ATHENA e-text, VOLTAIRE, TraitŽ sur la TolŽrance, version rtf.

(Remarque: citation en grec transcite avec la police "symbol", sans l'accentuation)

 

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VOLTAIRE

(1694 - 1778)

 

 

TRAITE SUR LA TOLERANCE

(1763)

 

 

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TABLE

 

TraitŽ sur la TolŽrance, ˆ l'occasion de la mort de Jean Calas

Chapitre I, Histoire abrŽgŽe de la mort de Jean Calas

Chapitre II, ConsŽquences du supplice de Jean Calas

Chapitre III, IdŽe de la RŽforme du XVIe sicle

Chapitre IV, Si la tolŽrance est dangereuse, et chez quels peuples elle est permise

Chapitre V, Comment la tolŽrance peut tre admise

Chapitre VI, Si l'intolŽrance est de droit naturel et de droit humain

Chapitre VII, Si l'intolŽrance a ŽtŽ connue des Grecs

Chapitre VIII, Si les Romains ont ŽtŽ tolŽrants

Chapitre IX, Des martyrs

Chapitre X, Du danger des fausses lŽgendes et de la persŽcution

Chapitre XI, Abus de l'intolŽrance

Chapitre XII, Si l'intolŽrance fut de droit divin dans le juda•sme, et si elle fut toujours mise en pratique

Chapitre XIII, Extrme tolŽrance des Juifs

Chapitre XIV, Si l'intolŽrance a ŽtŽ enseignŽe par JŽsus-Christ

Chapitre XV, TŽmoignages contre l'intolŽrance

Chapitre XVI, Dialogue entre un mourant et un homme qui se porte bien

Chapitre XVII, Lettre Žcrite au JŽsuite Le Tellier, par un bŽnŽficier, le 6 mai 1714

Chapitre XVIII, Seuls cas o l'intolŽrance est de droit humain

Chapitre XIX, Relation d'une dispute de controverse ˆ la Chine

Chapitre XX, S'il est utile d'entretenir le peuple dans la superstition

Chapitre XXI, Vertu vaut mieux que science

Chapitre XXII, De la tolŽrance universelle

Chapitre XXIII, Prire ˆ Dieu

Chapitre XXIV, Post-scriptum

Chapitre XXV, Suite et conclusion

Article nouvellement ajoutŽ, dans lequel on rend compte du dernier arrt rendu en faveur de la famille Calas

Notes de Voltaire

 

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TRAITE

SUR LA

TOLERANCE,

A L'OCCASION DE LA MORT DE JEAN CALAS

 

 

CHAPITRE I

 

 

HISTOIRE ABREGEE DE LA MORT DE JEAN CALAS

 

 

         Le meurtre de Calas, commis dans Toulouse avec le glaive de la justice, le 9 mars 1762, est un des plus singuliers ŽvŽnements qui mŽritent l'attention de notre ‰ge et de la postŽritŽ. On oublie bient™t cette foule de morts qui a pŽri dans des batailles sans nombre, non seulement parce que c'est la fatalitŽ inŽvitable de la guerre, mais parce que ceux qui meurent par le sort des armes pouvaient aussi donner la mort ˆ leurs ennemis, et n'ont point pŽri sans se dŽfendre. Lˆ o le danger et l'avantage sont Žgaux, l'Žtonnement cesse, et la pitiŽ mme s'affaiblit; mais si un pre de famille innocent est livrŽ aux mains de l'erreur, ou de la passion, ou du fanatisme; si l'accusŽ n'a de dŽfense que sa vertu: si les arbitres de sa vie n'ont ˆ risquer en l'Žgorgeant que de se tromper; s'ils peuvent tuer impunŽment par un arrt, alors le cri public s'Žlve, chacun craint pour soi-mme, on voit que personne n'est en sžretŽ de sa vie devant un tribunal ŽrigŽ pour veiller sur la vie des citoyens, et toutes les voix se rŽunissent pour demander vengeance.

 

         Il s'agissait, dans cette Žtrange affaire, de religion, de suicide, de parricide; il s'agissait de savoir si un pre et une mre avaient ŽtranglŽ leur fils pour plaire ˆ Dieu, si un frre avait ŽtranglŽ son frre, si un ami avait ŽtranglŽ son ami, et si les juges avaient ˆ se reprocher d'avoir fait mourir sur la roue un pre innocent, ou d'avoir ŽpargnŽ une mre, un frre, un ami coupables.

 

         Jean Calas, ‰gŽ de soixante-huit ans, exerait la profession de nŽgociant ˆ Toulouse depuis plus de quarante annŽes, et Žtait reconnu de tous ceux qui ont vŽcu avec lui pour un bon pre. Il Žtait protestant, ainsi que sa femme et tous ses enfants, exceptŽ un, qui avait abjurŽ l'hŽrŽsie, et ˆ qui le pre faisait une petite pension. Il paraissait si ŽloignŽ de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la sociŽtŽ qu'il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu'il avait depuis trente ans chez lui une servante zŽlŽe catholique, laquelle avait ŽlevŽ tous ses enfants.

 

         Un des fils de Jean Calas, nommŽ Marc-Antoine, Žtait un homme de lettres: il passait pour un esprit inquiet, sombre, et violent. Ce jeune homme, ne pouvant rŽussir ni ˆ entrer dans le nŽgoce, auquel il n'Žtait pas propre, ni ˆ tre reu avocat, parce qu'il fallait des certificats de catholicitŽ qu'il ne put obtenir, rŽsolut de finir sa vie, et fit pressentir ce dessein ˆ un de ses amis; il se confirma dans sa rŽsolution par la lecture de tout ce qu'on a jamais Žcrit sur le suicide.

 

         Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-lˆ mme pour exŽcuter son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommŽ Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses moeurs, fils d'un avocat cŽlbre de Toulouse, Žtait arrivŽ de Bordeaux la veille (Note 1); il soupa par hasard chez les Calas. Le pre, la mre, Marc-Antoine leur fils a”nŽ, Pierre leur second fils, mangrent ensemble. Aprs le souper on se retira dans un petit salon: Marc-Antoine disparut; enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui, Žtant descendus, trouvrent en bas, auprs du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu ˆ une porte, et son habit pliŽ sur le comptoir; sa chemise n'Žtait pas seulement dŽrangŽe; ses cheveux Žtaient bien peignŽs: il n'avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure (Note 2).

 

         On passe ici tous les dŽtails dont les avocats ont rendu compte: on ne dŽcrira point la douleur et le dŽsespoir du pre et de la mre; leurs cris furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors d'eux-mmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice.

 

         Pendant qu'ils s'acquittaient de ce devoir, pendant que le pre et la mre Žtaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s'attroupe autour de la maison. Ce peuple est superstitieux et emportŽ; il regarde comme des monstres ses frres qui ne sont pas de la mme religion que lui. C'est ˆ Toulouse qu'on remercia Dieu solennellement de la mort de Henri III, et qu'on fit serment d'Žgorger le premier qui parlerait de reconna”tre le grand, le bon Henri IV. Cette ville solennise encore tous les ans, par une procession et par des feux de joie, le jour o elle massacra quatre mille citoyens hŽrŽtiques, il y a deux sicles. En vain six arrts du conseil ont dŽfendu cette odieuse fte, les Toulousains l'ont toujours cŽlŽbrŽe comme les jeux floraux.

 

         Quelque fanatique de la populace s'Žcria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri, rŽpŽtŽ, fut unanime en un moment; d'autres ajoutrent que le mort devait le lendemain faire abjuration; que sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient ŽtranglŽ par haine contre la religion catholique: le moment d'aprs on n'en douta plus; toute la ville fut persuadŽe que c'est un point de religion chez les protestants qu'un pre et une mre doivent assassiner leur fils ds qu'il veut se convertir.

 

         Les esprits une fois Žmus ne s'arrtent point. On imagina que les protestants du Languedoc s'Žtaient assemblŽs la veille; qu'ils avaient choisi, ˆ la pluralitŽ des voix, un bourreau de la secte; que le choix Žtait tombŽ sur le jeune Lavaisse; que ce jeune homme, en vingt-quatre heures, avait reu la nouvelle de son Žlection, et Žtait arrivŽ de Bordeaux pour aider Jean Calas, sa femme, et leur fils Pierre, ˆ Žtrangler un ami, un fils, un frre.

 

         Le sieur David, capitoul de Toulouse, excitŽ par ces rumeurs et voulant se faire valoir par une prompte exŽcution, fit une procŽdure contre les rgles et les ordonnances. La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse, furent mis aux fers.

 

         On publia un monitoire non moins vicieux que la procŽdure. On alla plus loin: Marc-Antoine Calas Žtait mort calviniste, et s'il avait attentŽ sur lui-mme, il devait tre tra”nŽ sur la claie; on l'inhuma avec la plus grande pompe dans l'Žglise Saint-Etienne, malgrŽ le curŽ, qui protestait contre cette profanation.

 

         Il y a, dans le Languedoc, quatre confrŽries de pŽnitents, la blanche, la bleue, la grise, et la noire. Les confrres portent un long capuce, avec un masque de drap percŽ de deux trous pour laisser la vue libre: ils ont voulu engager M. le duc de Fitz-James, commandant de la province, ˆ entrer dans leurs corps, et il les a refusŽs. Les confrres blancs firent ˆ Marc-Antoine Calas un service solennel, comme ˆ un martyr. Jamais aucune Eglise ne cŽlŽbra la fte d'un martyr vŽritable avec plus de pompe; mais cette pompe fut terrible. On avait ŽlevŽ au-dessus d'un magnifique catafalque un squelette qu'on faisait mouvoir, et qui reprŽsentait Marc-Antoine Calas, tenant d'une main une palme, et de l'autre la plume dont il devait signer l'abjuration de l'hŽrŽsie, et qui Žcrivait en effet l'arrt de mort de son pre.

 

         Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attentŽ sur soi-mme que la canonisation: tout le peuple le regardait comme un saint; quelques-uns l'invoquaient, d'autres allaient prier sur sa tombe, d'autres lui demandaient des miracles, d'autres racontaient ceux qu'il avait faits. Un moine lui arracha quelques dents pour avoir des reliques durables. Une dŽvote, un peu sourde, dit qu'elle avait entendu le son des cloches. Un prtre apoplectique fut guŽri aprs avoir pris de l'ŽmŽtique. On dressa des verbaux de ces prodiges. Celui qui Žcrit cette relation possde une attestation qu'un jeune homme de Toulouse est devenu fou pour avoir priŽ plusieurs nuits sur le tombeau du nouveau saint, et pour n'avoir pu obtenir un miracle qu'il implorait.

 

         Quelques magistrats Žtaient de la confrŽrie des pŽnitents blancs. Ds ce moment la mort de Jean Calas parut infaillible.

 

         Ce qui surtout prŽpara son supplice, ce fut l'approche de cette fte singulire que les Toulousains cŽlbrent tous les ans en mŽmoire d'un massacre de quatre mille huguenots; l'annŽe 1762 Žtait l'annŽe sŽculaire. On dressait dans la ville l'appareil de cette solennitŽ: cela mme allumait encore l'imagination ŽchauffŽe du peuple; on disait publiquement que l'Žchafaud sur lequel on rouerait les Calas serait le plus grand ornement de la fte; on disait que la Providence amenait elle-mme ces victimes pour tre sacrifiŽes ˆ notre sainte religion. Vingt personnes ont entendu ces discours, et de plus violents encore. Et c'est de nos jours! et c'est dans un temps o la philosophie a fait tant de progrs! et c'est lorsque cent acadŽmies Žcrivent pour inspirer la douceur des moeurs! Il semble que le fanatisme, indignŽ depuis peu des succs de la raison, se dŽbatte sous elle avec plus de rage.

 

         Treize juges s'assemblrent tous les jours pour terminer le procs. On n'avait, on ne pouvait avoir aucune preuve contre la famille; mais la religion trompŽe tenait lieu de preuve. Six juges persistrent longtemps ˆ condamner Jean Calas, son fils, et Lavaisse, ˆ la roue, et la femme de Jean Calas au bžcher. Sept autres plus modŽrŽs voulaient au moins qu'on examin‰t. Les dŽbats furent rŽitŽrŽs et longs. Un des juges, convaincu de l'innocence des accusŽs et de l'impossibilitŽ du crime, parla vivement en leur faveur: il opposa le zle de l'humanitŽ au zle de la sŽvŽritŽ; il devint l'avocat public des Calas dans toutes les maisons de Toulouse, o les cris continuels de la religion abusŽe demandaient le sang de ces infortunŽs. Un autre juge, connu par sa violence, parlait dans la ville avec autant d'emportement contre les Calas que le premier montrait d'empressement ˆ les dŽfendre. Enfin l'Žclat fut si grand qu'ils furent obligŽs de se rŽcuser l'un et l'autre; ils se retirrent ˆ la campagne.

 

         Mais, par un malheur Žtrange, le juge favorable aux Calas eut la dŽlicatesse de persister dans sa rŽcusation, et l'autre revint donner sa voix contre ceux qu'il ne devait point juger: ce fut cette voix qui forma la condamnation ˆ la roue, car il n'y eut que huit voix contre cinq, un des six juges opposŽs ayant ˆ la fin, aprs bien des contestations, passŽ au parti le plus sŽvre.

 

         Il semble que quand il s'agit d'un parricide et de livrer un pre de famille au plus affreux supplice, le jugement devrait tre unanime, parce que les preuves d'un crime si inou• (Note 3) devraient tre d'une Žvidence sensible ˆ tout le monde: le moindre doute dans un cas pareil doit suffire pour faire trembler un juge qui va signer un arrt de mort. La faiblesse de notre raison et l'insuffisance de nos lois se font sentir tous les jours; mais dans quelle occasion en dŽcouvre-t-on mieux la misre que quand la prŽpondŽrance d'une seule voix fait rouer un citoyen? Il fallait, dans Athnes, cinquante voix au-delˆ de la moitiŽ pour oser prononcer un jugement de mort. Qu'en rŽsulte-t-il? Ce que nous savons trs inutilement, que les Grecs Žtaient plus sages et plus humains que nous.

 

         Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflŽes et faibles, ežt seul ŽtranglŽ et pendu un fils ‰gŽ de vingt-huit ans, qui Žtait d'une force au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il ežt ŽtŽ assistŽ dans cette exŽcution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse, et par la servante. Ils ne s'Žtaient pas quittŽs un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition Žtait encore aussi absurde que l'autre: car comment une servante zŽlŽe catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme ŽlevŽ par elle pour le punir d'aimer la religion de cette servante? Comment Lavaisse serait-il venu exprs de Bordeaux pour Žtrangler son ami dont il ignorait la conversion prŽtendue? Comment une mre tendre aurait-elle mis les mains sur son fils? Comment tous ensemble auraient-ils pu Žtrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelŽ tout le voisinage, sans des coups rŽitŽrŽs, sans des meurtrissures, sans des habits dŽchirŽs.

 

         Il Žtait Žvident que, si le parricide avait pu tre commis, tous les accusŽs Žtaient Žgalement coupables, parce qu'ils ne s'Žtaient pas quittŽs d'un moment; il Žtait Žvident qu'ils ne l'Žtaient pas; il Žtait Žvident que le pre seul ne pouvait l'tre; et cependant l'arrt condamna ce pre seul ˆ expirer sur la roue.

 

         Le motif de l'arrt Žtait aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui Žtaient dŽcidŽs pour le supplice de Jean Calas persuadrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait rŽsister aux tourments, et qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu ˆ tŽmoin de son innocence, et le conjura de pardonner ˆ ses juges.

 

         Ils furent obligŽs de rendre un second arrt contradictoire avec le premier, d'Žlargir la mre, son fils Pierre, le jeune Lavaisse, et la servante; mais un des conseillers leur ayant fait sentir que cet arrt dŽmentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mmes, que tous les accusŽs ayant toujours ŽtŽ ensemble dans le temps qu'on supposait le parricide, l'Žlargissement de tous les survivants prouvait invinciblement l'innocence du pre de famille exŽcutŽ, ils prirent alors le parti de bannir Pierre Calas son fils. Ce bannissement semblait aussi inconsŽquent, aussi absurde que tout le reste: car Pierre Calas Žtait coupable ou innocent du parricide; s'il Žtait coupable, il fallait le rouer comme son pre; s'il Žtait innocent, il ne fallait pas le bannir. Mais les juges, effrayŽs du supplice du pre et de la piŽtŽ attendrissante avec laquelle il Žtait mort, imaginrent de sauver leur honneur en laissant croire qu'ils faisaient gr‰ce au fils, comme si ce n'ežt pas ŽtŽ une prŽvarication nouvelle de faire gr‰ce; et ils crurent que le bannissement de ce jeune homme pauvre et sans appui, Žtant sans consŽquence, n'Žtait pas une grande injustice, aprs celle qu'ils avaient eu le malheur de commettre.

 

         On commena par menacer Pierre Calas, dans son cachot, de le traiter comme son pre s'il n'abjurait pas sa religion. C'est ce que ce jeune homme (Note 4) atteste par serment.

 

         Pierre Calas, en sortant de la ville, rencontra un abbŽ convertisseur qui le fit rentrer dans Toulouse; on l'enferma dans un couvent de dominicains, et lˆ on le contraignit ˆ remplir toutes les fonctions de la catholicitŽ: c'Žtait en partie ce qu'on voulait, c'Žtait le prix du sang de son pre; et la religion, qu'on avait cru venger, semblait satisfaite.

 

         On enleva les filles ˆ la mre; elles furent enfermŽes dans un couvent. Cette femme, presque arrosŽe du sang de son mari, ayant tenu son fils a”nŽ mort entre ses bras, voyant l'autre banni, privŽe de ses filles, dŽpouillŽe de tout son bien, Žtait seule dans le monde, sans pain, sans espŽrance, et mourante de l'excs de son malheur. Quelques personnes, ayant examinŽ mžrement toutes les circonstances de cette aventure horrible, en furent si frappŽes qu'elles firent presser la dame Calas, retirŽe dans une solitude, d'oser venir demander justice au pied du tr™ne. Elle ne pouvait pas alors se soutenir, elle s'Žteignait; et d'ailleurs, Žtant nŽe Anglaise, transplantŽe dans une province de France ds son jeune ‰ge, le nom seul de la ville de Paris l'effrayait. Elle s'imaginait que la capitale du royaume devait tre encore plus barbare que celle du Languedoc. Enfin le devoir de venger la mŽmoire de son mari l'emporta sur sa faiblesse. Elle arriva ˆ Paris prte d'expirer. Elle fut ŽtonnŽe d'y trouver de l'accueil, des secours, et des larmes.

 

         La raison l'emporte ˆ Paris sur le fanatisme, quelque grand qu'il puisse tre, au lieu qu'en province le fanatisme l'emporte presque toujours sur la raison.

 

         M. de Beaumont, cŽlbre avocat du parlement de Paris, prit d'abord sa dŽfense, et dressa une consultation qui fut signŽe de quinze avocats. M. Loiseau, non moins Žloquent, composa un mŽmoire en faveur de la famille. M. Mariette, avocat au conseil, dressa une requte juridique qui portait la conviction dans tous les esprits.

 

         Ces trois gŽnŽreux dŽfenseurs des lois et de l'innocence abandonnrent ˆ la veuve le profit des Žditions de leurs plaidoyers (Note 5). Paris et l'Europe entire s'Žmurent de pitiŽ, et demandrent justice avec cette femme infortunŽe. L'arrt fut prononcŽ par tout le public longtemps avant qu'il pžt tre signŽ par le conseil.

 

         La pitiŽ pŽnŽtra jusqu'au ministre, malgrŽ le torrent continuel des affaires, qui souvent exclut la pitiŽ, et malgrŽ l'habitude de voir des malheureux, qui peut endurcir le coeur encore davantage. On rendit les filles ˆ la mre. On les vit toutes les trois, couvertes d'un crpe et baignŽes de larmes, en faire rŽpandre ˆ leurs juges.

 

         Cependant cette famille eut encore quelques ennemis, car il s'agissait de religion. Plusieurs personnes, qu'on appelle en France dŽvotes (Note 6), dirent hautement qu'il valait mieux laisser rouer un vieux calviniste innocent que d'exposer huit conseillers de Languedoc ˆ convenir qu'ils s'Žtaient trompŽs: on se servit mme de cette expression: "Il y a plus de magistrats que de Calas"; et on infŽrait de lˆ que la famille Calas devait t tre immolŽe ˆ l'honneur de la magistrature. On ne songeait pas que l'honneur des juges consiste, comme celui des autres hommes, ˆ rŽparer leurs fautes. On ne croit pas en France que le pape, assistŽ de ses cardinaux, soit infaillible: on pourrait croire de mme que huit juges de Toulouse ne le sont pas. Tout le reste des gens sensŽs et dŽsintŽressŽs disaient que l'arrt de Toulouse sera t cassŽ dans toute l'Europe, quand mme des considŽrations particulires empcheraient qu'il fžt cassŽ dans le conseil.

 

         Tel Žtait l'Žtat de cette Žtonnante aventure, lorsqu'elle a fait na”tre ˆ des personnes impartiales, mais sensibles, le dessein de prŽsenter au public quelques rŽflexions sur la tolŽrance, sur l'indulgence, sur la commisŽration, que l'abbŽ Houtteville appelle dogme monstrueux, dans sa dŽclamation ampoulŽe et erronŽe sur des faits, et que la raison appelle l'apanage de la nature.

 

         Ou les juges de Toulouse, entra”nŽs par le fanatisme de la populace, ont fait rouer un pre de famille innocent, ce qui est sans exemple; ou ce pre de famille et sa femme ont ŽtranglŽ leur fils a”nŽ, aidŽs dans ce parricide par un autre fils et par un ami, ce qui n'est pas dans la nature. Dans l'un ou dans l'autre cas, l'abus de la religion la plus sainte a produit un grand crime. Il est donc de l'intŽrt du genre humain d'examiner si la religion doit tre charitable ou barbare.

 

 

 

CHAPITRE II

 

 

CONSEQUENCES DU SUPPLICE DE JEAN CALAS

 

 

         Si les pŽnitents blancs furent la cause du supplice d'un innocent, de la ruine totale d'une famille, de sa dispersion et de l'opprobre qui ne devrait tre attachŽ qu'ˆ l'injustice, mais qui l'est au supplice; si cette prŽcipitation des pŽnitents blancs ˆ cŽlŽbrer comme un saint celui qu'on aurait dž tra”ner sur la claie, suivant nos barbares usages, a fait rouer un pre de famille vertueux; ce malheur doit sans doute les rendre pŽnitents en effet pour le reste de leur vie; eux et les juges doivent pleurer, mais non pas avec un long habit blanc et un masque sur le visage qui cacherait leurs larmes.

 

         On respecte toutes les confrŽries: elles sont Ždifiantes; mais quelque grand bien qu'elles puissent faire ˆ l'Etat, Žgale-t-il ce mal affreux qu'elles ont causŽ? Elles semblent instituŽes par le zle qui anime en Languedoc les catholiques contre ceux que nous nommons huguenots. On dirait qu'on a fait voeu de ha•r ses frres, car nous avons assez de religion pour ha•r et persŽcuter, et nous n'en avons pas assez pour aimer et pour secourir. Et que serait-ce si ces confrŽries Žtaient gouvernŽes par des enthousiastes, comme l'ont ŽtŽ autrefois quelques congrŽgations des artisans et des messieurs, chez lesquels on rŽduisait en art et en systme l'habitude d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus Žloquents et savants magistrats? Que serait-ce si on Žtablissait dans les confrŽries ces chambres obscures, appelŽes chambres de mŽditation, o l'on faisait peindre des diables armŽs de cornes et de griffes, des gouffres de flammes, des croix et des poignards, avec le saint nom de JŽsus au-dessus du tableau? Quel spectacle dans des yeux dŽjˆ fascinŽs, et pour des imaginations aussi enflammŽes que soumises ˆ leurs directeurs!

 

         Il y a eu des temps, on ne le sait que trop, o des confrŽries ont ŽtŽ dangereuses. Les frŽrots, les flagellants, ont causŽ des troubles. La Ligue commena par de telles associations. Pourquoi se distinguer ainsi des autres citoyens? S'en croyait-on plus parfait? Cela mme est une insulte au reste de la nation. Voulait-on que tous les chrŽtiens entrassent dans la confrŽrie? Ce serait un beau spectacle que l'Europe en capuchon et en masque, avec deux petits trous ronds au-devant des yeux! Pense-t-on de bonne foi que Dieu prŽfre cet accoutrement ˆ un justaucorps? Il y a bien plus: cet habit est un uniforme de controversistes, qui avertit les adversaires de se mettre sous les armes; il peut exciter une espce de guerre civile dans les esprits, et elle finirait peut-tre par de funestes excs si le roi et ses ministres n'Žtaient aussi sages que les fanatiques sont insensŽs.

 

         On sait assez ce qu'il en a cožtŽ depuis que les chrŽtiens disputent sur le dogme: le sang a coulŽ, soit sur les Žchafauds, soit dans les batailles, ds le IV e sicle jusqu'ˆ nos jours. Bornons-nous ici aux guerres et aux horreurs que les querelles de la RŽforme ont excitŽes, et voyons quelle en a ŽtŽ la source en France. Peut-tre un tableau raccourci et fidle de tant de calamitŽs ouvrira les yeux de quelques personnes peu instruites, et touchera des coeurs bien faits.

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

IDEE DE LA REFORME DU XVI e SIECLE

 

 

         Lorsqu'ˆ la renaissance des lettres les esprits commencrent ˆ s'Žclairer, on se plaignit gŽnŽralement des abus; tout le monde avoue que cette plainte Žtait lŽgitime.

 

         Le pape Alexandre VI avait achetŽ publiquement la tiare, et ses cinq b‰tards en partageaient les avantages. Son fils, le cardinal duc de Borgia, fit pŽrir, de concert avec le pape son pre, les Vitelli, les Urbino, les Gravina, les Oliveretto, et cent autres seigneurs, pour ravir leurs domaines. Jules II, animŽ du mme esprit, excommunia Louis XII, donna son royaume au premier occupant; et lui-mme, le casque en tte et la cuirasse sur le dos, mit ˆ feu et ˆ sang une partie de l'Italie. LŽon X, pour payer ses plaisirs, trafiqua des indulgences comme on vend des denrŽes dans un marchŽ public. Ceux qui s'Žlevrent contre tant de brigandages n'avaient du moins aucun tort dans la morale. Voyons s'ils en avaient contre nous dans la politique.

 

         Ils disaient que JŽsus-Christ n'ayant jamais exigŽ d'annates ni de rŽserves, ni vendu des dispenses pour ce monde et des indulgences pour l'autre, on pouvait se dispenser de payer ˆ un prince Žtranger le prix de toutes ces choses. Quand les annates, les procs en cour de Rome, et les dispenses qui subsistent encore aujourd'hui, ne nous cožteraient que cinq cent mille francs par an, il est clair que nous avons payŽ depuis Franois Ier, en deux cent cinquante annŽes, cent vingt-cinq millions; et en Žvaluant les diffŽrents prix du marc d'argent, cette somme en compose une d'environ deux cent cinquante millions d'aujourd'hui. On peut donc convenir sans blasphme que les hŽrŽtiques, en proposant l'abolition de ces imp™ts singuliers dont la postŽritŽ s'Žtonnera, ne faisaient pas en cela un grand mal au royaume, et qu'ils Žtaient plut™t bons calculateurs que mauvais sujets. Ajoutons qu'ils Žtaient les seuls qui sussent la langue grecque, et qui connussent l'AntiquitŽ. Ne dissimulons point que, malgrŽ leurs erreurs, nous leur devons le dŽveloppement de l'esprit humain, longtemps enseveli dans la plus Žpaisse barbarie.

 

         Mais comme ils niaient le purgatoire, dont on ne doit pas douter, et qui d'ailleurs rapportait beaucoup aux moines; comme ils ne rŽvŽraient pas des reliques qu'on doit rŽvŽrer, mais qui rapportaient encore davantage; enfin comme ils attaquaient des dogmes trs respectŽs (Note 7), on ne leur rŽpondit d'abord qu'en les faisant bržler. Le roi, qui les protŽgeait et les soudoyait en Allemagne, marcha dans Paris ˆ la tte d'une procession aprs laquelle on exŽcuta plusieurs de ces malheureux; et voici quelle fut cette exŽcution. On les suspendait au bout d'une longue poutre qui jouait en bascule sur un arbre debout; un grand feu Žtait allumŽ sous eux, on les y plongeait, et on les relevait alternativement: ils Žprouvaient les tourments de la mort par degrŽs, jusqu'ˆ ce qu'ils expirassent par le plus long et le plus affreux supplice que jamais ait inventŽ la barbarie.

 

         Peu de temps avant la mort de Franois Ier, quelques membres du parlement de Provence, animŽs par des ecclŽsiastiques contre les habitants de MŽrindol et de Cabrires, demandrent au roi des troupes pour appuyer l'exŽcution de dix-neuf personnes de ce pays condamnŽes par eux; ils en firent Žgorger six mille, sans pardonner ni au sexe, ni ˆ la vieillesse, ni ˆ l'enfance; ils rŽduisirent trente bourgs en cendres. Ces peuples, jusqu'alors inconnus, avaient tort, sans doute, d'tre nŽs Vaudois; c'Žtait leur seule iniquitŽ. Ils Žtaient Žtablis depuis trois cents ans dans des dŽserts et sur des montagnes qu'ils avaient rendus fertiles par un travail incroyable. Leur vie pastorale et tranquille retraait l'innocence attribuŽe aux premiers ‰ges du monde. Les villes voisines n'Žtaient connues d'eux que par le trafic des fruits qu'ils allaient vendre, ils ignoraient les procs et la guerre; ils ne se dŽfendirent pas: on les Žgorgea comme des animaux fugitifs qu'on tue dans une enceinte (Note 8).

 

         Aprs la mort de Franois Ier, prince plus connu cependant par ses galanteries et par ses malheurs que par ses cruautŽs, le supplice de mille hŽrŽtiques, surtout celui du conseiller au parlement Dubourg, et enfin le massacre de Vassy, armrent les persŽcutŽs, dont la secte s'Žtait multipliŽe ˆ la lueur des bžchers et sous le fer des bourreaux; la rage succŽda ˆ la patience; ils imitrent les cruautŽs de leurs ennemis: neuf guerres civiles remplirent la France de carnage; une paix plus funeste que la guerre produisit la Saint-BarthŽlŽmy, dont il n'y avait aucun exemple dans les annales des crimes.

 

         La Ligue assassina Henri III et Henri IV, par les mains d'un frre jacobin et d'un monstre qui avait ŽtŽ frre feuillant. Il y a des gens qui prŽtendent que l'humanitŽ, l'indulgence, et la libertŽ de conscience, sont des choses horribles; mais, en bonne foi, auraient-elles produit des calamitŽs comparables?

 

 

 

CHAPITRE IV

 

 

SI LA TOLERANCE EST DANGEREUSE,

ET CHEZ QUELS PEUPLES ELLE EST PERMISE

 

 

         Quelques-uns ont dit que si l'on usait d'une indulgence paternelle envers nos frres errants qui prient Dieu en mauvais franais, ce serait leur mettre les armes ˆ la main; qu'on verrait de nouvelles batailles de Jarnac, de Moncontour, de Coutras, de Dreux, de Saint-Denis, etc.: c'est ce que j'ignore, parce que je ne suis pas un prophte; mais il me semble que ce n'est pas raisonner consŽquemment que de dire: "Ces hommes se sont soulevŽs quand je leur ai fait du mal: donc ils se soulveront quand je leur ferai du bien."

 

         J'oserais prendre la libertŽ d'inviter ceux qui sont ˆ la tte du gouvernement, et ceux qui sont destinŽs aux grandes places, ˆ vouloir bien examiner mžrement si l'on doit craindre en effet que la douceur produise les mmes rŽvoltes que la cruautŽ a fait na”tre; si ce qui est arrivŽ dans certaines circonstances doit arriver dans d'autres; si les temps, l'opinion, les moeurs, sont toujours les mmes.

 

         Les huguenots, sans doute, ont ŽtŽ enivrŽs de fanatisme et souillŽs de sang comme nous; mais la gŽnŽration prŽsente est-elle aussi barbare que leurs pres? Le temps, la raison qui fait tant de progrs, les bons livres, la douceur de la sociŽtŽ, n'ont-ils point pŽnŽtrŽ chez ceux qui conduisent l'esprit de ces peuples? et ne nous apercevons-nous pas que presque toute l'Europe a changŽ de face depuis environ cinquante annŽes?

 

         Le gouvernement s'est fortifiŽ partout, tandis que les moeurs se sont adoucies. La police gŽnŽrale, soutenue d'armŽes nombreuses toujours existantes, ne permet pas d'ailleurs de craindre le retour de ces temps anarchiques, o des paysans calvinistes combattaient des paysans catholiques enrŽgimentŽs ˆ la h‰te entre les semailles et les moissons.

 

         D'autres temps, d'autres soins. Il serait absurde de dŽcimer aujourd'hui la Sorbonne parce qu'elle prŽsenta requte autrefois pour faire bržler la Pucelle d'OrlŽans; parce qu'elle dŽclara Henri III dŽchu du droit de rŽgner, qu'elle l'excommunia, qu'elle proscrivit le grand Henri IV. On ne recherchera pas sans doute les autres corps du royaume, qui commirent les mmes excs dans ces temps de frŽnŽsie: cela serait non seulement injuste; mais il y aurait autant de folie qu'ˆ purger tous les habitants de Marseille parce qu'ils ont eu la peste en 1720.

 

         Irons-nous saccager Rome, comme firent les troupes de Charles Quint, parce que Sixte Quint, en 1585, accorda neuf ans d'indulgence ˆ tous les Franais qui prendraient les armes contre leur souverain? Et n'est-ce pas assez d'empcher Rome de se porter jamais ˆ des excs semblables?

 

         La fureur qu'inspirent l'esprit dogmatique et l'abus de la religion chrŽtienne mal entendue a rŽpandu autant de sang, a produit autant de dŽsastres, en Allemagne, en Angleterre, et mme en Hollande, qu'en France: cependant aujourd'hui la diffŽrence des religions ne cause aucun trouble dans ces Etats; le juif, le catholique, le grec, le luthŽrien, le calviniste, l'anabaptiste, le socinien, le mennonite, le morave, et tant d'autres, vivent en frres dans ces contrŽes, et contribuent Žgalement au bien de la sociŽtŽ.

 

         On ne craint plus en Hollande que les disputes d'un Gomar (Note 9) sur la prŽdestination fassent trancher la tte au grand pensionnaire. On ne craint plus ˆ Londres que les querelles des presbytŽriens et des Žpiscopaux, pour une liturgie et pour un surplis, rŽpandent le sang d'un roi sur un Žchafaud (Note 10). L'Irlande peuplŽe et enrichie ne verra plus ses citoyens catholiques sacrifier ˆ Dieu pendant deux mois ses citoyens protestants, les enterrer vivants, suspendre les mres ˆ des gibets, attacher les filles au cou de leurs mres, et les voir expirer ensemble; ouvrir le ventre des femmes enceintes, en tirer les enfants ˆ demi formŽs, et les donner ˆ manger aux porcs et aux chiens; mettre un poignard dans la main de leurs prisonniers garrottŽs, et conduire leurs bras dans le sein de leurs femmes, de leurs pres, de leurs mres, de leurs filles, s'imaginant en faire mutuellement des parricides, et les damner tous en les exterminant tous. C'est ce que rapporte Rapin-Thoiras, officier en Irlande, presque contemporain; c'est ce que rapportent toutes les annales, toutes les histoires d'Angleterre, et ce qui sans doute ne sera jamais imitŽ. La philosophie, la seule philosophie, cette soeur de la religion, a dŽsarmŽ des mains que la superstition avait si longtemps ensanglantŽes; et l'esprit humain, au rŽveil de son ivresse, s'est ŽtonnŽ des excs o l'avait emportŽ le fanatisme.

