Unica Zrn
(1916-1970)
L'Homme-Jasmin.
Impressions d'une malade mentale



    

 

P. 43-49 :

Cela ne lui fait pas peur. Elle est dans une de ces rares priodes de courage o tout ce qu'elle veut peut russir.

Le problme est donc rsolu.

L'insouciance, la joie d'une vie nouvelle dans la ville qu'elle aime lui donnent de l'apptit et elle se lve pour aller au restaurant.

Il fait sombre prsent. Elle souffre depuis son enfance d'un manque de sens de l'orientation. Mme quand elle a fait dix fois le mme chemin, la onzime elle ne le retrouve plus.

Il lui vient une ide gniale : elle va se faire guider. Arrive dans la rue, elle lui adresse ses questions muettes et il y rpond aussitt. Brivement et clairement il lui indique la direction qu'elle doit prendre pour atteindre les environs de la station : Zoologischer Garten. Elle entend dans sa tte : Tout droit tourner le coin droite encore tout droit gauche maintenant halte !

Elle lve les yeux et se trouve exactement devant l'entre du restaurant qu'elle cherchait. Elle est rayonnante de joie. Cette explication distance la ravit. Elle sait qu'il ne connat pas cette ville. Elle en admire d'autant plus ses facults surnaturelles. En traversant la Joachimthalerstrasse elle sent la prsence d'un homme de Paris. D'un bref coup d'il elle reconnat en lui un vieil ami amricain de petite taille. N'est-ce pas un tmoin envoy pour observer ce grandiose essai de tl suggestion ?

Au restaurant Aschinger qu'elle connat depuis de nombreuses annes et o l'on peut bien manger trs bon march, sa faim de loup a disparu et elle ne commande que du th et des cigarettes.

Quand elle boutonne son manteau avant de sortir, le steward franais de l'aroport de Francfort apparat et s'incline en silence devant elle. Un tmoin lui aussi ? Elle en est sre, sinon comment aurait-il t capable de lui donner en rponse ses questions les lettres exactes et les chiffres tellement importants ?

Pendant un instant elle a ide que cet essai d'hypnose distance, o elle tient le rle de mdium, est arriv la connaissance du public et mme qu'il y a peut-tre dans toutes les villes des gens qui sont au courant et qu'on a relat le succs de l'exprience. C'est l que pour la premire fois apparat la folie des grandeurs, le sentiment trs agrable d'tre le point de mire ; une impression qui lui tait compltement inconnue jusqu'alors, car elle appartient la catgorie des timides qui se tiennent plutt l'arrire-plan.

En quittant le restaurant elle donne un bon pourboire au garon et prend cong sur ces mots  Meilleurs vux d'anniversaire.

Le mme sourire l'accompagne lorsque dans les autres magasins elle distribue son argent toujours avec ses voeux. Elle fait exactement comme son oncle Falada qui tant jeune homme, donnait son argent aux passants sur le grand pont de l'Elbe Dresde. (Il a fini ses jours la clinique psychiatrique : Au Cerf Blanc situe en dessous de la ville.)

Sur le chemin du retour elle se laisse guider par la voix intrieure qui lui indique la direction.

Dans sa chambre elle se met au lit et, comme c'est le cas depuis de nombreuses nuits, elle est incapable de dormir. Soudain le pole se met fumer cette fume lui donne l'impression qu'un chirurgien louche, sinistre et inconnu est en train de prparer une abominable opration laquelle elle doit absolument chapper. Elle quitte la chambre, traverse le couloir et ouvre la premire porte venue. La chambre est vide.

De nouveau c'est l'attente : Une visite va venir.

Cette fois ce sont trois ou quatre clbres joueurs d'checs de Paris qu'elle attend dans cette chambre inconnue. De la mme faon que par la suite elle appellera dieux les mdecins habills de blanc, elle croit prsent que ces hommes d'un certain ge qu'elle attend sont des rois clandestins.

Mais personne ne vient. Il est ncessaire qu'elle fasse du feu dans le pole. L'ancien jeu de la fume blanche d'o l'Homme Blanc apparatra recommence. Sans savoir pourquoi, elle fourre dans le pole un rveille-matin et un portefeuille qu'elle a trouvs. Mais le feu ne veut pas prendre. Elle ouvre la penderie et reconnat aux vtements qui s'y trouvent que cette chambre est celle d'un jeune homme. Elle enfile un manteau de steward bleu marine et, dans cet uniforme, elle se sent l'envie de voyager, de quitter Berlin et de retourner Paris par avion. Une ide en amne une autre. Il ne lui a pas t possible malgr les douleurs de l'enfantement qu'elle a manifestement ressenties de mettre au monde un nouveau Berlin. Elle oublie comme elle oublie presque tout d'ailleurs ce qui, il y a encore cinq minutes, lui semblait de la plus haute importance. Maintenant elle veut quitter la chambre, aller l'aroport. Mais il lui est impossible d'ouvrir la porte. L'a-t-on enferme dans cette pice ? Nave et romantique comme elle l'a toujours t, elle fait devant la porte trois rvrences profondes et solennelles et prononce la vieille formule du conte des Mille et Une Nuits : Ssame, ouvre-toi.

