Pour le 8 novembre

 

Ç Aprs avoir longtemps bien traitŽ leurs prisonniers, et de toutes les commoditŽs dont ils se peuvent aviser, celui qui en est le ma”tre, fait une grande assemblŽe de ses connaissants ; il attache une corde ˆ l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, ŽloignŽ de quelques pas, de peur d'en tre offensŽ, et donne au plus cher de ses amis l'autre bras ˆ tenir de mme ; et eux deux, en prŽsence de toute l'assemblŽe, l'assomment ˆ coups d'ŽpŽe. Cela fait, ils le r™tissent et en mangent en commun et en envoient des lopins ˆ ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c'est pour reprŽsenter une extrme vengeance. Et qu'il soit ainsi, ayant aperu que les Portugais, qui s'Žtaient ralliŽs ˆ leurs adversaires, usaient d'une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui Žtait de les enterrer jusqu'ˆ la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre aprs, ils pensrent que ces gens ici de l'autre monde, comme ceux qui avaient semŽ la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui Žtaient beaucoup plus grands ma”tres qu'eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle devait tre plus aigre que la leur, commencrent de quitter leur faon ancienne pour suivre cette-ci. Je ne suis pas marri que nous remarquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux n™tres. Je pense qu'il y a plus de barbarie ˆ manger un homme vivant qu'ˆ le manger mort, ˆ dŽchirer par tourments et par gŽhennes un corps encore plein de sentiment, le faire r™tir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais encore vu de fra”che mŽmoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prŽtexte de piŽtŽ et de religion), que de le r™tir et manger aprs qu'il est trŽpassŽ. È

Montaigne, Essais, I, 31, Ç Des cannibales È.

 

 

 

1. Construction du texte

 

2. Comment lÕanthropophagie est-elle dŽcrite dans ce texte ?

 

3. Que signifie la notion de barbarie ?