Le bouclier d'Achille
Jackie Pigeaud
L'art et le vivant



                                                        Le bouclier d'Achille imaginé par Vleughels et gravé par Cochin

Considérons maintenant brutalement quelques faits : le monde est rond. Il est entouré de l’Océan. Telle est la croyance sans doute répandue à l’époque homérique. Le bouclier est sans doute rond, quoiqu’on ait pu prétendre le contraire. Les derniers vers de la fabrication du bouclier nous disent :

« Et il y plaça la force puissante de l’Océan, au bord extrême du bouclier solidement fabriqué. » (v. 607-608)

« Armé de son marteau solide et de sa pince, Héphaïstos commence par fabriquer le bouclier. Et ce bouclier, c'est le monde lui-même, le monde  dont Homère sait qu’il est sphérique et dont il a voulu retracer le contour en donnant au bouclier d’Achille la forme circulaire », écrit F. Buffière. Mais là se trouve justement le problème qu’il nous faut considérer. Que se passe-t-il, dans le temps du récit, quand Héphaïstos clôt le bouclier de sa ceinture océane ?

Jusque-là, le monde vivait sa vie, et le monde du bouclier lui était analogique. L’on se trouvait dans la situation paratactique que j’évoquais tout à l’heure. Les deux séries du monde n’étaient pas identifiées, ne pouvaient pas s’identifier, dans le temps même de la fabrication. À partir du moment où Héphaïstos clôt le bouclier, il y a coïncidence, identité entre le monde et le bouclier. Quand Héphaïstos ceinture le bouclier, c’est bien le monde qu’il clôt. Ce qui rend la chose possible, c’est la représentation que se font Homère et ses contemporains de l’Univers. Un monde clos, un monde ceinturé. En vérité, si l’on veut bien réfléchir, nous nous trouvons devant l’absolu réalisé de la comparaison épique ; l’identification absolue, la fusion des termes de la parataxe. S’il y a quelque part, chez Homère, la justification, l’essence, le fondement de sa poésie, il doit se trouver là, C'est sans doute une des raisons de la fascination que ce passage a toujours exercée.

Peut-être peut-on aller plus loin. Revenons à ce que nous disions du microcosme et du modèle réduit. Dans La pensée sauvage, Lévi-Strauss, comparant la Science et l’Art, écrit que la Science travaille à l’échelle réelle, par le moyen de l’invention d’un métier, « tandis que l’Art travaille à l’échelle réduite, avec pour fin une image homologue à l’objet ». On pourrait dire que c’est vrai, sauf pour le bouclier d’Achille. À partir du moment où Héphaïstos ceinture le bouclier s’opère un renversement. Certains Anciens ont vu dans le bouclier l’image du monde, imago mundi. Il vaudrait mieux dire qu’Homère a réussi à faire du monde l’imago clipei  [(l’image du bouclier)].

Je reviens à ces deux vers :

« Et il y plaça la force puissante de l’Océan, au bord extrême du bouclier solidement fabriqué. »

Il faut leur donner leur sens de fin, de finition et de finitude. Sans ces deux vers, le bouclier ne serait pas ce qu’il est. Il faut penser que c’est le dernier acte d’Héphaïstos à l’égard de ce bouclier. Nous sommes dans le temps du récit et dans le temps de l’action créatrice. C’est la fin. Mais c’est aussi la ceinture qui finit l’œuvre, au sens de la finition. Mais c’est aussi le terme du bouclier et le terme du monde qui est un univers fini. Si cette clôture océane n’était pas là, tout l’ouvrage s’éparpillerait.

On ne peut pas ne pas penser qu’Homère réfléchit sur son art ses possibilités. Tout grand artiste réfléchit sur son art ; et il le fait le plus profondément en méditant sur la création dans un autre art. C’est un des sens, non horatien bien entendu, que l’on peut donner au topos de l’ut pictura poesis. Si Lessing a parfaitement raison de distinguer entre la nature et les moyens de la peinture et de la poésie, il n’en reste pas moins vrai que c’est en s’imitant, voire en rivalisant, que les grands  artistes progressent et comprennent leur propre technique.