Mais la porte refuse de s'ouvrir et elle rpte sa petite crmonie jusqu' puisement. En vain ! Prise d'une colre subite, elle jette un vase contre la vitre pour sortir par ce trou dans le couloir. Le carreau se brise dans un fracas tourdissant quelque part une porte s'ouvre et un vieil homme, tir d'un profond sommeil et mort de peur, se prsente devant la chambre. Il la regarde fixement comme un fantme. C'est le patron de la pension qu'elle ne connaissait pas encore. Il appelle la police. Deux agents arrivent peu aprs, qui examinent ses papiers et la mettent en demeure de vider les lieux sur le champ. Avec l'argent qu'il lui reste elle paie la vitre brise et sort dans la rue. Il fait nuit. Elle fait quelques pas, aperoit une bote lettres et y jette son passeport. Ayant le sentiment que quelqu'un allait venir un envoy car on sait qu'elle est en difficult prsent  elle attend ct de la bote. Et quelqu'un arrive : un jeune homme. Il lui demande si il peut l'aider. Que lui raconte-t-elle ? Elle sera incapable de s'en souvenir par la suite. Il l'accompagne la station de Zoologischer Garten et l l'emmne la Mission de la gare, une oeuvre o les sans-abri peuvent trouver un lit pour la nuit.

Elle le remercie et lui demande de lui dessiner dans son calepin un petit soleil noir comme tmoignage qu'il est une sorte d'ange gardien. Il le fait et disparat.

Elle se trouve dans une salle parmi des femmes et des enfants endormis et perd un instant le sens de l'orientation : elle se croit en avion, sur le point de s'envoler pour Paris. Ce qu'elle prend pour le bruit des moteurs est en ralit celui des trains qui traversent la gare.

Incapable de dormir elle se relve et sort dans la rue.

Dans le noir un vieil homme surgit prs d'elle. Elle lui demande : Qui tes vous ?

Il lui fait une rponse d'une tonnante simplicit : Je suis un homme. Il prononce ces mots d'une manire si lente et tellement significative qu'elle n'est pas tout fait sre qu'il ait dit :  Homme ou moine . Il l'invite l'accompagner et elle le suit avec confiance dans son logement compltement vide sauf la cuisine. Il lui raconte que depuis la mort de sa femme il a perdu le sommeil et que pour cette raison il se promne la nuit. C'est le dernier jour qu'il passe Berlin. Demain il quittera la ville pour toujours.

Cet homme dans la cuisine de qui elle passe la nuit est affable et trs calme. Il lui offre du th et du pain, et ils bavardent jusqu'au matin comme de vieux amis. Au cours de la conversation, il lui apprend qu'il est policier et qu'il a t mis la retraite en raison de son ge. Il ne semble pas remarquer un seul instant qu'elle n'est pas dans un tat normal. Le jour parat. Soudain elle lui prend ses lunettes et les jette par la fentre. Il se met alors se lamenter et lui faire de grands reproches, car sans ses lunettes il est presque aveugle. Elle lui explique gentiment qu'il en a assez vu dans sa longue vie, que maintenant il connat tout et qu'il n'a plus besoin d'en voir plus. Elle prend cong de lui et descend l'escalier. Mais le vieux policier s'alarme soudain. Il flaire qu'il y a chez elle quelque chose qui ne va pas. La souponnant de l'avoir vol il se prcipite sur ses talons et se livre sur elle une fouille rapide. Il ne trouve rien et disparat. Elle rit et s'loigne en cette tranquille matine dominicale. Il est encore tt et les rues sont presque vies. Elle est dans un quartier qu'elle ne connat pas. Il lui cote quelque peine veiller, dans son pays lointain, l'Homme Blanc pour lui demander quel chemin elle doit prendre. Elle entend une rponse quelque peu vague : Tout droit. Elle suit dont cette direction et entend : Halte.