 

         Nous-mmes, nous avons en France une province opulente o le luthŽranisme l'emporte sur le catholicisme. L'universitŽ d'Alsace est entre les mains des luthŽriens; ils occupent une partie des charges municipales: jamais la moindre querelle religieuse n'a dŽrangŽ le repos de cette province depuis qu'elle appartient ˆ nos rois. Pourquoi? C'est qu'on n'y a persŽcutŽ personne. Ne cherchez point ˆ gner les coeurs, et tous les coeurs seront ˆ vous.

 

         Je ne dis pas que tous ceux qui ne sont point de la religion du prince doivent partager les places et les honneurs de ceux qui sont de la religion dominante. En Angleterre, les catholiques, regardŽs comme attachŽs au parti du prŽtendant, ne peuvent parvenir aux emplois: ils payent mme double taxe; mais ils jouissent d'ailleurs de tous les droits des citoyens.

 

         On a souponnŽ quelques Žvques franais de penser qu'il n'est ni de leur honneur ni de leur intŽrt d'avoir dans leur diocse des calvinistes, et que c'est lˆ le plus grand obstacle ˆ la tolŽrance; je ne le puis croire. Le corps des Žvques, en France, est composŽ de gens de qualitŽ qui pensent et qui agissent avec une noblesse digne de leur naissance; ils sont charitables et gŽnŽreux, c'est une justice qu'on doit leur rendre; ils doivent penser que certainement leurs diocŽsains fugitifs ne se convertiront pas dans les pays Žtrangers, et que, retournŽs auprs de leurs pasteurs, ils pourraient tre ŽclairŽs par leurs instructions et touchŽs par leurs exemples: il y aurait de l'honneur ˆ les convertir, le temporel n'y perdrait pas, et plus il y aurait de citoyens, plus les terres des prŽlats rapporteraient.

 

         Un Žvque de Varmie, en Pologne, avait un anabaptiste pour fermier, et un socinien pour receveur; on lui proposa de chasser et de poursuivre l'un, parce qu'il ne croyait pas la consubstantialitŽ, et l'autre, parce qu'il ne baptisait son fils qu'ˆ quinze ans: il rŽpondit qu'ils seraient Žternellement damnŽs dans l'autre monde, mais que, dans ce monde-ci, ils lui Žtaient trs nŽcessaires.

 

         Sortons de notre petite sphre, et examinons le reste de notre globe. Le Grand Seigneur gouverne en paix vingt peuples de diffŽrentes religions; deux cent mille Grecs vivent avec sŽcuritŽ dans Constantinople; le muphti mme nomme et prŽsente ˆ l'empereur le patriarche grec; on y souffre un patriarche latin. Le sultan nomme des Žvques latins pour quelques ”les de la Grce (Note 11), et voici la formule dont il se sert: "Je lui commande d'aller rŽsider Žvque dans l'”le de Chio, selon leur ancienne coutume et leurs vaines cŽrŽmonies." Cet empire est rempli de jacobites, de nestoriens, de monothŽlites; il y a des cophtes, des chrŽtiens de Saint-Jean, des juifs, des gubres, des banians. Les annales turques ne font mention d'aucune rŽvolte excitŽe par aucune de ces religions.

 

         Allez dans l'Inde, dans la Perse, dans la Tartarie, vous y verrez la mme tolŽrance et la mme tranquillitŽ. Pierre le Grand a favorisŽ tous les cultes dans son vaste empire; le commerce et l'agriculture y ont gagnŽ, et le corps politique n'en a jamais souffert.

 

         Le gouvernement de la Chine n'a jamais adoptŽ, depuis plus de quatre mille ans qu'il est connu, que le culte des noachides, l'adoration simple d'un seul Dieu: cependant il tolre les superstitions de F™. et une multitude de bonzes qui serait dangereuse si la sagesse des tribunaux ne les avait pas toujours contenus.

 

         Il est vrai que le grand empereur Young-tching, le plus sage et le plus magnanime peut-tre qu'ait eu la Chine, a chassŽ les jŽsuites; mais ce n'Žtait pas parce qu'il Žtait intolŽrant, c'Žtait, au contraire, parce que les jŽsuites l'Žtaient. Ils rapportent eux-mmes, dans leurs Lettres curieuses, les paroles que leur dit ce bon prince: "Je sais que votre religion est intolŽrante; je sais ce que vous avez fait aux Manilles et au Japon; vous avez trompŽ mon pre, n'espŽrez pas me tromper moi-mme." Qu'on lise tout le discours qu'il daigna leur tenir, on le trouvera le plus sage et le plus clŽment des hommes. Pouvait-il, en effet, retenir des physiciens d'Europe qui, sous le prŽtexte de montrer des thermomtres et des Žolipyles ˆ la cour, avaient soulevŽ dŽjˆ un prince du sang? Et qu'aurait dit cet empereur, s'il avait lu nos histoires, s'il avait connu nos temps de la Ligue et de la conspiration des poudres?

 

         C'en Žtait assez pour lui d'tre informŽ des querelles indŽcentes des jŽsuites, des dominicains, des capucins, des prtres sŽculiers, envoyŽs du bout du monde dans ses Etats: ils venaient prcher la vŽritŽ, et ils s'anathŽmatisaient les uns les autres. L'empereur ne fit donc que renvoyer des perturbateurs Žtrangers; mais avec quelle bontŽ les renvoya-t-il! quels soins paternels n'eut-il pas d'eux pour leur voyage et pour empcher qu'on ne les insult‰t sur la route! Leur bannissement mme fut un exemple de tolŽrance et d'humanitŽ.

 

         Les Japonais (Note 12) Žtaient les plus tolŽrants de tous les hommes: douze religions paisibles Žtaient Žtablies dans leur empire; les jŽsuites vinrent faire la treizime, mais bient™t, n'en voulant pas souffrir d'autre, on sait ce qui en rŽsulta: une guerre civile, non moins affreuse que celle de la Ligue, dŽsola ce pays. La religion chrŽtienne fut noyŽe enfin dans des flots de sang; les Japonais fermrent leur empire au reste du monde, et ne nous regardrent que comme des btes farouches, semblables ˆ celles dont les Anglais ont purgŽ leur ”le. C'est en vain que le ministre Colbert, sentant le besoin que nous avions des Japonais, qui n'ont nul besoin de nous, tenta d'Žtablir un commerce avec leur empire: il les trouva inflexibles.

 

         Ainsi donc notre continent entier nous prouve qu'il ne faut ni annoncer ni exercer l'intolŽrance.

 

         Jetez les yeux sur l'autre hŽmisphre; voyez la Caroline, dont le sage Locke fut le lŽgislateur: il suffit de sept pres de famille pour Žtablir un culte public approuvŽ par la loi; cette libertŽ n'a fait na”tre aucun dŽsordre. Dieu nous prŽserve de citer cet exemple pour engager la France ˆ l'imiter! on ne le rapporte que pour faire voir que l'excs le plus grand o puisse aller la tolŽrance n'a pas ŽtŽ suivi de la plus lŽgre dissension; mais ce qui est trs utile et trs bon dans une colonie naissante n'est pas convenable dans un ancien royaume.

 

         Que dirons-nous des primitifs, que l'on a nommŽs quakers par dŽrision, et qui, avec des usages peut-tre ridicules, ont ŽtŽ si vertueux et ont enseignŽ inutilement la paix au reste des hommes? Ils sont en Pennsylvanie au nombre de cent mille; la discorde. la controverse, sont ignorŽes dans l'heureuse patrie qu'ils se sont faite, et le nom seul de leur ville de Philadelphie, qui leur rappelle ˆ tout moment que les hommes sont frres, est l'exemple et la honte des peuples qui ne connaissent pas encore la tolŽrance.

 

         Enfin cette tolŽrance n'a jamais excitŽ de guerre civile; l'intolŽrance a couvert la terre de carnage. Qu'on juge maintenant entre ces deux rivales, entre la mre qui veut qu'on Žgorge son fils, et la mre qui le cde pourvu qu'il vive!

 

         Je ne parle ici que de l'intŽrt des nations; et en respectant, comme je le dois, la thŽologie, je n'envisage dans cet article que le bien physique et moral de la sociŽtŽ. Je supplie tout lecteur impartial de peser ces vŽritŽs, de les rectifier, et de les Žtendre. Des lecteurs attentifs, qui se communiquent leurs pensŽes, vont toujours plus loin que l'auteur (Note 13).

 

 

 

CHAPITRE V

 

 

COMMENT LA TOLERANCE PEUT ETRE ADMISE

 

 

         J'ose supposer qu'un ministre ŽclairŽ et magnanime, un prŽlat humain et sage, un prince qui sait que son intŽrt consiste dans le grand nombre de ses sujets, et sa gloire dans leur bonheur, daigne jeter les yeux sur cet Žcrit informe et dŽfectueux: il y supplŽe par ses propres lumires; il se dit ˆ lui-mme: Que risquerai-je ˆ voir la terre cultivŽe et ornŽe par plus de mains laborieuses, les tributs augmentŽs, l'Etat plus florissant?

 

         L'Allemagne serait un dŽsert couvert des ossements des catholiques, ŽvangŽliques, rŽformŽs, anabaptistes, ŽgorgŽs les uns par les autres, si la paix de Westphalie n'avait pas procurŽ enfin la libertŽ de conscience.

 

         Nous avons des juifs ˆ Bordeaux, ˆ Metz, en Alsace; nous avons des luthŽriens, des molinistes, des jansŽnistes: ne pouvons-nous pas souffrir et contenir des calvinistes ˆ peu prs aux mmes conditions que les catholiques sont tolŽrŽs ˆ Londres? Plus il y a de sectes, moins chacune est dangereuse; la multiplicitŽ les affaiblit; toutes sont rŽprimŽes par de justes lois qui dŽfendent les assemblŽes tumultueuses, les injures, les sŽditions, et qui sont toujours en vigueur par la force coactive.

 

         Nous savons que plusieurs chefs de famille, qui ont ŽlevŽ de grandes fortunes dans les pays Žtrangers, sont prts ˆ retourner dans leur patrie; ils ne demandent que la protection de la loi naturelle, la validitŽ de leurs mariages, la certitude de l'Žtat de leurs enfants, le droit d'hŽriter de leurs pres, la franchise de leurs personnes; point de temples publics, point de droit aux charges municipales, aux dignitŽs: les catholiques n'en ont ni ˆ Londres ni en plusieurs autres pays. Il ne s'agit plus de donner des privilges immenses, des places de sžretŽ ˆ une faction, mais de laisser vivre un peuple paisible, d'adoucir des Ždits autrefois peut-tre nŽcessaires, et qui ne le sont plus. Ce n'est pas ˆ nous d'indiquer au ministre ce qu'il peut faire; il suffit de l'implorer pour des infortunŽs.

 

         Que de moyens de les rendre utiles, et d'empcher qu'ils ne soient jamais dangereux! La prudence du ministre et du conseil, appuyŽe de la force, trouvera bien aisŽment ces moyens, que tant d'autres nations emploient si heureusement.

 

         Il y a des fanatiques encore dans la populace calviniste; mais il est constant qu'il y en a davantage dans la populace convulsionnaire. La lie des insensŽs de Saint-MŽdard est comptŽe pour rien dans la nation, celle des prophtes calvinistes est anŽantie. Le grand moyen de diminuer le nombre des maniaques, s'il en reste, est d'abandonner cette maladie de l'esprit au rŽgime de la raison, qui Žclaire lentement, mais infailliblement, les hommes. Cette raison est douce, elle est humaine, elle inspire l'indulgence, elle Žtouffe la discorde, elle affermit la vertu, elle rend aimable l'obŽissance aux lois, plus encore que la force ne les maintient. Et comptera-t-on pour rien le ridicule attachŽ aujourd'hui ˆ l'enthousiasme par tous les honntes gens? Ce ridicule est une puissante barrire contre les extravagances de tous les sectaires. Les temps passŽs sont comme s'ils n'avaient jamais ŽtŽ. Il faut toujours partir du point o l'on est, et de celui o les nations sont parvenues.

 

         Il a ŽtŽ un temps o l'on se crut obligŽ de rendre des arrts contre ceux qui enseignaient une doctrine contraire aux catŽgories d'Aristote, ˆ l'horreur du vide, aux quidditŽs, et ˆ l'universel de la part de la chose. Nous avons en Europe plus de cent volumes de jurisprudence sur la sorcellerie, et sur la manire de distinguer les faux sorciers des vŽritables. L'excommunication des sauterelles et des insectes nuisibles aux moissons a ŽtŽ trs en usage, et subsiste encore dans plusieurs rituels. L'usage est passŽ; on laisse en paix Aristote, les sorciers et les sauterelles. Les exemples de ces graves dŽmences, autrefois si importantes, sont innombrables: il en revient d'autres de temps en temps; mais quand elles ont fait leur effet, quand on en est rassasiŽ, elles s'anŽantissent. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui d'tre carpocratien, ou eutychŽen, ou monothŽlite, monophysite, nestorien, manichŽen, etc., qu'arriverait-il? On en rirait, comme d'un homme habillŽ ˆ l'antique, avec une fraise et un pourpoint.

 

         La nation commenait ˆ entrouvrir les yeux lorsque les jŽsuites Le Tellier et Doucin fabriqurent la bulle Unigenitus, qu'ils envoyrent ˆ Rome: ils crurent tre encore dans ces temps d'ignorance o les peuples adoptaient sans examen les assertions les plus absurdes. Ils osrent proscrire cette proposition, qui est d'une vŽritŽ universelle dans tous les cas et dans tous les temps: "La crainte d'une excommunication injuste ne doit point empcher de faire son devoir." C'Žtait proscrire la raison, les libertŽs de l'Eglise gallicane, et le fondement de la morale; c'Žtait dire aux hommes: Dieu vous ordonne de ne jamais faire votre devoir, ds que vous craindrez l'injustice. On n'a jamais heurtŽ le sens commun plus effrontŽment. Les consulteurs de Rome n'y prirent pas garde. On persuada ˆ la cour de Rome que cette bulle Žtait nŽcessaire, et que la nation la dŽsirait; elle fut signŽe, scellŽe, et envoyŽe: on en sait les suites; certainement, si on les avait prŽvues, on aurait mitigŽ la bulle. Les querelles ont ŽtŽ vives; la prudence et la bontŽ du roi les ont enfin apaisŽes.

 

         Il en est de mme dans une grande partie des points qui divisent les protestants et nous: il y en a quelques-uns qui ne sont d'aucune consŽquence; il y en a d'autres plus graves, mais sur lesquels la fureur de la dispute est tellement amortie que les protestants eux-mmes ne prchent aujourd'hui la controverse en aucune de leurs Žglises.

 

         C'est donc ce temps de dŽgožt, de satiŽtŽ, ou plut™t de raison, qu'on peut saisir comme une Žpoque et un gage de la tranquillitŽ publique. La controverse est une maladie ŽpidŽmique qui est sur sa fin, et cette peste, dont on est guŽri, ne demande plus qu'un rŽgime doux. Enfin l'intŽrt de l'Etat est que des fils expatriŽs reviennent avec modestie dans la maison de leur pre: l'humanitŽ le demande, la raison le conseille, et la politique ne peut s'en effrayer.

 

 

 

CHAPITRE VI

 

 

SI L'INTOLERANCE EST DE DROIT NATUREL

ET DE DROIT HUMAIN

 

 

         Le droit naturel est celui que la nature indique ˆ tous les hommes. Vous avez ŽlevŽ votre enfant, il vous doit du respect comme ˆ son pre, de la reconnaissance comme ˆ son bienfaiteur. Vous avez droit aux productions de la terre que vous avez cultivŽe par vos mains. Vous avez donnŽ et reu une promesse, elle doit tre tenue.

 

         Le droit humain ne peut tre fondŽ en aucun cas que sur ce droit de nature; et le grand principe, le principe universel de l'un et de l'autre, est, dans toute la terre: "Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te f”t." Or on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait dire ˆ un autre: "Crois ce que je crois, et ce que tu ne peux croire, ou tu pŽriras." C'est ce qu'on dit en Portugal, en Espagne, ˆ Goa. On se contente ˆ prŽsent, dans quelques autres pays, de dire: "Crois, ou je t'abhorre; crois, ou je te ferai tout le mal que je pourrai; monstre, tu n'as pas ma religion, tu n'as donc point de religion: il faut que tu sois en horreur ˆ tes voisins, ˆ ta ville, ˆ ta province."

 

         S'il Žtait de droit humain de se conduire ainsi, il faudrait donc que le Japonais dŽtest‰t le Chinois, qui aurait en exŽcration le Siamois; celui-ci poursuivrait les Gangarides, qui tomberaient sur les habitants de l'Indus; un Mogol arracherait le coeur au premier Malabare qu'il trouverait; le Malabare pourrait Žgorger le Persan, qui pourrait massacrer le Turc: et tous ensemble se jetteraient sur les chrŽtiens, qui se sont si longtemps dŽvorŽs les uns les autres.

 

         Le droit de l'intolŽrance est donc absurde et barbare: c'est le droit des tigres, et il est bien horrible, car les tigres ne dŽchirent que pour manger, et nous nous sommes exterminŽs pour des paragraphes.

 

 

 

CHAPITRE VII

 

 

SI L'INTOLERANCE A ETE CONNUE DES GRECS

 

 

         Les peuples dont l'histoire nous a donnŽ quelques faibles connaissances ont tous regardŽ leurs diffŽrentes religions comme des noeuds qui les unissaient tous ensemble: c'Žtait une association du genre humain. Il y avait une espce de droit d'hospitalitŽ entre les dieux comme entre les hommes. Un Žtranger arrivait-il dans une ville, il commenait par adorer les dieux du pays. On ne manquait jamais de vŽnŽrer les dieux mme de ses ennemis. Les Troyens adressaient des prires aux dieux qui combattaient pour les Grecs.

 

         Alexandre alla consulter dans les dŽserts de la Libye le dieu Ammon, auquel les Grecs donnrent le nom de Zeus, et les Latins, de Jupiter, quoique les uns et les autres eussent leur Jupiter et leur Zeus chez eux. Lorsqu'on assiŽgeait une ville, on faisait un sacrifice et des prires aux dieux de la ville pour se les rendre favorables. Ainsi, au milieu mme de la guerre, la religion rŽunissait les hommes, et adoucissait quelquefois leurs fureurs, si quelquefois elle leur commandait des actions inhumaines et horribles.

 

         Je peux me tromper; mais il me para”t que de tous les anciens peuples policŽs, aucun n'a gnŽ la libertŽ de penser. Tous avaient une religion; mais il me semble qu'ils en usaient avec les hommes comme avec leurs dieux: ils reconnaissaient tous un dieu suprme, mais ils lui associaient une quantitŽ prodigieuse de divinitŽs infŽrieures; ils n'avaient qu'un culte, mais ils permettaient une foule de systmes particuliers.

 

         Les Grecs, par exemple, quelque religieux qu'ils fussent, trouvaient bon que les Žpicuriens niassent la Providence et l'existence de l'‰me. Je ne parle pas des autres sectes, qui toutes blessaient les idŽes saines qu'on doit avoir de l'Etre crŽateur, et qui toutes Žtaient tolŽrŽes.

 

         Socrate, qui approcha le plus prs de la connaissance du CrŽateur, en porta, dit-on, la peine, et mourut martyr de la DivinitŽ; c'est le seul que les Grecs aient fait mourir pour ses opinions. Si ce fut en effet la cause de sa condamnation, cela n'est pas ˆ l'honneur de l'intolŽrance, puisqu'on ne punit que celui qui seul rendit gloire ˆ Dieu, et qu'on honora tous ceux qui donnaient de la DivinitŽ les notions les plus indignes. Les ennemis de la tolŽrance ne doivent pas, ˆ mon avis, se prŽvaloir de l'exemple odieux des juges de Socrate.

 

         Il est Žvident d'ailleurs qu'il fut la victime d'un parti furieux animŽ contre lui. Il s'Žtait fait des ennemis irrŽconciliables des sophistes, des orateurs, des potes, qui enseignaient dans les Žcoles, et mme de tous les prŽcepteurs qui avaient soin des enfants de distinction. Il avoue lui-mme, dans son discours rapportŽ par Platon, qu'il allait de maison en maison prouver ˆ ces prŽcepteurs qu'ils n'Žtaient que des ignorants. Cette conduite n'Žtait pas digne de celui qu'un oracle avait dŽclarŽ le plus sage des hommes. On dŽcha”na contre lui un prtre et un conseiller des Cinq-cents, qui l'accusrent; j'avoue que je ne sais pas prŽcisŽment de quoi, je ne vois que du vague dans son Apologie; on lui fait dire en gŽnŽral qu'on lui imputait d'inspirer aux jeunes gens des maximes contre la religion et le gouvernement. C'est ainsi qu'en usent tous les jours les calomniateurs dans le monde; mais il faut dans un tribunal des faits avŽrŽs, des chefs d'accusation prŽcis et circonstanciŽs: c'est ce que le procs de Socrate ne nous fournit point; nous savons seulement qu'il eut d'abord deux cent vingt voix pour lui. Le tribunal des Cinq-cents possŽdait donc deux cent vingt philosophes: c'est beaucoup; je doute qu'on les trouv‰t ailleurs. Enfin la pluralitŽ fut pour la cigu‘; mais aussi songeons que les AthŽniens, revenus ˆ eux-mmes, eurent les accusateurs et les juges en horreur; que MŽlitus, le principal auteur de cet arrt, fut condamnŽ ˆ mort pour cette injustice; que les autres furent bannis, et qu'on Žleva un temple ˆ Socrate. Jamais la philosophie ne fut si bien vengŽe ni tant honorŽe. L'exemple de Socrate est au fond le plus terrible argument qu'on puisse allŽguer contre l'intolŽrance. Les AthŽniens avaient un autel dŽdiŽ aux dieux Žtrangers, aux dieux qu'ils ne pouvaient conna”tre. Y a-t-il une plus forte preuve non seulement d'indulgence pour toutes les nations, mais encore de respect pour leurs cultes?

 

         Un honnte homme, qui n'est ennemi ni de la raison, ni de la littŽrature, ni de la probitŽ, ni de la patrie, en justifiant depuis peu la Saint-BarthŽlŽmy, cite la guerre des PhocŽens, nommŽe la guerre sacrŽe, comme si cette guerre avait ŽtŽ allumŽe pour le culte, pour le dogme, pour des arguments de thŽologie; il s'agissait de savoir ˆ qui appartiendrait un champ: c'est le sujet de toutes les guerres. Des gerbes de blŽ ne sont pas un symbole de croyance; jamais aucune ville grecque ne combattit pour des opinions. D'ailleurs, que prŽtend cet homme modeste et doux? Veut-il que nous fassions une guerre sacrŽe?

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

 

SI LES ROMAINS ONT ETE TOLERANTS

 

 

         Chez les anciens Romains, depuis Romulus jusqu'aux temps o les chrŽtiens disputrent avec les prtres de l'empire, vous ne voyez pas un seul homme persŽcutŽ pour ses sentiments. CicŽron douta de tout, Lucrce nia tout; et on ne leur en fit pas le plus lŽger reproche. La licence mme alla si loin que Pline le Naturaliste commence son livre par nier un Dieu, et par dire qu'il en est un, c'est le soleil. CicŽron dit, en parlant des enfers: "Non est anus tam excors quae credat, il n'y a pas mme de vieille imbŽcile pour les croire." JuvŽnal dit: "Nec pueri credunt (satire II, vers 152); les enfants n'en croient rien." On chantait sur le thŽ‰tre de Rome:

 

Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil.

 

(SENEQUE, Troade; choeur ˆ la fin du second acte.)

 

Rien n'est aprs la mort, la mort mme n'est rien.

 

Abhorrons ces maximes, et, tout au plus, pardonnons-les ˆ un peuple que les Žvangiles n'Žclairaient pas: elles sont fausses, elles sont impies; mais concluons que les Romains Žtaient trs tolŽrants, puisqu'elles n'excitrent jamais le moindre murmure.

 

         Le grand principe du sŽnat et du peuple romain Žtait: "Deorum offensae diis curae; c'est aux dieux seuls ˆ se soucier des offenses faites aux dieux." Ce peuple roi ne songeait qu'ˆ conquŽrir, ˆ gouverner et ˆ policer l'univers. Ils ont ŽtŽ nos lŽgislateurs, comme nos vainqueurs; et jamais CŽsar, qui nous donna des fers, des lois, et des jeux, ne voulut nous forcer ˆ quitter nos druides pour lui, tout grand pontife qu'il Žtait d'une nation notre souveraine.

 

         Les Romains ne professaient pas tous les cultes, ils ne donnaient pas ˆ tous la sanction publique; mais ils les permirent tous. Ils n'eurent aucun objet matŽriel de culte sous Numa, point de simulacres, point de statues; bient™t ils en Žlevrent aux dieux majorum gentium, que les Grecs leur firent conna”tre. La loi des douze tables, Deos peregrinos ne colunto, se rŽduisit ˆ n'accorder le culte public qu'aux divinitŽs supŽrieures approuvŽes par le sŽnat. Isis eut un temple dans Rome, jusqu'au temps o Tibre le dŽmolit, lorsque les prtres de ce temple, corrompus par l'argent de Mundus, le firent coucher dans le temple, sous le nom du dieu Anubis, avec une femme nommŽe Pauline. Il est vrai que Josphe est le seul qui rapporte cette histoire; il n'Žtait pas contemporain, il Žtait crŽdule et exagŽrateur. Il y a peu d'apparence que, dans un temps aussi ŽclairŽ que celui de Tibre, une dame de la premire condition ežt ŽtŽ assez imbŽcile pour croire avoir les faveurs du dieu Anubis.

 

         Mais que cette anecdote soit vraie ou fausse, il demeure certain que la superstition Žgyptienne avait ŽlevŽ un temple ˆ Rome avec le consentement public. Les Juifs y commeraient ds le temps de la guerre punique; ils y avaient des synagogues du temps` d'Auguste, et ils les conservrent presque toujours, ainsi que dans Rome moderne. Y a-t-il un plus grand exemple que la tolŽrance Žtait regardŽe par les Romains comme la loi la plus sacrŽe du droit des gens?

 

         On nous dit qu'aussit™t que les chrŽtiens parurent, ils furent persŽcutŽs par ces mmes Romains qui ne persŽcutaient personne. Il me para”t Žvident que ce fait est trs faux; je n'en veux pour preuve que saint Paul lui-mme. Les Actes des ap™tres nous apprennent que (Note 14), saint Paul Žtant accusŽ par les Juifs de vouloir dŽtruire la loi mosa•que par JŽsus-Christ, saint Jacques proposa ˆ saint Paul de se faire raser la tte, et d'aller se purifier dans le temple avec quatre Juifs, "afin que tout le monde sache que tout ce qu'on dit de vous est faux, et que vous continuez ˆ garder la loi de Mo•se".

 

         Paul, chrŽtien, alla donc s'acquitter de toutes les cŽrŽmonies juda•ques pendant sept jours; mais les sept jours n'Žtaient pas encore ŽcoulŽs quand des Juifs d'Asie le reconnurent; et, voyant qu'il Žtait entrŽ dans le temple, non seulement avec des Juifs, mais avec des Gentils, ils crirent ˆ la profanation: on le saisit, on le mena devant le gouverneur FŽlix, et ensuite on s'adressa au tribunal de Festus. Les Juifs en foule demandrent sa mort; Festus leur rŽpondit (Note 15): "Ce n'est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que l'accusŽ ait ses accusateurs devant lui, et qu'on lui ait donnŽ la libertŽ de se dŽfendre."

 

         Ces paroles sont d'autant plus remarquables dans ce magistrat romain qu'il para”t n'avoir eu nulle considŽration pour saint Paul, n'avoir senti pour lui que du mŽpris: trompŽ par les fausses lumires de sa raison, il le prit pour un fou; il lui dit ˆ lui-mme qu'il Žtait en dŽmence (Note 16): Multae te litterae ad insaniam convertunt. Festus n'Žcouta donc que l'ŽquitŽ de la loi romaine en donnant sa protection ˆ un inconnu qu'il ne pouvait estimer.

 

         Voilˆ le Saint-Esprit lui-mme qui dŽclare que les Romains n'Žtaient pas persŽcuteurs, et qu'ils Žtaient justes. Ce ne sont pas les Romains qui se soulevrent contre saint Paul, ce furent les Juifs. Saint Jacques, frre de JŽsus, fut lapidŽ par l'ordre d'un Juif saducŽen, et non d'un Romain. Les Juifs seuls lapidrent saint Etienne (Note 17); et lorsque saint Paul gardait les manteaux des exŽcuteurs, certes il n'agissait pas en citoyen romain.

 

         Les premiers chrŽtiens n'avaient rien sans doute ˆ dŽmler avec les Romains; ils n'avaient d'ennemis que les Juifs, dont ils commenaient ˆ se sŽparer. On sait quelle haine implacable portent tous les sectaires ˆ ceux qui abandonnent leur secte. Il y eut sans doute du tumulte dans les synagogues de Rome. SuŽtone dit, dans la Vie de Claude (chap. XXV): Judaeos, impulsore Christo assidue tumultuantes, Roma expulit. Il se trompait, en disant que c'Žtait ˆ l'instigation de Christ: il ne pouvait pas tre instruit des dŽtails d'un peuple aussi mŽprisŽ ˆ Rome que l'Žtait le peuple juif; mais il ne se trompait pas sur l'occasion de ces querelles. SuŽtone Žcrivait sous Adrien, dans le second sicle; les chrŽtiens n'Žtaient pas alors distinguŽs des Juifs aux yeux des Romains. Le passage de SuŽtone fait voir que les Romains, loin d'opprimer les premiers chrŽtiens, rŽprimaient alors les Juifs qui les persŽcutaient. Ils voulaient que la synagogue de Rome ežt pour ses frres sŽparŽs la mme indulgence que le sŽnat avait pour elle, et les Juifs chassŽs revinrent bient™t aprs; ils parvinrent mme aux honneurs, malgrŽ les lois qui les en excluaient: c'est Dion Cassius et Ulpien qui nous l'apprennent (Note 18). Est-il possible qu'aprs la ruine de JŽrusalem les empereurs eussent prodiguŽ des dignitŽs aux Juifs, et qu'ils eussent persŽcutŽ, livrŽ aux bourreaux et aux btes, des chrŽtiens qu'on regardait comme une secte de Juifs?

 

         NŽron, dit-on, les persŽcuta. Tacite nous apprend qu'ils furent accusŽs de l'incendie de Rome, a qu'on les abandonna ˆ la fureur du peuple. S'agissait-il de leur croyance dans une telle accusation? non, sans doute. Dirons-nous que les Chinois que les Hollandais Žgorgrent, il y a quelques annŽes, dans les faubourgs de Batavia, furent immolŽs ˆ la religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible d'attribuer ˆ l'intolŽrance le dŽsastre arrivŽ sous NŽron ˆ quelques malheureux demi-juifs et demi-chrŽtiens (Note 19).

 

 

 

CHAPITRE IX

 

 

DES MARTYRS

 

 

         Il y eut dans la suite des martyrs chrŽtiens. Il est bien difficile de savoir prŽcisŽment pour quelles raisons ces martyrs furent condamnŽs; mais j'ose croire qu'aucun ne le fut, sous les premiers CŽsars, pour sa seule religion: on les tolŽrait toutes; comment aurait-on pu rechercher et poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans le temps qu'on permettait tous les autres?

 

         Les Titus, les Trajan, les Antonins, les DŽcius, n'Žtaient pas des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privŽ les seuls chrŽtiens d'une libertŽ dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osŽ accuser d'avoir des mystres secrets, tandis que les mystres d'Isis, ceux de Mithra, ceux de la dŽesse de Syrie, tous Žtrangers au culte romain, Žtaient permis sans contradiction? Il faut bien que la persŽcution ait eu d'autres causes, et que les haines particulires, soutenues par la raison d'Etat, aient rŽpandu le sang des chrŽtiens.

 

         Par exemple, lorsque saint Laurent refuse au prŽfet de Rome, Cornelius Secularis, l'argent des chrŽtiens qu'il avait en sa garde, il est naturel que le prŽfet et l'empereur soient irritŽs: ils ne savaient pas que saint Laurent avait distribuŽ cet argent aux pauvres, et qu'il avait fait une oeuvre charitable et sainte; ils le regardrent comme un rŽfractaire, et le firent pŽrir (Note 20).

 

         ConsidŽrons le martyre de saint Polyeucte. Le condamna-t-on pour sa religion seule? Il va dans le temple, o l'on rend aux dieux des actions de gr‰ces pour la victoire de l'empereur DŽcius; il y insulte les sacrificateurs, il renverse et brise les autels et les statues: quel est le pays au monde o l'on pardonnerait un pareil attentat? Le chrŽtien qui dŽchira publiquement l'Ždit de l'empereur DioclŽtien, et qui attira sur ses frres la grande persŽcution dans les deux dernires annŽes du rgne de ce prince, n'avait pas un zle selon la science, et il Žtait bien malheureux d'tre la cause du dŽsastre de son parti. Ce zle inconsidŽrŽ, qui Žclata souvent et qui fut mme condamnŽ par plusieurs Pres de l'Eglise, a ŽtŽ probablement la source de toutes les persŽcutions.

 

         Je ne compare point sans doute les premiers sacramentaires aux premiers chrŽtiens: je ne mets point l'erreur ˆ c™tŽ de la vŽritŽ; mais Farel, prŽdŽcesseur de Jean Calvin, fit dans Arles la mme chose que saint Polyeucte avait faite en ArmŽnie. On portait dans les rues la statue de saint Antoine l'ermite en procession; Farel tombe avec quelques-uns des siens sur les moines qui portaient saint Antoine, les bat, les disperse, et jette saint Antoine dans la rivire. Il mŽritait la mort, qu'il ne reut pas, parce qu'il eut le temps de s'enfuir. S'il s'Žtait contentŽ de crier ˆ ces moines qu'il ne croyait pas qu'un corbeau ežt apportŽ la moitiŽ d'un pain ˆ saint Antoine l'ermite, ni que saint Antoine ežt eu des conversations avec des centaures et des satyres, il aurait mŽritŽ une forte rŽprimande, parce qu'il troublait l'ordre; mais si le soir, aprs la procession, il avait examinŽ paisiblement l'histoire du corbeau, des centaures, et des satyres, on n'aurait rien eu ˆ lui reprocher.

 

         Quoi! les Romains auraient souffert que l'inf‰me AntinoŸs fžt mis au rang des seconds dieux, et ils auraient dŽchirŽ, livrŽ aux btes, tous ceux auxquels on n'aurait reprochŽ que d'avoir paisiblement adorŽ un juste! Quoi! ils auraient reconnu un Dieu suprme (Note 21), un Dieu souverain, ma”tre de tous les dieux secondaires, attestŽ par cette formule: Deus optimus maximus; et ils auraient recherchŽ ceux qui adoraient un Dieu unique!

 

         Il n'est pas croyable que jamais il y eut une inquisition contre les chrŽtiens sous les empereurs, c'est-ˆ-dire qu'on soit venu chez eux les interroger sur leur croyance. On ne troubla jamais sur cet article ni Juif, ni Syrien, ni Egyptien, ni bardes, ni druides, ni philosophes. Les martyrs furent donc ceux qui s'Žlevrent contre les faux dieux. C'Žtait une chose trs sage, trs pieuse de n'y pas croire; mais enfin si, non contents d'adorer un Dieu en esprit et en vŽritŽ, ils Žclatrent violemment contre le culte reu, quelque absurde qu'il pžt tre, on est forcŽ d'avouer qu'eux-mmes Žtaient intolŽrants.

