Cicéron
La Nature des Dieux
Livre II





    Le livre II du De natura deorum est consacré à l'exposition de la thèse stoïcienne sur la nature des dieux ; c'est Quintus Lucilius Balbus qui parle. L'argumentation de Balbus ne cesse d'articuler nature des dieux et providence ; comprendre la nature des dieux, c'est comprendre que la nature n'est pas une simple force aveugle, qu'elle ne se réduit pas aux atomes et au vide, mais que c'est une force intelligente qui se propose une fin. Cette finalité peut s'observer en particulier dans les organes du corps humain, l'homme étant l'objet d'un dessein providentiel.



 

LVI

140. À ce détail, qui prouve l’habileté de la nature et l’attention de sa providence, nous pouvons ajouter diverses réflexions qui prouvent de quel privilèges, et combien précieux, la divinité a doté les hommes. D’abord, en les tirant du sol, elles les a faits d’une taille haute et droite, afin qu’en regardant le ciel ils pussent s’élever à la connaissance des dieux. Les hommes, en effet, sont nés de la terre, non pas simplement pour l’habiter et la peupler, mais pour contempler de là le ciel et les astres et jouir d’un spectacle qui n’appartient à nulle autre espèce d’animaux. Ensuite, elle a donné à nos sens, qui sont pour nous comme les interprètes et les messagers de la réalité extérieure, une structure qui répond merveilleusement à leur destination, et elle a placé leur siège dans la tête comme dans un lieu fortifié. Ainsi, par exemple, les yeux sont placés, comme des sentinelles, dans la partie la plus élevée du corps, d’où ils peuvent accomplir leur mission, en découvrant tout autour d’eux un grand nombre d’objets.

141. Quant aux oreilles, étant destinées à recevoir le son, qui monte naturellement, il fallait qu’elles fussent, comme les yeux, placées dans la partie supérieure. De même pour les narines, puisque l’odeur monte aussi ; et il les fallait près de la bouche, parce qu’elles nous aident beaucoup à juger du boire et du manger. Le goût, qui nous doit faire sentir la qualité de ce que nous prenons, réside dans cette partie de la bouche par où la nature donne passage au solide et au liquide. Enfin, le tact est réparti d‘une manière à peu près égale dans tout le corps, afin que nous puissions être avertis par lui de toutes les impressions des objets extérieurs, ainsi que de toutes les atteintes du froid ou du chaud. Et comme un architecte ne mettra point sous les yeux ni sous le nez du maître les égouts d’une maison, de même la nature a relégué loin de nos sens ce qu’il y a de semblable à cela dans le corps humain.

 

LVII

142. Mais quel autre ouvrier que la nature, dont l’adresse est incomparable, pourrait avoir si artistement formé nos sens ? Elle a entouré les yeux de tuniques fort minces qui les protègent. Ces tuniques, elle les a faites à la fois transparentes, afin que l’on pût voir à travers, et fermes, afin qu’elles formassent un tissu. D’autres part, elle a fait les yeux glissants et mobiles pour leur permettre d’éviter ce qui pourrait leur nuire et de porter aisément leurs regards où ils voudraient. La prunelle, où se réunit ce qui fait la force de la vision, est si petite qu’elle se dérobe sans peine à ce qui pourrait lui faire du mal. Quant aux paupières, qui sont les couvertures des yeux, elles ont une face polie et douce, pour ne point les blesser ; elles voilent facilement les pupilles, de peur que quelque chose ne tombe à leur surface, et facilement aussi elles les découvrent ; et la nature a veillé à ce que ce double mouvement pût se faire avec la plus grande promptitude.

144. Quant à l’ouïe, elle demeure toujours ouverte, parce que nous en avons toujours besoin, même en dormant. Si quelque son la frappe alors, nous en sommes réveillés. Elle a des conduits tortueux, de peur que, s’ils étaient droits et unis, quelque chose n’y pénétrât. La nature a eu même la précaution d’y former une humeur visqueuse, afin que si de petites bêtes tâchaient de s’y glisser, elles fussent prises comme à de la glu. Les oreilles (par ce mot on entend la partie qui se voit au dehors) ont été faites pour mettre l’ouïe à couvert, et pour empêcher que les sons ne se dissipent et ne se perdent avant d’avoir fait impression sur l’organe. Elles ont l’entrée dure comme de la corne et sont d’une figure sinueuse, parce que des corps de cette sorte renvoient le son et le rendent plus fort. Aussi voyons-nous que la partie des lyres qui produit la résonance est d’écaille ou de corne, et que la voix retentit mieux dans les endroits fermés, où il y a des détours.

 

LIX

149. Aussi ne croirait-on pas, à moins d’y faire grande attention, combien la nature a dû prendre de peine pour nous donner la parole. Car, d’abord, c’est par une artère, allant depuis les poumons jusqu’au fond de la bouche, que se forme et se répand la voix, dont le principe est dans la pensée. Ensuite, elle a pour instrument la langue, placée dans la bouche, contenue par les dents. C’est cet organe qui façonne et articule les sons émis d’abord d’une manière confuse. En les faisant résonner contre les dents et contre d’autres parties de la bouche, il les rend nets et distincts. C’est pour cela que les Stoïciens comparent la langue à l’archet, les dents aux cordes, et les narines au corps de l’instrument.

 

LX.

150. Mais maintenant ces mains que la nature a données à l’homme, quelle n’est pas leur habileté, leur aptitude à nous servir dans les différents arts ? Les doigts s’allongent ou se plient sans la moindre difficultés, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur secours, aucun mouvement ne nous embarrasse. Par eux, nous pouvons sculpter et peindre. Grâce à leur agilité, nous tirons les sons les plus variés de la lyre et de la flûte. Voilà pour l’agréable ; et voici maintenant pour le nécessaire : elles cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des habits, travaillent le cuivre et le fer. L’esprit invente ; les sens examinent ; la main exécute. C’est aux mains que nous devons non seulement les toits qui nous abritent, les vêtements qui nous couvrent, les armes qui nous protègent, mais encore nos villes, nos murailles, nos demeures et nos temples.