Si Héphaïstos fabrique un merveilleux bouclier, Homère réfléchit sur la poésie. Pourquoi décrire le bouclier d’Achille à travers l’acte de fabrication d’Héphaïstos ? C’est qu’Homère profite de la technique poétique et du savoir-faire de l’artiste. La vie est là, présente, avec ses cris, ses passions, le bruit, la musique, le temps de l’attente et du guet ; toutes choses qui ne sont pas immédiatement plastiques, comme le montre l'auteur du Laocoon. Comment les intégrer dans une forme? II s’agit surtout d’éviter le piège de la description du bouclier ; car alors nous tombons au niveau de l’image et de la mimésis. Il faut, ce bouclier, qu’on le voie faire ; mais en même temps, il faut décrire non le monde qui se fait, mais le monde tel qu’il est.

Le poète a beau jeu de laisser triompher l’artiste, ceinturant le bouclier par l’Océan. C’est grâce à lui qu’il a gagné. Il a réussi sa description, et il rencontre le fondement même de sa poésie, sa légitimité. C’est grâce au faire de l’artiste qu’on passe à l’être. Que ce monde soit limité, qu’importe, puisque l’œuvre d’art s’identifie à lui et saisit même le vif. Le poète a fait passer le vivant dans la forme.

Tout individu qui voudra réfléchir sur les rapports entre l’Art et le Vivant, il est évident qu’il lui faudra prendre pour point de départ ce passage d’Homère. Lui seul a réussi à intégrer la vie dans l’œuvre d’art. Il faudra, au chercheur, continuer par le Timée de Platon. Et l’on mesure la différence. Certes, le projet n’est pas le même ; et pourtant quelques constatations s’imposent. Dans le Timée, le démiurge qui crée le monde est un artisan, ce n’est pas un artiste. Dans le Timée, Platon utilise de nombreuses analogies avec les métiers et les techniques. On y chercherait en vain l’artiste. Certes, le démiurge a des vues esthétiques, pourrait-on dire. Il possède avant tout le souci de la perfection et de la beauté. La forme du monde sera sphérique, puisque la sphère est la plus belle forme. Comme le monde qu’il crée aura la perfection, il sera donc aussi un vivant ; car l’on ne saurait imaginer un être parfait qui ne soit pas un vivant II reste que le monde n’est pas une œuvre d’art, un objet d’art, conçu au sens du bouclier d’Héphaïstos. Platon se donne la sphère et la vie ; il ne travaille pas à les faire être ; il se « contente » ensuite de fabriquer un monde par analogie avec des techniques.

Naturellement, si l’on nous suit, il faut donner aux derniers vers un sens absolu. Ce sont eux qui apportent le sens au passage. Cette interprétation a le mérite de réserver leur place à ces vers, dans le temps du poème. Ils sont à la fin et ils sont la limite du bouclier.

Mais, à partir du moment où Héphaïstos ceinture le bouclier, s’opère, disions-nous, un renversement. C’est le monde qui devient modèle réduit Et pour que cela fut possible, il fallait ce rapport avec la réalité conçue ; il fallait la croyance en ce monde clos, un monde borné par l’Océan circulaire. Notre œil a changé. Il s’est fait historique. Il ne croit plus à la circularité du monde. Il ne croit plus à sa finitude. Il ne croit plus au dernier cercle. Il nous faut un effort d’imagination pour se retrouver chez soi dans ce monde fini. Déjà les Anciens avaient cassé le miroir, en picorant dans les matériaux, dans les scènes, de quoi alimenter leur symbolisme. Ils procédaient ainsi à un jugement analytique destructeur. Il ne faut pas sortir les éléments du monde de son châssis, de ce qui le tient, de ce qui le maintient et le maintenant le fait être. Cette clôture interdit la fuite du temps. Elle l’inscrit définitivement. Cette réussite est liée à un moment, à une époque. Jamais plus cela ne sera possible. L’objet ne pourra plus jamais contenir le temps, comme on le voit au poème 64 de Catulle, ou au bouclier d’Énée. À la fin du chant III, Énée admire son bouclier, et ignorant des faits il se réjouit de l’image : miratur rerumqueignarus imagine gaudet (v. 730).