 

         Tertullien, dans son ApologŽtique, avoue (Note 22) qu'on regardait les chrŽtiens comme des factieux: l'accusation Žtait injuste, mais elle prouvait que ce n'Žtait pas la religion seule des chrŽtiens qui excitait le zle des magistrats. Il avoue (Note 23) que les chrŽtiens refusaient d'orner leurs portes de branches de laurier dans les rŽjouissances publiques pour les victoires des empereurs: on pouvait aisŽment prendre cette affectation condamnable pour un crime de lse-majestŽ.

 

         La premire sŽvŽritŽ juridique exercŽe contre les chrŽtiens fut celle de Domitien; mais elle se borna ˆ un exil qui ne dura pas une annŽe: "Facile coeptum repressit, restitutis etiam quos relegaverat", dit Tertullien (chap. V). Lactance, dont le style est si emportŽ, convient que, depuis Domitien jusqu'ˆ DŽcius, l'Eglise fut tranquille et florissante (Note 24). Cette longue paix, dit-il, fut interrompue quand cet exŽcrable animal DŽcius opprima l'Eglise: "Exstitit enim post annos plurimos exsecrabile animal Decius, qui vexaret Ecclesiam." (Apol., chap. IV.)

 

         On ne veut point discuter ici le sentiment du savant Dodwell sur le petit nombre des martyrs; mais si les Romains avaient tant persŽcutŽ la religion chrŽtienne, si le sŽnat avait fait mourir tant d'innocents par des supplices inusitŽs, s'ils avaient plongŽ des chrŽtiens dans l'huile bouillante, s'ils avaient exposŽ des filles toutes nues aux btes dans le cirque, comment auraient-ils laissŽ en paix tous les premiers Žvques de Rome? Saint IrŽnŽe ne compte pour martyr parmi ces Žvoques que le seul TŽlesphore, dans l'an 139 de l're vulgaire, et on n'a aucune preuve que ce TŽlesphore ait ŽtŽ mis ˆ mort. ZŽphirin gouverna le troupeau de Rome pendant dix-huit annŽes, et mourut paisiblement l'an 219. Il est vrai que, dans les anciens martyrologes, on place presque tous les premiers papes; mais le mot de martyre n'Žtait pris alors que suivant sa vŽritable signification: martyre voulait dire tŽmoignage, et non pas supplice.

 

         Il est difficile d'accorder cette fureur de persŽcution avec la libertŽ qu'eurent les chrŽtiens d'assembler cinquante-six conciles que les Žcrivains ecclŽsiastiques comptent dans les trois premiers sicles.

 

         Il y eut des persŽcutions; mais si elles avaient ŽtŽ aussi violentes qu'on le dit, il est vraisemblable que Tertullien, qui Žcrivit avec tant de force contre le culte reu, ne serait pas mort dans son lit. On sait bien que les empereurs ne lurent pas son ApologŽtique; qu'un Žcrit obscur, composŽ en Afrique, ne parvient pas ˆ ceux qui sont chargŽs du gouvernement du monde; mais il devait tre connu de ceux qui approchaient le proconsul d'Afrique: il devait attirer beaucoup de haine ˆ l'auteur; cependant il ne souffrit point le martyre.

 

         Origne enseigna publiquement dans Alexandrie, et ne fut point mis ˆ mort. Ce mme Origne, qui parlait avec tant de libertŽ aux pa•ens et aux chrŽtiens, qui annonait JŽsus aux uns, qui niait un Dieu en trois personnes aux autres, avoue expressŽment, dans son troisime livre contre Celse, "qu'il y a eu trs peu de martyrs, et encore de loin ˆ loin. Cependant, dit-il, les chrŽtiens ne nŽgligent rien pour faire embrasser leur religion par tout le monde; ils courent dans les villes, dans les bourgs, dans les villages".

 

         Il est certain que ces courses continuelles pouvaient tre aisŽment accusŽes de sŽdition par les prtres ennemis; et pourtant ces missions sont tolŽrŽes, malgrŽ le peuple Žgyptien, toujours turbulent, sŽditieux et l‰che: peuple qui avait dŽchirŽ un Romain pour avoir tuŽ un chat, peuple en tout temps mŽprisable, quoi qu'en disent les admirateurs des pyramides (Note 25).

 

         Qui devait plus soulever contre lui les prtres et le gouvernement que saint GrŽgoire Thaumaturge, disciple d'Origne? GrŽgoire avait vu pendant la nuit un vieillard envoyŽ de Dieu, accompagnŽ d'une femme resplendissante de lumire: cette femme Žtait la sainte Vierge, et ce vieillard Žtait saint Jean l'ŽvangŽliste. Saint Jean lui dicta un symbole que saint GrŽgoire alla prcher. Il passa, en allant ˆ NŽocŽsarŽe, prŽs d'un temple o l'on rendait des oracles et o la pluie l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le lendemain le grand sacrificateur du temple fut ŽtonnŽ que les dŽmons, qui lui rŽpondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles; il les appela: les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce temple, parce que GrŽgoire y avait passŽ la nuit, et qu'il y avait fait des signes de croix.

 

         Le sacrificateur fit saisir GrŽgoire, qui lui rŽpondit: "Je peux chasser les dŽmons d'o je veux, et les faire entrer o il me plaira. - Faites-les donc rentrer dans mon temple", dit le sacrificateur. Alors GrŽgoire dŽchira un petit morceau d'un volume qu'il tenait ˆ la main, et y traa ces paroles: "GrŽgoire ˆ Satan: Je te commande de rentrer dans ce temple." On mit ce billet sur l'autel: les dŽmons obŽirent, et rendirent ce jour-lˆ leurs oracles comme ˆ l'ordinaire; aprs quoi ils cessrent, comme on le sait.

 

         C'est saint GrŽgoire de Nysse qui rapporte ces faits dans la vie de saint GrŽgoire Thaumaturge. Les prtres des idoles devaient sans doute tre animŽs contre GrŽgoire, et, dans leur aveuglement, le dŽfŽrer au magistrat: cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persŽcution.

 

         Il est dit dans l'histoire de saint Cyprien qu'il fut le premier Žvque de Carthage condamnŽ ˆ la mort. Le martyre de saint Cyprien est de l'an 258 de notre re: donc pendant un trs long temps aucun Žvque de Carthage ne fut immolŽ pour sa religion. L'histoire ne nous dit point quelles calomnies s'Žlevrent contre saint Cyprien, quels ennemis il avait, pourquoi le proconsul d'Afrique fut irritŽ contre lui. Saint Cyprien Žcrit ˆ CornŽlius, Žvque de Rome: "Il arriva depuis peu une Žmotion populaire ˆ Carthage, et on cria par deux fois qu'il fallait me jeter aux lions." Il est bien vraisemblable que les emportements du peuple fŽroce de Carthage furent enfin cause de la mort de Cyprien; et il est bien sžr que ce ne fut pas l'empereur Gallus qui le condamna de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix Corneille, qui vivait sous ses yeux.

 

         Tant de causes secrtes se mlent souvent ˆ la cause apparente, tant de ressorts inconnus servent ˆ persŽcuter un homme, qu'il est impossible de dŽmler dans les sicles postŽrieurs la source cachŽe des malheurs des hommes les plus considŽrables, ˆ plus forte raison celle du supplice d'un particulier qui ne pouvait tre connu que par ceux de son parti.

 

         Remarquez que saint GrŽgoire Thaumaturge et saint Denis, Žvque d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciŽs, vivaient dans le temps de saint Cyprien. Pourquoi, Žtant aussi connus pour le moins que cet Žvque de Carthage, demeurrent-ils paisibles? Et pourquoi saint Cyprien fut-il livrŽ au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba sous des ennemis personnels et puissants, sous la calomnie, sous le prŽtexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent ˆ la religion, et que les autres eurent le bonheur d'Žchapper ˆ la mŽchancetŽ des hommes?

 

         Il n'est gure possible que la seule accusation de christianisme ait fait pŽrir saint Ignace sous le clŽment et juste Trajan, puisqu'on permit aux chrŽtiens de l'accompagner et de le consoler, quand on le conduisit ˆ Rome (Note 26). Il y avait eu souvent des sŽditions dans Antioche, ville toujours turbulente, o Ignace Žtait Žvque secret des chrŽtiens: peut-tre ces sŽditions, malignement imputŽes aux chrŽtiens innocents, excitrent l'attention du gouvernement, qui fut trompŽ, comme il est trop souvent arrivŽ.

 

         Saint SimŽon, par exemple, fut accusŽ devant Sapor d'tre l'espion des Romains. L'histoire de son martyre rapporte que le roi Sapor lui proposa d'adorer le soleil; mais on sait que les Perses ne rendaient point de culte au soleil: ils le regardaient comme un emblme du bon principe, d'Oromase, ou Orosmade, du Dieu crŽateur qu'ils reconnaissaient.

 

         Quelque tolŽrant que l'on puisse tre, on ne peut s'empcher de sentir quelque indignation contre ces dŽclamateurs qui accusent DioclŽtien d'avoir persŽcutŽ les chrŽtiens depuis qu'il fut sur le tr™ne; rapportons-nous-en ˆ Eusbe de CŽsarŽe: son tŽmoignage ne peut tre rŽcusŽ; le favori, le panŽgyriste de Constantin, l'ennemi violent des empereurs prŽcŽdents, doit en tre cru quand il les justifie. Voici ses paroles (Note 27): "Les empereurs donnrent longtemps aux chrŽtiens de grandes marques de bienveillance; ils leur confirent des provinces; plusieurs chrŽtiens demeurrent dans le palais; ils Žpousrent mme des chrŽtiennes. DioclŽtien prit pour son Žpouse Prisca, dont la fille fut femme de Maximien Galre, etc."

 

         Qu'on apprenne donc de ce tŽmoignage dŽcisif ˆ ne plus calomnier; qu'on juge si la persŽcution excitŽe par Galre, aprs dix-neuf ans d'un rgne de clŽmence et de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans quelque intrigue que nous ne connaissons pas.

 

         Qu'on voie combien la fable de la lŽgion thŽbaine ou thŽbŽenne, massacrŽe, dit-on, tout entire pour la religion, est une fable absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette lŽgion d'Asie par le grand Saint-Bernard; il est impossible qu'on l'ežt appelŽe d'Asie pour venir apaiser une sŽdition dans les Gaules, un an aprs que cette sŽdition avait ŽtŽ rŽprimŽe; il n'est pas moins impossible qu'on ait ŽgorgŽ six mille hommes d'infanterie et sept cents cavaliers dans un passage o deux cents hommes pourraient arrter une armŽe entire. La relation de cette prŽtendue boucherie commence par une imposture Žvidente: "Quand la terre gŽmissait sous la tyrannie de DioclŽtien, le ciel se peuplait de martyrs." Or cette aventure, comme or l'a dit, est supposŽe en 286, temps o DioclŽtien favorisait le plus les chrŽtiens, et o l'empire romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait Žpargner toutes ces discussions, c'est qu'il n'y eut jamais de lŽgion thŽbaine: les Romains Žtaient trop fiers et trop sensŽs pour composer une lŽgion de ces Egyptiens qui ne servaient ˆ Rome que d'esclaves, Verna Canopi: c'est comme s'ils avaient eu une lŽgion juive. Nous avons les noms des trente-deux lŽgions qui faisaient les principales forces de l'empire romain; assurŽment la lŽgion thŽbaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc ce conte avec les vers acrostiches des sibylles qui prŽdisaient les miracles de JŽsus-Christ, et avec tant de pices supposŽes qu'un faux zle prodigua pour abuser la crŽdulitŽ.

 

 

 

CHAPITRE X

 

 

DU DANGER DES FAUSSES LEGENDES

ET DE LA PERSECUTION

 

 

         Le mensonge en a trop longtemps imposŽ aux hommes; il est temps qu'on connaisse le peu de vŽritŽs qu'on peut dŽmler ˆ travers ces nuages de fables qui couvrent l'histoire romaine depuis Tacite et SuŽtone, et qui ont presque toujours enveloppŽ les annales des autres nations anciennes.

 

         Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce peuple grave et sŽvre de qui nous tenons nos lois, aient condamnŽ des vierges chrŽtiennes, des filles de qualitŽ, ˆ la prostitution? C'est bien mal conna”tre l'austre dignitŽ de nos lŽgislateurs, qui punissaient si sŽvrement les faiblesses des vestales. Les Actes sincres de Ruinart rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux Actes de Ruinart comme aux Actes des ap™tres? Ces Actes sincres disent, aprs Bollandus, qu'il y avait dans la ville d'Ancyre sept vierges chrŽtiennes, d'environ soixante et dix ans chacune, que le gouverneur ThŽodecte les condamna ˆ passer par les mains des jeunes gens de la ville; mais que ces vierges ayant ŽtŽ ŽpargnŽes, comme de raison, il les obligea de servir toutes nues aux mystres de Diane, auxquels pourtant on n'assista jamais qu'avec un voile. Saint ThŽodote, qui, ˆ la vŽritŽ, Žtait cabaretier, mais qui n'en Žtait pas moins zŽlŽ, pria Dieu ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur qu'elles ne succombassent ˆ la tentation. Dieu l'exaua; le gouverneur les fit jeter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent aussit™t ˆ ThŽodote, et le prirent de ne pas souffrir que leurs corps fussent mangŽs des poissons; ce furent leurs propres paroles.

 

         Le saint cabaretier et ses compagnons allrent pendant la nuit au bord du lac gardŽ par des soldats; un flambeau cŽleste marcha toujours devant eux, et quand ils furent au lieu o Žtaient les gardes, un cavalier cŽleste, armŽ de toutes pices, poursuivit ces gardes la lance ˆ la main. Saint ThŽodote retira du lac les corps des vierges: il fut menŽ devant le gouverneur, et le cavalier cŽleste n'empcha pas qu'on ne lui tranch‰t la tte. Ne cessons de rŽpŽter que nous vŽnŽrons les vrais martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de Bollandus et de Ruinart.

 

         Faut-il rapporter ici le conte du jeune saint Romain? On le jeta dans le feu, dit Eusbe, et des Juifs qui Žtaient prŽsents insultrent ˆ JŽsus-Christ qui laissait bržler ses confesseurs, aprs que Dieu avait tirŽ Sidrach, Misach, et Abdenago, de la fournaise ardente. A peine les Juifs eurent-ils parlŽ que saint Romain sortit triomphant du bžcher: l'empereur ordonna qu'on lui pardonn‰t, et dit au juge qu'il ne voulait rien avoir ˆ dŽmler avec Dieu; Žtranges paroles pour DioclŽtien! Le juge, malgrŽ l'indulgence de l'empereur, commanda qu'on coup‰t la langue ˆ saint Romain, et, quoiqu'il ežt des bourreaux, il fit faire cette opŽration par un mŽdecin. Le jeune Romain, nŽ bgue, parla avec volubilitŽ ds qu'il eut la langue coupŽe. Le mŽdecin essuya une rŽprimande, et, pour montrer que l'opŽration Žtait faite selon les rgles de l'art, il prit un passant et lui coupa juste autant de langue qu'il en avait coupŽ ˆ saint Romain, de quoi le passant mourut sur-le-champ: car, ajoute savamment l'auteur, l'anatomie nous apprend qu'un homme sans langue ne saurait vivre. En vŽritŽ, si Eusbe a Žcrit de pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutŽes ˆ ses Žcrits, quel fond peut-on faire sur son Histoire?

 

         On nous donne le martyre de sainte FŽlicitŽ et de ses sept enfants, envoyŽs, dit-on, ˆ la mort par le sage et pieux Antonin, sans nommer l'auteur de la relation.

 

         Il est bien vraisemblable que quelque auteur plus zŽlŽ que vrai a voulu imiter l'histoire des MaccabŽes. C'est ainsi que commence la relation: "Sainte FŽlicitŽ Žtait romaine, elle vivait sous le rgne d'Antonin"; il est clair, par ces paroles, que l'auteur n'Žtait pas contemporain de sainte FŽlicitŽ. Il dit que le prŽteur les jugea sur son tribunal dans le champ de Mars; mais le prŽfet de Rome tenait son tribunal au Capitole, et non au champ de Mars, qui, aprs avoir servi ˆ tenir les comices, servait alors aux revues des soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul dŽmontre la supposition.

 

         Il est dit encore qu'aprs le jugement, l'empereur commit ˆ diffŽrents juges le soin de faire exŽcuter l'arrt: ce qui est entirement contraire ˆ toutes les formalitŽs de ces temps-lˆ et ˆ celles de tous les temps.

 

         Il y a de mme un saint Hippolyte, que l'on suppose tra”nŽ par des chevaux, comme Hippolyte, fils de ThŽsŽe. Ce supplice ne fut jamais connu des anciens Romains, et la seule ressemblance du nom a fait inventer cette fable.

 

         Observez encore que dans les relations des martyres, composŽes uniquement par les chrŽtiens mmes, on voit presque toujours une foule de chrŽtiens venir librement dans la prison du condamnŽ, le suivre au supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles avec les reliques. Si c'Žtait la religion seule qu'on ežt persŽcutŽe, n'aurait-on pas immolŽ ces chrŽtiens dŽclarŽs qui assistaient leurs frres condamnŽs, et qu'on accusait d'opŽrer des enchantements avec les restes des corps martyrisŽs? Ne les aurait-on pas traitŽs comme nous avons traitŽ les vaudois, les albigeois, les hussites, les diffŽrentes sectes des protestants? Nous les avons ŽgorgŽs, bržlŽs en foule, sans distinction ni d'‰ge ni de sexe. Y a-t-il, dans les relations avŽrŽes des persŽcutions anciennes, un seul trait qui approche de la Saint-BarthŽlŽmy et des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui ressemble ˆ la fte annuelle qu'on cŽlbre encore dans Toulouse, fte cruelle, fte abolissable ˆ jamais, dans laquelle un peuple entier remercie Dieu en procession, et se fŽlicite d'avoir ŽgorgŽ, il y a deux cents ans, quatre mille de ses concitoyens?

 

         Je le dis avec horreur, mais avec vŽritŽ: c'est nous, chrŽtiens, c'est nous qui avons ŽtŽ persŽcuteurs, bourreaux, assassins! Et de qui? de nos frres. C'est nous qui avons dŽtruit cent villes, le crucifix ou la Bible ˆ la main, et qui n'avons cessŽ de rŽpandre le sang et d'allumer des bžchers, depuis le rgne de Constantin jusqu'aux fureurs des cannibales qui habitaient les CŽvennes: fureurs qui, gr‰ces au ciel, ne subsistent plus aujourd'hui.

 

         Nous envoyons encore quelquefois ˆ la potence de pauvres gens du Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu, depuis 1745, huit personnages de ceux qu'on appelle prŽdicants ou ministres de l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir priŽ Dieu pour le roi en patois, et d'avoir donnŽ une goutte de vin et un morceau de pain levŽ ˆ quelques paysans imbŽciles. On ne sait rien de cela dans Paris, o le plaisir est la seule chose importante, o l'on ignore tout ce qui se passe en province et chez les Žtrangers. Ces procs se font en une heure, et plus vite qu'on ne juge un dŽserteur. Si le roi en Žtait instruit, il ferait gr‰ce.

 

         On ne traite ainsi les prtres catholiques en aucun pays protestant. Il y a plus de cent prtres catholiques en Angleterre et en Irlande; on les conna”t, on les a laissŽs vivre trs paisiblement dans la dernire guerre.

 

         Serons-nous toujours les derniers ˆ embrasser les opinions saines des autres nations? Elles se sont corrigŽes: quand nous corrigerons-nous? Il a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que Newton avait dŽmontrŽ; nous commenons ˆ peine ˆ oser; sauver la vie ˆ nos enfants par l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis trs peu de temps les vrais principes de l'agriculture; quand commencerons-nous ˆ pratiquer les vrais principes de l'humanitŽ? et de quel front pouvons-nous reprocher aux pa•ens d'avoir fait des martyrs, tandis que nous avons ŽtŽ coupables de la mme cruautŽ dans les mmes circonstances?

 

         Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de chrŽtiens pour leur seule religion: en ce cas, les Romains ont ŽtŽ trs condamnables. Voudrions-nous commettre la mme injustice? Et quand nous leur reprochons d'avoir persŽcutŽ, voudrions-nous tre persŽcuteurs?

 

         S'il se trouvait quelqu'un assez dŽpourvu de bonne foi, ou assez fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous dŽvelopper nos erreurs et nos fautes? pourquoi dŽtruire nos faux miracles et nos fausses lŽgendes? Elles sont l'aliment de la piŽtŽ de plusieurs personnes; il y a des erreurs nŽcessaires; n'arrachez pas du corps un ulcre invŽtŽrŽ qui entra”nerait avec lui la destruction du corps, voici ce que je lui rŽpondrais.

 

         Tous ces faux miracles par lesquels vous Žbranlez la foi qu'on doit aux vŽritables, toutes ces lŽgendes absurdes que vous ajoutez aux vŽritŽs de l'Evangile, Žteignent la religion dans les coeurs; trop de personnes qui veulent s'instruire, et qui n'ont pas le temps de s'instruire assez, disent: Les ma”tres de ma religion m'ont trompŽ, il n'y a donc point de religion; il vaut mieux se jeter dans les bras de la nature que dans ceux de l'erreur; j'aime mieux dŽpendre de la loi naturelle que des inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin: ils voient que l'imposture leur a mis un frein, et ils ne veulent pas mme du frein de la vŽritŽ, ils penchent vers l'athŽisme; on devient dŽpravŽ parce que d'autres ont ŽtŽ fourbes et cruels.

 

         Voilˆ certainement les consŽquences de toutes les fraudes pieuses et de toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'ˆ demi; c'est un trs mauvais argument que de dire: Voragine, l'auteur de La LŽgende dorŽe, et le jŽsuite Ribadeneira, compilateur de La Fleur des saints, n'ont dit que des sottises: donc il n'y a point de Dieu; les catholiques ont ŽgorgŽ un certain nombre de huguenots, et les huguenots ˆ leur tour ont assassinŽ un certain nombre de catholiques: donc il n'y a point de Dieu; on s'est servi de la confession, de la communion, et de tous les sacrements, pour commettre les crimes les plus horribles: donc il n'y a point de Dieu. Je conclurais au contraire: donc il y a un Dieu qui, aprs cette vie passagre, dans laquelle nous l'avons tant mŽconnu, et tant commis de crimes en son nom, daignera nous consoler de tant d'horribles malheurs: car, ˆ considŽrer les guerres de religion, les quarante schismes des papes, qui ont presque tous ŽtŽ sanglants; les impostures, qui ont presque toutes ŽtŽ funestes; les haines irrŽconciliables allumŽes par les diffŽrentes opinions; ˆ voir tous les maux qu'a produits le faux zle, les hommes ont eu longtemps leur enfer dans cette vie.

 

 

 

CHAPITRE XI

 

 

ABUS DE L'INTOLERANCE

 

 

         Mais quoi! sera-t-il permis ˆ chaque citoyen de ne croire que sa raison, et de penser ce que cette raison ŽclairŽe ou trompŽe lui dictera? Il le faut bien (Note 28), pourvu qu'il ne trouble point l'ordre: car il ne dŽpend pas de l'homme de croire ou de ne pas croire, mais il dŽpend de lui de respecter les usages de sa patrie; et si vous disiez que c'est un crime de ne pas croire ˆ la religion dominante, vous accuseriez donc vous-mme les premiers chrŽtiens vos pres, et vous justifieriez ceux que vous accusez de les avoir livrŽs aux supplices.

 

         Vous rŽpondez que la diffŽrence est grande, que toutes les religions sont les ouvrages des hommes, et que l'Eglise catholique, apostolique et romaine, est seule l'ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre religion est divine doit-elle rŽgner par la haine, par les fureurs, par les exils, par l'enlvement des biens, les prisons, les tortures, les meurtres, et par les actions de gr‰ces rendues ˆ Dieu pour ces meurtres? Plus la religion chrŽtienne est divine, moins il appartient ˆ l'homme de la commander; si Dieu l'a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous savez que l'intolŽrance ne produit que des hypocrites ou des rebelles: quelle funeste alternative! Enfin voudriez-vous soutenir par des bourreaux la religion d'un Dieu que des bourreaux ont fait pŽrir, et qui n'a prchŽ que la douceur et la patience?

 

         Voyez, je vous prie, les consŽquences affreuses du droit de l'intolŽrance. S'il Žtait permis de dŽpouiller de ses biens, de jeter dans les cachots, de tuer un citoyen qui, sous un tel degrŽ de latitude, ne professerait pas la religion admise sous ce degrŽ, quelle exception exempterait les premiers de l'Etat des mmes peines? La religion lie Žgalement le monarque et les mendiants: aussi plus de cinquante docteurs ou moines ont affirmŽ cette horreur monstrueuse qu'il Žtait permis de dŽposer, de tuer les souverains qui ne penseraient pas comme l'Eglise dominante; et les parlements du royaume n'ont cessŽ de proscrire ces abominables dŽcisions d'abominables thŽologiens (Note 29).

 

         Le sang de Henri le Grand fumait encore quand le parlement de Paris donna un arrt qui Žtablissait l'indŽpendance de la couronne comme une loi fondamentale. Le cardinal Duperron, qui devait la pourpre ˆ Henri le Grand, s'Žleva, dans les Žtats de 1614, contre l'arrt du parlement, et le fit supprimer. Tous les journaux du temps rapportent les termes dont Duperron se servit dans ses harangues: "Si un prince se faisait arien, dit-il, on serait bien obligŽ de le dŽposer."

 

         Non assurŽment, monsieur le cardinal. On veut bien adopter votre supposition chimŽrique qu'un de nos rois, ayant lu l'histoire des conciles et des pres, frappŽ d'ailleurs de ces paroles: Mon pre est plus grand que moi, les prenant trop ˆ la lettre et balanant entre le concile de NicŽe et celui de Constantinople, se dŽclar‰t pour Eusbe de NicomŽdie: je n'en obŽirai pas moins ˆ mon roi, je ne me croirai pas moins liŽ par le serment que je lui ai fait; et si vous osiez vous soulever contre lui, et que je fusse un de vos juges, je vous dŽclarerais criminel de lse-majestŽ.

 

         Duperron poussa plus loin la dispute, et je l'abrge. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir ces chimres rŽvoltantes; je me bornerai ˆ dire, avec tous les citoyens, que ce n'est point parce que Henri IV fut sacrŽ ˆ Chartres qu'on lui devait obŽissance, mais parce que le droit incontestable de la naissance donnait la couronne ˆ ce prince, qui la mŽritait par son courage et par sa bontŽ.

 

         Qu'il soit donc permis de dire que tout citoyen doit hŽriter, par le mme droit, des biens de son pre, et qu'on ne voit pas qu'il mŽrite d'en tre privŽ, et d'tre tra”nŽ au gibet, parce qu'il sera du sentiment de Ratram contre Paschase Ratbert, et de BŽrenger contre Scot.

 

         On sait que tous nos dogmes n'ont pas toujours ŽtŽ clairement expliquŽs et universellement reus dans notre Eglise. JŽsus-Christ ne nous ayant point dit comment procŽdait le Saint-Esprit, l'Eglise latine crut longtemps avec la grecque qu'il ne procŽdait que du Pre: enfin elle ajouta au symbole qu'il procŽdait aussi du Fils. Je demande si, le lendemain de cette dŽcision, un citoyen qui s'en serait tenu au symbole de la veille ežt ŽtŽ digne de mort? La cruautŽ, l'injustice, seraient-elles moins grandes de punir aujourd'hui celui qui penserait comme on pensait autrefois? Etait-on coupable, du temps d'Honorius Ier, de croire que JŽsus n'avait pas deux volontŽs?

 

         Il n'y a pas longtemps que l'immaculŽe conception est Žtablie: les dominicains n'y croient pas encore. Dans quel temps les dominicains commenceront-ils ˆ mŽriter des peines dans ce monde et dans l'autre?

 

         Si nous devons apprendre de quelqu'un ˆ nous conduire dans nos disputes interminables, c'est certainement des ap™tres et des ŽvangŽlistes. Il y avait de quoi exciter un schisme violent entre saint Paul et saint Pierre. Paul dit expressŽment dans son Ep”tre aux Galates qu'il rŽsista en face ˆ Pierre parce que Pierre Žtait rŽprŽhensible, parce qu'il usait de dissimulation aussi bien que BarnabŽ, parce qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivŽe de Jacques, et qu'ensuite ils se retirrent secrtement, et se sŽparrent des Gentils de peur d'offenser les circoncis. "Je vis, ajoute-t-il, qu'ils ne marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis ˆ CŽphas: Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, et non comme les Juifs, pourquoi obligez-vous les Gentils ˆ juda•ser?"

 

         C'Žtait lˆ un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les nouveaux chrŽtiens juda•seraient ou non. Saint Paul alla dans ce temps-lˆ mme sacrifier dans le temple de JŽrusalem. On sait que les quinze premiers Žvques de JŽrusalem furent des Juifs circoncis, qui observrent le sabbat, et qui s'abstinrent des viandes dŽfendues. Un Žvque espagnol ou portugais qui se ferait circoncire, et qui observerait le sabbat, serait bržlŽ dans un autodafŽ. Cependant la paix ne fut altŽrŽe, pour cet objet fondamental, ni parmi les ap™tres, ni parmi les premiers chrŽtiens.

 

         Si les ŽvangŽlistes avaient ressemblŽ aux Žcrivains modernes, ils avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. Saint Matthieu compte vingt-huit gŽnŽrations depuis David jusqu'ˆ JŽsus; saint Luc en compte quarante et une, et ces gŽnŽrations sont absolument diffŽrentes. On ne voit pourtant nulle dissension s'Žlever entre les disciples sur ces contrariŽtŽs apparentes, trs bien conciliŽes par plusieurs Pres de l'Eglise. La charitŽ ne fut point blessŽe, la paix fut conservŽe. Quelle plus grande leon de nous tolŽrer dans nos disputes, et de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons pas!

 

         Saint Paul, dans son Ep”tre ˆ quelques juifs de Rome convertis au christianisme, emploie toute la fin du troisime chapitre ˆ dire que la seule foi glorifie, et que les oeuvres ne justifient personne. Saint Jacques, au contraire, dans son Ep”tre aux douze tribus dispersŽes par toute la terre, chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut tre sauvŽ sans les oeuvres. Voilˆ ce qui a sŽparŽ deux grandes communions parmi nous, et ce qui ne divisa point les ap™tres.

 

         Si la persŽcution contre ceux avec qui nous disputons Žtait une action sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus d'hŽrŽtiques serait le plus grand saint du paradis. Quelle figure y ferait un homme qui se serait contentŽ de dŽpouiller ses frres, et de les plonger dans des cachots, auprs d'un zŽlŽ qui en aurait massacrŽ des centaines le jour de la Saint-BarthŽlŽmy? En voici la preuve.

 

         Le successeur de saint Pierre et son consistoire ne peuvent errer; ils approuvrent, cŽlŽbrrent, consacrrent, l'action de la Saint-BarthŽlŽmy: donc cette action Žtait trs sainte; donc de deux assassins Žgaux en piŽtŽ, celui qui aurait ŽventrŽ vingt-quatre femmes grosses huguenotes doit tre ŽlevŽ en gloire du double de celui qui n'en aura ŽventrŽ que douze. Par la mme raison, les fanatiques des CŽvennes devaient croire qu'ils seraient ŽlevŽs en gloire ˆ proportion du nombre des prtres, des religieux, et des femmes catholiques qu'ils auraient ŽgorgŽs. Ce sont lˆ d'Žtranges titres pour la gloire Žternelle.

 

 

 

CHAPITRE XII

 

 

SI L'INTOLERANCE FUT DE DROIT DIVIN DANS LE JUDAISME,

ET SI ELLE FUT TOUJOURS MISE EN PRATIQUE

 

 

         On appelle, je crois, droit divin les prŽceptes que Dieu a donnŽs lui-mme. Il voulut que les Juifs mangeassent un agneau cuit avec des laitues, et que les convives le mangeassent debout, un b‰ton ˆ la main, en commŽmoration du PhasŽ; il ordonna que la consŽcration du grand prtre se ferait en mettant du sang ˆ son oreille droite, ˆ sa main droite et ˆ son pied droit, coutumes extraordinaires pour nous, mais non pas pour l'AntiquitŽ; il voulut qu'on charge‰t le bouc Hazazel des iniquitŽs du peuple; il dŽfendit qu'on se nourr”t (Note 30) de poissons sans Žcailles, de porcs, de livres, de hŽrissons, de hiboux, de griffons, d'ixions, etc.

 

         Il institua les ftes, les cŽrŽmonies. Toutes ces choses, qui semblaient arbitraires aux autres nations, et soumises au droit positif, ˆ l'usage, Žtant commandŽes par Dieu mme, devenaient un droit divin pour les Juifs, comme tout ce que JŽsus-Christ, fils de Marie, fils de Dieu, nous a commandŽ, est de droit divin pour nous.

 

         Gardons-nous de rechercher ici pourquoi Dieu a substituŽ une loi nouvelle ˆ celle qu'il avait donnŽe ˆ Mo•se, et pourquoi il avait commandŽ ˆ Mo•se plus de choses qu'au patriarche Abraham, et plus ˆ Abraham qu'ˆ NoŽ (Note 31). Il semble qu'il daigne se proportionner aux temps et ˆ la population du genre humain: c'est une gradation paternelle; mais ces ab”mes sont trop profonds pour notre dŽbile vue. Tenons-nous dans les bornes de notre sujet; voyons d'abord ce qu'Žtait l'intolŽrance chez les Juifs.

 

         Il est vrai que, dans l'Exode, les Nombres, le LŽvitique, le DeutŽronome, il y a des lois trs sŽvres sur le culte, et des ch‰timents plus sŽvres encore. Plusieurs commentateurs ont de la peine ˆ concilier les rŽcits de Mo•se avec les passages de JŽrŽmie et d'Amos, et avec le cŽlbre discours de saint Etienne, rapportŽ dans les Actes des ap™tres. Amos dit (Note 32) que les Juifs adorrent toujours dans le dŽsert Moloch, Rempham, et Kium. JŽrŽmie dit expressŽment (Note 33) que Dieu ne demanda aucun sacrifice ˆ leurs pres quand ils sortirent d'Egypte. Saint Etienne, dans son discours aux Juifs, s'exprime ainsi: "Ils adorrent l'armŽe du ciel (Note 34); ils n'offrirent ni sacrifices ni hosties dans le dŽsert pendant quarante ans; ils portrent le tabernacle du dieu Moloch, et l'astre de leur dieu Rempham."

 

         D'autres critiques infrent du culte de tant de dieux Žtrangers que ces dieux furent tolŽrŽs par Mo•se, et ils citent en preuves ces paroles du DeutŽronome (Note 35): "Quand vous serez dans la terre de Chanaan, vous ne ferez point comme nous faisons aujourd'hui, o chacun fait ce qui lui semble bon (Note 36)."

 

         Ils appuient leur sentiment sur ce qu'il n'est parlŽ d'aucun acte religieux du peuple dans le dŽsert: point de p‰que cŽlŽbrŽe, point de pentec™te, nulle mention qu'on ait cŽlŽbrŽ la fte des tabernacles, nulle prire publique Žtablie; enfin la circoncision, ce sceau de l'alliance de Dieu avec Abraham, ne fut point pratiquŽe.

 

         Ils se prŽvalent encore de l'histoire de JosuŽ. Ce conquŽrant dit aux Juifs (Note 37): "L'option vous est donnŽe: choisissez quel parti il vous plaira, ou d'adorer les dieux que vous avez servis dans le pays des AmorrhŽens, ou ceux que vous avez reconnus en MŽsopotamie." Le peuple rŽpond: "Il n'en sera pas ainsi, nous servirons Adona•." JosuŽ leur rŽpliqua: "Vous avez choisi vous-mmes; ™tez donc du milieu de vous les dieux Žtrangers." Ils avaient donc eu incontestablement d'autres dieux qu'Adona• sous Mo•se.

