MARC-AURÈLE
PENSÉES



III, 5. Ne fais rien malgré toi ; n’agis pas en égoïste ni sans réflexion ; ne te laisse pas tirailler ; n’use pas de finesse pour faire valoir tes intentions ; ne sois ni bavard ni affairé. De plus, que ton dieu intérieur soit le guide d’un être viril, d’un vieillard, d’un citoyen, d’un Romain, d’un magistrat qui a pris son poste, comme un homme qui attend le signal pour quitter la vie, sans qu’il y ait besoin ni d’un serment, ni d’un témoin… Qu’il n’y ait pas besoin non plus de l’aide d’un autre ni de cette tranquillité que vous procure autrui. Il faut être droit et non pas redressé.

 

IV, 1. Quand le maître intérieur est dans un état conforme à la nature, son rapport aux événements est tel qu’il se transforme toujours facilement selon ce qui est possible et ce qui est donné. Car il n’a d’attachement pour aucune matière prise à part ; il penche vers les « préférables » mais non sans réserve ; et s’il trouve un obstacle, il s’en fait une matière, comme le feu qui dévore les matériaux qu’on y jette, tandis qu’une petite lampe en aurait été étouffée ; mais le feu éclatant a vite fait de s’assimiler ces matériaux, il les consume, et grâce à eux, il s’élève davantage.

 

 

    V, 1 : À l’aurore, lorsque tu te réveilles péniblement, aie toute prête cette pensée : “ C'est pour faire œuvre d'homme que je m'éveille. Vais‑je donc encore m'irriter, si je m'en vais faire ce pour quoi je suis né et ai été amené au monde ? Est‑ce pour rester au chaud, couché dans mes couvertures, que j'ai été formé ? – Mais c'est plus agréable ! – Est‑ce donc pour le plaisir que tu es né ? N'est‑ce pas pour agir ? Ne vois‑tu pas les plantes, les moineaux, les fourmis, les abeilles faire leur besogne propre, apportant leur part à l'ordre du monde ? Alors, ne veux‑tu pas faire la besogne de l'homme ? Ne vas‑tu pas te presser d'air conformément à ta nature ? – Mais il faut aussi prendre du repos. – Je le dis aussi ; mais la nature a fixé sa mesure, comme elle a fixé celle du manger et du boire ; pourtant, tu dépasses cette mesure, tu vas au‑delà de ce qui suffit ; tandis qu’en agissant, il n'en est plus ainsi, mais tu restes en deçà du possible. Ce n'est pas toi en effet que tu aimes ; sans quoi tu aimerais ta propre nature et ses exigences. D'autres aiment tellement leur métier qu'ils s'absorbent dans leur tâche, sans se baigner et sans manger. Ta nature a‑t‑elle pour toi moins de prix que la ciselure pour le ciseleur, la danse pour le danseur, l'argent pour l'avare, ou la vaine gloire pour le vaniteux ? Et ceux‑ci, lorsqu'ils se passionnent, préfèrent ne pas manger et ne pas dormir plutôt que de ne pas faire avancer leur tâche. Les activités sociales te paraissent-elles d'un moindre prix et moins dignes de tes soins ?

Comme il est facile d'écarter et d'effacer toute idée gênante ou convenant mal, et d'être immédiatement dans un calme complet !

Juge‑toi digne de dire toute parole, d'accomplir tout acte conformes à la nature ; que les reproches ou les propos qui parfois les suivent ne t'en détournent pas ; quand il est bien de parler ou d'agir, juge‑toi digne de le faire. Ceux‑là ont leur propre pensée et leurs propres inclinations ; n'en tiens pas compte ; va droit ton chemin, en te conformant à ta nature propre et à la nature universelle ; il n'y a qu'une route pour l'une et pour l'autre.

Je vais à travers les êtres de la nature jusqu'à ce que je tombe et entre dans le repos ; je rendrai mon souffle à cet air dont, chaque jour, je le tire ; je tomberai sur cette terre, d'où mon père a tiré la semence génératrice, ma mère, le sang de mon corps et ma nourrice son lait ; c'est d'elle que, chaque jour, depuis tant d'années, me viennent nourriture et boisson ; c'est elle qui porte mes pas et qui sert à tant de mes besoins.