Ignorant du fond, il se réjouit de la forme. Le fond n’est autre chose que l’histoire de Rome. Dans le bouclier d’Achille, il n’y a pas l’histoire. Nous sommes dans le hic et nunc, dans le présent définitif d’une forme et d’un fond inséparables. Après Homère, jamais plus ne se reproduira cette coïncidence. Pour que le miracle du bouclier fût possible, il fallait un grand poète, et il fallait que l’on crût que le monde avait la forme d’un bouclier.

Il est temps de conclure, en reprenant une dernière fois les mêmes éléments que je cherche à comprendre. L’important est de tenir à la perspective homologique. Tout part de la mise en rapport des deux ensembles que constitue la comparaison épique. Le cas particulier du bouclier tient à ceci : au lieu d’un système comparatif, c’est un agir, un faire ; c'est un artiste qui met en rapport les deux ensembles. Le monde que crée Héphaïstos sur le bouclier est comme le monde. En vérité, à la fin du passage, c’est le monde, et pourtant c’est l’œuvre d’art elle-même. Le coup de génie d’Homère est là, d’avoir rendu évidente l’essence même de sa poésie par la médiation d’un artiste. L’important n’est pas tant qu’Héphaïstos fût dieu ; l’essentiel est qu’il est un fabricant d’art. Et la chance du poète, en plus de son génie, a été que l’Univers fût rond et clos. Ensuite tout peut se déduire, c’est-à-dire qu’Héphaïstos crée le monde, en oubliant l’œuvre, ou que le bouclier représente le monde, en oubliant la vie. Mais le suprême moment de poésie est qu’Homère a pu sauver le monde, tout le monde, et les planètes comme la vie et les rumeurs, parce qu’il en fait une œuvre d’art. C’est ce moment merveilleux de l’histoire de la poésie que j’ai essayé de décrire.

Le monde qui est ainsi clos, est-ce tout le monde? La question a déjà été posée. Pourquoi Homère n’a-t-il pas mis des poissons dans l’Océan ? Pourquoi n’y a-t-il placé de petits bateaux? Il faut tenir que tout le monde y est et que les poissons et les bateaux doivent bien se trouver quelque part, du moment que la vie s’y trouve. Mais il faut aussi comprendre que le monde se limite en même temps à ce qui est exactement décrit Les deux choses, peut-on répéter, sont vraies à la fois. C’est tout le monde qui est enclos, et ce monde est limité à ce qui est décrit. L’on mesure là aussi le prix de ces vers : le principe d'économie.

Un artisan, il se trouve que c’est un dieu, forge un bouclier. Sur ce bouclier il pose un décor. Il se trouve que c’est le monde. Un poète le décrit. Il se trouve que c’est le plus grand.

Il y a donc plusieurs éléments :

— la rivalité avec l’artiste et le dépassement de l’art plastique en l’utilisant comme élément de la comparaison. Homère se permet même d’inscrire dans le monde le nom de l’Artiste par excellence, Dédale, et son œuvre (v. 592) ;

— la réflexion du poète sur sa propre technique ;

— la fabrication d’un monde, et le passage à l’être de ce monde. En bouclant le monde avec l’Océan, ce qui correspond à la représentation qu’alors on a du monde, Homère permet le passage du faire à l’être ;

— la rencontre d’une poétique et de la culture.

Qu’Héphaïstos soit un dieu est moins important que le fait qu’il est un artiste. On ne nous demande jamais de croire. Ce n’est pas la divinité qui rend possible le miracle ; mais c’est la grandeur du poète et un fait poétique.


Jackie Pigeaud, L'art et le vivant, Gallimard 1995, p. 24-28