 

         Il est trs inutile de rŽfuter ici les critiques qui pensent que le Pentateuque ne fut pas Žcrit par Mo•se; tout a ŽtŽ dit ds longtemps sur cette matire; et quand mme quelque petite partie des livres de Mo•se aurait ŽtŽ Žcrite du temps des juges ou des pontifes, ils n'en seraient pas moins inspirŽs et moins divins.

 

         C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvŽ par la sainte Ecriture que, malgrŽ la punition extraordinaire attirŽe aux Juifs par le culte d'Apis, ils conservrent longtemps une libertŽ entire: peut-tre mme que le massacre que fit Mo•se de vingt-trois mille hommes pour le veau ŽrigŽ par son frre lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par la rigueur, et qu'il fut obligŽ de fermer les yeux sur la passion du peuple pour les dieux Žtrangers.

 

         Lui-mme (Note 38) semble bient™t transgresser la loi qu'il a donnŽe. Il a dŽfendu tout simulacre, cependant il Žrige un serpent d'airain. La mme exception ˆ la loi se trouve depuis dans le temple de Salomon: ce prince fait sculpter douze boeufs qui soutiennent le grand bassin du temple; des chŽrubins sont posŽs dans l'arche; ils ont une tte d'aigle et une tte de veau; et c'est apparemment cette tte de veau mal faite, trouvŽe dans le temple par des soldats romains, qui fit croire longtemps que les Juifs adoraient un ‰ne.

 

         En vain le culte des dieux Žtrangers est dŽfendu; Salomon est paisiblement idol‰tre. JŽroboam, ˆ qui Dieu donna dix parts du royaume, fait Žriger deux veaux d'or, et rgne vingt-deux ans, en rŽunissant en lui les dignitŽs de monarque et de pontife. Le petit royaume de Juda dresse sous Roboam des autels Žtrangers et des statues. Le saint roi Asa ne dŽtruit point les hauts lieux (Note 39). Le grand prtre Urias Žrige dans le temple, ˆ la place de l'autel des holocaustes, un autel du roi de Syrie (Note 40). On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la religion. Je sais que la plupart des rois juifs s'exterminrent, s'assassinrent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur intŽrt, et non pour leur croyance.

 

         Il est vrai (Note 41) que parmi les prophtes il y en eut qui intŽressrent le ciel ˆ leur vengeance: Elie fit descendre le feu cŽleste pour consumer les prtres de Baal; ElisŽe fit venir des ours pour dŽvorer quarante-deux petits enfants qui l'avaient appelŽ tte chauve; mais ce sont des miracles rares, et des faits qu'il serait un peu dur de vouloir imiter.

 

         On nous objecte encore que le peuple juif fut trs ignorant et trs barbare. Il est dit (Note 42) que, dans la guerre qu'il fit aux Madianites (Note 43), Mo•se ordonna de tuer tous les enfants m‰les et toutes les mres, et de partager le butin. Les vainqueurs trouvrent dans le camp 675000 brebis, 72000 boeufs, 61000 ‰nes, et 32000 jeunes filles; ils en firent le partage, et turent tout le reste. Plusieurs commentateurs mme prŽtendent que trente-deux filles furent immolŽes au Seigneur: "Cesserunt in partem Domini triginta duae animae."

 

         En effet, les Juifs immolaient des hommes ˆ la DivinitŽ, tŽmoin le sacrifice de JephtŽ (Note 44), tŽmoin le roi Agag (Note 45) coupŽ en morceaux par le prtre Samuel. EzŽchiel mme leur promet, pour les encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine: "Vous mangerez, dit-il, le cheval et le cavalier; vous boirez le sang des princes." Plusieurs commentateurs appliquent deux versets de cette prophŽtie aux Juifs mmes, et les autres aux animaux carnassiers. On ne trouve, dans toute l'histoire de ce peuple, aucun trait de gŽnŽrositŽ, de magnanimitŽ, de bienfaisance; mais il s'Žchappe toujours, dans le nuage de cette barbarie si longue et si affreuse, des rayons d'une tolŽrance universelle.

 

         JephtŽ, inspirŽ de Dieu, et qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites (Note 46): "Ce que votre dieu Chamos vous a donnŽ ne vous appartient-il pas de droit? Souffrez donc que nous prenions la terre que notre Dieu nous a promise." Cette dŽclaration est prŽcise: elle peut mener bien loin; mais au moins elle est une preuve Žvidente que Dieu tolŽrait Chamos. Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les terres que vous dites vous avoir ŽtŽ donnŽes par le dieu Chamos; elle dit positivement: "Vous avez droit, tibi jure debentur"; ce qui est le vrai sens de ces paroles hŽbra•ques: Otho thirasch.

 

         L'histoire de Michas et du lŽvite, rapportŽe aux XVII e et XVIII e chapitres du livre des Juges est bien encore une preuve incontestable de la tolŽrance et de la libertŽ la plus grande, admise alors chez les Juifs. La mre de Michas, femme fort riche d'Ephra•m, avait perdu onze cents pices d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, et en fit faire des idoles; elle b‰tit une petite chapelle. Un lŽvite desservit la chapelle, moyennant dix pices d'argent, une tunique, un manteau par annŽe, et sa nourriture; et Michas s'Žcria (Note 47): "C'est maintenant que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un prtre de la race de LŽvi."

 

         Cependant six cents hommes de la tribu de Dan, qui cherchaient ˆ s'emparer de quelque village dans le pays, et ˆ s'y Žtablir, mais n'ayant point de prtre lŽvite avec eux, et en ayant besoin pour que Dieu favoris‰t leur entreprise, allrent chez Michas, et prirent son Žphod, ses idoles, et son lŽvite, malgrŽ les remontrances de ce prtre, et malgrŽ les cris de Michas et de sa mre. Alors ils allrent avec assurance attaquer le village nommŽ La•s, et y mirent tout ˆ feu et ˆ sang selon leur coutume. Ils donnrent le nom de Dan ˆ La•s, en mŽmoire de leur victoire; ils placrent l'idole de Michas sur un autel; et, ce qui est bien plus remarquable, Jonathan, petit-fils de Mo•se, fut le grand prtre de ce temple, o l'on adorait le Dieu d'Isra‘l et l'idole de Michas.

 

         Aprs la mort de GŽdŽon, les HŽbreux adorrent Baal-bŽrith pendant prŽs de vingt ans, et renoncrent au culte d'Adona•, sans qu'aucun chef, aucun juge, aucun prtre, cri‰t vengeance. Leur crime Žtait grand, je l'avoue; mais si cette idol‰trie mme fut tolŽrŽe, combien les diffŽrences dans le vrai culte ont-elles dž l'tre!

 

         Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolŽrance que le Seigneur lui-mme ayant permis que son arche fžt prise par les Philistins dans un combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie secrte ressemblant aux hŽmorro•des, en renversant la statue de Dagon, et en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes; mais, lorsque les Philistins, pour apaiser sa colre, eurent renvoyŽ l'arche attelŽe de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, et offert ˆ Dieu cinq rats d'or, et cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante et dix anciens d'Isra‘l et cinquante mille hommes du peuple pour avoir regardŽ l'arche. On rŽpond que le ch‰timent du Seigneur ne tombe point sur une croyance, sur une diffŽrence dans le culte, ni sur aucune idol‰trie.

 

         Si le Seigneur avait voulu punir l'idol‰trie, il aurait fait pŽrir tous les Philistins qui osrent prendre son arche, et qui adoraient Dagon; mais il fit pŽrir cinquante mille soixante et dix hommes de son peuple, uniquement parce qu'ils avaient regardŽ son arche, qu'ils ne devaient pas regarder: tant les lois, les moeurs de ce temps, l'Žconomie juda•que, diffrent de tout ce que nous connaissons; tant les voies inscrutables de Dieu sont au-dessus des n™tres. "La rigueur exercŽe, dit le judicieux dom Calmet, contre ce grand nombre d'hommes ne para”tra excessive qu'ˆ ceux qui n'ont pas compris jusqu'ˆ quel point Dieu voulait tre craint et respectŽ parmi son peuple, et qui ne jugent des vues et des desseins de Dieu qu'en suivant les faibles lumires de leur raison."

 

         Dieu ne punit donc pas un culte Žtranger, mais une profanation du sien, une curiositŽ indiscrte, une dŽsobŽissance, peut-tre mme un esprit de rŽvolte. On sent bien que de tels ch‰timents n'appartiennent qu'ˆ Dieu dans la thŽocratie juda•que. On ne peut trop redire que ces temps et ces moeurs n'ont aucun rapport aux n™tres.

 

         Enfin lorsque, dans les sicles postŽrieurs, Naaman l'idol‰tre demanda ˆ ElisŽe s'il lui Žtait permis de suivre son roi (Note 48) dans le temple de Remnon, et d'y adorer avec lui, ce mme ElisŽe, qui avait fait dŽvorer les enfants par les ours, ne lui rŽpondit-il pas: Allez en paix?

 

         Il y a bien plus; le Seigneur ordonna ˆ JŽrŽmie de se mettre des cordes au cou, des colliers (Note 49), et des jougs, de les envoyer aux roitelets ou melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; et JŽrŽmie leur fait dire par le Seigneur: "J'ai donnŽ toutes vos terres ˆ Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur (Note 50)." Voilˆ un roi idol‰tre dŽclarŽ serviteur de Dieu et son favori.

 

         Le mme JŽrŽmie, que le melk ou roitelet juif SŽdŽcias avait fait mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de SŽdŽcias, lui conseille, de la part de Dieu, de se rendre au roi de Babylone (Note 51): "Si vous allez vous rendre ˆ ses officiers, dit-il, votre ‰me vivra." Dieu prend donc enfin le parti d'un roi idol‰tre; il lui livre l'arche, dont la seule vue avait cožtŽ la vie ˆ cinquante mille soixante et dix Juifs; il lui livre le Saint des saints, et le reste du temple, qui avait cožtŽ ˆ b‰tir cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents en argent, et dix mille drachmes d'or, laissŽs par David et ses officiers pour la construction de la maison du Seigneur: ce qui, sans compter les deniers employŽs par Salomon, monte ˆ la somme de dix-neuf milliards soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais idol‰trie ne fut plus rŽcompensŽe. Je sais que ce compte est exagŽrŽ, qu'il y a probablement erreur de copiste; mais rŽduisez la somme ˆ la moitiŽ, au quart, au huitime mme, elle vous Žtonnera encore. On n'est gure moins surpris des richesses qu'HŽrodote dit avoir vues dans le temple d'Ephse. Enfin les trŽsors ne sont rien aux yeux de Dieu, et le nom de son serviteur, donnŽ ˆ Nabuchodonosor, est le vrai trŽsor inestimable.''

 

         Dieu (Note 52) ne favorise pas moins le Kir, ou Koresh, ou Kosros, que nous appelons Cyrus; il l'appelle son christ, son oint, quoiqu'il ne fžt pas oint, selon la signification commune de ce mot, et qu'il suiv”t la religion de Zoroastre; il l'appelle son pasteur, quoiqu'il fžt usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte Ecriture une plus grande marque de prŽdilection.

 

         Vous voyez dans Malachie que "du levant au couchant le nom de Dieu est grand dans les nations, et qu'on lui offre partout des oblations pures". Dieu a soin des Ninivites idol‰tres comme des Juifs; il les menace, et il leur pardonne. MelchisŽdech, qui n'Žtait point juif, Žtait sacrificateur de Dieu. Balaam, idol‰tre, Žtait prophte. L'Ecriture nous apprend donc que non seulement Dieu tolŽrait tous les autres peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: et nous osons tre intolŽrants!

 

 

 

CHAPITRE XIII

 

 

EXTREME TOLERANCE DES JUIFS

 

 

         Ainsi donc, sous Mo•se, sous les juges, sous les rois, vous voyez toujours des exemples de tolŽrance. Il y a bien plus (Note 53): Mo•se dit plusieurs fois que "Dieu punit les pres dans les enfants jusqu'ˆ la quatrime gŽnŽration"; cette menace Žtait nŽcessaire ˆ un peuple ˆ qui Dieu n'avait rŽvŽlŽ ni l'immortalitŽ de l'‰me, ni les peines et les rŽcompenses dans une autre vie. Ces vŽritŽs ne lui furent annoncŽes ni dans le DŽcalogue, ni dans aucune loi du LŽvitique et du DeutŽronome. C'Žtaient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Egyptiens, des Grecs, des CrŽtois; mais ils ne constituaient nullement la religion des Juifs. Mo•se ne dit point: "Honore ton pre et ta mre, si tu veux aller au ciel"; mais: "Honore ton pre et ta mre, afin de vivre longtemps sur la terre." Il ne les menace que de maux corporels (Note 54), de la gale sche, de la gale purulente, d'ulcres malins dans les genoux et dans le gras des jambes, d'tre exposŽs aux infidŽlitŽs de leurs femmes, d'emprunter ˆ usure des Žtrangers, et de ne pouvoir prter ˆ usure; de pŽrir de famine, et d'tre obligŽs de manger leurs enfants; mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs ‰mes immortelles subiront des tourments aprs la mort, ou gožteront des fŽlicitŽs. Dieu, qui conduisait lui-mme son peuple, le punissait ou le rŽcompensait immŽdiatement aprs ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout Žtait temporel, et c'est une vŽritŽ dont Warburton abuse pour prouver que la loi des Juifs Žtait divine (Note 55): parce que Dieu mme Žtant leur roi, rendant justice immŽdiatement aprs la transgression ou l'obŽissance, n'avait pas besoin de leur rŽvŽler une doctrine qu'il rŽservait au temps o il ne gouvernerait plus son peuple. Ceux qui, par ignorance, prŽtendent que Mo•se enseignait l'immortalitŽ de l'‰me, ™tent au Nouveau Testament un de ses plus grands avantages sur l'Ancien. Il est constant que la loi de Mo•se n'annonait que des ch‰timents temporels jusqu'ˆ la quatrime gŽnŽration. Cependant, malgrŽ l'ŽnoncŽ prŽcis de cette loi, malgrŽ cette dŽclaration expresse de Dieu qu'il punirait jusqu'ˆ la quatrime gŽnŽration, EzŽchiel annonce tout le contraire aux Juifs, et leur dit (Note 56) que le fils ne portera point l'iniquitŽ de son pre; il va mme jusqu'ˆ faire dire ˆ Dieu qu'il leur avait donnŽ (Note 57) "des prŽceptes qui n'Žtaient pas bons" (Note 58).

 

         Le livre d'EzŽchiel n'en fut pas moins insŽrŽ dans le canon des auteurs inspirŽs de Dieu: il est vrai que la synagogue n'en permettait pas la lecture avant l'‰ge de trente ans, comme nous l'apprend saint JŽr™me; mais c'Žtait de peur que la jeunesse n'abus‰t des peintures trop na•ves qu'on trouve dans les chapitres XVI et XXIII du libertinage des deux soeurs Oolla et Ooliba. En un mot, son livre fut toujours reu, malgrŽ sa contradiction formelle avec Mo•se.

 

         Enfin (Note 59), lorsque l'immortalitŽ de l'‰me fut un dogme reu, ce qui probablement avait commencŽ ds le temps de la captivitŽ de Babylone, la secte des saducŽens persista toujours ˆ croire qu'il n'y avait ni peines ni rŽcompenses aprs la mort, et que la facultŽ de sentir et de penser pŽrissait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher et de digŽrer. Ils niaient l'existence des anges. Ils diffŽraient beaucoup plus des autres Juifs que les protestants ne diffrent des catholiques; ils n'en demeurrent pas moins dans la communion de leurs frres: on vit mme des grands prtres de leur secte.

 

         Les pharisiens croyaient ˆ la fatalitŽ (Note 60) et ˆ la mŽtempsycose (Note 61). Les essŽniens pensaient que les ‰mes des justes allaient dans les ”les fortunŽes (Note 62), et celles des mŽchants dans une espce de Tartare. Ils ne faisaient point de sacrifices; ils s'assemblaient entre eux dans une synagogue particulire. En un mot, si l'on veut examiner de prs le juda•sme, on sera ŽtonnŽ de trouver la plus grande tolŽrance au milieu des horreurs les plus barbares. C'est une contradiction, il est vrai; presque tous les peuples se sont gouvernŽs par des contradictions. Heureuse celle qui amne des moeurs douces quand on a des lois de sang!

 

 

 

CHAPITRE XIV

 

 

SI L'INTOLERANCE

A ETE ENSEIGNEE PAR JESUS-CHRIST

 

 

         Voyons maintenant si JŽsus-Christ a Žtabli des lois sanguinaires, s'il a ordonnŽ l'intolŽrance, s'il fit b‰tir les cachots de l'Inquisition, s'il institua les bourreaux des autodafŽ.

 

         Il n'y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles dont l'esprit persŽcuteur ait pu infŽrer que l'intolŽrance, la contrainte, sont lŽgitimes. L'un est la parabole dans laquelle le royaume des cieux est comparŽ ˆ un roi qui invite des convives aux noces de son fils; ce monarque leur fait dire par ses serviteurs (Note 63): "J'ai tuŽ mes boeufs et mes volailles; tout est prt, venez aux noces." Les uns, sans se soucier de l'invitation, vont ˆ leurs maisons de campagne, les autres ˆ leur nŽgoce; d'autres outragent les domestiques du roi, et les tuent. Le roi fait marcher ses armŽes contre ces meurtriers, et dŽtruit leur ville; il envoie sur les grands chemins convier au festin tous ceux qu'on trouve: un d'eux s'Žtant mis ˆ table sans avoir mis la robe nuptiale est chargŽ de fers, et jetŽ dans les tŽnbres extŽrieures.

 

         Il est clair que cette allŽgorie ne regardant que le royaume des cieux, nul homme assurŽment ne doit en prendre le droit de garrotter ou de mettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir un habit de noces convenable, et je ne connais dans l'histoire aucun prince qui ait fait pendre un courtisan pour un pareil sujet; il n'est pas non plus ˆ craindre que, quand l'empereur, ayant tuŽ ses volailles, enverra ses pages ˆ des princes de l'empire pour les prier ˆ souper, ces princes tuent ces pages. L'invitation au festin signifie la prŽdication du salut; le meurtre des envoyŽs du prince figure la persŽcution contre ceux qui prchent la sagesse et la vertu.

 

         L'autre (Note 64) parabole est celle d'un particulier qui invite ses amis ˆ un grand souper, et lorsqu'il est prt de se mettre ˆ table, il envoie son domestique les avertir. L'un s'excuse sur ce qu'il a achetŽ une terre, et qu'il va la visiter: cette excuse ne para”t pas valable, ce n'est pas pendant la nuit qu'on va voir sa terre; un autre dit qu'il a achetŽ cinq paires de boeufs, et qu'il les doit Žprouver: il a le mme tort que l'autre, on n'essaye pas des boeufs ˆ l'heure du souper; un troisime rŽpond qu'il vient de se marier, et assurŽment son excuse est trs recevable. Le pre de famille, en colre, fait venir ˆ son festin les aveugles et les boiteux, et, voyant qu'il reste encore des places vides, il dit ˆ son valet: "Allez dans les grands chemins et le long des haies, et contraignez les gens d'entrer."

 

         Il est vrai qu'il n'est pas dit expressŽment que cette parabole soit une figure du royaume des cieux. On n'a que trop abusŽ de ces paroles: Contrains-les d'entrer; mais il est visible qu'un seul valet ne peut contraindre par la force tous les gens qu'il rencontre ˆ venir souper chez son ma”tre; et d'ailleurs, des convives ainsi forcŽs ne rendraient pas le repas fort agrŽable. Contrains-les d'entrer ne veut dire autre chose, selon les commentateurs les plus accrŽditŽs, sinon: priez, conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, je vous prie, de cette prire et de ce souper ˆ la persŽcution?

 

         Si on prend les choses ˆ la lettre, faudra-t-il tre aveugle, boiteux, et conduit par force, pour tre dans le sein de l'Eglise? JŽsus dit dans la mme parabole: "Ne donnez ˆ d”ner ni ˆ vos amis ni ˆ vos parents riches"; en a-t-on jamais infŽrŽ qu'on ne dot point en effet d”ner avec ses parents et ses amis ds qu'ils ont un peu de fortune?

 

         JŽsus-Christ, aprs la parabole du festin, dit (Note 65): "Si quelqu'un vient ˆ moi, et ne hait pas son pre, sa mre, ses frres, ses soeurs, et mme sa propre ‰me, il ne peut tre mon disciple, etc. Car qui est celui d'entre vous qui, voulant b‰tir une tour, ne suppute pas auparavant la dŽpense?" Y a-t-il quelqu'un, dans le monde, assez dŽnaturŽ pour conclure qu'il faut ha•r son pre et sa mre? Et ne comprend-on pas aisŽment que ces paroles signifient: Ne balancez pas entre moi et vos plus chres affections?

 

         On cite le passage de saint Matthieu (Note 66): "Qui n'Žcoute point l'Eglise soit comme un pa•en et comme un receveur de la douane"; cela ne dit pas absolument qu'on doive persŽcuter les pa•ens et les fermiers des droits du roi: ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrŽs au bras sŽculier. Loin d'™ter ˆ ces fermiers aucune prŽrogative de citoyen, on leur a donnŽ les plus grands privilges; c'est la seule profession qui soit condamnŽe dans L'Ecriture, et c'est la plus favorisŽe par les gouvernements. Pourquoi donc n'aurions-nous pas pour nos frres errants autant d'indulgence que nous prodiguons de considŽration ˆ nos frres les traitants?

 

         Un autre passage dont on a fait un abus grossier est celui de saint Matthieu et de saint Marc, o il est dit que JŽsus, ayant faim le matin, approcha d'un figuier o il ne trouva que des feuilles, car ce n'Žtait pas le temps des figues: il maudit le figuier qui se sŽcha aussit™t.

 

         On donne plusieurs explications diffŽrentes de ce miracle; mais y en a-t-il une seule qui puisse autoriser la persŽcution? Un figuier n'a pu donner des figues vers le commencement de mars, on l'a sŽchŽ: est-ce une raison pour faire sŽcher nos frres de douleur dans tous les temps de l'annŽe? Respectons dans l'Žcriture tout ce qui peut faire na”tre des difficultŽs dans nos esprits curieux et vains, mais n'en abusons pas pour tre durs et implacables.

 

         L'esprit persŽcuteur, qui abuse de tout, cherche encore sa justification dans l'expulsion des marchands chassŽs du temple, et dans la lŽgion de dŽmons envoyŽe du corps d'un possŽdŽ dans le corps de deux mille animaux immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autre chose qu'une justice que Dieu daigne faire lui-mme d'une contravention ˆ la loi? C'Žtait manquer de respect ˆ la maison du Seigneur que de changer son parvis en une boutique de marchands. En vain le sanhŽdrin et les prtres permettaient ce nŽgoce pour la commoditŽ des sacrifices: le Dieu auquel on sacrifiait pouvait sans doute, quoique cachŽ sous la figure humaine, dŽtruire cette profanation; il pouvait de mme punir ceux qui introduisaient dans le pays des troupeaux entiers dŽfendus par une loi dont il daignait lui-mme tre l'observateur. Ces exemples n'ont pas le moindre rapport aux persŽcutions sur le dogme. Il faut que l'esprit d'intolŽrance soit appuyŽ sur de bien mauvaises raisons, puisqu'il cherche partout les plus vains prŽtextes.

 

         Presque tout le reste des paroles et des actions de JŽsus-Christ prche la douceur, la patience, l'indulgence. C'est le pre de famille qui reoit l'enfant prodigue; c'est l'ouvrier qui vient ˆ la dernire heure, et qui est payŽ comme les autres; c'est le samaritain charitable; lui-mme justifie ses disciples de ne pas ježner; il pardonne ˆ la pŽcheresse; il se contente de recommander la fidŽlitŽ ˆ la femme adultre; il daigne mme condescendre ˆ l'innocente joie des convives de Cana, qui, Žtant dŽjˆ ŽchauffŽs de vin, en demandent encore: il veut bien faire un miracle en leur faveur, il change pour eux l'eau en vin.

 

         Il n'Žclate pas mme contre Judas, qui doit le trahir il ordonne ˆ Pierre de ne se jamais servir de l'ŽpŽe; il rŽprimande. les enfants de ZŽbŽdŽe, qui, ˆ l'exemple d'Elie, voulaient faire descendre le feu du ciel sur une ville qui n'avait pas voulu le loger.

 

         Enfin il meurt victime de l'envie. Si l'on ose comparer le sacrŽ avec le profane, et un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a beaucoup de rapport avec celle de Socrate. Le philosophe grec pŽrit par la haine des sophistes, des prtres, et des premiers du peuple: le lŽgislateur des chrŽtiens succomba sous la haine des scribes, des pharisiens, et des prtres. Socrate pouvait Žviter la mort, et il ne le voulut pas: JŽsus-Christ s'offrit volontairement. Le philosophe grec pardonna non seulement ˆ ses calomniateurs et ˆ ses juges iniques, mais il les pria de traiter un jour ses enfants comme lui-mme, s'ils Žtaient assez heureux pour mŽriter leur haine comme lui: le lŽgislateur des chrŽtiens, infiniment supŽrieur, pria son pre de pardonner ˆ ses ennemis.

 

         Si JŽsus-Christ sembla craindre la mort, si l'angoisse qu'il ressentit fut si extrme qu'il en eut une sueur mlŽe de sang, ce qui est le sympt™me le plus violent et le plus rare, c'est qu'il daigna s'abaisser ˆ toute la faiblesse du corps humain, qu'il avait revtu. Son corps tremblait, et son ‰me Žtait inŽbranlable; il nous apprenait que la vraie force, la vraie grandeur, consistent ˆ supporter des maux sous lesquels notre nature succombe. Il y a un extrme courage ˆ courir ˆ la mort en la redoutant.

 

         Socrate avait traitŽ les sophistes d'ignorants, et les avait convaincus de mauvaise foi: JŽsus, usant de ses droits divins, traita les scribes (Note 67) et les pharisiens d'hypocrites, d'insensŽs, d'aveugles, de mŽchants, de serpents, de race de vipres.

 

         Socrate ne fut point accusŽ de vouloir fonder une secte nouvelle: on n'accusa point JŽsus-Christ d'en avoir voulu introduire une (Note 68). Il est dit que les princes des prtres et tout le conseil cherchaient un faux tŽmoignage contre JŽsus pour le faire pŽrir.

 

         Or, s'ils cherchaient un faux tŽmoignage, ils ne lui reprochaient donc pas d'avoir prchŽ publiquement contre la loi. Il fut en effet soumis ˆ la loi de Mo•se depuis son enfance jusqu'ˆ sa mort. On le circoncit le huitime jour, comme tous les autres enfants. S'il fut depuis baptisŽ dans le Jourdain, c'Žtait une cŽrŽmonie consacrŽe chez les Juifs, comme chez tous les peuples de l'Orient. Toutes les souillures lŽgales se nettoyaient par le baptme; c'est ainsi qu'on consacrait les prtres: on se plongeait dans l'eau ˆ la fte de l'expiation solennelle, on baptisait les prosŽlytes.

 

         JŽsus observa tous les points de la loi: il fta tous les jours de sabbat; il s'abstint des viandes dŽfendues; il cŽlŽbra toutes les ftes, et mme, avant sa mort, il avait cŽlŽbrŽ la p‰que; on ne l'accusa ni d'aucune opinion nouvelle, ni d'avoir observŽ aucun rite Žtranger. NŽ IsraŽlite, il vŽcut constamment en IsraŽlite.

 

         Deux tŽmoins qui se prŽsentrent l'accusrent d'avoir dit (Note 69): "qu'il pourrait dŽtruire le temple et le reb‰tir en trois jours". Un tel discours Žtait incomprŽhensible pour les Juifs charnels; mais ce n'Žtait pas une accusation de vouloir fonder une nouvelle secte.

 

         Le grand prtre l'interrogea, et lui dit: "Je vous commande par le Dieu vivant de nous dire si vous tes le Christ fils de Dieu." On ne nous apprend point ce que le grand prtre entendait par fils de Dieu. On se servait quelquefois de cette expression pour signifier un juste (Note 70), comme on employait les mots de fils de BŽlial pour signifier un mŽchant. Les Juifs grossiers n'avaient aucune idŽe du mystre sacrŽ d'un fils de Dieu, Dieu lui-mme venant sur la terre.

 

         JŽsus lui rŽpondit: "Vous l'avez dit; mais je vous dis que vous verrez bient™t le fils de l'homme assis ˆ la droite de la vertu de Dieu, venant sur les nuŽes du ciel."

 

         Cette rŽponse fut regardŽe par le sanhŽdrin irritŽ comme un blasphme. Le sanhŽdrin n'avait plus le droit du glaive; ils traduisirent JŽsus devant le gouverneur romain de la province, et l'accusrent calomnieusement d'tre un perturbateur du repos public, qui disait qu'il ne fallait pas payer le tribut ˆ CŽsar, et qui de plus se disait roi des Juifs. Il est donc de la plus grande Žvidence qu'il fut accusŽ d'un crime d'Etat.

 

         Le gouverneur Pilate, ayant appris qu'il Žtait GalilŽen, le renvoya d'abord ˆ HŽrode, tŽtrarque de GalilŽe. HŽrode crut qu'il Žtait impossible que JŽsus pžt aspirer ˆ se faire chef de parti, et prŽtendre ˆ la royautŽ; il le traita avec mŽpris, et le renvoya ˆ Pilate, qui eut l'indigne faiblesse de le condamner pour apaiser le tumulte excitŽ contre lui-mme, d'autant plus qu'il avait essuyŽ dŽjˆ une rŽvolte des Juifs, ˆ ce que nous apprend Josphe. Pilate n'eut pas la mme gŽnŽrositŽ qu'eut depuis le gouverneur Festus.

 

         Je demande ˆ prŽsent si c'est la tolŽrance ou l'intolŽrance qui est de droit divin? Si vous voulez ressembler ˆ JŽsus-Christ, soyez martyrs, et non pas bourreaux.

 

 

 

CHAPITRE XV

 

 

TEMOIGNAGES CONTRE L'INTOLERANCE

 

 

         C'est une impiŽtŽ d'™ter, en matire de religion, la libertŽ aux hommes, d'empcher qu'ils ne fassent choix d'une divinitŽ: aucun homme, aucun dieu, ne voudrait d'un service forcŽ. (ApologŽtique, ch. XXIV.)

 

         Si on usait de violence pour la dŽfense de la foi, les Žvques s'y opposeraient. (Saint HILAIRE, liv. Ier.)

 

         La religion forcŽe n'est plus religion: il faut persuader, et non contraindre. La religion ne se commande point. (JACTANCE, liv. III.)

 

         C'est une exŽcrable hŽrŽsie de vouloir attirer par la force, par les coups, par les emprisonnements, ceux qu'on n'a pu convaincre par la raison. (Saint ATHANASE, liv. Ier.)

 

         Rien n'est plus contraire ˆ la religion que la contrainte. (Saint JUSTIN, martyr, liv. V.)

 

         PersŽcuterons-nous ceux que Dieu tolre? dit saint Augustin, avant que sa querelle avec les donatistes l'ežt rendu trop sŽvre.

 

         Qu'on ne fasse aucune violence aux Juifs. (Quatrime concile de Tolde, cinquante-sixime canon.)

 

         Conseillez, et ne forcez pas. (Lettre de saint Bernard.)

 

         Nous ne prŽtendons point dŽtruire les erreurs par la violence. (Discours du clergŽ de France ˆ Louis XIII.)

 

         Nous avons toujours dŽsapprouvŽ les voies de rigueur. (AssemblŽe du clergŽ, 11 auguste 1560.)

 

         Nous savons que la foi se persuade et ne se commande point. (FLECHIER, Žvque de N”mes, lettre 19.)

 

         On ne doit pas mme user de termes insultants. (L'Žvque Du BELLAI, dans une Instruction pastorale.)

 

         Souvenez-vous que les maladies de l'‰me ne se guŽrissent point par contrainte et par violence. (Le cardinal LE CAMUS, Instruction pastorale de 1688.)

 

         Accordez ˆ tous la tolŽrance civile. (FENELON, archevque de Cambrai, au duc de Bourgogne.)

 

         L'exaction forcŽe d'une religion est une preuve Žvidente que l'esprit qui la conduit est un esprit ennemi de la vŽritŽ. (DIROIS, docteur de Sorbonne, livre VI, chap. IV.)

 

         La violence peut faire des hypocrites; on ne persuade point quand on fait retentir partout les menaces. (TILLEMONT, Histoire ecclŽsiastique, tome VI.)

 

         Il nous a paru conforme ˆ l'ŽquitŽ et ˆ la droite raison de marcher sur les traces de l'ancienne Eglise, qui n'a point usŽ de violence pour Žtablir et Žtendre la religion. (Remontrance du parlement de Paris ˆ Henri II.)

 

         L'expŽrience nous apprend que la violence est plus capable d'irriter que de guŽrir un mal qui a sa racine dans l'esprit, etc. (DE THOU, Ep”tre dŽdicatoire ˆ Henri IV.)

 

         La foi ne s'inspire pas ˆ coups d'ŽpŽe. (CERISIERS, Sur les rgnes de Henri IV et de Louis XIII.)

 

         C'est un zle barbare que celui qui prŽtend planter la religion dans les coeurs, comme si la persuasion pouvait tre l'effet de la contrainte. (BOULAINVILLIERS, Etat de la France.)

 

         Il en est de la religion comme de l'amour: le commandement n'y peut rien, la contrainte encore moins; rien de plus indŽpendant que d'aimer et de croire. (AMELOT DE LA HOUSSAIE, sur les Lettres du cardinal d'Ossat.)

 

         Si le ciel vous a assez aimŽs pour vous faire voir la vŽritŽ, il vous a fait une grande gr‰ce; mais est-ce aux enfants qui ont l'hŽritage de leur pre, de ha•r ceux qui ne l'ont pas eu? (Esprit des Lois, liv. XXV.)

 

         On pourrait faire un livre Žnorme, tout composŽ de pareils passages. Nos histoires, nos discours, nos sermons, nos ouvrages de morale, nos catŽchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui ce devoir sacrŽ de l'indulgence. Par quelle fatalitŽ, par quelle inconsŽquence dŽmentirions-nous dans la pratique une thŽorie que nous annonons tous les jours? Quand nos actions dŽmentent notre morale, c'est que nous croyons qu'il y a quelque avantage pour nous ˆ faire le contraire de ce que nous enseignons; mais certainement il n'y a aucun avantage ˆ persŽcuter ceux qui ne sont pas de notre avis, et ˆ nous en faire ha•r. Il y a donc, encore une fois, de l'absurditŽ dans l'intolŽrance. Mais, dira-t-on, ceux qui ont intŽrt ˆ gner les consciences ne sont point absurdes. C'est ˆ eux que s'adresse le chapitre suivant.

 

 

 

CHAPITRE XVI

 

 

DIALOGUE ENTRE UN MOURANT

ET UN HOMME QUI SE PORTE BIEN

 

 

         Un citoyen Žtait ˆ l'agonie dans une ville de province; un homme en bonne santŽ vint insulter ˆ ses derniers moments, et lui dit:

 

         MisŽrable! pense comme moi tout ˆ l'heure: signe cet Žcrit, confesse que cinq propositions sont dans un livre que ni toi ni moi n'avons jamais lu; sois tout ˆ l'heure du sentiment de Lanfranc contre BŽrenger, de saint Thomas contre saint Bonaventure; embrasse le second concile de NicŽe contre le concile de Francfort; explique-moi dans l'instant comment ces paroles: "Mon Pre est plus grand que moi" signifient expressŽment: "Je suis aussi grand que lui."

 

         Dis-moi comment le Pre communique tout au Fils, exceptŽ la paternitŽ, ou je vais faire jeter ton corps ˆ la voirie; tes enfants n'hŽriteront point de toi, ta femme sera privŽe de sa dot, et ta famille mendiera du pain, que mes pareils ne lui donneront pas.