Elle lve les yeux et se trouve devant la porte ouverte d'un glise. Elle y entre en hsitant et ne sait pas ce qu'elle doit y faire. Cette glise est pleine de gens qui coutent un prdicateur.

Son arrive semble faire quelque sensation comme si elle tait attendue ici. Tout le monde la regarde. Le prdicateur s'interrompt. A-t-elle fait quelque chose d'insolite ? Elle ne le sait pas. Tous ces yeux braqus sur elle la gnent. Elle sort sans s'informer de son chemin auprs de lui, elle voit tout prs de l une grande place noire o est stock du charbon. Attire par la lugubre solitude qui y rgne elle parpille six de ses petits mouchoirs blancs sur la place comme si elle voulait y laisser des repres certains pour celui qui va venir et que la vue de ces traces blanches convaincra de son passage. Cela aussi c'est comme un jeu.

Et elle poursuit ce jeu en se mettant en qute de la Socit du grenier car elle doit trouver quelque part ces personnages d'un roman d'Ernst Kreuder qu'elle a lu et qui pour lui faire plaisir sont devenus rellement vivants elle en est persuade. Elle entre dans plusieurs maisons et chaque fois monte au grenier. Certaines portes l-haut sont fermes. Une seule est ouverte. Elle trouve des caisses et des vieux meubles tout le bric--brac que les locataire d'une maison entassent au grenier. Elle examine tous les cabinets de dbarras. Elle croit chaque instant qu'elle va rencontrer les personnages du roman, mais elle ne trouve personne et redescend dans la rue.

Et si , pour faire une farce, ils s'taient cachs dans la cave ?

Elle descend un escalier sombre et sale et se trouve devant une grande chaudire tout allume. Elle en ouvre la porte et regarde dans le feu. En sanglotant elle jette un mouchoir de papier blanc dans le brasier rouge et s'enfuit dans la rue. Elle se sent alors bien abandonne. Elle a besoin d'un homme.

Qui donc tait celui qui , depuis son arrive Berlin, n'a pas cess de lui faire la belle promesse qu'on allait donner une grande fte ? Depuis elle n'a pas perdu l'espoir. Elle passe devant une bote de nuit vide. Elle y entre. Il n'y a personne d'autre qu'un homme ple qui empile des chaises sur les tables. Elle aperoit un tlphone et compose trois fois le 9. Elle appelle le 999 comme si c'tait le numro du Central o se trouve le grand hypnotiseur. Mais le 999 rpond par le solennel bruissement du vide, ce bruit qu'on entend quand on porte un coquillage son oreille. Et l'homme derrire ses chaises la supplie de quitter le bar immdiatement. Elle voit qu'il a peur d'elle.

Elle sort dans la rue ne sachant pas o aller. Elle est devenue triste. Sa belle allure aile l'a abandonne. Le manque de sommeil et de nourriture l'a affaiblie. O aller, o aller ? Il faut qu'elle se repose quelque part. Elle marche, marche et se retrouve devant la station de Zoologischer Garten. Elle aperoit dans la gare la porte ouverte d'un salon de coiffure et, sans un sou en poche, elle se fait laver la tte pour se dtendre. Et comme toujours c'est une petite fte pour elle. C'est seulement quand elle a les cheveux lavs qu'il lui est encore possible de retrouver dans le miroir son visage d'enfant. Et puis elle recommence esprer peut-tre va-t-on clbrer quand mme la fte aujourd'hui. Quand on lui rclame six marks et cinquante pfennigs pour le shampooing elle dclare tout tranquillement qu'elle a oubli son argent Mais comme on ne la connat pas et qu'elle veille la mfiance, on appelle aussitt la police. Que fait-elle donc qui pousse les gens rire ? Jamais auparavant elle n'a russi faire rire les hommes. Elle pose sur la tte de la patronne en colre un gros morceau de coton hydrophile, la bnit et la proclame Saint-Esprit.

Puis elle entend un homme, occup payer sa note la caisse, dire la patronne : Ne voyez vous donc pas que cette femme est folle ?

Ces mots la font rflchir pendant un moment et elle se demande si c'est bien vrai.

 

 

 

 

P. 61-64. [Internement Wittenau ; conversation entre plusieurs patientes : la grosse, la mince, la rousse et U. Zrn ; la machine coudre est la grosse ; le livre d'images U. Zrn.]

Mais tu n'es donc pas gurie ? lui demande-t-on.

Oh, non, dit-elle tristement, je n'ai plus le droit de me servir de ma machine coudre.

Pourquoi ?

