah ! bien bien ! là au moins, on ne comprend rien du tout, dit-il au greffier l'air satisfait, allez, appelez le suivant. »
Dès qu'on eut ouvert la porte de la salle d'audience, la douceur et le parfum suave de la Tendresse se répandirent dans la pièce.
« Toute cette tendresse, quel bonheur ! » dit le censeur, le visage béat.
Et le greffier d'expliquer :
« Elle se reproche de n'avoir pas suffisamment choyé son fils et croit que c'est ce qui a causé sa mort. Elle a donc mobilisé toute sa tendresse.
— Voyez-vous ça, dit le censeur ému aux larmes, très bien ! mais la difficulté est que la tendresse n'a pas de forme matérielle. Pour la faire apparaître en rêve, il faudrait trouver une métaphore.
— Évidemment, dit le greffier. Voyons, tendresse… tendresse…» Il tournait les pages de son dictionnaire d'anglais. Tendresse : kindness, tenderness… il y a beaucoup de mots anglais.
— N'y aurait-il pas quelque chose de mieux adapté, qui exprime exactement cette douceur, ce parfum ?
— Ah, ah. Bien sûr, nous avons le mot sweetness. »
Le censeur scanda ce mot d'un claquement de mains :
« Excellent… mais au fait, connaît-elle ce mot anglais, sweetness ?
— Voyons ! dit le greffier quelque peu découragé, elle a fait des études d'anglais. »
Il sourit d'un air entendu :
« D'ailleurs nous n'existons qu'à l'intérieur de sa conscience, notre dictionnaire d'anglais lui-même n'est que celui qu'elle a en mémoire.
— C'est vrai, j'oubliai…» Un instant désarçonné, le censeur se reprit aussitôt : « Sweetness, ce mot englobe outre la bonté, la saveur, la fraîcheur, et les parfums, eh bien, quel objet représente pour elle tout cela ?
— Vous avez déjà la réponse mais je vous remercie de me poser la question, plaisanta le greffier, c'est évidemment le melon, son met préféré.
— D'accord, entourons le bâtiment d'un vaste champ de melons. »
Jetant un regard circulaire sur toute la pièce, le censeur ajouta d'une voix forte :
« Vous avez entendu vous autres, transformez-vous en champ de melons. »
La porte de la scène s'ouvrit en grand, répandant dans la pièce une vive lumière. Comme attirée par cette clarté, toute la tendresse s'écoula vers la scène, flottant doucement dans l'air, et se transformant progressivement en un champ de melons.
Sur l'écran de contrôle, tout autour de la maison à grand toit, un champ de melons s'étendait à perte de vue.
« Bien introduisez le personnage suivant. »
Le garde ouvrit la porte :
« Le suivant, entrez, ah, c'est toi, petit. »
Un gamin chétif et pâlichon se présenta.
L'air sage, les yeux baissés, tout intimidé. Il avait l'air de déjà savoir quel accueil lui réservait ce tribunal.
Le censeur gémit : « Allons bon, encore toi. » Le greffier se prit la tête à deux mains.
« Tu viens chaque nuit et nous avons épuisé tous les trucs imaginables : métamorphoses, détournements, échanges de personnes, métaphores, que sais-je… »
Le garçon restait planté devant eux, baissant la tête et l'air embarrassé.
« Bon, pour ce soir, renvoyons-le tout simplement. »
Le greffier quinquagénaire releva la tête en entendant ce verdict. Son visage charitable s'assombrit. Après une hésitation, il proposa avec componction :
« Monsieur le censeur, n'y a t-il pas une clause qui stipule que la fonction du rêve n'est pas seulement d'assurer un sommeil paisible, mais aussi de dissoudre petit à petit les douleurs de la personne. »
La façon dont le censeur se tortillait sur sa chaise traduisait son embarras :
« Oui… c'est pourtant vrai… mais…
— Deux mois se sont déjà écoulés depuis la mort de ce garçon, je vous propose de commencer à le faire apparaître sous son vrai visage. Certes, sous le choc de cette rencontre, elle va s'éveiller et pleurer, mais, même si sa nuit dont en être écourtée, ne vaut-il pas mieux produire ce choc pour qu'elle accepte progressivement l'idée de son deuil. De plus, elle se sent frustrée de ne jamais voir son fils en songe. Je dirai même qu'il est évident qu'elle désire rêver de son enfant.»
Le censeur observait avec étonnement le visage du greffier tandis que celui-ci défendait avec acharnement son point de vue :
« Eh, mais vous pleurez ? »
Le greffier essuya précipitamment une larme du dos de la main : « Ca m'a échappé, hi hi hi hi hi…»
Après être resté un moment pensif, le censeur s'adressa lentement à l'enfant :
« C'est bon, vas-y. Donne donc à ta mère la joie de te voir en rêve. »
Des larmes d'émotion dans les yeux, le censeur, avec un bon sourire, hocha la tête :
« Va, traverse le champ de melons. »
L'enfant acquiesça d'un geste et se dirigea vers le niveau du Conscient.
Le censeur et le greffier le suivaient des yeux. Au moment de pénétrer sur la scène, il se retourna vers eux et leur sourit :
« Merci de m'avoir laissé passer. »