 

         LE MOURANT.

         J'entends ˆ peine ce que vous me dites; les menaces que vous me faites parviennent confusŽment ˆ mon oreille, elles troublent mon ‰me, elles rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez pitiŽ de moi.

 

         LE BARBARE.

         De la pitiŽ! je n'en puis avoir si tu n'es pas de mon avis en tout.

 

         LE MOURANT.

         HŽlas! vous sentez qu'ˆ ces derniers moments tous mes sens sont flŽtris, toutes les portes de mon entendement sont fermŽes, mes idŽes s'enfuient, ma pensŽe s'Žteint. Suis-je en Žtat de disputer?

 

         LE BARBARE.

         HŽ bien, si tu ne peux pas croire ce que je veux, dis que tu le crois, et cela me suffit.

 

         LE MOURANT.

         Comment puis-je me parjurer pour vous plaire? Je vais para”tre dans un moment devant le Dieu qui punit le parjure.

 

         LE BARBARE.

         N'importe; tu auras le plaisir d'tre enterrŽ dans un cimetire, et ta femme, tes enfants, auront de quoi vivre. Meurs en hypocrite; l'hypocrisie est une bonne chose: c'est, comme on dit, un hommage que le vice rend ˆ la vertu. Un peu d'hypocrisie, mon ami, qu'est-ce que cela cožte?

 

         LE MOURANT.

         HŽlas! vous mŽprisez Dieu, ou vous ne le reconnaissez pas, puisque vous me demandez un mensonge ˆ l'article de la mort, vous qui devez bient™t recevoir votre jugement de lui, et qui rŽpondrez de ce mensonge.

 

         LE BARBARE.

         Comment, insolent! je ne reconnais point de Dieu!

 

         LE MOURANT.

         Pardon, mon frre, je crains que vous n'en connaissiez pas. Celui que j'adore ranime en ce moment mes forces pour vous dire d'une voix mourante que, si vous croyez en Dieu, vous devez user envers moi de charitŽ. Il m'a donnŽ ma femme et mes enfants, ne les faites pas pŽrir de misre. Pour mon corps, faites-en ce que vous voudrez: je vous l'abandonne; mais croyez en Dieu, je vous en conjure.

 

         LE BARBARE.

         Fais, sans raisonner, ce que je t'ai dit; je le veux, je te l'ordonne.

 

         LE MOURANT.

         Et quel intŽrt avez-vous ˆ me tant tourmenter?

 

         LE BARBARE.

         Comment! quel intŽrt? Si j'ai ta signature, elle me vaudra un bon canonicat.

 

         LE MOURANT.

         Ah! mon frre! voici mon dernier moment; je meurs, je vais prier Dieu qu'il vous touche et qu'il vous convertisse.

 

         LE BARBARE.

         Au diable soit l'impertinent, qui n'a point signŽ! Je vais signer pour lui et contrefaire son Žcriture (Note 71).

 

         La lettre suivante est une confirmation de la mme morale.

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CHAPITRE XVII

 

 

LETTRE ECRITE AU JESUITE LE TELLIER,

PAR UN BENEFICIER, LE 6 MAI 1714

 

 

                  MON REVEREND PERE,

 

         J'obŽis aux ordres que Votre RŽvŽrence m'a donnŽs de lui prŽsenter les moyens les plus propres de dŽlivrer JŽsus et sa Compagnie de leurs ennemis. Je crois qu'il ne reste plus que cinq cent mille huguenots dans le royaume, quelques-uns disent un million, d'autres quinze cent mille; mais en quelque nombre qu'ils soient, voici mon avis, que je soumets trs humblement au v™tre, comme je le dois.

 

         1¡ Il est aisŽ d'attraper en un jour tous les prŽdicants et de les pendre tous ˆ la fois dans une mme place, non seulement pour l'Ždification publique, mais pour la beautŽ du spectacle.

 

         2¡ Je ferais assassiner dans leurs lits tous les pres et mres, parce que si on les tuait dans les rues, cela pourrait causer quelque tumulte; plusieurs mme pourraient se sauver, ce qu'il faut Žviter sur toute chose. Cette exŽcution est un corollaire nŽcessaire de nos principes: car, s'il faut tuer un hŽrŽtique, comme tant de grands thŽologiens le prouvent, il est Žvident qu'il faut les tuer tous.

 

         3¡ Je marierais le lendemain toutes les filles ˆ de bons catholiques, attendu qu'il ne faut pas dŽpeupler trop l'Etat aprs la dernire guerre; mais ˆ l'Žgard des garons de quatorze et quinze ans, dŽjˆ imbus de mauvais principes, qu'on ne peut se flatter de dŽtruire, mon opinion est qu'il faut les ch‰trer tous, afin que cette engeance ne soit jamais reproduite. Pour les autres petits garons, ils seront ŽlevŽs dans vos collges, et on les fouettera jusqu'ˆ ce qu'ils sachent par coeur les ouvrages de Sanchez et de Molina.

 

         4¡ Je pense, sauf correction, qu'il en faut faire autant ˆ tous les luthŽriens d'Alsace, attendu que, dans l'annŽe 1704, j'aperus deux vieilles de ce pays-lˆ qui riaient le jour de la bataille d'Hochstedt.

 

         5¡ L'article des jansŽnistes para”tra peut-tre un peu plus embarrassant: je les crois au nombre de six millions au moins; mais un esprit tel que le v™tre ne doit pas s'en effrayer. Je comprends parmi les jansŽnistes tous les parlements, qui soutiennent si indignement les libertŽs de l'Eglise gallicane. C'est ˆ Votre RŽvŽrence de peser, avec sa prudence ordinaire, les moyens de vous soumettre tous ces esprits revches. La conspiration des poudres n'eut pas le succs dŽsirŽ, parce qu'un des conjurŽs eut l'indiscrŽtion de vouloir sauver la vie ˆ son ami; mais, comme vous n'avez point d'ami, le mme inconvŽnient n'est point ˆ craindre: il vous sera fort aisŽ de faire sauter tous les parlements du royaume avec cette invention du moine Schwartz, qu'on appelle pulvis pyrius. Je calcule qu'il faut, l'un portant l'autre, trente-six tonneaux de poudre pour chaque parlement, et ainsi, en multipliant douze parlements par trente-six tonneaux, cela ne compose que quatre cent trente-deux tonneaux, qui, ˆ cent Žcus pice, font la somme de cent vingt-neuf mille six cents livres: c'est une bagatelle pour le rŽvŽrend pre gŽnŽral.

 

         Les parlements une fois sautŽs, vous donnerez leurs charges ˆ vos congrŽganistes, qui sont parfaitement instruits des lois du royaume.

 

         6¡ Il sera aisŽ d'empoisonner M. le cardinal de Noailles, qui est un homme simple, et qui ne se dŽfie de rien.

 

         Votre RŽvŽrence emploiera les mmes moyens de conversion auprs de quelques Žvques rŽnitents; leurs ŽvchŽs seront mis entre les mains des jŽsuites, moyennant un bref du pape: alors tous les Žvques Žtant du parti de la bonne cause, et tous les curŽs Žtant habilement choisis par les Žvques, voici ce que je conseille, sous le bon plaisir de Votre RŽvŽrence.

 

         7¡ Comme on dit que les jansŽnistes communient au moins ˆ P‰ques, il ne serait pas mal de saupoudrer les hosties de la drogue dont on se servit pour faire justice de l'empereur Henri VII. Quelque critique me dira peut-tre qu'on risquerait, dans cette opŽration, de donner aussi la mort-aux-rats aux molinistes: cette objection est forte; mais il n'y a point de projet qui n'ait des inconvŽnients, point de systme qui ne menace ruine par quelque endroit. Si on Žtait arrte par ces petites difficultŽs, on ne viendrait jamais ˆ bout de rien; et d'ailleurs, comme il s'agit de procurer le plus grand bien qu'il soit possible, il ne faut pas se scandaliser si ce grand bien entra”ne aprs lui quelques mauvaises suites, qui ne sont de nulle considŽration.

 

         Nous n'avons rien ˆ nous reprocher: il est dŽmontrŽ que tous les prŽtendus rŽformŽs, tous les jansŽnistes, sont dŽvolus ˆ l'enfer; ainsi nous ne faisons que h‰ter le moment o ils doivent entrer en possession.

 

         Il n'est pas moins clair que le paradis appartient de droit aux molinistes: donc, en les faisant pŽrir par mŽgarde et sans aucune mauvaise intention, nous accŽlŽrons leur joie; nous sommes dans l'un et l'autre cas les ministres de la Providence.

 

         Quant ˆ ceux qui pourraient tre un peu effarouchŽs du nombre, Votre PaternitŽ pourra leur faire remarquer que depuis les jours florissants de l'Eglise jusqu'ˆ 1707, c'est-ˆ-dire depuis environ quatorze cents ans, la thŽologie a procurŽ le massacre de plus de cinquante millions d'hommes; et que je ne propose d'en Žtrangler, ou Žgorger, ou empoisonner, qu'environ six millions cinq cent mille.

 

         On nous objectera peut-tre encore que mon compte n'est pas juste, et que je viole la rgle de trois: car, dira-t-on, si en quatorze cents ans il n'a pŽri que cinquante millions d'hommes pour des distinctions, des dilemmes et des antilemmes thŽologiques, cela ne fait par annŽe que trente-cinq mille sept cent quatorze personnes avec fraction, et qu'ainsi je tue six millions quatre cent soixante-quatre mille deux cent quatre-vingt-cinq personnes de trop avec fraction pour la prŽsente annŽe.

 

         Mais, en vŽritŽ, cette chicane est bien puŽrile; on peut mme dire qu'elle est impie: car ne voit-on pas, par mon procŽdŽ, que je sauve la vie ˆ tous les catholiques jusqu'ˆ la fin du monde? On n'aurait jamais fait, si on voulait rŽpondre ˆ toutes les critiques. Je suis avec un profond respect de Votre PaternitŽ,

 

         Le trs humble, trs dŽvot et trs doux R...,

         natif d'Angoulme, prŽfet de la CongrŽgation.

 

         Ce projet ne put tre exŽcutŽ, parce que le P. Le Tellier y trouva quelques difficultŽs, et que Sa PaternitŽ fut exilŽe l'annŽe suivante. Mais comme il faut examiner le pour et le contre, il est bon de rechercher dans quels cas on pourrait lŽgitimement suivre en partie les vues du correspondant du P. Le Tellier. Il para”t qu'il serait dur d'exŽcuter ce projet dans tous ses points; mais il faut voir dans quelles occasions on doit rouer ou pendre, ou mettre aux galres les gens qui ne sont pas de notre avis: c'est l'objet de l'article suivant.

 

 

 

CHAPITRE XVIII

 

 

SEULS CAS OU L'INTOLERANCE

EST DE DROIT HUMAIN

 

 

         Pour qu'un gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs des hommes, il est nŽcessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes; elles ne sont des crimes que quand elles troublent la sociŽtŽ: elles troublent cette sociŽtŽ, ds qu'elles inspirent le fanatisme; il faut donc que les hommes commencent par n'tre pas fanatiques pour mŽriter la tolŽrance.

 

         Si quelques jeunes jŽsuites, sachant que l'Eglise a les rŽprouvŽs en horreur, que les jansŽnistes sont condamnŽs par une bulle, qu'ainsi les jansŽnistes sont rŽprouvŽs, s'en vont bržler une maison des Pres de l'Oratoire parce que Quesnel l'oratorien Žtait jansŽniste, il est clair qu'on sera bien obligŽ de punir ces jŽsuites.

 

         De mme, s'ils ont dŽbitŽ des maximes coupables, si leur institut est contraire aux lois du royaume, on ne peut s'empcher de dissoudre leur compagnie, et d'abolir les jŽsuites pour en faire des citoyens: ce qui au fond est un mal imaginaire, et un bien rŽel pour eux, car o est le mal de porter un habit court au lieu d'une soutane, et d'tre libre au lieu d'tre esclave? On rŽforme ˆ la paix des rŽgiments entiers, qui ne se plaignent pas: pourquoi les jŽsuites poussent-ils de si hauts cris quand on les rŽforme pour avoir la paix?

 

         Que les cordeliers, transportŽs d'un saint zle pour la vierge Marie, aillent dŽmolir l'Žglise des jacobins, qui pensent que Marie est nŽe dans le pŽchŽ originel, on sera obligŽ alors de traiter les cordeliers ˆ peu prs comme les jŽsuites.

 

         On en dira autant des luthŽriens et des calvinistes. Ils auront beau dire: Nous suivons les mouvements de notre conscience, il vaut mieux obŽir ˆ Dieu qu'aux hommes; nous sommes le vrai troupeau, nous devons exterminer les loups; il est Žvident qu'alors ils sont loups eux-mmes.

 

         Un des plus Žtonnants exemples de fanatisme a ŽtŽ une petite secte en Danemark, dont le principe Žtait le meilleur du monde. Ces gens-lˆ voulaient procurer le salut Žternel ˆ leurs frres; mais les consŽquences de ce principe Žtaient singulires. Ils savaient que tous les petits enfants qui meurent sans baptme sont damnŽs, et que ceux qui ont le bonheur de mourir immŽdiatement aprs avoir reu le baptme jouissent de la gloire Žternelle: ils allaient Žgorgeant les garons et les filles nouvellement baptisŽs qu'ils pouvaient rencontrer; c'Žtait sans doute leur faire le plus grand bien qu'on pžt leur procurer: on les prŽservait ˆ la fois du pŽchŽ, des misres de cette vie, et de l'enfer; on les envoyait infailliblement au ciel. Mais ces gens charitables ne considŽraient pas qu'il n'est pas permis de faire un petit mal pour un grand bien; qu'ils n'avaient aucun droit sur la vie de ces petits enfants; que la plupart des pres et mres sont assez charnels pour aimer mieux avoir auprs d'eux leurs fils et leurs filles que de les voir Žgorger pour aller en paradis, et qu'en un mot, le magistrat doit punir l'homicide, quoiqu'il soit fait ˆ bonne intention.

 

         Les Juifs sembleraient avoir plus de droit que personne de nous voler et de nous tuer: car bien qu'il y ait cent exemples de tolŽrance dans l'Ancien Testament, cependant il y a aussi quelques exemples et quelques lois de rigueur. Dieu leur a ordonnŽ quelquefois de tuer les idol‰tres, et de ne rŽserver que les filles nubiles: ils nous regardent comme idol‰tres, et, quoique nous les tolŽrions aujourd'hui, ils pourraient bien, s'ils Žtaient les ma”tres, ne laisser au monde que nos filles.

 

         Ils seraient surtout dans l'obligation indispensable d'assassiner tous les Turcs, cela va sans difficultŽ: car les Turcs possdent le pays des EthŽens, des JŽbusŽens, des AmorrhŽens, JersŽnŽens, HŽvŽens, AracŽens, CinŽens, HamatŽens, SamarŽens: tous ces peuples furent dŽvouŽs ˆ l'anathme; leur pays, qui Žtait de plus de vingt-cinq lieues de long, fut donnŽ aux Juifs par plusieurs pactes consŽcutifs; ils doivent rentrer dans leur bien; les mahomŽtans en sont les usurpateurs depuis plus de mille ans.

 

         Si les Juifs raisonnaient ainsi aujourd'hui, il est clair qu'il n'y aurait d'autre rŽponse ˆ leur faire que de les mettre aux galres.

 

         Ce sont ˆ peu prs les seuls cas o l'intolŽrance para”t raisonnable.

 

 

 

CHAPITRE XIX

 

 

RELATION D'UNE DISPUTE DE CONTROVERSE A LA CHINE

 

 

         Dans les premires annŽes du rgne du grand empereur Kang-hi, un mandarin de la ville de Kanton entendit de sa maison un grand bruit qu'on faisait dans la maison voisine: il s'informa si l'on ne tuait personne; on lui dit que c'Žtait l'aum™nier de la compagnie danoise, un chapelain de Batavia, et un jŽsuite qui disputaient; il les fit venir, leur fit servir du thŽ et des confitures, et leur demanda pourquoi ils se querellaient.

 

         Le jŽsuite lui rŽpondit qu'il Žtait bien douloureux pour lui, qui avait toujours raison, d'avoir affaire ˆ des gens qui avaient toujours tort; que d'abord il avait argumentŽ avec la plus grande retenue, mais qu'enfin la patience lui avait ŽchappŽ.

 

         Le mandarin leur fit sentir, avec toute la discrŽtion possible, combien la politesse est nŽcessaire dans la dispute, leur dit qu'on ne se f‰chait jamais ˆ la Chine, et leur demanda de quoi il s'agissait.

 

         Le jŽsuite lui rŽpondit: "Monseigneur, je vous en fais juge; ces deux messieurs refusent de se soumettre aux dŽcisions du concile de Trente."

 

         - "Cela m'Žtonne, dit le mandarin." Puis se tournant vers les deux rŽfractaires: "Il me para”t, leur dit-il, messieurs, que vous devriez respecter les avis d'une grande assemblŽe: je ne sais pas ce que c'est que le concile de Trente; mais plusieurs personnes sont toujours plus instruites qu'une seule. Nul ne doit croire qu'il en sait plus que les autres, et que la raison n'habite que dans sa tte; c'est ainsi que l'enseigne notre grand Confucius; et si vous m'en croyez, vous ferez trs bien de vous en rapporter au concile de Trente."

 

         Le Danois prit alors la parole, et dit: "Monseigneur parle avec la plus grande sagesse; nous respectons les grandes assemblŽes comme nous le devons; aussi sommes-nous entirement de l'avis de plusieurs assemblŽes qui se sont tenues avant celle de Trente.

 

         - Oh! si cela est ainsi, dit le mandarin, je vous demande pardon, vous pourriez bien avoir raison. Ca, vous tes donc du mme avis, ce Hollandais et vous, contre ce pauvre jŽsuite?

 

         - Point du tout, dit le Hollandais; cet homme-ci a des opinions presque aussi extravagantes que celles de ce jŽsuite, qui fait ici le doucereux avec vous; il n'y a pas moyen d'y tenir.

 

         - Je ne vous conois pas, dit le mandarin; n'tes-vous pas tous trois chrŽtiens? Ne venez-vous pas tous trois enseigner le christianisme dans notre empire? Et ne devez-vous pas par consŽquent avoir les mmes dogmes?

 

         - Vous voyez, monseigneur, dit le jŽsuite; ces deux gens-ci sont ennemis mortels, et disputent tous deux contre moi: il est donc Žvident qu'ils ont tous les deux tort, et que la raison n'est que de mon c™tŽ.

 

         - Cela n'est pas si Žvident, dit le mandarin; il se pourrait faire ˆ toute force que vous eussiez tort tous trois; je serais curieux de vous entendre l'un aprs l'autre."

 

         Le jŽsuite fit alors un assez long discours, pendant lequel le Danois et le Hollandais levaient les Žpaules; le mandarin n'y comprit rien. Le Danois parla ˆ son tour; ses deux adversaires le regardrent en pitiŽ, et le mandarin n'y comprit pas davantage. Le Hollandais eut le mme sort. Enfin ils parlrent tous trois ensemble, ils se dirent de grosses injures. L'honnte mandarin eut bien de la peine ˆ mettre le holˆ, et leur dit: "Si vous voulez qu'on tolre ici votre doctrine, commencez par n'tre ni intolŽrants ni intolŽrables."

 

         Au sortir de l'audience, le jŽsuite rencontra un missionnaire jacobin; il lui apprit qu'il avait gagnŽ sa cause, l'assurant que la vŽritŽ triomphait toujours. Le jacobin lui dit: "Si j'avais ŽtŽ lˆ, vous ne l'auriez pas gagnŽe; je vous aurais convaincu de mensonge et d'idol‰trie." La querelle s'Žchauffa; le jacobin et le jŽsuite se prirent aux cheveux. Le mandarin, informŽ du scandale, les envoya tous deux en prison. Un sous-mandarin dit au juge: "Combien de temps Votre Excellence veut-elle qu'ils soient aux arrts? - Jusqu'ˆ ce qu'ils soient d'accord, dit le juge. - Ah! dit le sous-mandarin, ils seront donc en prison toute leur vie. - HŽ bien! dit le juge, jusqu'ˆ ce qu'ils se pardonnent. - Ils ne se pardonneront jamais, dit l'autre; je les connais. - HŽ bien donc! dit le mandarin, jusqu'ˆ ce qu'ils fassent semblant de se pardonner."

 

 

 

CHAPITRE XX

 

 

S'IL EST UTILE D'ENTRETENIR LE PEUPLE

DANS LA SUPERSTITION

 

 

         Telle est la faiblesse du genre humain, et telle est sa perversitŽ, qu'il vaut mieux sans doute pour lui d'tre subjuguŽ par toutes les superstitions possibles, pourvu qu'elles ne soient point meurtrires, que de vivre sans religion. L'homme a toujours eu besoin d'un frein, et quoiqu'il fžt ridicule de sacrifier aux faunes, aux sylvains, aux na•ades, il Žtait bien plus raisonnable et plus utile d'adorer ces images fantastiques de la DivinitŽ que de se livrer ˆ l'athŽisme. Un athŽe qui serait raisonneur, violent et puissant, serait un flŽau aussi funeste qu'un superstitieux sanguinaire.

 

         Quand les hommes n'ont pas de notions saines de la DivinitŽ, les idŽes fausses y supplŽent, comme dans les temps malheureux on trafique avec de la mauvaise monnaie, quand on n'en a pas de bonne. Le pa•en craignait de commettre un crime, de peur d'tre puni par les faux dieux; le Malabare craint d'tre puni par sa pagode. Partout o il y a une sociŽtŽ Žtablie, une religion est nŽcessaire; les lois veillent sur les crimes connus, et la religion sur les crimes secrets.

 

         Mais lorsqu'une fois les hommes sont parvenus ˆ embrasser une religion pure et sainte, la superstition devient non seulement inutile, mais trs dangereuse. On ne doit pas chercher ˆ nourrir de gland ceux que Dieu daigne nourrir de pain.

 

         La superstition est ˆ la religion ce que l'astrologie est ˆ l'astronomie, la fille trs folle d'une mre trs sage. Ces deux filles ont longtemps subjuguŽ toute la terre.

 

         Lorsque, dans nos sicles de barbarie, il y avait ˆ peine deux seigneurs fŽodaux qui eussent chez eux un Nouveau Testament, il pouvait tre pardonnable de prŽsenter des fables au vulgaire, c'est-ˆ-dire ˆ ces seigneurs fŽodaux, ˆ leurs femmes imbŽciles, et aux brutes leurs vassaux; on leur faisait croire que saint Christophe avait portŽ l'enfant JŽsus du bord d'une rivire ˆ l'autre; on les repaissait d'histoires de sorciers et de possŽdŽs; ils imaginaient aisŽment que saint Genou guŽrissait de la goutte, et que sainte Claire guŽrissait les yeux malades. Les enfants croyaient au loup-garou, et les pres au cordon de saint Franois. Le nombre des reliques Žtait innombrable.

 

         La rouille de tant de superstitions a subsistŽ encore quelque temps chez les peuples, lors mme qu'enfin la religion fut ŽpurŽe. On sait que quand M. de Noailles, Žvque de Ch‰lons, fit enlever et jeter au feu la prŽtendue relique du saint nombril de JŽsus-Christ, toute la ville de Ch‰lons lui fit un procs; mais il eut autant de courage que de piŽtŽ, et il parvint bient™t ˆ faire croire aux Champenois qu'on pouvait adorer JŽsus-Christ en esprit et en vŽritŽ, sans avoir son nombril dans une Žglise.

 

         Ceux qu'on appelait jansŽnistes ne contriburent pas peu ˆ dŽraciner insensiblement dans l'esprit de la nation la plupart des fausses idŽes qui dŽshonoraient la religion chrŽtienne. On cessa de croire qu'il suffisait de rŽciter l'oraison des trente jours ˆ la vierge Marie pour obtenir tout ce qu'on voulait et pour pŽcher impunŽment.

 

         Enfin la bourgeoisie a commencŽ ˆ souponner que ce n'Žtait pas sainte Genevive qui donnait ou arrtait la pluie, mais que c'Žtait Dieu lui-mme qui disposait des ŽlŽments. Les moines ont ŽtŽ ŽtonnŽs que leurs saints ne fissent plus de miracles; et si les Žcrivains de la Vie de saint Franois Xavier revenaient au monde, ils n'oseraient pas Žcrire que ce saint ressuscita neuf morts, qu'il se trouva en mme temps sur mer et sur terre, et que son crucifix Žtant tombŽ dans la mer, un cancre vint le lui rapporter.

 

         Il en a ŽtŽ de mme des excommunications. Nos historiens nous disent que lorsque le roi Robert eut ŽtŽ excommuniŽ par le pape GrŽgoire V, pour avoir ŽpousŽ la princesse Berthe sa commre, ses domestiques jetaient par les fentres les viandes qu'on avait servies au roi, et que la reine Berthe accoucha d'une oie en punition de ce mariage incestueux. On doute aujourd'hui que les ma”tres d'h™tel d'un roi de France excommuniŽ jetassent son d”ner par la fentre, et que la reine m”t au monde un oison en pareil cas.

 

         S'il y a quelques convulsionnaires dans un coin d'un faubourg, c'est une maladie pŽdiculaire dont il n'y a que la plus vile populace qui soit attaquŽe. Chaque jour la raison pŽntre en France, dans les boutiques des marchands comme dans les h™tels des seigneurs. Il faut donc cultiver les fruits de cette raison, d'autant plus qu'il est impossible de les empcher d'Žclore. On ne peut gouverner la France, aprs qu'elle a ŽtŽ ŽclairŽe par les Pascal, les Nicole, les Arnauld, les Bossuet, les Descartes, les Gassendi, les Bayle, les Fontenelle, etc., comme on la gouvernait du temps des Garasse et des Menot.

 

         Si les ma”tres d'erreurs, je dis les grands ma”tres, si longtemps payŽs et honorŽs pour abrutir l'espce humaine, ordonnaient aujourd'hui de croire que le grain doit pourrir pour germer; que la terre est immobile sur ses fondements, qu'elle ne tourne point autour du soleil; que les marŽes ne sont pas un effet naturel de la gravitation, que l'arc-en-ciel n'est pas formŽ par la rŽfraction et la rŽflexion des rayons de la lumire, etc., et s'ils se fondaient sur des passages mal entendus de la sainte Ecriture pour appuyer leurs ordonnances, comment seraient-ils regardŽs par tous les hommes instruits? Le terme de btes serait-il trop fort? Et si ces sages ma”tres se servaient de la force et de la persŽcution pour faire rŽgner leur ignorance insolente, le terme de btes farouches serait-il dŽplacŽ?

 

         Plus les superstitions des moines sont mŽprisŽes, plus les Žvques sont respectŽs, et les curŽs considŽrŽs; ils ne font que du bien, et les superstitions monacales ultramontaines feraient beaucoup de mal. Mais de toutes les superstitions, la plus dangereuse, n'est-ce pas celle de ha•r son prochain pour ses opinions? Et n'est-il pas Žvident qu'il serait encore plus raisonnable d'adorer le saint nombril, le saint prŽpuce, le lait et la robe de la vierge Marie, que de dŽtester et de persŽcuter son frre?

 

 

 

CHAPITRE XXI

 

 

VERTU VAUT MIEUX QUE SCIENCE

 

 

         Moins de dogmes, moins de disputes; et moins de disputes, moins de malheurs: si cela n'est pas vrai, j'ai tort.

 

         La religion est instituŽe pour nous rendre heureux dans cette vie et dans l'autre. Que faut-il pour tre heureux dans la vie ˆ venir? tre juste.

 

         Pour tre heureux dans celle-ci, autant que le permet la misre de notre nature, que faut-il? tre indulgent.

 

         Ce serait le comble de la folie de prŽtendre amener tous les hommes ˆ penser d'une manire uniforme sur la mŽtaphysique. On pourrait beaucoup plus aisŽment subjuguer l'univers entier par les armes que subjuguer tous les esprits d'une seule ville.

 

         Euclide est venu aisŽment ˆ bout de persuader ˆ tous les hommes les vŽritŽs de la gŽomŽtrie: pourquoi? parce qu'il n'y en a pas une qui ne soit un corollaire Žvident de ce petit axiome: deux et deux font quatre. Il n'en est pas tout ˆ fait de mme dans le mŽlange de la mŽtaphysique et de la thŽologie.

 

         Lorsque l'Žvque Alexandre et le prtre Arios ou Arius commencrent ˆ disputer sur la manire dont le Logos Žtait une Žmanation du Pre, l'empereur Constantin leur Žcrivit d'abord ces paroles rapportŽes par Eusbe et par Socrate: "Vous tes de grands fous de disputer sur des choses que vous ne pouvez entendre."

 

         Si les deux partis avaient ŽtŽ assez sages pour convenir que l'empereur avait raison, le monde chrŽtien n'aurait pas ŽtŽ ensanglantŽ pendant trois cents annŽes.

 

         Qu'y a-t-il en effet de plus fou et de plus horrible que de dire aux hommes: "Mes amis, ce n'est pas assez d'tre des sujets fidles, des enfants soumis, des pres tendres, des voisins Žquitables, de pratiquer toutes les vertus, de cultiver l'amitiŽ, de fuir l'ingratitude, d'adorer JŽsus-Christ en paix: il faut encore que vous sachiez comment on est engendrŽ de toute ŽternitŽ; et si vous ne savez pas distinguer l'omousion dans l'hypostase, nous vous dŽnonons que vous serez bržlŽs ˆ jamais; et, en attendant, nous allons commencer par vous Žgorger"?

 

         Si on avait prŽsentŽ une telle dŽcision ˆ un Archimde, ˆ un Posidonius, ˆ un Varron, ˆ un Caton, ˆ un CicŽron, qu'auraient-ils rŽpondu?

 

         Constantin ne persŽvŽra point dans sa rŽsolution d'imposer silence aux deux partis: il pouvait faire venir les chefs de l'ergotisme dans son palais; il pouvait leur demander par quelle autoritŽ ils troublaient le monde: "Avez-vous les titres de la famille divine? Que vous importe que le Logos soit fait ou engendrŽ, pourvu qu'on lui soit fidle, pourvu qu'on prche une bonne morale, et qu'on la pratique si on peut? J'ai commis bien des fautes dans ma vie, et vous aussi; vous tes ambitieux, et moi aussi; l'empire m'a cožtŽ des fourberies et des cruautŽs; j'ai assassinŽ presque tous mes proches; je m'en repens: je veux expier mes crimes en rendant l'empire romain tranquille, ne m'empchez pas de faire le seul bien qui puisse faire oublier mes anciennes barbaries; aidez-moi ˆ finir mes jours en paix." Peut-tre n'aurait-il rien gagnŽ sur les disputeurs; peut-tre fut-il flattŽ de prŽsider ˆ un concile en long habit rouge, la tte chargŽe de pierreries.

 

         Voilˆ pourtant ce qui ouvrit la porte ˆ tous ces flŽaux qui vinrent de l'Asie inonder l'Occident. Il sortit de chaque verset contestŽ une furie armŽe d'un sophisme et d'un poignard, qui rendit tous les hommes insensŽs et cruels. Les Huns, les HŽrules, les Goths et les Vandales, qui survinrent, firent infiniment moins de mal, et le plus grand qu'ils firent fut de se prter enfin eux-mmes ˆ ces disputes fatales.

 

 

 

CHAPITRE XXII

 

 

DE LA TOLERANCE UNIVERSELLE

 

 

         Il ne faut pas un grand art, une Žloquence bien recherchŽe, pour prouver que des chrŽtiens doivent se tolŽrer les uns les autres. Je vais plus loin: je vous dis qu'il faut regarder tous les hommes comme nos frres. Quoi! mon frre le Turc? mon frre le Chinois? le Juif? le Siamois? Oui, sans doute; ne sommes-nous pas tous enfants du mme pre, et crŽatures du mme Dieu?

 

         Mais ces peuples nous mŽprisent; mais ils nous traitent d'idol‰tres! HŽ bien! je leur dirai qu'ils ont grand tort. Il me semble que je pourrais Žtonner au moins l'orgueilleuse opini‰tretŽ d'un iman ou d'un talapoin, si je leur parlais ˆ peu prs ainsi:

 

         "Ce petit globe, qui n'est qu'un point, roule dans l'espace, ainsi que tant d'autres globes; nous sommes perdus dans cette immensitŽ. L'homme, haut d'environ cinq pieds, est assurŽment peu de chose dans la crŽation. Un de ces tres imperceptibles dit ˆ quelques-uns de ses voisins, dans l'Arabie ou dans la Cafrerie: "Ecoutez-moi, car le Dieu de tous ces mondes m'a ŽclairŽ: il y a neuf cents millions de petites fourmis comme nous sur la terre, mais il n'y a que ma fourmilire qui soit chre ˆ Dieu; toutes les autres lui sont en horreur de toute ŽternitŽ; elle sera seule heureuse, et toutes les autres seront Žternellement infortunŽes."

 

         Ils m'arrteraient alors, et me demanderaient quel est le fou qui a dit cette sottise. Je serais obligŽ de leur rŽpondre: "C'est vous-mmes." Je t‰cherais ensuite de les adoucir; mais cela serait bien difficile.

 

         Je parlerais maintenant aux chrŽtiens, et j'oserais dire, par exemple, ˆ un dominicain inquisiteur pour la foi: "Mon frre, vous savez que chaque province d'Italie a son jargon, et qu'on ne parle point ˆ Venise et ˆ Bergame comme ˆ Florence. L'AcadŽmie de la Crusca a fixŽ la langue; son dictionnaire est une rgle dont on ne doit pas s'Žcarter, et la Grammaire de Buonmattei est un guide infaillible qu'il faut suivre; mais croyez-vous que le consul de l'AcadŽmie, et en son absence Buonmattei, auraient pu en conscience faire couper la langue ˆ tous les VŽnitiens et ˆ tous les Bergamasques qui auraient persistŽ dans leur patois?"

 

         L'inquisiteur me rŽpond: "Il y a bien de la diffŽrence; il s'agit ici du salut de votre ‰me: c'est pour votre bien que le directoire de l'Inquisition ordonne qu'on vous saisisse sur la dŽposition d'une seule personne, fžt-elle inf‰me et reprise de justice; que vous n'ayez point d'avocat pour vous dŽfendre; que le nom de votre accusateur ne vous soit pas seulement connu; que l'inquisiteur vous promette gr‰ce, et ensuite vous condamne; qu'il vous applique ˆ cinq tortures diffŽrentes, et qu'ensuite vous soyez ou fouettŽ, ou mis aux galres, ou bržlŽ en cŽrŽmonie (Note 72). Le P. Ivonet, le docteur Cuchalon, Zanchinus, Campegius, Roias, Felynus, Gomarus, Diabarus, Gemelinus, y sont formels et cette pieuse pratique ne peut souffrir de contradiction."

 

         Je prendrais la libertŽ de lui rŽpondre: "Mon frre, peut-tre avez-vous raison; je suis convaincu du bien que vous voulez me faire; mais ne pourrais-je pas tre sauvŽ sans tout cela?"

 

         Il est vrai que ces horreurs absurdes ne souillent pas tous les jours la face de la terre; mais elles ont ŽtŽ frŽquentes, et on en composerait aisŽment un volume beaucoup plus gros que les Žvangiles qui les rŽprouvent. Non seulement il est bien cruel de persŽcuter dans cette courte vie ceux qui ne pensent pas comme nous, mais je ne sais s'il n'est pas bien hardi de prononcer leur damnation Žternelle. Il me semble qu'il n'appartient gure ˆ des atomes d'un moment, tels que nous sommes, de prŽvenir ainsi les arrts du CrŽateur. Je suis bien loin de combattre cette sentence: "Hors de l'Eglise point de salut"; je la respecte, ainsi que tout ce qu'elle enseigne, mais, en vŽritŽ, connaissons-nous toutes les voies de Dieu et toute l'Žtendue de ses misŽricordes? N'est-il pas permis d'espŽrer en lui autant que de le craindre? N'est-ce pas assez d'tre fidles ˆ l'Eglise? Faudra-t-il que chaque particulier usurpe les droits de la DivinitŽ, et dŽcide avant elle du sort Žternel de tous les hommes?