 

V, 20 : Ils peuvent bien faire obstacle à mon action ; ils ne peuvent rien contre ma volonté et ma disposition intérieure, parce que ma règle d’action n’est pas sans exception et parce que je sais contourner l’obstacle. En effet ma pensée allant au principal retourne et déplace tout ce qui peut faire obstacle à mon action : ce qui arrêtait mon action devient un aide pour elle ; ce qui obstruait ma route me fait avancer.

 

 

VIII, 46 : Rien ne peut arriver à un homme qui ne soit un événement humain, pas plus qu’à un bœuf rien qui ne soit propre au bœuf, à une vigne rien qui ne soit d’une vigne, ni à une pierre rien qui ne soit propre à la pierre. Si ce qui arrive à chaque être lui est habituel et naturel, pourquoi te fâcher ? Car la nature universelle ne t’impose rien d’insupportable.



VIII, 47. Si tu es en peine à cause d’une chose extérieure, ce n’est pas cette chose qui te trouble, c’est le jugement que tu portes sur elle. Il dépend de toi de le faire disparaître. Si la cause de ton chagrin est dans une de tes dispositions intérieures, qui t’empêche de corriger ta pensée ? Si tu es chagrin de ne pas exécuter une action qui te paraît sensée, pourquoi ne pas l’exécuter, plutôt que de te chagriner ? — Mais il y a un obstacle puissant. — N’aie donc pas de chagrin ; car la cause qui t’arrête ne dépend pas de toi. — Mais il ne vaut pas la peine de vivre si je ne l’accomplis pas. — Quitte donc la vie, puisque, même si tu l’accomplissais, tu mourrais, et sois bienveillant et en même temps de bonne humeur devant les obstacles.

 

VIII, 48. Souviens-toi que ta volonté raisonnable devient invincible, lorsque, ramassée sur elle-même, elle se contente d’elle-même, ne faisant rien qu’elle ne veuille, même si sa résistance n’est pas raisonnée. Que sera-ce donc lorsqu’elle emploie la raison et l’examen dans ses jugements ? Aussi la pensée libérée des passions est une forteresse ; il n’y a rien de plus solide en l’homme ; elle est un refuge où il est imprenable. Celui qui ne l’a pas vu est un ignorant ; mais celui qui l’a vu et ne s’y réfugie pas est un malheureux.

 

VIII, 49. N’ajoute rien à ce que les représentations principales te font connaître. Elles te font connaître qu’un tel dit du mal de toi ; voilà ce qu’elles te font connaître ; mais elles ne te font pas connaître que cela t’est nuisible. Je vois que mon fils est malade : cela, je le vois ; mais je ne perçois pas par la vue qu’il est en danger. Ainsi donc restes-en aux premières représentations ; n’y ajoute rien qui vienne de toi, et rien ne t’arrive. Ou plutôt ajoute, mais en homme qui connaît chacun des événements qui surviennent dans le monde.

 

VIII, 50. Ce concombre est amer : laisse-le. Il y a des ronces dans le chemin : passe à côté. Cela suffit. N’ajoute pas : « Pourquoi choses pareilles dans le monde ? » Un homme compétent en physique rirait de toi, comme le feraient un cordonnier ou un charpentier si tu les blâmais en voyant dans leur atelier des raclures et des copeaux. Pourtant ceux-là ont des endroits où les jeter ; et la nature universelle n’a rien qui soit en dehors d’elle ; mais ce qu’il y a d’admirable dans son art, c’est qu’elle change en elle-même tout ce qui, en elle, semble se corrompre, vieillir ou ne servir à rien ; et de tout cela elle fait encore des choses nouvelles, de sorte qu’elle n’a pas besoin de prendre ailleurs sa matière, ni d’avoir un endroit où jeter les détritus. Elle se contente de la place et de la matière qu’elle a, et de l’art qui lui est propre.


IX, 31 : Impassibilité, en tout ce qui concerne les événements venus d’une cause extérieure. Justice dans tous les actes dont tu es toi-même la cause : c’est-à-dire une volonté et une action, qui se terminent à l’intérêt commun, puisque c’est là pour toi se conformer à la nature.