Ah, c'est terrible ! Il y a deux ou trois tout petits bonshommes, plus petits encore que mon pouce, qui habitent ma machine. Et quand je couds ils se mettent pousser des cris effroyables et pleurer, car l'aiguille les perce de part en part, et, mme la nuit, leurs sanglots me rveillent parce que leurs blessures les font normment souffrir. Je ne sais pas comment tout a va tourner, car je gagne ma vie en faisant de la couture.

Quel problme !

T'entends des voix, dit tranquillement la rousse, t'entends des choses qui n'existent pas. C'est tout.

Oh, je sais trs bien comment c'est quand on entend des voix. On me l'a expliqu, tout le monde sait a. Des voix on ne les entend que dans sa propre tte. Mais moi j'entends les voix de ces petits bonshommes dans ma machine coudre. C'est tout fait diffrent.

Alors faut t'acheter une autre machine, dit la suicide maigre la grosse.

Mais je n'ai pas d'argent pour, rpond l'autre.

Eh bien il faut qu'on dmonte ta machine et qu'on en sorte les petites cratures. a doit tre joli voir de si petits bonshommes.

Oh, non ! s'crie la grosse. Imagine-toi quel air affreux ils auront quand on les sortira tout en sang et couverts de piqres comme ils sont, on ne supportera pas de les voir.

Alors il faut que tu te jettes encore par la fentre, dit impitoyablement la mince, et toutes les trois se mettent rire comme des folles.

tant petite, raconte-t-elle maintenant la grosse et la mince, j'avais un livre d'images que j'aimais beaucoup. Il s'appelait Jean le Merveilleux. Dedans il y avait une grande image de l'enfer avec une foule de diables et leurs grands-mres. Cette image tait toute rouge. Au milieu du feu gisait un petit bb diable. Je ne pouvais supporter de le voir, la pense qu'un jour il brlerait certainement. Alors, avec des ciseaux, j'ai dcoup le bb rouge pour le sortir de cette image d'enfer. Je le dposai dans une coquille de noix ce fut son premier berceau et le couvris d'un petit morceau de chiffon blanc. Comme j'tais heureuse ! Ce fut la premire fois de ma vie que je sauvai quelqu'un. Quelques jours aprs j'entendis chaque soir des craquements dans le grand fauteuil de rotin plac dans ma chambre. J'tais persuade que deux petites souris habitaient ce fauteuil, qu'elles n'avaient rien manger et que par ces craquements elles voulaient nous donner entendre qu'elles allaient mourir de faim si on ne s'occupait pas d'elles. Alors je glissai chaque jour des miettes de pain et de fromage dans le fauteuil et le plaai dans un coin pour que personne ne vnt s'y asseoir et n'crast les souris.

Peut-tre tais-tu dj folle tant enfant ? dit la rousse. Pourquoi au fond es-tu ici ?

Oh, dit-elle sur un ton mystrieux, j'ai entendu un grand pote rciter un pome dans mon ventre.

Les deux autres la regardent avec piti elles doutent de sa raison.

Si c'est l tre fou, alors nous voulons bien tre tous fous aussi, elle rpte les mots que le juge avait prononcs en riant.

Les deux autres retournent se coucher. Reste seule, elle pense la nuit qui est enfin venue et elle cherche entre tous les lits une place o les hros qu'elle attend en toute certitude pourront s'tendre, eux qui, fatigus par leurs luttes et leurs aventures, vont venir passer une nuit en compagnie des folles de Wittenau, pour se reposer quand les malades dormiront.

Mais la nuit passe et personne ne vient. Ne cessera-t-il jamais ce grand besoin qu'elle a d'apparitions merveilleuses ? Et mme s'il se produit rellement quelque chose, quand lentement tout se transforme et semble incroyable que s'ensuivra-t-il ? Elle entrera aussitt en conflit avec la socit et on l'enfermera.

Grce au mdicament qu'on lui donner elle est rapidement devenue capable de se faire une ide claire sur les circonstances qui l'ont amenes Wittenau. Fini le grand enchantement.

 

 

 

 

P. 151 (dernires lignes du texte) :

Cette dernire crise est lgre et rapidement gurie.

C'est seulement quand elle n'aura plus envie d'avoir des hallucinations ces belles sensations que peut dispenser la maladie mentale qu'elle sera prte rester en bonne sant. Au cours de sa maladie mentale elle a connu des psychiatres, de grands psychiatres toujours prts aider, et auxquels elle reste lie par la reconnaissance sauf un.

Aussi s'est-elle clairement rendue compte de ce que, peut-tre, un Antonin Artaud a d endurer.

d. Gallimard, 1971.