 

         Quand nous portons le deuil d'un roi de Sude, ou de Danemark, ou d'Angleterre, ou de Prusse, disons-nous que nous portons le deuil d'un rŽprouvŽ qui bržle Žternellement en enfer? Il y a dans l'Europe quarante millions d'habitants qui ne sont pas de l'Eglise de Rome, dirons-nous ˆ chacun d'eux: "Monsieur, attendu que vous tes infailliblement damnŽ, je ne veux ni manger, ni contracter, ni converser avec vous?"

 

         Quel est l'ambassadeur de France qui, Žtant prŽsentŽ ˆ l'audience du Grand Seigneur, se dira dans le fond de son coeur: Sa Hautesse sera infailliblement bržlŽe pendant toute l'ŽternitŽ, parce qu'elle est soumise ˆ la circoncision? S'il croyait rŽellement que le Grand Seigneur est l'ennemi mortel de Dieu, et l'objet de sa vengeance, pourrait-il lui parler? devrait-il tre envoyŽ vers lui? Avec quel homme pourrait-on commercer, quel devoir de la vie civile pourrait-on jamais remplir, si en effet on Žtait convaincu de cette idŽe que l'on converse avec des rŽprouvŽs?

 

         O sectateurs d'un Dieu clŽment! si vous aviez un coeur cruel; si, en adorant celui dont toute la loi consistait en ces paroles: "Aimez Dieu et votre prochain", vous aviez surchargŽ cette loi pure et sainte de sophismes et de disputes incomprŽhensibles; si vous aviez allumŽ la discorde, tant™t pour un mot nouveau, tant™t pour une seule lettre de l'alphabet; si vous aviez attachŽ des peines Žternelles ˆ l'omission de quelques paroles, de quelques cŽrŽmonies que d'autres peuples ne pouvaient conna”tre, je vous dirais, en rŽpandant des larmes sur le genre humain: "Transportez-vous avec moi au jour o tous les hommes seront jugŽs, et o Dieu rendra ˆ chacun selon ses oeuvres."

 

         "Je vois tous les morts des sicles passŽs et du n™tre compara”tre en sa prŽsence. Etes-vous bien sžrs que notre CrŽateur et notre Pre dira au sage et vertueux Confucius, au lŽgislateur Solon, ˆ Pythagore, ˆ Zaleucus, ˆ Socrate, ˆ Platon, aux divins Antonins, au bon Trajan, ˆ Titus, les dŽlices du genre humain, ˆ Epicitte, ˆ tant d'autres hommes, les modles des hommes: Allez, monstres, allez subir des ch‰timents infinis en intensitŽ et en durŽe; que votre supplice soit Žternel comme moi! Et vous, mes bien-aimŽs, Jean Ch‰tel, Ravaillac, Damiens, Cartouche, etc., qui tes morts avec les formules prescrites, partagez ˆ jamais ˆ ma droite mon empire et ma fŽlicitŽ."

 

         Vous reculez d'horreur ˆ ces paroles; et, aprs qu'elles me sont ŽchappŽes, je n'ai plus rien ˆ vous dire.

 

 

 

CHAPITRE XXIII

 

 

PRIERE A DIEU

 

 

         Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse; c'est ˆ toi, Dieu de tous les tres, de tous les mondes et de tous les temps: s'il est permis ˆ de faibles crŽatures perdues dans l'immensitŽ, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, ˆ toi qui as tout donnŽ, ˆ toi dont les dŽcrets sont immuables comme Žternels, daigne regarder en pitiŽ les erreurs attachŽes ˆ notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamitŽs. Tu ne nous as point donnŽ un coeur pour nous ha•r, et des mains pour nous Žgorger; fais que nous nous aidions mutuellement ˆ supporter le fardeau d'une vie pŽnible et passagre; que les petites diffŽrences entre les vtements qui couvrent nos dŽbiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensŽes, entre toutes nos conditions si disproportionnŽes ˆ nos yeux, et si Žgales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelŽs hommes ne soient pas des signaux de haine et de persŽcution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te cŽlŽbrer supportent ceux qui se contentent de la lumire de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne dŽtestent pas ceux qui disent la mme chose sous un manteau de laine noire; qu'il soit Žgal de t'adorer dans un jargon formŽ d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possdent quelques fragments arrondis d'un certain mŽtal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie: car tu sais qu'il n'y a dans ces vanitŽs ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.

         Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frres! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercŽe sur les ‰mes, comme ils ont en exŽcration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible. Si les flŽaux de la guerre sont inŽvitables, ne nous ha•ssons pas, ne nous dŽchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence ˆ bŽnir Žgalement en mille langages divers, depuis Siam jusqu'ˆ la Californie, ta bontŽ qui nous a donnŽ cet instant.

 

 

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CHAPITRE XXIV

 

 

POST-SCRIPTUM

 

 

         Tandis qu'on travaillait ˆ cet ouvrage, dans l'unique dessein de rendre les hommes plus compatissants et plus doux, un autre homme Žcrivait dans un dessein tout contraire: car chacun a son opinion. Cet homme faisait imprimer un petit code de persŽcution, intitulŽ l'Accord de la religion et de l'humanitŽ (c'est une faute de l'imprimeur: lisez de l'inhumanitŽ).

 

         L'auteur de ce saint libelle s'appuie sur saint Augustin, qui, aprs avoir prchŽ la douceur, prcha enfin la persŽcution, attendu qu'il Žtait alors le plus fort, et qu'il changeait souvent d'avis. Il cite aussi l'Žvque de Meaux, Bossuet, qui persŽcuta le cŽlbre FŽnelon, archevque de Cambrai, coupable d'avoir imprimŽ que Dieu vaut bien la peine qu'on l'aime pour lui-mme.

 

         Bossuet Žtait Žloquent, je l'avoue; l'Žvque d'Hippone, quelquefois inconsŽquent, Žtait plus disert que ne sont les autres Africains, je l'avoue encore; mais je prendrai la libertŽ de dire ˆ l'auteur de ce saint libelle, avec Armande, dans Les Femmes savantes:

 

                  Quand sur une personne on prŽtend se rŽgler,

                  C'est par les beaux c™tŽs qu'il lui faut ressembler.

                  (Acte I, scne 1)

 

         Je dirai ˆ l'Žvque d'Hippone: Monseigneur, vous avez changŽ d'avis, permettez-moi de m'en tenir ˆ votre premire opinion; en vŽritŽ, je la crois meilleure.

 

         Je dirai ˆ l'Žvque de Meaux: Monseigneur, vous tes un grand homme: je vous trouve aussi savant, pour le moins, que saint Augustin, et beaucoup plus Žloquent; mais pourquoi tant tourmenter votre confrre, qui Žtait aussi Žloquent que vous dans un autre genre, et qui Žtait plus aimable?

 

         L'auteur du saint libelle sur l'inhumanitŽ n'est ni un Bossuet ni un Augustin; il me parait tout propre ˆ faire un excellent inquisiteur: je voudrais qu'il fžt ˆ Goa ˆ la tte de ce beau tribunal. Il est, de plus, homme d'Etat, et il Žtale de grands principes de politique. "S'il y a chez vous, dit-il, beaucoup d'hŽtŽrodoxes, mŽnagez-les, persuadez-les; s'il n'y en a qu'un petit nombre, mettez en usage la potence et les galres, et vous vous en trouverez fort bien"; c'est ce qu'il conseille, ˆ la page 89 et 90.

 

         Dieu merci, je suis bon catholique, je n'ai point ˆ craindre ce que les huguenots appellent le martyre; mais si cet homme est jamais premier ministre, comme il para”t s'en flatter dans son libelle, je l'avertis que je pars pour l'Angleterre le jour qu'il aura ses lettres patentes.

 

         En attendant, je ne puis que remercier la Providence de ce qu'elle permet que les gens de son espce soient toujours de mauvais raisonneurs. Il va jusqu'ˆ citer Bayle parmi les partisans de l'intolŽrance: cela est sensŽ et adroit; et de ce que Bayle accorde qu'il faut punir les factieux et les fripons, notre homme en conclut qu'il faut persŽcuter ˆ feu et ˆ sang les gens de bonne foi qui sont paisibles.

 

         Presque tout son livre est une imitation de l'Apologie de la Saint-BarthŽlŽmy. C'est cet apologiste ou son Žcho. Dans l'un ou dans l'autre cas, il faut espŽrer que ni le ma”tre ni le disciple ne gouverneront l'Etat.

 

         Mais s'il arrive qu'ils en soient les ma”tres, je leur prŽsente de loin cette requte, au sujet de deux lignes de la page 93 du saint libelle:

 

         "Faut-il sacrifier au bonheur du vingtime de la nation le bonheur de la nation entire?"

 

         SupposŽ qu'en effet il y ait vingt catholiques romains en France contre un huguenot, je ne prŽtends point que le huguenot mange les vingt catholiques; mais aussi pourquoi ces vingt catholiques mangeraient-ils ce huguenot, et pourquoi empcher ce huguenot de se marier? N'y a-t-il pas des Žvques, des abbŽs, des moines, qui ont des terres en DauphinŽ, dans le GŽvaudan, devers Agde, devers Carcassonne? Ces Žvques, ces abbŽs, ces moines, n'ont-ils pas des fermiers qui ont le malheur de ne pas croire ˆ la transsubstantiation? N'est-il pas de l'intŽrt des Žvques, des abbŽs, des moines et du public, que ces fermiers aient de nombreuses familles? N'y aura-t-il que ceux qui communieront sous une seule espce ˆ qui il sera permis de faire des enfants? En vŽritŽ cela n'est ni juste ni honnte.

 

         "La rŽvocation de l'Ždit de Nantes n'a point autant produit d'inconvŽnients qu'on lui en attribue", dit l'auteur.

 

         Si en effet on lui en attribue plus qu'elle n'en a produit, on exagre, et le tort de presque tous les historiens est d'exagŽrer; mais c'est aussi le tort de tous les controversistes de rŽduire ˆ rien le mal qu'on leur reproche. N'en croyons ni les docteurs de Paris ni les prŽdicateurs d'Amsterdam.

 

         Prenons pour juge M. le comte d'Avaux, ambassadeur en Hollande depuis 1685 jusqu'en 1688. Il dit, page, 181, tome V, qu'un seul homme avait offert de dŽcouvrir plus de vingt millions que les persŽcutŽs faisaient sortir de France. Louis XIV rŽpond ˆ M. d'Avaux: "Les avis que je reois tous les jours d'un nombre infini de conversions ne me laissent plus douter que les plus opini‰tres ne suivent l'exemple des autres."

 

         On voit, par cette lettre de Louis XIV, qu'il Žtait de trs bonne foi sur l'Žtendue de son pouvoir. On lui disait tous les matins: Sire, vous tes le plus grand roi de l'univers; tout l'univers fera gloire de penser comme vous ds que vous aurez parlŽ. Pellisson, qui s'Žtait enrichi dans la place de premier commis des finances; Pellisson, qui avait ŽtŽ trois ans ˆ la Bastille comme complice de Fouquet; Pellisson, qui de calviniste Žtait devenu diacre et bŽnŽficier, qui faisait imprimer des prires pour la messe et des bouquets ˆ Iris, qui avait obtenu la place des Žconomats et de convertisseur; Pellisson, dis-je, apportait tous les trois mois une grande liste d'abjurations ˆ sept ou huit Žcus la pice, et faisait accroire ˆ son roi que, quand il voudrait, il convertirait tous les Turcs au mme prix. On se relayait pour le tromper; pouvait-il rŽsister ˆ la sŽduction?

 

         Cependant le mme M. d'Avaux mande au roi qu'un nommŽ Vincent maintient plus de cinq cents ouvriers auprs d'Angoulme, et que sa sortie causera du prŽjudice: tome V, page..

 

         Le mme M. d'Avaux parle de deux rŽgiments que le prince d'Orange fait dŽjˆ lever par les officiers franais rŽfugiŽs; il parle de matelots qui dŽsertrent de trois vaisseaux pour servir sur ceux du prince d'Orange. Outre ces deux rŽgiments, le prince d'Orange forme encore une compagnie de cadets rŽfugiŽs, commandŽs par deux capitaines, page 240. Cet ambassadeur Žcrit encore, le 9 mai 1686, ˆ M. de Seignelai, "qu'il ne peut lui dissimuler la peine qu'il a de voir les manufactures de France s'Žtablir en Hollande, d'o elles ne sortiront jamais".

 

         Joignez ˆ tous ces tŽmoignages ceux de tous les intendants du royaume en 1699, et jugez si la rŽvocation de l'Ždit de Nantes n'a pas produit plus de mal que de bien, malgrŽ l'opinion du respectable auteur de l'Accord de la religion et de l'inhumanitŽ.

 

         Un marŽchal de France connu par son esprit supŽrieur disait, il y a quelques annŽes: "Je ne sais pas si la dragonnade a ŽtŽ nŽcessaire; mais il est nŽcessaire de n'en plus faire."

 

         J'avoue que j'ai cru aller un peu trop loin, quand j'ai rendu publique la lettre du correspondant du P. Le Tellier, dans laquelle ce congrŽganiste propose des tonneaux de poudre. Je me disais ˆ moi-mme: On ne m'en croira pas, on regardera cette lettre comme une pice supposŽe. Mes scrupules heureusement ont ŽtŽ levŽs quand j'ai lu dans l'Accord de la religion et de l'inhumanitŽ, page 149, ces douces paroles:

 

         "L'extinction totale des protestants en France n'affaiblirait pas plus la France qu'une saignŽe n'affaiblit un malade bien constituŽ."

 

         Ce chrŽtien compatissant, qui a dit tout ˆ l'heure que les protestants composent le vingtime de la nation, veut donc qu'on rŽpande le sang de cette vingtime partie, et ne regarde cette opŽration que comme une saignŽe d'une palette! Dieu nous prŽserve avec lui des trois vingtimes!

 

         Si donc cet honnte homme propose de tuer le vingtime de la nation, pourquoi l'ami du P. Le Tellier n'aurait-il pas proposŽ de faire sauter en l'air, d'Žgorger et d'empoisonner le tiers? Il est donc trs vraisemblable que la lettre au P. Le Tellier a ŽtŽ rŽellement Žcrite.

 

         Le saint auteur finit enfin par conclure que l'intolŽrance est une chose excellente, "parce qu'elle n'a pas ŽtŽ, dit-il, condamnŽe expressŽment par JŽsus-Christ". Mais JŽsus-Christ n'a pas condamnŽ non plus ceux qui mettraient le feu aux quatre coins de Paris; est-ce une raison pour canoniser les incendiaires?

 

         Ainsi donc, quand la nature fait entendre d'un c™tŽ sa voix douce et bienfaisante, le fanatisme, cet ennemi de la nature, pousse des hurlements; et lorsque la paix se prŽsente aux hommes, l'intolŽrance forge ses armes. O vous, arbitre des nations, qui avez donnŽ la paix ˆ l'Europe, dŽcidez entre l'esprit pacifique et l'esprit meurtrier!

 

 

 

CHAPITRE XXV

 

 

SUITE ET CONCLUSION

 

 

         Nous apprenons que le 7 mars 1763, tout le conseil d'Etat assemblŽ ˆ Versailles, les ministres d'Etat y assistant, le chancelier y prŽsidant, M. de Crosne, ma”tre des requtes, rapporta l'affaire des Calas avec l'impartialitŽ d'un juge, l'exactitude d'un homme parfaitement instruit, l'Žloquence simple et vraie d'un orateur homme d'Etat, la seule qui convienne dans une telle assemblŽe. Une foule prodigieuse de personnes de tout rang attendait dans la galerie du ch‰teau la dŽcision du conseil. On annona bient™t au roi que toutes les voix, sans en excepter une, avaient ordonnŽ que le parlement de Toulouse enverrait au conseil les pices du procs, et les motifs de son arrt qui avait fait expirer Jean Calas sur la roue. Sa MajestŽ approuva le jugement du conseil.

 

         Il y a donc de l'humanitŽ et de la justice chez les hommes, et principalement dans le conseil d'un roi aimŽ et digne de l'tre. L'affaire d'une malheureuse famille de citoyens obscurs a occupŽ Sa MajestŽ, ses ministres, le chancelier et tout le conseil, et a ŽtŽ discutŽe avec un examen aussi rŽflŽchi que les plus grands objets de la guerre et de la paix peuvent l'tre. L'amour de l'ŽquitŽ, l'intŽrt du genre humain, ont conduit tous les juges. Gr‰ces en soient rendues ˆ ce Dieu de clŽmence, qui seul inspire l'ŽquitŽ et toutes les vertus!

 

         Nous attestons que nous n'avons jamais connu ni cet infortunŽ Calas que les huit juges de Toulouse firent pŽrir sur les indices les plus faibles, contre les ordonnances de nos rois, et contre les lois de toutes les nations; ni son fils Marc-Antoine, dont la mort Žtrange a jetŽ ces huit juges dans l'erreur; ni la mre, aussi respectable que malheureuse; ni ses innocentes filles, qui sont venues avec elle de deux cents lieues mettre leur dŽsastre et leur vertu au pied du tr™ne.

 

         Ce Dieu sait que nous n'avons ŽtŽ animŽs que d'un esprit de justice, de vŽritŽ, et de paix, quand nous avons Žcrit ce que nous pensons de la tolŽrance, ˆ l'occasion de Jean Calas, que l'esprit d'intolŽrance a fait mourir.

 

         Nous n'avons pas cru offenser les huit juges de Toulouse en disant qu'ils se sont trompŽs, ainsi que tout le conseil l'a prŽsumŽ: au contraire, nous leur avons ouvert une voie de se justifier devant l'Europe entire. Cette voie est d'avouer que des indices Žquivoques et les cris d'une multitude insensŽe ont surpris leur justice; de demander pardon ˆ la veuve, et de rŽparer, autant qu'il est en eux, la ruine entire d'une famille innocente, en se joignant ˆ ceux qui la secourent dans son affliction. Ils ont fait mourir le pre injustement: c'est ˆ eux de tenir lieu de pre aux enfants, supposŽ que ces orphelins veuillent bien recevoir d'eux une faible marque d'un trs juste repentir. Il sera beau aux juges de l'offrir, et ˆ la famille de la refuser.

 

         C'est surtout au sieur David, capitoul de Toulouse, s'il a ŽtŽ le premier persŽcuteur de l'innocence, ˆ donner l'exemple des remords. Il insulta un pre de famille mourant sur l'Žchafaud. Cette cruautŽ est bien inou•e; mais puisque Dieu pardonne, les hommes doivent aussi pardonner ˆ qui rŽpare ses injustices.

 

         On m'a Žcrit du Languedoc cette lettre du 20 fŽvrier 1763.

 

         "Votre ouvrage sur la tolŽrance me para”t plein d'humanitŽ et de vŽritŽ; mais je crains qu'il ne fasse plus de mal que de bien ˆ la famille des Calas. Il peut ulcŽrer les huit juges qui ont opinŽ ˆ la roue; ils demanderont au parlement qu'on bržle votre livre, et les fanatiques (car il y en a toujours) rŽpondront par des cris de fureur ˆ la voix de la raison, etc."

 

...............................................................................................................

 

         Voici ma rŽponse:

 

         "Les huit juges de Toulouse peuvent faire bržler mon livre, s'il est bon; il n'y a rien de plus aisŽ: on a bien bržlŽ les Lettres provinciales, qui valaient sans doute beaucoup mieux; chacun peut bržler chez lui les livres et papiers qui lui dŽplaisent.

 

         "Mon ouvrage ne peut faire ni bien ni mal aux Calas, que je ne connais point. Le conseil du roi, impartial et ferme, juge suivant les lois, suivant l'ŽquitŽ, sur les pices, sur les procŽdures, et non sur un Žcrit qui n'est point juridique, et dont le fond est absolument Žtranger ˆ l'affaire qu'il juge.

 

         "On aurait beau imprimer des in-folio pour ou contre les huit juges de Toulouse, et pour ou contre la tolŽrance, ni le conseil, ni aucun tribunal ne regardera ces livres comme des pices du procs.

 

         "Cet Žcrit sur la tolŽrance est une requte que l'humanitŽ prŽsente trs humblement au pouvoir et ˆ la prudence. Je sme un grain qui pourra un jour produire une moisson. Attendons tout du temps, de la bontŽ du roi, de la sagesse de ses ministres, et de l'esprit de raison qui commence ˆ rŽpandre partout sa lumire.

 

         "La nature dit ˆ tous les hommes: Je vous ai tous fait na”tre faibles et ignorants, pour vŽgŽter quelques minutes sur la terre, et pour l'engraisser de vos cadavres. Puisque vous tes faibles, secourez-vous; puisque vous tes ignorants, Žclairez-vous et supportez-vous. Quand vous seriez tous du mme avis, ce qui certainement n'arrivera jamais, quand il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui pardonner: car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai donnŽ des bras pour cultiver la terre, et une petite lueur de raison pour vous conduire; j'ai mis dans vos coeurs un germe de

compassion pour vous aider les uns les autres ˆ supporter la vie. N'Žtouffez pas ce germe, ne le corrompez pas, apprenez qu'il est divin, et ne substituez pas les misŽrables fureurs de l'Žcole ˆ la voix de la nature.

 

         "C'est moi seule qui vous unis encore malgrŽ vous par vos besoins mutuels, au milieu mme de vos guerres cruelles si lŽgrement entreprises, thŽ‰tre Žternel des fautes, des hasards, et des malheurs. C'est moi seule qui, dans une nation, arrte les suites funestes de la division interminable entre la noblesse et la magistrature, entre ces deux corps et celui du clergŽ, entre le bourgeois mme et le cultivateur. Ils ignorent tous les bornes de leurs droits; mais ils Žcoutent tous malgrŽ eux, ˆ la longue, ma voix qui parle ˆ leur coeur. Moi seule je conserve l'ŽquitŽ dans les tribunaux, o tout serait livrŽ sans moi ˆ l'indŽcision et aux caprices, au milieu d'un amas confus de lois faites souvent au hasard et pour un besoin passager, diffŽrentes entre elles de province en province, de ville en ville, et presque toujours contradictoires entre elles dans le mme lieu. Seule je peux inspirer la justice, quand les lois n'inspirent que la chicane. Celui qui m'Žcoute juge toujours bien; et celui qui ne cherche qu'ˆ concilier des opinions qui se contredisent est celui qui s'Žgare.

 

         "Il y a un Ždifice immense dont j'ai posŽ le fondement de mes mains: il Žtait solide et simple, tous les hommes pouvaient y entrer en sžretŽ; ils ont voulu y ajouter les ornements les plus bizarres, les plus grossiers, et les plus inutiles; le b‰timent tombe en ruine de tous les c™tŽs; les hommes en prennent les pierres, et se les jettent ˆ la tte; je leur crie: Arrtez, Žcartez ces dŽcombres funestes qui sont votre ouvrage, et demeurez avec moi en paix dans l'Ždifice inŽbranlable qui est le mien."

 

 

 

ARTICLE NOUVELLEMENT AJOUTE,

DANS LEQUEL ON REND COMPTE

DU DERNIER ARRET RENDU

EN FAVEUR DE LA FAMILLE DES CALAS.

 

 

         Depuis le 7 mars 1763 jusqu'au jugement dŽfinitif, il se passa encore deux annŽes: tant il est facile au fanatisme d'arracher la vie ˆ l'innocence, et difficile ˆ la raison de lui faire rendre justice. Il fallut essuyer des longueurs inŽvitables, nŽcessairement attachŽes aux formalitŽs. Moins ces formalitŽs avaient ŽtŽ observŽes dans la condamnation de Calas, plus elles devaient l'tre rigoureusement par le conseil d'Etat. Une annŽe entire ne suffit pas pour forcer le parlement de Toulouse ˆ faire parvenir au conseil toute la procŽdure, pour en faire l'examen, pour le rapporter. M. de Crosne fut encore chargŽ de ce travail pŽnible. Une assemblŽe de prŽs de quatre-vingts juges cassa l'arrt de Toulouse, et ordonna la rŽvision entire du procs.

 

         D'autres affaires importantes occupaient alors presque tous les tribunaux du royaume. On chassait les jŽsuites; on abolissait leur sociŽtŽ en France: ils avaient ŽtŽ intolŽrants et persŽcuteurs; ils furent persŽcutŽs ˆ leur tour.

 

         L'extravagance des billets de confession, dont on les crut les auteurs secrets, et dont ils Žtaient publiquement les partisans, avait dŽjˆ ranimŽ contre eux la haine de la nation. Une banqueroute immense d'un de leurs missionnaires, banqueroute que l'on crut en partie frauduleuse, acheva de les perdre. Ces seuls mots de missionnaires et de banqueroutiers, si peu faits pour tre joints ensemble, portrent dans tous les esprits l'arrt de leur condamnation. Enfin les ruines de Port-Royal et les ossements de tant d'hommes cŽlbres insultŽs par eux dans leurs sŽpultures, et exhumŽs au commencement du sicle par des ordres que les jŽsuites seuls avaient dictŽs, s'Žlevrent tous contre leur crŽdit expirant. On peut voir l'histoire de leur proscription dans l'excellent livre intitulŽ Sur la Destruction des jŽsuites en France, ouvrage impartial, parce qu'il est d'un philosophe, Žcrit avec la finesse et l'Žloquence de Pascal, et surtout avec une supŽrioritŽ de lumires qui n'est pas offusquŽe, comme dans Pascal, par des prŽjugŽs qui ont quelquefois sŽduit de grands hommes.

 

         Cette grande affaire, dans laquelle quelques partisans des jŽsuites disaient que la religion Žtait outragŽe, et o le plus grand nombre la croyait vengŽe, fit pendant plusieurs mois perdre de vue au public le procs des Calas; mais le roi ayant attribuŽ au tribunal qu'on appelle les requtes de l'h™tel le jugement dŽfinitif, le mme public, qui aime ˆ passer d'une scne ˆ l'autre, oublia les jŽsuites, et les Calas saisirent toute son attention.

 

         La chambre des requtes de l'h™tel est une cour souveraine composŽe de ma”tres des requtes, pour juger les procs entre les officiers de la cour et les causes que le roi leur renvoie. On ne pouvait choisir un tribunal plus instruit de l'affaire: c'Žtaient prŽcisŽment les mmes magistrats qui avaient jugŽ deux fois les prŽliminaires de la rŽvision, et qui Žtaient parfaitement instruits du fond et de la forme. La veuve de Jean Calas, son fils, et le sieur de Lavaisse, se remirent en prison: on fit venir du fond du Languedoc cette vieille servante catholique qui n'avait pas quittŽ un moment ses ma”tres et sa ma”tresse, dans le temps qu'on supposait, contre toute vraisemblance, qu'ils Žtranglaient leur fils et leur frre. On dŽlibŽra enfin sur les mmes pices qui avaient servi ˆ condamner Jean Calas ˆ la roue, et son fils Pierre au bannissement.

 

         Ce fut alors que parut un nouveau mŽmoire de l'Žloquent M. de Beaumont, et un autre du jeune M. de Lavaisse, si injustement impliquŽ dans cette procŽdure criminelle par les juges de Toulouse, qui, pour comble de contradiction, ne l'avaient pas dŽclarŽ absous. Ce jeune homme fit lui-mme un factum qui fut jugŽ digne par tout le monde de para”tre ˆ c™tŽ de celui de M. de Beaumont. Il avait le double avantage de parler pour lui-mme et pour une famille dont il avait partagŽ les fers. Il n'avait tenu qu'ˆ lui de briser les siens et de sortir des prisons de Toulouse, s'il avait voulu seulement dire qu'il avait quittŽ un moment les Calas dans le temps qu'on prŽtendait que le pre et la mre avaient assassinŽ leur fils. On l'avait menacŽ du supplice; la question et la mort avaient ŽtŽ prŽsentŽes ˆ ses yeux; un mot lui aurait pu rendre sa libertŽ: il aima mieux s'exposer au supplice que de prononcer ce mot, qui aurait ŽtŽ un mensonge. Il exposa tout ce i   dŽtail dans son factum, avec une candeur si noble, si simple, si ŽloignŽe de toute ostentation, qu'il toucha tous ceux qu'il ne voulait que convaincre, et qu'il se fit admirer sans prŽtendre ˆ la rŽputation.

 

         Son pre, fameux avocat, n'eut aucune part ˆ cet ouvrage: il se vit tout d'un coup ŽgalŽ par son fils, qui n'avait jamais suivi le barreau.

 

         Cependant les personnes de la plus grande considŽration venaient en foule dans la prison de Mme Calas, o ses filles s'Žtaient renfermŽes avec elle. On s'y attendrissait jusqu'aux larmes. L'humanitŽ, la gŽnŽrositŽ, leur prodiguaient des secours. Ce qu'on appelle la charitŽ ne leur en donnait aucun. La charitŽ, qui d'ailleurs est si souvent mesquine et insultante, est le partage des dŽvots, et les dŽvots tenaient encore contre les Calas.

 

         Le jour arriva (9 mars 1765) o l'innocence triompha pleinement. M. de Baquencourt ayant rapportŽ toute la procŽdure, et ayant instruit l'affaire jusque dans les moindres circonstances, tous les juges, d'une voix unanime, dŽclarrent la famille innocente, tortionnairement et abusivement jugŽe par le parlement de Toulouse. Ils rŽhabilitrent la mŽmoire du pre. Ils permirent ˆ la famille de se pourvoir devant qui il appartiendrait pour prendre ses juges ˆ partie, et pour obtenir les dŽpens, dommages et intŽrts que les magistrats toulousains auraient dž offrir d'eux-mmes.

 

         Ce fut dans Paris une joie universelle: on s'attroupait dans les places publiques, dans les promenades; on accourait pour voir cette famille si malheureuse et si bien justifiŽe; on battait des mains en voyant passer les juges, on les comblait de bŽnŽdictions. Ce qui rendait encore ce spectacle plus touchant, c'est que ce jour, neuvime mars, Žtait le jour mme o Calas avait pŽri par le plus cruel supplice (trois ans auparavant).

 

         Messieurs les ma”tres des requtes avaient rendu ˆ la famille Calas une justice complte, et en cela ils n'avaient fait que leur devoir. Il est un autre devoir, celui de la bienfaisance, plus rarement rempli par les tribunaux, qui semblent se croire faits pour tre seulement Žquitables. Les ma”tres des requtes arrtrent qu'ils Žcriraient en corps ˆ Sa MajestŽ pour la supplier de rŽparer par ses dons la ruine de la famille. La lettre fut Žcrite. Le roi y rŽpondit en faisant dŽlivrer trente-six mille livres ˆ la mre et aux enfants; et de ces trente-six mille livres, il y en eut trois mille pour cette servante vertueuse qui avait constamment dŽfendu la vŽritŽ en dŽfendant ses ma”tres.

 

         Le roi, par cette bontŽ, mŽrita, comme par tant d'autres actions, le surnom que l'amour de la nation lui a donnŽ. Puisse cet exemple servir ˆ inspirer aux hommes la tolŽrance, sans laquelle le fanatisme dŽsolerait la terre, ou du moins l'attristerait toujours! Nous savons qu'il ne s'agit ici que d'une seule famille, et que la rage des sectes en a fait pŽrir des milliers; mais aujourd'hui qu'une ombre de paix laisse reposer toutes les sociŽtŽs chrŽtiennes, aprs des sicles de carnage, c'est dans ce temps de tranquillitŽ que le malheur des Calas doit faire une plus grande impression, ˆ peu prŽs comme le tonnerre qui tombe dans la sŽrŽnitŽ d'un beau jour. Ces cas sont rares, mais ils arrivent, et ils sont l'effet de cette sombre superstition qui porte les ‰mes faibles ˆ imputer des crimes ˆ quiconque ne pense pas comme elles.

 

 

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NOTES DE VOLTAIRE

 

 

         (Note 1) 12 octobre 1761.

 

         (Note 2) On ne lui trouva, aprs le transport du cadavre ˆ l'h™tel de ville, qu'une petite Žgratignure au bout du nez, et une petite tache sur la poitrine, causŽe par quelque inadvertance dans le transport du corps.

 

         (Note 3) Je ne connais que deux exemples de pres accusŽs dans l'histoire d'avoir assassinŽ leurs fils pour la religion:

         Le premier est du pre de sainte Barbara, que nous nommons sainte Barbe. Il avait commandŽ deux fentres dans sa salle de bains; Barbe, en son absence, en fit une troisime en l'honneur de la sainte TrinitŽ; elle fit, du bout du doigt, le signe de la croix sur des colonnes de marbre, et ce signe se grava profondŽment dans les colonnes. Son pre, en colre, courut aprs elle l'ŽpŽe ˆ la main; mais elle s'enfuit ˆ travers une montagne qui s'ouvrit pour elle. Le pre fit le tour de la montagne, et rattrapa sa fille; on la fouetta toute nue, mais Dieu la couvrit d'un nuage blanc; enfin son pre lui trancha la tte. Voilˆ ce que rapporte la Fleur des saints.

         Le second exemple est le prince HermŽnŽgilde. Il se rŽvolta contre le roi son pre, lui donna bataille en 584, fut vaincu et tuŽ par un officier: on en a fait un martyr, parce que son pre Žtait arien.

 

         (Note 4) Un jacobin vint dans mon cachot, et me menaa du mme genre de mort si je n'abjurais pas: c'est ce que j'atteste devant Dieu. 23 juillet 1762. PIERRE CALAS.

 

         (Note 5) On les a contrefaits dans plusieurs villes, et la dame Calas a perdu le fruit de cette gŽnŽrositŽ.

 

         (Note 6) DŽvot vient du mot latin devotus. Les devoti de l'ancienne Rome Žtaient ceux qui se dŽvouaient pour le salut de la rŽpublique: c'Žtaient les Curtius, les Decius.

 

         (Note 7) Ils renouvelaient le sentiment de BŽrenger sur l'Eucharistie; ils niaient qu'un corps pžt tre en cent mille endroits diffŽrents, mme par la toute-puissance divine; ils niaient que les attributs pussent subsister sans sujet; ils croyaient qu'il Žtait absolument impossible que ce qui est pain et vin aux yeux, au gožt, ˆ l'estomac, fžt anŽanti dans le moment mme qu'il existe; ils soutenaient toutes ces erreurs, condamnŽes autrefois dans BŽrenger. Ils se fondaient sur plusieurs passages des premiers Pres de l'Eglise, et surtout de saint Justin, qui dit expressŽment dans son dialogue contre Tryphon: "L'oblation de la fine farine... est la figure de l'eucharistie que JŽsus-Christ nous ordonne de faire en mŽmoire de sa Passion." "KVVVcVVVVCVkV"(Page 119, Edit. Londinensis, 1719, in-8¡.)

         Ils appelaient tout ce qu'on avait dit dans les premiers sicles contre le culte des reliques; ils citaient ces paroles de Vigilantius: "Est-il nŽcessaire que vous respectiez ou mme que vous adoriez une vile poussire? Les ‰mes des martyrs animent-elles encore leurs cendres? Les coutumes des idol‰tres se sont introduites dans l'Eglise: on commence ˆ allumer des flambeaux en plein midi. Nous pouvons pendant notre vie prier les uns pour les autres; mais aprs la mort, ˆ quoi servent ces prires?"

         Mais ils ne disaient pas combien saint JŽr™me s'Žtait ŽlevŽ contre ces paroles de Vigilantius. Enfin ils voulaient tout rappeler aux temps apostoliques, et ne voulaient pas convenir que, l'Eglise s'Žtant Žtendue et fortifiŽe, il avait fallu nŽcessairement Žtendre et fortifier sa discipline: ils condamnaient les richesses, qui semblaient pourtant nŽcessaires pour soutenir la majestŽ du culte.

