D. W. Winnicott
Jeu et réalité






Il est intéressant de comparer le concept de l’objet transitionnel avec le concept de l’objet interne de Melanie Klein. L’objet transitionnel n ’est pas un objet interne (concept mental), c’est une possession. Cependant, pour le nourrisson, ce n’est pas non plus un objet externe.

Un énoncé complexe s’impose ici. Le petit enfant peut employer un objet transitionnel quand l’objet interne est vivant, réel et suffisamment bon (pas trop persécuteur). Mais les qualités de cet objet interne dépendent de l’existence, du caractère vivant (aliveness) et du comportement de l’objet externe. Si celui-ci témoigne d’une carence quelconque relative à une fonction essentielle, cette carence conduit indirectement à un état de mort (deadness) ou à une qualité persécutrice de l’objet interne. Si l’objet externe persiste à être inadéquat, l’objet interne n’a pas de signification pour le petit enfant et alors, mais alors seulement, l’objet transitionnel se trouve, lui aussi, dépourvu de toute signification. L’objet transitionnel peut donc remplacer le sein «externe» mais indirectement, en tenant lieu de sein « interne».

L’objet transitionnel n’est jamais, comme l’objet interne, sous contrôle magique ni, comme la mère réelle, hors de contrôle.

 

Illusion-désillusionnement.

[…]Il n’est pas possible au petit enfant d’aller du principe de plaisir au principe de réalité, ou d’aller vers ou au- delà de l’identification primaire, hors la présence d’une mère suffisamment bonne. La « mère » (qui n’est pas forcément la propre mère de l’enfant) suffisamment bonne est celle qui s’adapte activement aux besoins de l’enfant. Cette adaptation active diminue progressivement, à mesure que s’accroît la capacité de l’enfant de faire face à une défaillance d’adaptation et de tolérer les résultats de la frustration. Naturellement, la propre mère de l’enfant est plus apte que personne à se montrer suffisamment bonne, puisque cette adaptation active exige que l’on s’occupe de l’enfant sans contrainte et sans éprouver de ressentiment. En fait, pour que les soins soient bénéfiques, c’est le dévouement qui importe, non le savoir- faire ou les connaissances intellectuelles.

La mère suffisamment bonne, ainsi que je l’ai déjà définie, commence par témoigner d’une adaptation presque totale aux besoins de son bébé puis, avec le temps, cette adaptation se fait de moins en moins sentir, cette diminution étant fonction de la capacité croissante qu’acquiert l’enfant de faire face à la défaillance maternelle.

 

L'illusion et la valeur de l’illusion.

Au début, la mère, par une adaptation qui est presque de 100 %, permet au bébé d’avoir l’illusion que son sein à elle est une partie de lui, l’enfant. Le sein est, pour ainsi dire, sous le contrôle magique du bébé. Il en va de même des soins en général pendant les périodes de calme alternant avec les périodes d’excitation. L’omnipotence est presque un fait d’expérience. La tâche ultime de la mère est de désillusionner progressivement l’enfant, mais elle ne peut espérer réussir que si elle s’est d’abord montrée capable de donner les possibilités suffisantes d’illusion.

En d’autres termes, le sein est créé et sans cesse recréé par l’enfant à partir de sa capacité d’aimer ou, pourrait-on dire, à partir de son besoin. Un phénomène subjectif se développe chez le bébé, phénomène que nous appelons le sein de la mère. La mère place le sein réel juste là où l’enfant est prêt à le créer, et au bon moment.

Par conséquent, dès la naissance, l’être humain est confronté au problème de la relation entre ce qui est objectivement perçu et ce qui est subjectivement conçu. Et l’être humain ne pourra résoudre sainement ce problème, que s’il a pris, grâce à sa mère, un bon départ. L’aire intermédiaire à laquelle je me réfère est une aire, allouée à l’enfant, qui se situe entre la créativité primaire et la perception objective basée sur l’épreuve de réalité.

Les phénomènes transitionnels représentent les premiers stades de l’utilisation de l’illusion sans laquelle l’être humain n’accorde aucun sens à l’idée d’une relation avec un objet, perçu par les autres comme extérieur à lui.

[…]

L’adaptation de la mère aux besoins du petit enfant, quand la mère est suffisamment bonne, donne à celui-ci l’illusion qu’une réalité extérieure existe, qui correspond à sa propre capacité de créer. En d’autres termes, il y a chevauchement entre l’apport de la mère et ce que l’enfant peut concevoir. Pour l’observateur, l’enfant perçoit ce que la mère lui présente effectivement, mais ce n’est pas là toute la vérité. L’enfant perçoit le sein pour autant qu’un sein ait pu être créé exactement ici et maintenant. Il n’y a pas d’échange entre la mère et l’enfant. Psychologiquement, l’enfant prend au sein ce qui est partie de lui-même et la mère donne du lait à un enfant qui est partie d’elle-même.

 

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Développement de la théorie illusion-désillusionnement.

Nous supposons ici que l’acceptation de la réalité est une tâche sans fin et que nul être humain ne parvient à se libérer de la tension suscitée par la mise en relation de la réalité du dedans et de la réalité du dehors ; nous supposons aussi que cette tension peut être soulagée par l’existence d’une aire intermédiaire d’expérience, qui n’est pas contestée (arts, religion, etc.). Cette aire intermédiaire est en continuité directe avec l’aire de jeu du petit enfant « perdu » dans son jeu.

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Les objets et les phénomènes transitionnels font partie du royaume de l’illusion qui est à la base de l’initiation de l’expérience. Ce premier stade du développement est rendu possible par la capacité particulière qu’a la mère de s’adapter aux besoins de son bébé, permettant ainsi à celui-ci d’avoir l’illusion que ce qu’il crée existe réellement.

Cette aire intermédiaire d’expérience, qui n’est pas mise en question quant à son appartenance à la réalité intérieure ou extérieure (partagée), constitue la plus grande partie du vécu du petit enfant. Elle subsistera tout au long de la vie, dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif.

En général, l’objet transitionnel est progressivement désinvesti, surtout au moment où se développent les intérêts culturels de l’enfant.