Ne pas arriver à « mettre la main sur un objet », c'est tout simplement avoir oublié où on l'a mis, et comme la plupart de ceux qui ont affaire à des livres et à des manuscrits, je sais très bien m'orienter sur mon bureau et retrouver sans difficulté, du premier coup, le livre ou le papier que  je cherche. Ce qui peut paraître un désordre aux yeux d'un autre, a pris pour moi avec le temps la forme d'un ordre. Mais comment se fait-il que je n'aie pu retrouver récemment un catalogue que j'avais reçu ? J'avais cependant l'intention de commander un des livres qui y figurait. Ce livre avait pour titre : « Du langage », et son auteur est un de ceux dont j'aime le style spirituel et vivant, dont j'apprécie les idées sur la psychologie et les connaissances sur l'histoire de la civilisation. J'incline à penser que c'est précisément là une des causes pour lesquelles je ne peux retrouver le catalogue. J'avais en effet l'habitude de prêter à mes amis et connaissances les livres de cet auteur, et il y a quelques jours une personne me dit en me rendant un de ces livres que je lui avais prêté : « Le style ressemble tout à fait au vôtre, et la manière de penser aussi. » Celui qui me disait cela ne se doutait pas à quelle corde il touchait. Il y a plusieurs années, alors que j'étais encore jeune et avais besoin d'appuis, un de mes collègues âgés auquel je faisais les éloges d'un auteur-médecin bien connu, m'a répondu à peu près dans les mêmes termes : « Il a tout à fait votre style et votre manière. » Encouragé par cette remarque, j'ai écrit à l'auteur en question que je serais heureux de nouer avec lui des relations suivies, mais la réponse que j'ai reçue était plutôt froide. Il est possible que derrière ce souvenir s'en cachent d'autres, tout aussi décourageants ; quoi qu'il en soit, il m'a été impossible de retrouver le catalogue, et cette impossibilité a pris à mes yeux la valeur d'un présage, puisque j'ai pris le parti de ne pas commander le livre, alors que la disparition du catalogue n'était pas un obstacle insurmontable m'empêchant de faire cette commande, d'autant moins insurmontable que j'avais dans ma mémoire et le titre du livre et le nom de l'auteur.

 

 

Un ami me fait part du fait suivant : « Il y a quelques années, je me suis fait élire membre du comité d'une association littéraire, dans l'espoir que cette société m'aiderait à faire jouer une de mes pièces. Je prenais part, sans grand enthousiasme d'ailleurs, aux réunions du Comité qui avaient lieu tous les vendredis. Il y a quelques mois, je reçus l'assurance que ma pièce serait jouée au théâtre de F., et depuis ce moment j'oublie régulièrement de me rendre aux séances. Ayant lu vos travaux, j'ai eu honte de mon oubli, en me disant que c'était indélicat de ma part de manquer les réunions parce que je n'avais plus besoin de ces gens. Aussi étais-je fermement décidé à ne pas oublier d'assister à la réunion du vendredi suivant. Je pensais tout le temps à cette décision, et lorsque je l'ai enfin mise à exécution, je me suis trouvé, à mon grand étonnement, devant une porte close : je m'étais en effet trompé de jour ; j'étais venu le samedi, alors que les séances, ainsi que je l'ai dit, avaient lieu le vendredi. […]

Les changements de forme qu'affecte l'acte manqué pour parvenir au même résultat sont l'expression plastique d'une volonté qui tend vers un but déterminé et fournissent un argument de plus et beaucoup plus sérieux contre la conception qui ne voit dans l'acte manqué qu'un fait accidentel, n'ayant pas besoin d'explication. Ce qui frappe encore dans ces cas, c'est l'impuissance dans laquelle on se trouve pour neutraliser le résultat d'un acte manqué, en lui opposant un projet conscient. Malgré tous ses efforts, mon ami de réussit pas à assister à une séance de son comité, et malgré toute sa bonne volonté la belle-soeur du peintre est incapable de se séparer de la médaille. L'inconscient qui s'oppose à ces projets et desseins conscients finit pas se trouver une issue, alors qu'on croit lui avoir barré tous les chemins. Pour se rendre maître du motif inconscient, il faut, en effet, quelque chose de plus qu'un contre-projet conscient : il faut une opération psychique qui fasse entrer cet inconscient dans la sphère de la conscience.

Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne.