MARC-AURÈLE
Le thème du plaisir
PENSÉES




Livre II

 

2. Ce que je suis : chair, souffle vital et raison. Abandonne tes livres ; ne te laisse pas séduire ; cela ne t’est pas permis ; mais méprise la chair comme si déjà tu allais mourir : c’est du sang impur, des os, un léger voile, tissu de muscles, de veines et d’artères. Et le souffle, vois bien ce qu’il est : du vent, et pas toujours le même, rejeté puis ravalé selon les moments. Troisièmement, la raison ; réfléchis donc : tu es vieux ; ne la laisse plus s’asservir, ni se faire tirailler par des désirs contraires au bien social, ni s’irriter contre le destin présent ou à venir.

 

3. Tout est plein de la providence divine ; le hasard ne va pas sans la nature, sans une trame et un entrelacement d’événements gouvernés par la providence. Tout vient de là. Il y a en plus le nécessaire, ce qui est à l’ensemble du monde dont tu es une partie. Toute partie de la nature a son bien, que produit la nature universelle, et qui la conserve. Aussi bien que par les changements des éléments, le monde est conservé grâce à ceux des composés. Voilà qui te suffit, si ce sont des dogmes. Renonce à ta soif de livres, pour mourir non en murmurant, mais bienveillant et ayant envers les dieux une reconnaissance véritable, partie du cœur.

 

4. Songe depuis combien de temps tu diffères, et combien de fois tu as obtenu des dieux des dates d’échéance, sans en profiter. Il te faut désormais bien comprendre de quel monde tu es une partie, qui est celui qui le gouverne et dont tu es un fragment ; comprends aussi qu’il y a une limite de temps qui t’est assignée ; si tu ne profites pas de cet instant pour atteindre la sérénité, il passera, toi, tu passeras aussi, et il ne reviendra pas.

 

5. À toute heure du jour songe gravement, comme Romain et homme, à faire ce qui t’incombe avec le sérieux d’un homme exact et simple, avec tendresse aussi et libéralité, avec justice enfin, en donnant congé à toutes les autres pensées. Tu y arriveras si tu fais chacun de tes actes comme si c’était le dernier de ta vie, en le dépouillant , de toute vanité, de toute passion qui l’écarterait de la droite raison, de toute feinte, de tout amour-propre, de tout mécontentement contre la part que t’a attribuée le sort. Tu vois combien il y a peu de choses dont il faut se rendre maître pour pouvoir mener une vie heureuse et pieuse ; les dieux en effet ne demanderont rien de plus à celui qui observe ces règles.

 

 

16. L’âme de l’homme s’outrage elle-même, lorsqu’elle devient, autant qu’il est en elle, une sorte d’abcès ou une tumeur du monde : car s’irriter contre ce qui survient, c’est comme déserter la nature universelle, dans une partie de laquelle sont contenues les natures de chacun des autres êtres. L’âme s’outrage aussi, lorsqu’elle se détourne d’un homme ou profère, pour lui nuire, des paroles hostiles : telles sont les âmes des gens en colère. En troisième lieu, elle s’outrage lorsqu’elle est vaincue par le plaisir ou par la peine ; en quatrième lieu, lorsqu’elle feint, lorsque, dans ses actes ou ses paroles, elle n’est ni sincère ni vraie. En cinquième lieu, lorsqu’elle ne rapporte pas ses actions ou sa volonté à un but, agissant au hasard et d’une manière incohérente, alors qu’il faut que les plus petits détails dépendent de leur rapport à la fin : mais la fin des êtres raisonnables, c’est d’obéir à la raison et à la loi de la plus ancienne des cités et des gouvernements.

 

 

 

Livre III

 

2. Il faut observer aussi que même ce qui s’ajoute aux produits naturels a quelque chose d’aimable et d’agréable. Ainsi, quand on cuit le pain, il crève en certains points ; et les fentes ainsi produites, qui dépassent en quelque sorte ce qu’on attendait de la fabrication du pain, ont leur convenance et elles excitent particulièrement l’appétit. Les figues, elles aussi, s’ouvrent, quand elles sont bien mûres. Et les olives qui mûrissent sur l’arbre, prennent, quand elles sont près de pourrir, une beauté particulière. Et les épis qui penchent, la crinière du lion, l’écume qui coule de la gueule du sanglier, et bien d’autres choses, si l’on observe en détail, sont sans doute loin d’être belles, et pourtant, parce qu’elles dérivent d’êtres produits par la nature, sont un ornement et une séduction ; et si l’on se passionnait pour les êtres de l’univers, si l’on en avait une intelligence plus profonde, il n’est sans doute nul d’entre eux, même de ceux qui sont les conséquences des autres, qui ne  paraîtrait une agréable créature ; on regarderait avec plaisir les gueules béantes des bêtes féroces et tout ce que nous font voir les peintres et les sculpteurs dans l’image qu’ils nous en donnent ; même chez les vieux et les vieilles, on pourra voir une certaine perfection, une beauté, comme on verra la grâce enfantine, si l’on a les yeux d’un sage. Tout le monde n’arrivera que rarement à en être persuadé, mais seulement celui qui a une affinité véritable avec la nature et ses œuvres.

 

3. Hippocrate a guéri bien des malades, mais il fut lui-même malade et mourut. Les Chaldéens ont prédit bien des morts, puis c’est eux- mêmes qui ont été saisis par le destin. Alexandre, Pompée, Caïus César qui tant de fois ont détruit de fond en comble des villes entières, qui en bataille rangée ont taillé en pièces bien des dizaines de milliers de cavaliers et de fantassins, sont, eux aussi, sortis de la vie. Héraclite, qui a tant raisonné sur la conflagration du monde, est mort, le ventre rempli d’eau et enduit de bouse de vache. La vermine a tué Démocrate et une autre vermine a tué Socrate. Qu’est cela ? Tu t’es embarqué, tu as navigué, on t’a conduit au port : va-t’en. Si c’est vers une autre vie, il y a partout des dieux, là-bas aussi ; si tu ne sens plus rien, tu n’auras plus à subir les peines et les plaisirs, à être au service d’une enveloppe qui a moins de valeur que celui qui la sert ; car c’est un esprit et un démon, tandis qu’elle est terre et boue.

 

4. N’use pas ce qui te reste de vie à t’imaginer ce que pensent les autres, à moins que ce ne soit en rapport avec l’intérêt général. Car tu manques une autre action en imaginant ce que fait un tel, pourquoi il le fait, ce qu’il dit, ce qu’il pense, ce qu’il prépare, toutes choses qui te détournent^ en t’étourdissant, d’observer ton propre moi. Il faut donc, dans la suite de tes représentations, écarter le hasard et la futilité, mais surtout la curiosité et la malveillance, et il faut t’habituer à ne penser qu’à des choses telles que, si l’on te demandait à l’improviste : « À quoi penses-tu pour le moment ? », tu pourrais répondre de suite franchement : « À ceci ou à cela. » Il est évident de soi-même que telles sont seulement les pensées simples et bienveillantes, celles d’un être sociable, peu soucieux de ses plaisirs et généralement des images voluptueuses, éloigné des disputes, de l’envie, des soupçons et de tout ce dont on rougirait d’expliquer qu’on l’a dans l’esprit. Car un tel homme qui ne remet pas à plus tard la réalisation d’une sorte de perfection, est un prêtre et un servant des dieux : il use de cette force intime qui, placée en lui-même, permet à l’homme d’éviter la souillure des plaisirs et la blessure des peines, de ne pas être touché par les outrages, d’être insensible à la méchanceté, de lutter dans la plus grande des luttes pour ne pas être jeté à bas par les passions, de s’imprégner profondément de la vertu de justice, en accueillant de toute notre âme les événements et le sort qui nous est attribué, et en songeant rarement, à moins que ce ne soit nécessaire dans l’intérêt général, à ce que disent, font ou pensent les autres. Car il n’a pour agir que ses propres facultés ; quant à ce qui dérive pour lui du destin universel, il y songe constamment ; ce qui vient de lui, c’est la beauté morale ; ce qui vient du destin, il en est convaincu, ce sont des biens. Car le sort qui est attribué à chacun est transporté avec lui et le transporte. Il se souvient aussi que tout être raisonnable lui est apparenté et qu’il est naturel à l’homme de protéger tous les hommes ; il ne faut pas d’ailleurs s’attacher au jugement de tous, mais seulement à celui des hommes qui mènent une vie conforme à la nature. Quant à ceux qui ne mènent pas cette vie, tels qu’on en voit chez soi et hors de chez soi, de nuit comme de jour, il se rappelle souvent quels ils sont et qui ils fréquentent. Il ne fait pas entrer en compte des éloges venus de tels gens, qui d’ailleurs sont mécontents d’eux-mêmes.

 

 

 

 

 

 

Livre V

 

À l’aurore, lorsque tu te réveilles péniblement, aie toute prête cette pensée : « C’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. j Vais-je donc encore m’irriter, si je m’en vais faire ce pour quoi je suis né et ai été amené au monde ? Est-ce pour rester au chaud, couché dans mes couvertures, que j’ai été formé ? — Mais c’est plus agréable ! — Est-ce donc pour le plaisir que tu es né ? N’est-ce pas pour agir ? j Ne vois-tu pas les plantes, les moineaux, les fourmis, les abeilles faire leur besogne propre, apportant leur part à l’ordre du , monde ? Alors, ne veux-tu pas faire la besogne de l’homme ? Ne vas-tu pas te presser d’agir conformément à ta nature ? — Mais il faut aussi prendre du repos. — Je le dis aussi ; mais la nature a fixé sa mesure, comme elle a fixé celle du manger et du boire ; pourtant, tu dépasses cette mesure tu vas au-delà de ce qui suffit ; tandis que, en agissant, il n’en est plus ainsi, mais tu restes en deçà du possible. Ce n’est pas toi en effet que tu aimes ; sans quoi tu aimerais ta propre nature et ses exigences. D’autres aiment tellement leur métier qu’ils s’absorbent dans leur tâche, sans se baigner et sans manger. Ta nature a-t-elle pour toi moins de prix que la ciselure pour le ciseleur, la danse pour le danseur, l’argent pour l’avare, ou la vaine gloire pour le vaniteux ? Et ceux-ci, lorsqu’ils se passionnent, préfèrent ne pas manger et ne pas dormir plutôt que de ne pas faire avancer leur tâche. Les activités sociales te paraissent-elles d’un moindre prix et moins dignes de tes soins ?

 

 

 

 

Livre VI

 

33. Pour la main ou pour le pied, il n’y a pas de travail contre nature, tant que le pied fait sa fonction de pied et la main sa fonction de main. De même pour l’homme en tant qu’homme, il n’y a pas de travail contre nature, tant qu’il accomplit sa fonction d’homme. Mais, s’il n’est pas contre nature, il n’est pas pour lui un mal.

 

34. De quels plaisirs ont joui les brigands, les débauchés, les parricides ou les tyrans ?

 

38. Songe souvent à la liaison de toutes les choses dans le monde et à leur rapport les unes avec les autres. Car toutes les choses sont en quelque sorte entrelacées entre elles, et, par là, toutes sont amies les unes des autres ; car l’une est la suite de l’autre, ce qui a lieu grâce au mouvement de tension, à l’accord et à l’unité de la substance.

 

 

 

 

Livre IX

 

1. L’injuste est impie. Car la nature de l’univers a fait les êtres vivants raisonnables les uns pour les autres, pour se rendre de mutuels services selon leur mérite et non pour se nuire; transgresser la volonté de la nature, c’est être impie envers la plus vénérable des déesses. — Le menteur aussi commet une impiété contre la même déesse; car la nature de l’univers est la nature des êtres ; or les êtres sont bien proches des réalités vraies. De plus cette nature est appelée aussi vérité, et elle est la cause première de tout ce qui est vrai. Donc celui qui ment volontairement est impie, parce qu’il commet une injustice en trompant autrui ; et celui qui ment sans le vouloir l’est aussi, parce qu’il est en désaccord avec la nature de l’univers et qu’il est dans le désordre, étant en conflit avec la nature du monde; car celui qui se porte à ce qui est contraire au vrai, combat contre lui-même ; c’est en effet de la nature qu’il a reçu ses inclinations, et c’est parce qu’il les néglige qu’il est incapable de distinguer le vrai du faux. — Celui qui recherche les plaisirs comme des biens et qui évite les peines comme des maux est aussi un impie ; car un tel homme doit souvent reprocher à la nature universelle de distribuer les lots aux méchants et aux bons sans tenir compte du mérite, puisque bien souvent les méchants vivent dans les plaisirs et possèdent ce qui les procure, et les bons sont dans la peine et tombent sur ce qui la cause. De plus en craignant les peines, on craindra parfois aussi quelqu’un des événements qui doivent arriver dans le monde, et c’est là une impiété. Celui qui recherche les plaisirs ne s’abstiendra pas d’injustice, ce qui, évidemment, est impie. Envers deux choses que la nature veut également (car elle ne les aurait pas créées toutes les deux, si elle ne les avait voulues également), il faut, si l’on veut suivre la nature, être d’accord avec elle en les voulant aussi également : quiconque n’est pas. également disposé envers la peine et le plaisir, la mort et la vie, la réputation et l’obscurité, que la nature universelle emploie également, celui- là est évidemment un impie. Je dis : la nature les emploie également, ce qui veut dire : ces choses arrivent également en conséquence des événements ; elles dérivent de l’antique impulsion de la Providence qui, dès le début, en raison de cette impulsion, tendait vers ce système du monde, puisqu’elle comprenait en elle les raisons des choses futures et déterminait les forces génératrices des réalités, des changements et de leurs successions, telles qu’elles sont.

 

 

2. Il appartiendrait à un homme de bon ton de quitter les hommes sans avoir goûté au mensonge, à la feinte, au luxe et à l’orgueil. Une « deuxième navigation » consiste du moins à prendre tout cela en dégoût avant de rendre l’âme. Ou bien préfères-tu vivre près du vice ? Ton expérience ne te persuade-t-elle pas de fuir la peste? Car la peste, c’est la corruption de l’âme bien plus encore que telle impureté ou altération de l’air qui nous entoure ; celle-ci c’est la peste des êtres vivants en tant qu’êtres vivants, celle-là c’est la peste des hommes en tant qu’hommes.