 

         (Note 8) Le vŽridique et respectable prŽsident de Thou parle ainsi de ces hommes si innocents et si infortunŽs: "Homines esse qui trecentis circiter abhinc annis asperum et incultum solum vectigale a dominis acceperint, quod improbo labore et assiduo cultu frugum ferax et aptum pecori reddiderint; patientissimos eos laboris et inediae, a litibus abhorrentes, erga egenos munificos, tributa principi et sua jura dominis sedulo et summa fide pendere; Dei cultum assiduis precibus et morum innocentia prae se ferre, caeterum raro divorum templa adire, nisi si quando ad vicina suis finibus oppida mercandi aut negotiorum causa divertant; quo si quandoque pedem inferant, non Dei divorumque statuis advolvi, nec oereos eis aut donoria ulla ponere; non sacerdotes ab eis rogari ut pro se aut propinquorum manibus rem divinam faciant: non cruce frontem insignire uti aliorum moris est; cum coelum intonat, non se lustrali aqua aspergere, sed sublatis in coelum oculis Dei opem implorare; non religionis ergo peregre proficisci, non per vias ante crucium simulacra caput aperire; sacra alio ritu et populari lingua celebrare; non denique pontifici aut episcopis honorem deferre, sed quosdam e suo numero delectos pro antistitibus et doctoribus habere. Haec uti ad Franciscum relata VI id. feb., anni, etc." (THUANI, Hist., lib. VI.)

         Mme de Cental, ˆ qui appartenait une partie des terres ravagŽes, et sur lesquelles on ne voyait que les cadavres de ses habitants, demanda justice au roi Henri II, qui la renvoya au parlement de Paris. L'avocat gŽnŽral de Provence, nommŽ GuŽrin, principal auteur des massacres, fut seul condamnŽ ˆ perdre la tte. De Thou dit qu'il porta seul la peine des autres coupables, quod aulicorum favore destitueretur, parce qu'il n'avait pas d'amis ˆ la cour.

 

         (Note 9) Franois Gomar Žtait un thŽologien protestant; il soutint, contre Arminius son collgue, que Dieu a destinŽ de toute ŽternitŽ la plus grande partie des hommes ˆ tre bržlŽs Žternellement: ce dogme infernal fut soutenu, comme il devait l'tre, par la persŽcution. Le grand pensionnaire Barneveldt, qui Žtait du parti contraire ˆ Gomar, eut la tte tranchŽe ˆ l'‰ge de soixante-douze ans, le 13 mai 1619, "pour avoir contristŽ au possible l'Eglise de Dieu".

 

         (Note 10) Un dŽclamateur, dans l'apologie de la rŽvocation de l'Ždit de Nantes, dit en parlant de l'Angleterre: "Une fausse religion devait produire nŽcessairement de tels fruits; il en restait un ˆ mžrir, ces insulaires le recueillent, c'est le mŽpris des nations." Il faut avouer que l'auteur prend bien mal son temps pour dire que les Anglais sont mŽprisables et mŽprisŽs de toute la terre. Ce n'est pas, ce me semble, lorsqu'une nation signale sa bravoure et sa gŽnŽrositŽ, lorsqu'elle est victorieuse dans les quatre parties du monde, qu'on est bien reu ˆ dire qu'elle est mŽprisable et mŽprisŽe. C'est dans un, chapitre sur l'intolŽrance qu'on trouve ce singulier passage; ceux qui prchent l'intolŽrance mŽritent d'Žcrire ainsi. Cet abominable livre, qui semble fait par le fou de Verberie, est d'un homme sans mission: car quel pasteur Žcrirait ainsi? La fureur est poussŽe dans ce livre jusqu'ˆ justifier la Saint-BarthŽlŽmy. On croirait qu'un tel ouvrage, rempli de si affreux paradoxes, devrait tre entre les mains de tout le monde, au moins par sa singularitŽ; cependant ˆ peine est-il connu.

 

         (Note 11) Voyez Rycaut.

 

         (Note 12) Voyez Kempfer et toutes les relations du Japon.

 

         (Note 13) M. de La Bourdonnaie, intendant de Rouen, dit que la manufacture de chapeaux est tombŽe ˆ Caudebec et ˆ Neuch‰tel par la fuite des rŽfugiŽs. M. Foucaut, intendant de Caen, dit que le commerce est tombŽ de moitiŽ dans la gŽnŽralitŽ. M. de Maupeou, intendant de Poitiers, dit que la manufacture de droguet est anŽantie. M. de Bezons, intendant de Bordeaux, se plaint que le commerce de ClŽrac et de NŽrac ne subsiste presque plus. M. de MiromŽnil, intendant de Touraine, dit que le commerce de Tours est diminuŽ de dix millions par annŽe; et tout cela, par la persŽcution. (Voyez les MŽmoires des intendants, en 1698.) Comptez surtout le nombre des officiers de terre et de mer, et des matelots, qui ont ŽtŽ obligŽs d'aller servir contre la France, et souvent avec un funeste avantage, et voyez si l'intolŽrance n'a pas causŽ quelque mal ˆ l'Etat.

         On n'a pas ici la tŽmŽritŽ de proposer des vues ˆ des ministres dont on conna”t le gŽnie et les grands sentiments, et dont le coeur est aussi noble que la naissance: ils verront assez que le rŽtablissement de la marine demande quelque indulgence pour les habitants de nos c™tes.

 

         (Note 14) Chapitres XXI et XXIV.

 

         (Note 15) Actes, chapitre XXV, v. 16.

 

         (Note 16) Actes, chapitre XXVI v. 24.

 

         (Note 17) Quoique les Juifs n'eussent pas le droit du glaive depuis qu'ArchŽlaŸs avait ŽtŽ relŽguŽ chez les Allobroges, et que la JudŽe Žtait gouvernŽe en province de l'empire, cependant les Romains fermaient souvent les yeux quand les Juifs exeraient le jugement du zle, c'est-ˆ-dire quand, dans une Žmeute subite, ils lapidaient par zle celui qu'ils croyaient avoir blasphŽmŽ.

 

         (Note 18) Ulpianus, Digest., lib. I, tit. II. "Eis qui judaicam superstitionem sequuntur honores adipisci permiserunt, etc."

 

         (Note 19) Tacite dit (Annales, XV, 44): "Quos per flagitia invisos vulgus christianos appellabat."

         Il Žtait bien difficile que le nom de chrŽtien fžt dŽjˆ connu ˆ Rome: Tacite Žcrivait sous Vespasien et sous Domitien; il parlait des chrŽtiens comme on en parlait de son temps. J'oserais dire que ces mots odio humani generis convicti pourraient bien signifier, dans le style de Tacite, convaincus d'tre ha•s du genre humain, autant que convaincus de ha•r le genre humain.

         En effet, que faisaient ˆ Rome ces premiers missionnaires? Ils t‰chaient de gagner quelques ‰mes, ils leur enseignaient la morale la plus pure; ils ne s'Žlevaient contre aucune puissance; l'humilitŽ de leur coeur Žtait extrme comme celle de leur Žtat et de leur situation; ˆ peine Žtaient-ils connus; ˆ peine Žtaient-ils sŽparŽs des autres Juifs: comment le genre humain, qui les ignorait, pouvait-il les ha•r? Et comment pouvaient-ils tre convaincus de dŽtester le genre humain?

         Lorsque Londres bržla, on en accusa les catholiques; mais c'Žtait aprs des guerres de religion, c'Žtait aprs la conspiration des poudres, dont plusieurs catholiques, indignes de l'tre, avaient ŽtŽ convaincus.

         Les premiers chrŽtiens du temps de NŽron ne se trouvaient pas assurŽment dans les mmes termes. Il est trs difficile de percer dans les tŽnbres de l'histoire; Tacite n'apporte aucune raison du soupon qu'on eut que NŽron lui-mme ežt voulu mettre Rome en cendres. On aurait ŽtŽ bien mieux fondŽ de souponner Charles II d'avoir bržlŽ Londres: le sang du roi son pre, exŽcutŽ sur un Žchafaud aux yeux du peuple qui demandait sa mort, pouvait au moins servir d'excuse ˆ Charles II; mais NŽron n'avait ni excuse, ni prŽtexte, ni intŽrt. Ces rumeurs insensŽes peuvent tre en tout pays le partage du peuple: nous en avons entendu de nos jours d'aussi folles et d'aussi injustes.

         Tacite, qui conna”t si bien le naturel des princes, devait conna”tre celui du peuple, toujours vain, toujours outrŽ dans ses opinions violentes et passagres, incapable de rien voir, et capable de tout dire, de tout croire, et de tout oublier.

         Philon (De Virtutibus, et Legatione ad Caium) dit que "SŽjan les persŽcuta sous Tibre, mais qu'aprs la mort de SŽjan l'empereur les rŽtablit dans tous leurs droits". Ils avaient celui des citoyens romains, tout mŽprisŽs qu'ils Žtaient des citoyens romains; ils avaient part aux distributions de blŽ; et mme, lorsque la distribution se faisait un jour de sabbat, on remettait la leur ˆ un autre jour: c'Žtait probablement en considŽration des sommes d'argent qu'ils avaient donnŽes ˆ l'Etat, car en tout pays ils ont achetŽ la tolŽrance, et se sont dŽdommagŽs bien vite de ce qu'elle avait cožtŽ.

         Ce passage de Philon explique parfaitement celui de Tacite, qui dit qu'on envoya quatre mille Juifs ou Egyptiens en Sardaigne, et que si l'intempŽrie du climat les ežt fait pŽrir, c'ežt ŽtŽ une perte lŽgre, vile damnum (Annales, II, 85).

         J'ajouterai ˆ cette remarque que Philon regarde Tibre comme un prince sage et juste. Je crois bien qu'il n'Žtait juste qu'autant que cette justice s'accordait avec ses intŽrts; mais le bien que Philon en dit me fait un peu douter des horreurs que Tacite et SuŽtone lui reprochent. Il ne me parait point vraisemblable qu'un vieillard infirme, de soixante et dix ans, se soit retirŽ dans l'”le de CaprŽe pour s'y livrer ˆ des dŽbauches recherchŽes, qui sont t peine dans la nature, et qui Žtaient mme inconnues t la jeunesse de Rome la plus effrŽnŽe; ni Tacite ni SuŽtone n'avaient connu cet empereur; ils recueillaient avec plaisir des bruits populaires. Octave, Tibre, et leurs successeurs, avaient ŽtŽ odieux, parce qu'ils rŽgnaient sur un peuple qui devait tre libre: les historiens se plaisaient ˆ les diffamer, et on croyait ces historiens sur leur parole parce qu'alors on manquait de mŽmoires, de journaux du temps, de documents: aussi les historiens ne citent personne; on ne pouvait les contredire; ils diffamaient qui ils voulaient, et dŽcidaient ˆ leur grŽ du jugement de la postŽritŽ. C'est au lecteur sage de voir jusqu'ˆ quel point on doit se dŽfier de la vŽracitŽ des historiens, quelle crŽance on doit avoir pour des faits publics attestŽs par des auteurs graves, nŽs dans une nation ŽclairŽe, et quelles bornes on doit mettre ˆ sa crŽdulitŽ sur des anecdotes que ces mmes auteurs rapportent sans aucune preuve.

 

         (Note 20) Nous respectons assurŽment tout ce que 1'Eglise rend respectable; nous invoquons les saints martyrs, mais en rŽvŽrant saint Laurent, ne peut on pas douter que saint Sixte lui ait dit: Vous me suivrez dans trois jours; que dans ce court intervalle le prŽfet de Rome lui ait fait demander l'argent des chrŽtiens; que le diacre Laurent ait eu le temps de faire assembler tous les pauvres de la ville; qu'il ait marchŽ devant le prŽfet pour le mener ˆ l'endroit o Žtaient ces pauvres; qu'on lui ait fait son procs; qu'il ait subi la question; que le prŽfet ait commandŽ ˆ un forgeron un gril assez grand pour y r™tir un homme; que le premier magistrat de Rome ait assistŽ lui-mme ˆ cet Žtrange supplice; que saint Laurent sur ce gril ait dit: "Je suis assez cuit d'un c™tŽ, fais moi retourner de l'autre si tu veux me manger?" Ce gril n'est gure dans le gŽnie des Romains; et comment se peut-il faire qu'aucun auteur pa•en n'ait parlŽ d'aucune de ces aventures?

 

         (Note 21) Il n'y a qu'ˆ ouvrir Virgile pour voir que les Romains reconnaissaient un Dieu suprme, souverain de tous les tres cŽlestes.

 

         ... O! qui res hominumque deumque

         Aeternis regis imperiis, et fulmine terres.

         (Aen., I, 233-34.)

 

         O pater, o hominum divumque aeterna potestas, etc.

         (Aen., X, 18.)

 

         Horace s'exprime bien plus fortement:

 

         Unde nil majus generatur ipso,

         Nec viget quidquam simile, aut secundum.

         (Lib. I, od. XII, 17-18.)

 

         On ne chantait autre chose que l'unitŽ de Dieu dans les mystres auxquels presque tous les Romains Žtaient initiŽs. Voyez le bel hymne d'OrphŽe; lisez la lettre de Maxime de Madaure ˆ saint Augustin, dans laquelle il dit "qu'il n'y a que des imbŽciles qui puissent ne pas reconna”tre un Dieu souverain". Longinien Žtant pa•en Žcrit au mme saint Augustin que Dieu "est unique, incomprŽhensible, ineffable"; Lactance lui-mme, qu'on ne peut accuser d'tre trop indulgent, avoue, dans son livre V (Divin. Institut., c. III), que "les Romains soumettent tous les dieux au Dieu suprme; illos subjicit et mancipat Deo". Tertullien mme, dans son ApologŽtique (c. XXIV), avoue que tout l'empire reconnaissait un Dieu ma”tre du monde, dont la puissance et la majestŽ sont infinies, principem mundi, perfectoe potentioe et majestatis. Ouvrez surtout Platon, le ma”tre de CicŽron dans la philosophie, vous y verrez "qu'il n'y a qu'un Dieu; qu'il faut l'adorer, l'aimer, travailler ˆ lui ressembler par la saintetŽ et par la justice". Epictte dans les fers, Marc-Antoine sur le tr™ne, disent la mme chose en cent endroits.

 

         (Note 22) Chapitre XXXIX.

 

         (Note 23) Chapitre XXXV.

 

         (Note 24) Chapitre III.

 

         (Note 25) Cette assertion doit tre prouvŽe. Il faut convenir que, depuis que l'histoire a succŽdŽ ˆ la fable, on ne voit dans les Egyptiens qu'un peuple aussi l‰che que superstitieux. Cambyse s'empare de l'Egypte par une seule bataille; Alexandre y donne des lois sans essuyer un seul combat, sans qu'aucune ville ose attendre un sige; les PtolŽmŽes s'en emparent sans coup fŽrir; CŽsar et Auguste la subjuguent aussi aisŽment, Omar prend toute l'Egypte en une seule campagne; les Mamelucks, peuple de la Colchide et des environs du mont Caucase, en sont les ma”tres aprs Omar; ce sont eux, et non les Egyptiens, qui dŽfont l'armŽe de saint Louis, et qui prennent ce roi prisonnier. Enfin, les Mamelucks Žtant devenus Egyptiens, c'est-ˆ-dire mous, l‰ches, inappliquŽs, volages, comme les habitants naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de SŽlim Ier, qui fait pendre leur soudan, et qui laisse cette province annexŽe ˆ l'empire des Turcs, jusqu'ˆ ce que d'autres barbares s'en emparent un jour.

         HŽrodote rapporte que, dans les temps fabuleux, un roi Žgyptien nommŽ SŽsostris sortit de son pays dans le dessein formel de conquŽrir l'univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que de Picrochole ou de don Quichotte, et sans compter que le nom de SŽsostris n'est point Žgyptien, on peut mettre cet ŽvŽnement, ainsi que tous les faits antŽrieurs, au rang des Mille et Une Nuits. Rien n'est plus commun chez les peuples conquis que de dŽbiter des fables sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains pays, certaines misŽrables familles se font descendre d'antiques souverains. Les prtres d'Egypte contrent ˆ HŽrodote que ce roi qu'il appelle SŽsostris Žtait allŽ subjuguer la Colchide: c'est comme si l'on disait qu'un roi de France partit de la Touraine pour aller subjuguer la Norvge.

         On a beau rŽpŽter tous ces contes dans mille et mille volumes, ils n'en sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les habitants robustes et fŽroces du Caucase, les Colchidiens, et les autres Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, aient pŽnŽtrŽ jusqu'en Egypte; et si les prtres de Colchos rapportrent ensuite chez eux la mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils aient ŽtŽ subjuguŽs par les Egyptiens. Diodore de Sicile rapporte que tous les rois vaincus par SŽsostris venaient tous les ans du fond de leurs royaumes lui apporter leurs tributs, et que SŽsostris se servait d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler ˆ son char pour aller au temple. Ces histoires de Gargantua sont tous les jours fidlement copiŽes. AssurŽment ces rois Žtaient bien bons de venir de si loin servir ainsi de chevaux.

         Quant aux pyramides et aux autres antiquitŽs, elles ne prouvent autre chose que l'orgueil et le mauvais gožt des princes d'Egypte, ainsi que l'esclavage d'un peuple imbŽcile, employant ses bras, qui Žtaient son seul bien, ˆ satisfaire la grossire ostentation de ses ma”tres. Le gouvernement de ce peuple, dans les temps mmes que l'on vante si fort, para”t absurde et tyrannique; on prŽtend que toutes les terres appartenaient ˆ leurs monarques. C'Žtait bien ˆ de pareils esclaves ˆ conquŽrir le monde!

         Cette profonde science des prtres Žgyptiens est encore un des plus Žnormes ridicules de l'histoire ancienne, c'est-ˆ-dire de la fable. Des gens qui prŽtendaient que dans le cours d'onze mille annŽes le soleil s'Žtait levŽ deux fois au couchant, et couchŽ deux fois au levant, en recommenant son cours, Žtaient sans doute, bien au-dessous de l'auteur de l'Almanach de Lige. La religion de ces prtres, qui gouvernaient l'Etat, n'Žtait pas comparable ˆ celle des peuples les plus sauvages de l'AmŽrique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles, des singes, des chats, des oignons; et il n'y a peut-tre aujourd'hui dans toute la terre que le culte du grand lama qui soit aussi absurde.

         Leurs arts ne valent gure mieux que leur religion; il n'y a pas une seule ancienne statue Žgyptienne qui soit supportable, et tout ce qu'ils ont eu de bon a ŽtŽ fait dans Alexandrie, sous les PtolŽmŽes et sous les CŽsars, par des artistes de Grce: ils ont eu besoin d'un Grec pour apprendre la gŽomŽtrie.

         L'illustre Bossuet s'extasie sur le mŽrite Žgyptien, dans son Discours sur l'Histoire universelle adressŽ au fils de Louis XIV. Il peut Žblouir un jeune prince; mais il contente bien peu les savants: c'est une trs Žloquente dŽclamation, mais un historien doit tre plus philosophe qu'orateur. Au reste, on ne donne cette rŽflexion sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on donner ˆ tout ce qu'on dit de l'AntiquitŽ?

 

         (Note 26) On ne rŽvoque point en doute la mort de saint Ignace; mais qu'on lise la relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il pas quelques doutes s'Žlever dans son esprit? L'auteur inconnu de cette relation dit que "Trajan crut qu'il manquerait quelque chose ˆ sa gloire s'il ne soumettait ˆ son empire le dieu des chrŽtiens". Quelle idŽe! Trajan Žtait-il un homme qui voulžt triompher des dieux? Lorsque Ignace parut devant l'empereur, ce prince lui dit: "Qui es-tu, esprit impur?" Il n'est gure vraisemblable qu'un empereur ait parlŽ ˆ un prisonnier, et qu'il l'ait condamnŽ lui-mme; ce n'est pas ainsi que les souverains en usent. Si Trajan fit venir Ignace devant lui il ne lui demanda pas: Qui es-tu? il le savait bien. Ce mot esprit impur a-t-il pu tre prononcŽ par un homme comme Trajan? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste, qu'un chrŽtien met dans la bouche d'un empereur? Est-ce lˆ, bon Dieu! le style de Trajan?

         Peut-on imaginer qu'Ignace lui ait rŽpondu qu'il se nommait ThŽophore, parce qu'il portait JŽsus dans son coeur, et que Trajan ežt dissertŽ avec lui sur JŽsus-Christ? On fait dire ˆ Trajan, ˆ la fin de la conversation: "Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorife de porter en lui le crucifiŽ, sera mis aux fers, etc." Un sophiste ennemi des chrŽtiens, pouvait appeler JŽsus-Christ le crucifiŽ; mais il n'est gure probable que, dans un arrt, on se fžt servi de ce terme. Le supplice de la croix Žtait si usitŽ chez les Romains qu'on ne pouvait, dans le style des lois, dŽsigner par le crucifiŽ l'objet du culte des chrŽtiens; et ce n'est pas ainsi que les lois et les empereurs prononcent leurs jugements.

         On fait ensuite Žcrire une longue lettre par saint Ignace aux chrŽtiens de Rome: "Je vous Žcris, dit-il, tout encha”nŽ que je suis." Certainement, s'il lui fut permis d'Žcrire aux chrŽtiens de Rome, ces chrŽtiens n'Žtaient donc pas recherchŽs; Trajan n'avait donc pas dessein de soumettre leur Dieu ˆ son empire; ou si ces chrŽtiens Žtaient sous le flŽau de la persŽcution, Ignace commettait une trs grande imprudence en leur Žcrivant: c'Žtait les exposer, les livrer, c'Žtait se rendre leur dŽlateur.

         Il semble que ceux qui ont rŽdigŽ ces actes devaient avoir plus d'Žgards aux vraisemblances et aux convenances. Le martyre de saint Polycarpe fait na”tre plus de doutes. Il est dit qu'une voix cria du haut du ciel: Courage, Polycarpe! que les chrŽtiens l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que quand on eut liŽ Polycarpe au poteau, et que le bžcher fut en flammes, ces flammes s'Žcartrent de lui, et formrent un arc au-dessus de sa tte; qu'il en sortit une colombe; que le saint, respectŽ par le feu, exhala une odeur d'aromate qui embauma toute l'assemblŽe, mais que celui dont le feu n'osait approcher ne put rŽsister au tranchant du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner ˆ ceux qui trouvent dans ces histoires plus de piŽtŽ que de vŽritŽ.

 

         (Note 27) Histoire ecclŽsiastique, liv. VIII.

 

         (Note 28) Voyez l'excellente Lettre de Locke sur la tolŽrance.

 

         (Note 29) Le jŽsuite Busembaum, commentŽ par le jŽsuite Lacroix, dit "qu'il est permis de tuer un prince excommuniŽ par le pape, dans quelque pays qu'on trouve ce prince, parce que l'univers appartient au pape, et que celui qui accepte cette commission fait une oeuvre charitable". C'est cette proposition, inventŽe dans les petites maisons de l'enfer, qui a le plus soulevŽ toute la France contre les jŽsuites. On leur a reprochŽ alors plus que jamais ce dogme, si souvent enseignŽ par eux, et si souvent dŽsavouŽ. Ils ont cru se justifier en montrant ˆ peu prŽs les mmes dŽcisions dans saint Thomas et dans plusieurs jacobins (voyez, si vous pouvez, la Lettre d'un homme du monde ˆ un thŽologien, sur saint Thomas; c'est une brochure de jŽsuite, de 1762). En effet, saint Thomas d'Aquin, docteur angŽlique, interprte de la volontŽ divine (ce sont ses titres), avance qu'un prince apostat perd son droit ˆ la couronne, et qu'on ne doit plus lui obŽir; que l'Eglise peut le punir de mort (livre II,,part. 2, quest. 12); qu'on n'a tolŽrŽ 1'empereur Julien que parce qu'on n'Žtait pas le plus fort (livre II, part. 2, quest. 12); que de droit on doit tuer tout hŽrŽtique (livre II, part. 2, quest. 11 et 12); que ceux qui dŽlivrent le peuple d'un prince qui gouverne tyranniquement sont trs louables, etc. etc. On respecte fort l'ange de l'Žcole; mais si, dans les temps de Jacques ClŽment, son confrre, et du feuillant Ravaillac, il Žtait venu soutenir en France de telles propositions, comment aurait-on traitŽ l'ange de l'Žcole?

         Il faut avouer que Jean Gerson, chancelier de l'UniversitŽ, alla encore plus loin que saint Thomas, et le cordelier Jean Petit, infiniment plus loin que Gerson. Plusieurs cordeliers soutinrent les horribles thses de Jean Petit. Il faut avouer que cette doctrine diabolique du rŽgicide vient uniquement de la folle idŽe o ont ŽtŽ longtemps presque tous les moines que le pape est un Dieu en terre, qui peut disposer ˆ son grŽ du tr™ne et de la vie des rois. Nous avons ŽtŽ en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croient le grand-lama immortel: il leur distribue sa chaise percŽe; ils font sŽcher ces reliques, les ench‰ssent, et les baisent dŽvotement. Pour moi, j'avoue que j'aimerais mieux, pour le bien de la paix, porter ˆ mon cou de telles reliques que de croire que le pape ait le moindre droit sur le temporel des rois, ni mme sur le mien, en quelque cas que ce puisse tre.

 

         (Note 30) DeutŽronome, ch. XIV.

 

         (Note 31) Dans l'idŽe que nous avons de faire sur cet ouvrage quelques notes utiles, nous remarquerons ici qu'il est dit que Dieu fait une alliance avec NoŽ et avec tous les animaux; et cependant il permet ˆ NoŽ de manger de tout ce qui a vie et mouvement; il excepte seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu ajoute (Gense, IX, 5) "qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui ont rŽpandu le sang de l'homme".

         On peut infŽrer de ces passages et de plusieurs autres ce que toute l'AntiquitŽ a toujours pensŽ jusqu'ˆ nos jours, et ce que tous les hommes sensŽs pensent, que les animaux ont quelque connaissance. Dieu ne fait point un pacte avec les arbres et avec les pierres, qui n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a daignŽ douer d'un sentiment souvent plus exquis que le n™tre, et de quelques idŽes nŽcessairement attachŽes ˆ ce sentiment. C'est pourquoi il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce qu'en effet le sang est la source de la vie, et par consŽquent du sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent sans action. C'est donc avec trs grande raison que l'Ecriture dit en cent endroits que l'‰me, c'est-ˆ-dire ce qu'on appelait l'‰me sensitive, est dans le sang; et cette idŽe si naturelle a ŽtŽ celle de tous les peuples.

         C'est sur cette idŽe qu'est fondŽe la commisŽration que nous devons avoir pour les animaux. Des sept prŽceptes des Noachides, admis chez les Juifs, il y en a un qui dŽfend de manger le membre d'un animal en vie. Ce prŽcepte prouve que les hommes avaient eu la cruautŽ de mutiler les animaux pour manger leurs membres coupŽs, et qu'ils les laissaient vivre pour se nourrir successivement des parties de leurs corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques peuples barbares, comme on le voit par les sacrifices de l'”le de Chio, ˆ Bacchus Omadios, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les animaux nous servent de p‰ture, recommande donc quelque humanitŽ envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie ˆ les faire souffrir; il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en nous l'horreur naturelle d'Žgorger un animal que nous avons nourri de nos mains. Il y a toujours eu des peuples qui s'en sont fait un grand scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'”le de l'Inde; toute la secte de Pythagore, en Italie et en Grce, s'abstint constamment de manger de la chair. Porphyre, dans son livre de l'Abstinence, reproche ˆ son disciple de n'avoir quittŽ sa secte que pour se livrer ˆ son appŽtit barbare.

         Il faut, ce me semble, avoir renoncŽ ˆ la lumire naturelle, pour oser avancer que les btes ne sont que des machines. Il y a une contradiction manifeste ˆ convenir que Dieu a donnŽ aux btes tous les organes du sentiment, et ˆ soutenir qu'il ne leur a point donnŽ de sentiment.

         Il me para”t encore qu'il faut n'avoir jamais observŽ les animaux pour ne pas distinguer chez eux les diffŽrentes voix du besoin, de la souffrance, de la joie, de la crainte, de l'amour, de la colre, et de toutes leurs affections; il serait bien Žtrange qu'ils exprimassent si bien ce qu'ils ne sentiraient pas.

         Cette remarque peut fournir beaucoup de rŽflexions aux esprits exercŽs sur le pouvoir et la bontŽ du CrŽateur, qui daigne accorder la vie, le sentiment, les idŽes, la mŽmoire, aux tres que lui-mme a organisŽs de sa main toute-puissante. Nous ne savons ni comment ces organes se sont formŽs, ni comment ils se dŽveloppent, ni comment on reoit la vie, ni par quelles lois les sentiments, les idŽes, la mŽmoire, la volontŽ, sont attachŽs ˆ cette vie: a dans cette profonde et Žternelle ignorance, inhŽrente ˆ notre nature, nous disputons sans cesse, nous nous persŽcutons les uns les autres, comme les taureaux qui se battent avec leurs cornes sans savoir pourquoi et comment ils ont des cornes.

 

         (Note 32) Amos, ch. V, v. 26.

 

         (Note 33) JŽrŽm., ch. VII, v. 22.

 

         (Note 34) Act., ch. VII, v. 42-43.

 

         (Note 35) DeutŽr., ch. XII, v. 8.

 

         (Note 36) Plusieurs Žcrivains conclurent tŽmŽrairement de ce passage que le chapitre concernant le veau d'or (qui n'est autre chose que le dieu Apis) a ŽtŽ ajoutŽ aux livres de Mo•se, ainsi que plusieurs autres chapitres.

         Aben-Hezra fut le premier qui crut prouver que le Pentateuque avait ŽtŽ rŽdigŽ du temps des rois. Wollaston, Collins, Tindal, Shaftesbury, Bolingbroke, et beaucoup d'autres, ont allŽguŽ que l'art de graver ses pensŽes sur la pierre polie, sur la brique, sur le plomb ou sur le bois, Žtait alors la seule manire d'Žcrire ils disent que du temps de Mo•se les ChaldŽens et les Egyptiens n'Žcrivaient pas autrement; qu'on ne pouvait alors graver que d'une manire trs abrŽgŽe, et en hiŽroglyphes, la substance des choses qu'on voulait transmettre ˆ la postŽritŽ, et non pas des histoires dŽtaillŽes; qu'il n'Žtait pas possible de graver de gros livres dans un dŽsert o l'on changeait si souvent de demeure, o l'on n'avait personne qui pžt ni fournir les vtements, ni les tailler, ni mme raccommoder les sandales, et o Dieu fut obligŽ de faire un miracle de quarante annŽes (DeutŽronome, VIII, 5) pour conserver les vtements et les chaussures de son peuple. Ils disent qu'il n'est pas vraisemblable qu'on ežt tant de graveurs de caractres, lorsqu'on manquait des arts les plus nŽcessaires, et qu'on ne pouvait mme faire du pain; et si on leur dit que les colonnes du tabernacle Žtaient d'airain, et les chapiteaux d'argent massif, ils rŽpondent que l'ordre a pu en tre donnŽ dans le dŽsert, mais qu'il ne fut exŽcutŽ que dans des temps plus heureux.

         Ils ne peuvent concevoir que ce peuple pauvre ait demandŽ un veau d'or massif (Exode, XXXII, 1) pour l'adorer au pied de la montagne mme o Dieu parlait ˆ Mo•se, au milieu des foudres et des Žclairs que ce peuple voyait (Exode, XIX, 18-19), et au son de la trompette cŽleste qu'il entendait. Ils s'Žtonnent que la veille du jour mme o Mo•se descendit de la montagne, tout ce peuple se soit adressŽ au frre de Mo•se pour avoir ce veau d'or massif. Comment Aaron le jeta-t-il en fonte en un seul jour (Exode, XXXII, 4)? comment ensuite Moise le rŽduisit-il en poudre (Exode, XXXII, 20)? Ils disent qu'il est impossible ˆ tout artiste de faire en moins de trois mois une statue d'or, et que, pour la rŽduire en poudre qu'on puisse avaler, l'art de la chimie la plus savante ne suffit pas: ainsi la prŽvarication d'Aaron et l'opŽration de Mo•se aurait ŽtŽ deux miracles.

         L'humanitŽ, la bontŽ du coeur, qui les trompent, les empchent de croire que Mo•se ait fait Žgorger vingt-trois mille personnes (Exode, XXXII, 28) pour expier ce pŽchŽ; ils n'imaginent pas que vingt-trois mille hommes se soient ainsi laissŽs massacrer par des lŽvites, ˆ moins d'un troisime miracle. Enfin ils trouvent Žtranges qu'Aaron, le plus coupable de tous, ait ŽtŽ rŽcompensŽ du crime dont les autres Žtaient si horriblement punis (Exode, XXXIII, 19; et LŽvitique, VIII, 2), et qu'il ait ŽtŽ fait grand prtre, tandis que les cadavres de vingt-trois mille de ses frres sanglants Žtaient entassŽs au pied de l'autel o il allait sacrifier.

         Ils font les mmes difficultŽs sur les vingt-quatre mille IsraŽlites massacrŽs par l'ordre de Mo•se (Nombres, XXV, 9), pour expier la faute d'un seul qu'on avait surpris avec une fille madianite. On voit tant de rois juifs, et surtout Salomon, Žpouser impunŽment des Žtrangres que ces critiques ne peuvent admettre que l'alliance d'une Madianite ait ŽtŽ un si grand crime: Ruth Žtait Moabite, quoique sa famille fžt originaire de BethlŽem; la sainte Ecriture l'appelle toujours Ruth la Moabite: cependant elle alla se mettre dans le lit de Booz par le conseil de sa mre; elle en reut six boisseaux d'orge, l'Žpousa ensuite, et fut l'a•eule de David. Rahab Žtait non seulement Žtrangre, mais une femme publique; la Vulgate ne lui donne d'autre titre que celui de meretrix (JosuŽ, VI, 17); elle Žpousa Salmon, prince de Juda; et c'est encore de ce Salmon que David descend. On regarde mme Rahab comme la figure de l'Eglise chrŽtienne: c'est le sentiment de plusieurs Pres, et surtout d'Origne dans sa septime homŽlie sur JosuŽ.

         BethsabŽe, femme d'Urie, de laquelle David eut Salomon, Žtait EthŽenne. Si vous remontez plus haut, le patriarche Juda Žpousa une femme chananŽenne; ses enfants eurent pour femme Thamar de la race d'Aram: cette femme, avec laquelle Juda commit, sans lŽ savoir, un inceste, n'Žtait pas de la race d'Isra‘l.

         Ainsi notre Seigneur JŽsus-Christ daigna s'incarner chez les Juifs dans une famille dont cinq Žtrangres Žtaient la tige, pour faire voir que les nations Žtrangres auraient part ˆ son hŽritage.

         Le rabbin Aben-Hezra fut, comme on l'a dit, le premier qui osa prŽtendre que le Pentateuque avait ŽtŽ rŽdigŽ longtemps aprs Mo•se: il se fonde sur plusieurs passages. "Le ChananŽen (Gense IX, 6) Žtait alors dans ce pays. La montagne de Moria (II. Paralip., III, 1), appelŽe la montagne de Dieu. Le lit de Og, roi de Bazan, se voit encore en Rabath, et il appela tout ce pays de Bazan les villages de Ja•r, jusqu'aujourd'hui. Il ne s'est jamais vu de prophte en Isra‘l comme Mo•se. Ce sont ici les rois qui ont rŽgnŽ en Edom (Gense, XXXVI, 31) avant qu'aucun roi rŽgn‰t sur Isra‘l." Il prŽtend que ces passages o il est parlŽ de choses arrivŽes aprs Moise, ne peuvent tre de Mo•se. On rŽpond ˆ ces objections que ces passages sont des notes ajoutŽes longtemps aprs par les copistes.

         Newton, de qui d'ailleurs on ne doit prononcer le nom qu'avec respect, mais qui a pu se tromper puisqu'il Žtait homme, attribue, dans son introduction ˆ ses commentaires sur Daniel et sur saint Jean, les livres de Mo•se, de JosuŽ, et des Juges, ˆ des auteurs sacrŽs trs postŽrieurs: il se fonde sur le chap. XXXVI de la Gense; sur quatre chapitres des Juges, XVII, XVIII, XIX, XXI; sur Samuel, chap. VIII sur les Chroniques, chap. II; sur le livre de Ruth, chap. IV, en effet, si dans le chap. XXXVI de la Gense il est parlŽ des rois, s'il en est fait mention dans les livres des Juges, si dans le livre de Ruth il est parlŽ de David, il semble que tous ces livres aient ŽtŽ rŽdigŽs du temps des rois. C'est aussi le sentiment de quelques thŽologiens, ˆ la tte desquels est le fameux Leclerc. Mais cette opinion n'a qu'un petit nombre de sectateurs dont la curiositŽ sonde ces ab”mes. Cette curiositŽ, sans doute, n'est pas au rang des devoirs de l'homme. Lorsque les savants et les ignorants, les princes et les bergers para”tront aprs cette courte vie devant le ma”tre de l'ŽternitŽ, chacun de nous alors voudra tre juste, humain, compatissant, gŽnŽreux; nul ne se vantera d'avoir su prŽcisŽment en quelle annŽe le Pentateuque fut Žcrit, et d'avoir dŽmlŽ le texte de notes qui Žtaient en usage chez les scribes. Dieu ne nous demandera pas si nous avons pris parti pour les Massortes contre le Talmud, si nous n'avons jamais pris un caph pour un beth, un yod pour un vaŸ, un daleth pour un res: certes, il nous jugera sur nos actions, et non sur l'intelligence de la langue hŽbra•que. Nous nous en tenons fermement ˆ la dŽcision de l'Eglise, selon le devoir raisonnable d'un fidle.

         Finissons cette note par un passage important du LŽvitique, livre composŽ aprs l'adoration du veau d'or. Il ordonna aux Juifs de ne plus adorer les velus, "les boucs, avec lesquels mme ils ont commis des abominations inf‰mes". On ne sait si cet Žtrange culte venait d'Egypte, patrie de la superstition et du sortilge; mais on croit que la coutume de nos prŽtendus sorciers d'aller au sabbat, d'y adorer un bouc, et de s'abandonner avec lui ˆ des turpitudes inconcevables, dont l'idŽe fait horreur, est venue des anciens Juifs: en effet, ce furent eux qui enseignrent dans une partie de l'Europe la sorcellerie. Quel peuple! Une si Žtrange infamie semblait mŽriter un ch‰timent pareil ˆ celui que le veau d'or leur attira, et pourtant le lŽgislateur se contente de leur faire une simple dŽfense. On ne apporte ici ce fait que pour faire conna”tre la nation juive: il faut que la bestialitŽ ait ŽtŽ commune chez elle, puisqu'elle est la seule nation connue chez qui les lois aient ŽtŽ forcŽes de prohiber un crime qui n'a ŽtŽ souponnŽ ailleurs par aucun lŽgislateur.

         Il est ˆ croire que dans les fatigues et dans la pŽnurie que les Juifs avaient essuyŽes dans les dŽserts de Pharan, d'Oreb, et de Cads-BarnŽ, l'espce fŽminine, plus faible que l'autre, avait succombŽ. Il faut bien qu'en effet les Juifs manquassent de filles, puisqu'il leur est toujours ordonnŽ, quand ils s'emparent d'un bourg ou d'un village, soit ˆ gauche, soit ˆ droite du lac Asphaltite, de tuer tout, exceptŽ les filles nubiles.

         Les Arabes qui habitent encore une partie de ces dŽserts stipulent toujours, dans les traitŽs qu'ils font avec les caravanes, qu'on leur donnera des filles nubiles. Il est vraisemblable que les jeunes gens, dans ce pays affreux, poussrent la dŽpravation de la nature humaine jusqu'ˆ s'accoupler avec des chvres, comme on le dit de quelques bergers de la Calabre.

         Il reste maintenant ˆ savoir si ces accouplements avaient produit des monstres, et s'il y a quelque fondement aux anciens contes des satyres, des faunes, des centaures, et des minotaures; I'histoe le dit, la physique ne nous a pas encore ŽclairŽ sur cet article monstrueux.

 

         (Note 37) JosuŽ, chap. XXIV, v. 15 et suiv.

 

         (Note 38) Nomb., chap. XXI, v. 9.

 

         (Note 39) Rois, liv. III, chap. XV, v. 14; ibid., chap. XXII, v. 44.

 

         (Note 40) Rois, liv. IV, chap. XVI.

 

         (Note 41) Ibid., liv. III, chap. XVIII, V. 38 et 40; ibid., liv. IV, chap. II, v. 24.

 

         (Note 42) Nomb., chap. XXXI.

 

         (Note 43) Madian n'Žtait point compris dans la terre promise: c'est un petit canton de l'IdumŽe, dans l'Arabie PŽtrŽe; il commence vers le septentrion au torrent d'Arnon, et finit au torrent de Zared, au milieu des rochers, et sur le rivage oriental du lac Asphaltite. Ce pays est habitŽ aujourd'hui par une petite horde d'Arabes: il peut avoir huit lieues ou environ de long, et un peu moins en largeur.

 

         (Note 44) Il est certain par le texte (Juges, XI, 39) que JephtŽ immola sa fille. "Dieu n'approuve pas ces dŽvouements, dit dom Calmet dans sa Dissertation sur le voeu de JephtŽ; mais lorsqu'on les a faits, il veut qu'on les exŽcute, ne fžt-ce que pour punir ceux qui les faisaient, ou pour rŽprimer la lŽgretŽ qu'on aurait eue ˆ les faire, si on n'en avait pas craint l'exŽcution." Saint Augustin et presque tous les Pres condamnent l'action de JephtŽ: il est vrai que l'Ecriture (Juges, XI, 29) dit qu'il fut rempli de l'esprit de Dieu; et saint Paul, dans son Ep”tre aux HŽbreux, chap. XI (verset 32), fait l'Žloge de JephtŽ; il le place avec Samuel et David.

         Saint JŽr™me, dans son Ep”tre ˆ Julien, dit: "JephtŽ immola sa fille au Seigneur, et c'est pour cela que l'ap™tre le compte parmi les saints." Voilˆ de part et d'autre des jugements sur lesquels il ne nous est pas permis de porter le n™tre; on doit craindre mme d'avoir un avis.

 

         (Note 45) On peut regarder la mort du roi Agag comme un vrai sacrifice. SaŸl avait fait ce roi des AmalŽcites prisonnier de guerre, et l'avait reu ˆ composition; mais le prtre Samuel lui avait ordonnŽ de ne rien Žpargner; il lui avait dit en propres mots (I. Rois, XV, 3): "Tuez tout, depuis l'homme jusqu'ˆ la femme, jusqu'aux petits enfants, et ceux qui sont encore ˆ la mamelle.

         "Samuel coupa le roi Agag en morceaux, devant le Seigneur, ˆ Galgal.

         "Le zle dont ce prophte Žtait animŽ, dit dom Calmet, lui mit l'ŽpŽe en main dans cette occasion pour venger la gloire du Seigneur et pour confondre SaŸl."

         On voit, dans cette fatale aventure, un dŽvouement, un prtre, une victime: c'Žtait donc un sacrifice.

         Tous les peuples dont nous avons l'histoire ont sacrifiŽ des hommes ˆ la DivinitŽ, exceptŽ les Chinois. Plutarque (Quest. rom. LXXXII) rapporte que les Romains mme en immolrent du temps de la rŽpublique.

         On voit, dans les Commentaires de CŽsar (De Bello gall., I, XXIV), que les Germains allaient immoler les otages qu'il leur avait donnŽs, lorsqu'il dŽlivra ces otages par sa victoire.

         J'ai remarquŽ ailleurs que cette violation du droit des gens envers les otages de CŽsar, et ces victimes humaines immolŽes, pour comble d'horreur, par la main des femmes, dŽment un peu le panŽgyrique que Tacite fait des Germains, dans son traitŽ De Moribus Germanorum. Il para”t que, dans ce traitŽ, Tacite songe plus ˆ faire la satire des Romains que l'Žloge des Germains, qu'il ne connaissait pas.

         Disons ici en passant que Tacite aimait encore mieux la satire que la vŽritŽ. Il veut rendre tout odieux, jusqu'aux actions indiffŽrentes, et sa malignitŽ nous pla”t presque autant que son style, parce que nous aimons la mŽdisance et l'esprit.

         Revenons aux victimes humaines. Nos pres en immolaient aussi bien que les Germains: c'est le dernier degrŽ de la stupiditŽ de notre nature abandonnŽe ˆ elle-mme, et c'est un des fruits de la faiblesse de notre jugement. Nous d”mes: Il faut offrir ˆ Dieu ce qu'on a de plus prŽcieux et de plus beau; nous n'avons rien de plus prŽcieux que nos enfants; il faut donc choisir les plus beaux et les plus jeunes pour les sacrifier ˆ la DivinitŽ.

         Philon dit que, dans la terre de Chanaan, on immolait quelquefois ses enfants avant que Dieu ežt ordonnŽ ˆ Abraham de lui sacrifier son fils unique Isaac, pour Žprouver sa foi.

         Sanchoniathon, citŽ par Eusbe, rapporte que les PhŽniciens sacrifiaient dans les grands dangers le plus cher de leurs enfants, et qu'Ilus immola son fils JŽhud ˆ peu prs dans le temps que Dieu mit la foi d'Abraham ˆ l'Žpreuve. Il est difficile de percer dans les tŽnbres de cette antiquitŽ; mais il n'est que trop vrai que ces horribles sacrifices ont ŽtŽ presque partout en usage; les peuples ne s'en sont dŽfaits qu'ˆ mesure qu'ils se sont policŽs: la politesse amne l'humanitŽ.

 

         (Note 46) Juges, chap. XI, v. 24.

 

         (Note 47) Juges, chap. XVII, verset dernier.

 

         (Note 48) Rois, liv. IV, ch. V, v. 18 et 19.

 

         (Note 49) Ceux qui sont peu au fait des usages de l'AntiquitŽ, et qui ne jugent que d'aprs ce qu'ils voient autour d'eux, peuvent tre ŽtonnŽs de ces singularitŽs; mais il faut songer qu'alors dans l'Egypte, et dans une grande partie de l'Asie, la plupart des choses s'exprimaient par des figures, des hiŽroglyphes, des signes, des types.

         Les prophtes, qui s'appelaient les voyants chez les Egyptiens et chez les Juifs, non seulement s'exprimaient en allŽgories, mais ils figuraient par des signes les ŽvŽnements qu'ils annonaient. Ainsi Isa•e, le premier des quatre grands prophtes juifs, prend un rouleau (chap. VIII), et y Žcrit: "Shas bas, butinez vite"; puis il s'approche de la prophŽtesse. Elle conoit, et met au monde un fils qu'il appelle Maher-Salas-Has-bas: c'est une figure des maux que les peuples d'Egypte et d'Assyrie feront aux Juifs.

         Ce prophte dit (VII, 15, 16, 18, 20): "Avant que l'enfant soit en ‰ge de manger du beurre et du miel, et qu'il sache rŽprouver le mauvais et choisir le bon, la terre dŽtestŽe par vous sera dŽlivrŽe des deux rois; le Seigneur sifflera aux mouches d'Egypte et aux abeilles d'Assur; le Seigneur prendra un rasoir de louage, et en rasera toute la barbe et les poils des pieds du roi d'Assur."

         Cette prophŽtie des abeilles, de la barbe, et du poil des pieds rasŽs, ne peut tre entendue que par ceux qui savent que c'Žtait la coutume d'appeler les essaims au son du flageolet ou de quelque autre instrument champtre; que le plus grand affront qu'on pžt faire ˆ un homme Žtait de lui couper la barbe; qu'on appelait le poil des pieds, le poil du pubis; que l'on ne rasait ce poil que dans les maladies immondes, comme celle de la lpre. Toutes ces figures si Žtrangres ˆ notre style ne signifient autre chose sinon que le Seigneur, dans quelques annŽes, dŽlivrera son peuple d'oppression.

         Le mme Isa•e (chap. XX) marche tout nu, pour marquer que le roi d'Assyrie emmnera d'Egypte et d'Ethiopie une foule de captifs qui n'auront pas de quoi couvrir leur nuditŽ.

         EzŽchiel (chap. IV et suiv.) mange le volume de parchemin qui lui est prŽsentŽ; ensuite il couvre son pain d'excrŽments, et demeure couchŽ sur son c™tŽ gauche trois cent quatre-vingt-dix jours, et sur le c™tŽ droit quarante jours, pour faire entendre que les Juifs manqueront de pain, et pour signifier les annŽes que devait durer la captivitŽ. Il se charge de cha”nes, qui figurent celles du peuple; il coupe ses cheveux et sa barbe, et les partage en trois parties: le premier tiers dŽsigne ceux qui doivent pŽrir dans la ville; le second, ceux qui seront mis ˆ mort autour des murailles; le troisime, ceux qui doivent tre emmenŽs ˆ Babylone.

         Le prophte OsŽe (chap. III) s'unit ˆ une femme adultre, qu'il achte quinze pices d'argent et un chomer et demi d'orge: "Vous m'attendrez, lui dit-il, plusieurs jours, et pendant ce temps nul homme n'approchera de vous: c'est l'Žtat o les enfants d'Isra‘l seront longtemps sans rois, sans princes, sans sacrifice, sans autel, sans Žphod." En un mot, les nabis, les voyants, les prophtes, ne prŽdisent presque jamais sans figurer par un signe la chose prŽdite.

         JŽrŽmie ne fait donc que se conformer ˆ l'usage, en se liant de cordes, et en se mettant des colliers et des jougs sur le dos, pour signifier l'esclavage de ceux auxquels il envoie ces types. Si on veut y prendre garde, ces temps-lˆ sont comme ceux d'un ancien monde, qui diffre en tout du nouveau: la vie civile, les lois, la manire de faire la guerre, les cŽrŽmonies de la religion, tout est absolument diffŽrent. Il n'y a mme qu'ˆ ouvrir Homre et le premier livre d'HŽrodote pour se convaincre que nous n'avons aucune ressemblance avec les peuples de la Haute AntiquitŽ, et que nous devons nous dŽfier de notre jugement quand nous cherchons ˆ comparer leurs moeurs avec les n™tres.

         La nature mme n'Žtait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Les magiciens avaient sur elle un pouvoir qu'ils n'ont plus: ils enchantaient les serpents, ils Žvoquaient les morts, etc. Dieu envoyait des songes, et des hommes les expliquaient. Le don de prophŽtie Žtait commun. On voyait des mŽtamorphoses telles que celles de Nabuchodonosor changŽ en boeuf, de la femme de Loth en statue de sel, de cinq villes en un lac bitumineux.

         Il y avait des espces d'hommes qui n'existent plus. La race de gŽants RŽpha•m, Enim, NŽphilim, Enacim, a disparu. Saint Augustin, au liv. V de La CitŽ de Dieu, dit avoir vu la dent d'un ancien gŽant grosse comme cent de nos molaires. EzŽchiel (XXVII, II) parle des pygmŽes Gamadim, hauts d'une coudŽe, qui combattaient au sige de Tyr: et en presque tout cela les auteurs sacrŽs sont d'accord avec les profanes. Les maladies et les remdes n'Žtaient point les mmes que de nos jours: les possŽdŽs Žtaient guŽris avec la racine nommŽe barad, ench‰ssŽe dans un anneau qu'on leur mettait sous le nez.

         Enfin tout cet ancien monde Žtait si diffŽrent du n™tre qu'on ne peut en tirer aucune rgle de conduite; et si, dans cette AntiquitŽ reculŽe, les hommes s'Žtaient persŽcutŽs et opprimŽs tour ˆ tour au sujet de leur culte, on ne devrait pas imiter cette cruautŽ sous la loi de gr‰ce.

 

         (Note 50) JŽrŽm., chap. XXVII, v. 6.

 

         (Note 51) JŽrŽmie, chap. XXVIII, v. 17.

 

         (Note 52) Isa•e, ch. XLIV et XLV.

 

         (Note 53) Exode, chap. XX, v. 5.

 

         (Note 54) DeutŽronome, XXVIII.

 

         (Note 55) Il n'y a qu'un seul passage dans les lois de Moise d'o l'on pžt conclure qu'il Žtait instruit de l'opinion rŽgnante chez les Egyptiens, que l'‰me ne meurt point avec le corps; ce passage est trs important, c'est dans le chapitre XVIII du DeutŽronome: "Ne consultez point les devins qui prŽdisent par l'inspection des nuŽes, qui enchantent les serpents, qui consultent l'esprit de Python, les voyants, les connaisseurs qui interrogent les morts et leur demandent la vŽritŽ."

         Il para”t, par ce passage, que si l'on Žvoquait les ‰mes des morts, ce sortilge prŽtendu supposait la permanence des ‰mes. Il se peut aussi que les magiciens dont parle Mo•se, n'Žtant que des trompeurs grossiers, n'eussent pas une idŽe distincte du sortilge qu'ils croyaient opŽrer. Ils faisaient accroire qu'ils foraient des morts ˆ parler, qu'ils les remettaient, par leur magie, dans l'Žtat o ces corps avaient ŽtŽ de leur vivant, sans examiner seulement si l'on pouvait infŽrer ou non de leurs opŽrations ridicules le dogme de l'immortalitŽ de l'‰me. Les sorciers n'ont jamais ŽtŽ philosophes, ils ont ŽtŽ toujours des jongleurs qui jouaient devant des imbŽciles.

         On peut remarquer encore qu'il est bien Žtrange que le mot de Python se trouve dans le DeutŽronome, longtemps avant que ce mot grec pžt tre connu des HŽbreux: aussi le Python n'est point dans l'hŽbreu, dont nous n'avons aucune traduction exacte.

         Cette langue a des difficultŽs insurmontables: c'est un mŽlange de phŽnicien, d'Žgyptien, de syrien, et d'arabe; et cet ancien mŽlange est trs altŽrŽ aujourd'hui. L'hŽbreu n'eut jamais que deux modes aux verbes, le prŽsent et le futur: il faut deviner les autres modes par le sens. Les voyelles diffŽrentes Žtaient souvent exprimŽes par les mmes caractres; ou plut™t ils n'exprimaient pas les voyelles, et les inventeurs des points n'ont fait qu'augmenter la difficultŽ. Chaque adverbe a vingt significations diffŽrentes. Le mme mot est pris en des sens contraires.

         Ajoutez ˆ cet embarras la sŽcheresse et la pauvretŽ du langage: les Juifs, privŽs des arts, ne pouvaient exprimer ce qu'ils ignoraient. En un mot, l'hŽbreu est au grec ce que le langage d'un paysan est ˆ celui d'un acadŽmicien.

 

         (Note 56) EzŽchiel, chap. XVIII, v. 20.

 

         (Note 57) Ibid., ch. XX, v. 25.

 

         (Note 58) Le sentiment d'EzŽchiel prŽvalut enfin dans la synagogue; mais il y eut des Juifs qui, en croyant aux peines Žternelles, croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les entants les iniquitŽs des pres: aujourd'hui ils sont punis, par-delˆ la cinquantime gŽnŽration, et ont encore les peines Žternelles ˆ craindre. On demande comment les descendants des Juifs, qui n'Žtaient pas complices de la mort de JŽsus-Christ, ceux qui Žtant dans JŽrusalem n'y eurent aucune part, et ceux qui Žtaient rŽpandus sur le reste de la terre, peuvent tre temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs pres. Cette punition temporelle, ou plut™t cette manire d'exister diffŽrente des autres peuples, et de faire le commerce sans avoir de patrie, peut n'tre point regardŽe comme un ch‰timent en comparaison des peines Žternelles qu'ils s'attirent par leur incrŽdulitŽ, et qu'ils peuvent Žviter par une conversion sincre.

 

         (Note 59) Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de l'enfer et du paradis, tels que nous les concevons, se sont Žtrangement abusŽs: leur erreur n'est fondŽe que sur une vaine dispute de mots; la Vulgate ayant traduit le mot hŽbreu, sheol, la fosse, par infernum, et le mot latin infernum ayant ŽtŽ traduit en franais par enfer, on s'est servi de cette Žquivoque pour faire croire que les anciens HŽbreux avaient la notion de l'Ads et du Tartare des Grecs, que les autres nations avaient connus auparavant sous d'autres noms.

         Il est rapportŽ au chapitre XVI des Nombres (31-33) que la terre ouvrit sa bouche sous les tentes de CorŽ, de Dathan, et d'Abiron, qu'elle les dŽvora avec leurs tentes et leur substance, et qu'ils furent prŽcipitŽs vivants dans la sŽpulture, dans le souterrain: il n'est certainement question dans cet endroit ni des ‰mes de ces trois HŽbreux, ni des tourments de l'enfer, ni d'une punition Žternelle.

         Il est Žtrange que, dans le Dictionnaire encyclopŽdique, au mot ENFER, on dise que les anciens HŽbreux en ont reconnu la rŽalitŽ; si cela Žtait, ce serait une contradiction insoutenable dans le Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que Mo•se ežt parlŽ dans un passage isolŽ et unique des peines aprs la mort, et qu'il n'en ežt point parlŽ dans ses lois? On cite le trente-deuxime chapitre du DeutŽronome (versets 21-24), mais on le tronque; le voici entier: "Ils m'ont provoquŽ en celui qui n'Žtait pas Dieu, et ils m'ont irritŽ dans leur vanitŽ; et moi je les provoquerai dans celui qui n'est pas peuple, et je les irriterai dans la nation insensŽe. Et il s'est allumŽ un feu dans ma fureur, et il bržlera jusqu'au fond de la terre; il dŽvorera la terre jusqu'ˆ son germe, et il bržlera les fondements des montagnes; et j'assemblerai sur eux les maux, et je remplirai mes flches sur eux; ils seront consumŽs par la faim, les oiseaux les dŽvoreront par des morsures amres; je l‰cherai sur eux les dents des btes qui se tra”nent avec fureur sur la terre, et des serpents."

         Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions et l'idŽe des punitions infernales telles que nous les concevons? Il semble plut™t que ces paroles n'aient ŽtŽ rapportŽes que pour faire voir Žvidemment que notre enfer Žtait ignorŽ des anciens Juifs.

         L'auteur de cet article cite encore le passage de Job, au chap. XXIV (15-19). "L'oeil de l'adultre observe l'obscuritŽ, disant: L'oeil ne me verra point, et il couvrira son visage; il perce les maisons dans les tŽnbres, comme il l'avait dit dans le jour, et ils ont ignorŽ la lumire; si l'aurore appara”t subitement, ils la croient l'ombre de la mon, et ainsi ils marchent dans les tŽnbres comme dans la lumire; il est lŽger sur la surface de l'eau; que sa part soit maudite sur la terre, qu'il ne marche point par la voie de la vigne, qu'il passe des eaux de neige ˆ une trop grande chaleur; et ils ont pŽchŽ jusqu'au tombeau"; ou bien: "le tombeau a dissipŽ ceux qui pchent", ou bien (selon les Septante), "leur pŽchŽ a ŽtŽ rappelŽ en mŽmoire".

         Je cite les passages entiers, et littŽralement, sans quoi il est toujours impossible de s'en former une idŽe vraie.

         Y a-t-il lˆ, je vous prie, le moindre mot dont on puisse conclure que Mo•se avait enseignŽ aux Juifs la doctrine claire et simple des peines et des rŽcompenses aprs la mort?

         Le livre de Job n'a nul rapport avec les lois de Moise. De plus, il est trs vraisemblable que Job n'Žtait point juif; c'est l'opinion de saint JŽr™me dans ses questions hŽbra•ques sur la Gense. Le mot Sathan, qui est dans Job (I, 1, 6, 12), n'Žtait point connu des Juifs, et vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n'apprirent ce nom que dans la ChaldŽe, ainsi que les noms de Gabriel et de Rapha‘l, inconnus avant leur esclavage ˆ Babylone. Job est donc citŽ ici trs mal ˆ propos.

         On rapporte encore le chapitre dernier d'Isa•e (23, 24): "Et de mois en mois, et de sabbat en sabbat, toute chair viendra m'adorer, dit le Seigneur; et ils sortiront, et ils verront ˆ la voirie les cadavres de ceux qui ont prŽvariquŽ; leur ver ne mourra point, leur feu ne s'Žteindra point, et ils seront exposŽs aux yeux de toute chair jusqu'ˆ satiŽtŽ."

         Certainement, s'ils sont jetŽs ˆ la voirie, s'ils sont exposŽs ˆ la vue des passants jusqu'ˆ satiŽtŽ, s'ils sont mangŽs des vers, cela ne veut pas dire que Mo•se enseigna aux Juifs le dogme de l'immortalitŽ de l'‰me; et ces mots: Le feu ne s'Žteindra point, ne signifient pas que des cadavres qui sont exposŽs ˆ la vue du peuple subissent les peines Žternelles de l'enfer.

         Comment peut-on citer un passage Isa•e pour prouver que les Juifs du temps de Mo•se avaient reu le dogme de l'immortalitŽ de l'‰me? Isa•e prophŽtisait, selon la computation hŽbra•que, l'an du monde 3380. Moise vivait vers l'an 2500; il s'est ŽcoulŽ huit sicles entre l'un et l'autre. C'est une insulte au sens commun, ou une pure plaisanterie, que d'abuser ainsi de la permission de citer, et de prŽtendre prouver qu'un auteur a eu une telle opinion, par un passage d'un auteur venu huit cents ans aprs, et qui n'a point parlŽ de cette opinion. Il est indubitable que l'immortalitŽ de l'‰me, les peines et les rŽcompenses aprs la mort, sont annoncŽes, reconnues, constatŽes dans le Nouveau Testament, et il est indubitable qu'elles ne se trouvent en aucun endroit du Pentateuque; et c'est ce que le grand Arnauld dit nettement et avec force dans son apologie de Port-Royal.

         Les Juifs, en croyant depuis l'immortalitŽ de l'‰me, ne furent point ŽclairŽs sur sa spiritualitŽ; ils pensrent, comme presque toutes les autres nations, que l'‰me est quelque chose de dŽliŽ, d'aŽrien, une substance lŽgre, qui retenait quelque apparence du corps qu'elle avait animŽ; c'est ce qu'on appelle les ombres, les m‰nes des corps. Cette opinion fut celle de plusieurs Pres de l'Eglise. Tertullien, dans son chapitre XXII de l'Ame, s'exprime ainsi: "Definimus animam Dei flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substantia simplicem. - Nous dŽfinissons l'‰me nŽe du souffle de Dieu, immortelle, corporelle, figurŽe, simple dans sa substance."

         Saint IrŽnŽe dit, dans son liv. II, chap. XXXIV: "Incorporales sunt animae quantum ad comparationem mortalium corporum. - Les ‰mes sont incorporelles en comparaison des corps mortels." Il ajoute que "JŽsus-Christ a enseignŽ que les ‰mes conservent les images du corps, - caracterem corporum in quo adoptantur, etc." On ne voit pas que JŽsus-Christ ait jamais enseignŽ cette doctrine, et il est difficile de deviner le sens de saint IrŽnŽe.

         Saint Hilaire est plus formel et plus positif dans son commentaire sur saint Matthieu: il attribue nettement une substance corporelle ˆ l'‰me: "Corpoream naturae suae substantiam sortiuntur."

         Saint Ambroise, sur Abraham, liv. II, chap. VIII, prŽtend qu'il n'y a rien de dŽgagŽ de la matire, si ce n'est la substance de la Sainte TrinitŽ.

         On pourrait reprocher ˆ ces hommes respectables d'avoir une mauvaise philosophie; mais il est ˆ croire qu'au fond leur thŽologie Žtait fort saine, puisque, ne connaissant pas la nature incomprŽhensible de l'‰me, ils l'assuraient immortelle, et la voulaient chrŽtienne.

         Nous savons que l'‰me est spirituelle, mais nous ne savons point du tout ce que c'est qu'esprit. Nous connaissons trs imparfaitement la matire, et il nous est impossible d'avoir une idŽe distincte de ce qui n'est pas matire. Trs peu instruits de ce qui touche nos sens, nous ne pouvons rien conna”tre par nous-mmes de ce qui est au-delˆ des sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire dans les ab”mes de la mŽtaphysique et de la thŽologie, pour nous donner quelque lŽgre idŽe des choses que nous ne pouvons ni concevoir ni exprimer; nous cherchons ˆ nous Žtayer de ces mots, pour soutenir, s'il se peut, notre faible entendement dans ces rŽgions ignorŽes.

         Ainsi nous nous servons du mot esprit, qui rŽpond ˆ souffle, et vent, pour exprimer quelque chose qui n'est pas matire; et ce mot souffle, vent, esprit, nous ramenant malgrŽ nous ˆ l'idŽe d'une substance dŽliŽe et lŽgre, nous en retranchons encore ce que nous pouvons, pour parvenir ˆ concevoir la spiritualitŽ pure; mais nous ne parvenons jamais ˆ une notion distincte: nous ne savons mme ce que nous disons quand nous prononons le mot substance; il veut dire, ˆ la lettre, ce qui est dessous, et par cela mme il nous avertit qu'il est incomprŽhensible: car qu'est-ce en effet que ce qui est dessous? La connaissance des secrets de Dieu n'est pas le partage de cette vie. PlongŽs ici dans des tŽnbres profondes, nous nous battons les uns contre les autres, et nous frappons au hasard au milieu de cette nuit, sans savoir prŽcisŽment pour quoi nous combattons.

         Si l'on veut bien rŽflŽchir attentivement sur tout cela, il n'y a point d'homme raisonnable qui ne conclžt que nous devons avoir de l'indulgence pour les opinions des autres, et en mŽriter.

         Toutes ces remarques ne sont point Žtrangres au fond de la question, qui consiste ˆ savoir si les hommes doivent se tolŽrer: car si elles prouvent combien on s'est trompŽ de part et d'autre dans tous les temps, elles prouvent aussi que les hommes ont dž, dans tous les temps, se traiter avec indulgence.

 

         (Note 60) Le dogme de la fatalitŽ est ancien et universel: vous le trouver toujours dans Homre. Jupiter voudrait sauver la vie ˆ son fils SarpŽdon; mais le destin l'a condamnŽ ˆ la mort: Jupiter ne peut qu'obŽir. Le destin Žtait, chez les philosophes, ou l'encha”nement nŽcessaire des causes et des effets nŽcessairement produits par la nature, ou ce mme encha”nement ordonnŽ par la Providence: ce qui est bien plus raisonnable. Tout le systme de la fatalitŽ est contenu dans ce vers d'Annaeus SŽnque (Žp”t. CVII):

         Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.

         On est toujours convenu que Dieu gouvernait l'univers par des lois Žternelles, universelles, immuables: cette vŽritŽ fut la source de toutes ces disputes inintelligibles sur la libertŽ, parce qu'on n'a jamais dŽfini la libertŽ, jusqu'ˆ ce que le sage Locke soit venu; il a prouvŽ que la libertŽ est le pouvoir d'agir. Dieu donne ce pouvoir; et l'homme, agissant librement selon les ordres Žternels de Dieu, est une des roues de la grande machine du monde. Toute l'AntiquitŽ disputa sur la libertŽ, mais personne ne persŽcuta sur ce sujet jusqu'ˆ nos jours. Quelle horreur absurde d'avoir emprisonnŽ, exilŽ pour cette dispute, un Arnauld, un Sacy, un Nicole, et tant d'autres qui ont ŽtŽ la lumire de la France!

 

         (Note 61) Le roman thŽologique de la mŽtempsycose vient de l'Inde, dont nous avons reu beaucoup plus de fables qu'on ne croit communŽment. Ce dogme est expliquŽ dans l'admirable quinzime livre des MŽtamorphoses d'Ovide. Il a ŽtŽ reu presque dans toute la terre; il a ŽtŽ toujours combattu; mais nous ne voyons point qu'aucun prtre de l'AntiquitŽ ait jamais fait donner une lettre de cachet ˆ un disciple de Pythagore.

 

         (Note 62) Ni les anciens Juifs, ni les Egyptiens, ni les Grecs leurs contemporains, ne croyaient que l'‰me de l'homme all‰t dans le ciel aprs sa mort. Les Juifs pensaient que la lune et le soleil Žtaient ˆ quelques lieues au-dessus de nous, dans le mme cercle, et que le firmament Žtait une vožte Žpaisse et solide qui soutenait le poids des eaux, lesquelles s'Žchappaient par quelques ouvertures. Le palais des dieux, chez les anciens Grecs, Žtait sur le mont Olympe. La demeure des hŽros aprs la mort Žtait, du temps d'Homre, dans une ”le au-delˆ de l'OcŽan, et c'Žtait l'opinion des essŽniens.

         Depuis Homre, on assigna des plantes aux dieux, mais il n'y avait pas plus de raison aux hommes de placer un dieu dans la lune qu'aux habitants de la lune de mettre un dieu dans la plante de la terre. Junon et Iris n'eurent d'autres palais que les nuŽes; il n'y avait pas lˆ o reposer son pied. Chez les SabŽens, chaque dieu eut son Žtoile; mais une Žtoile Žtant un soleil, il n'y a pas moyen d'habiter lˆ, ˆ moins d'tre de la nature du feu. C'est donc une question fort inutile de demander ce que les anciens pensaient du ciel: la meilleure rŽponse est qu'ils ne pensaient pas.

 

         (Note 63) Saint Matthieu, chap. XXII, v. 4.

 

         (Note 64) Saint Luc, chap. XIV.

 

         (Note 65) Saint Luc, chap. XIV, v. 26 et suiv.

 

         (Note 66) Saint Matthieu, chap. XVIII, v. 17.

 

         (Note 67) Saint Matthieu, chap. XXIII.

 

         (Note 68) Ibid., chap. XXVI, v. 59.

 

         (Note 69) Matthieu, chap. XXVI, v. 61.

 

         (Note 70) Il Žtait en effet trs difficile aux Juifs, pour ne pas dire impossible, de comprendre, sans une rŽvŽlation particulire, ce mystre ineffable de l'incarnation du Fils de Dieu, Dieu lui-mme. La Gense (chap. VI) appelle fils de Dieu les fils des hommes puissants: de mme, les grands cdres, dans les psaumes (LXXIX, 11), sont appelŽs les cdres de Dieu. Samuel (I. Rois, XVI, 15) dit qu'une frayeur de Dieu tomba sur le peuple, c'est-ˆ-dire une grande frayeur; un grand vent, un vent de Dieu; la maladie de SaŸl, mŽlancolie de Dieu. Cependant il para”t que les Juifs entendirent ˆ la lettre que JŽsus se dit fils de Dieu dans le sens propre; mais s'ils regardrent ces mots comme un blasphme, c'est peut-tre encore une preuve de l'ignorance o ils Žtaient du mystre de l'incarnation, et de Dieu, fils de Dieu, envoyŽ sur la terre pour le salut des hommes.

 

         (Note 71) Lorsqu'on Žcrivait ainsi, en 1762, l'ordre des jŽsuites n'Žtait pas aboli en France. S'ils avaient ŽtŽ malheureux, l'auteur les aurait assurŽment respectŽs. Mais qu'on se souvienne ˆ jamais qu'ils n'ont ŽtŽ persŽcutŽs que parce qu'ils avaient ŽtŽ persŽcuteurs; et que leur exemple fasse trembler ceux qui, Žtant plus intolŽrants que les jŽsuites, voudraient opprimer un jour leurs concitoyens qui n'embrasseraient pas leurs opinions dures et absurdes. [Note ajoutŽe en 1771]

 

         (Note 72) Voyez l'excellent livre intitulŽ Le Manuel de l'Inquisition.

 

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