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Épictète
Le thème du plaisir



   



Entretiens
(traduction d'É. Bréhier, revue par P. Aubenque, in Les Stoïciens, éd. de la Pléiade, 1962)



 

Livre I

 

II. COMMENT SE MAINTENIR TOUJOURS AU NIVEAU DE SON RÔLE.

 

 

Le raisonnable et le déraisonnable.

 

Il n’est qu’une chose que l’être vivant raisonnable ne puisse supporter, c’est ce qui est étranger à la raison; il supporte ce qu’il est raisonnable de supporter.  Les coups ne sont pas insupportables en eux-mêmes. — Comment! — Voici : les Lacédémoniens se laissent fouetter parce qu’ils savent que c’est raisonnable. — Se pendre, n’est-ce pas insupportable ?— Lorsque l’on éprouve qu’il est raisonnable de le faire, on quitte la vie en se pendant. D’une façon générale, à y réfléchir, nous trouverons que rien n’accable l’être vivant autant que les actes déraisonnables et inversement que rien ne l’attire autant que l’acte raisonnable.

 

 

C’est à notre jugement d’appliquer cette distinction

 

Le raisonnable et le déraisonnable se présentent différemment pour chacun, ainsi que le bien et le mal, l’utile et le nuisible. Aussi avons-nous besoin d’éducation avant tout pour apprendre à appliquer la notion universelle de raisonnable et de déraisonnable aux cas particuliers d’une manière conforme à la nature. Or, pour juger de ce qui est raisonnable et déraisonnable, non seulement nous utilisons les degrés de valeur des objets extérieurs, mais chacun de nous considère ce qui est conforme à son propre rôle. L’un trouve raisonnable de tendre le vase; il sait que, s’il ne le tend pas, il recevra des coups et qu’on lui supprimera la nourriture; s’il le tend, il n’aura rien de pénible ou de fâcheux à subir. Un autre juge insupportable non seulement de tendre lui-même le vase, mais encore d’admettre qu’un autre le tende. Si donc tu me demandes : « Tendrai je ou non le vase? », je te dirai : il vaut mieux recevoir de la nourriture que n’en pas recevoir; il vaut mieux ne pas être maltraité que l’être; si c’est à cela que tu mesures ce que tu as à faire, va et tends le vase. — Mais c’est au-dessous de moi! — C’est à toi, non à moi, de faire intervenir ce point dans la question ; c’eût toi qui te connais toi-même, qui sais combien tu vaux et combien tu te vends; chacun se vend à son prix.

 

 

Notre échelle de valeurs dépend de ce que nous croyons être notre rôle d’homme

 

D’où le mot d’Agrippinus à Florus qui lui demandait s’il fallait descendre sur la scène auprès de Néron pour remplir sa charge : «Descends, lui dit-il. — Et toi, demanda Florus, pourquoi n’y descends-tu pas ? — Parce que je ne me pose même pas la question », dit-il.  Quand on se laisse aller à mettre de pareilles choses en question et à calculer la valeur des biens extérieurs, on est bien près d’oublier son rôle d’homme.  Que me demandes-tu ? Si la mort est préférable à la vie ? la vie, sans doute ; si la peine est préférable au plaisir ? le plaisir, je l’affirme. — Mais si je ne joue pas dans sa tragédie, il me fera couper la tête. — Va donc et joue; moi, je ne jouerai pas.  — Pourquoi ? — Parce que tu te considères, toi, comme un des fils de la tunique; quoi donc ! tu te préoccupes surtout de la manière de ressembler aux autres hommes, comme ce fil qui ne veut rien avoir qui le distingue des autres;  moi, je veux être la teinture de pourpre, cette petite quantité de matière brillante qui donne au reste son éclat et sa beauté. Pourquoi me dis-tu : «Fais donc comme tout le monde » ? Comment alors serais-je encore pourpre ?

 

 

Exemples

 

C’est ce qu’a vu Helvidius Priscus; il t’a vu et il a agi en conséquence. Comme Vespasien lui avait fait dire de ne pas venir au Sénat, il répondit : « Il dépend de toi de ne pas me permettre d’être sénateur; mais tant que je le suis, je dois aller au Sénat. — Eh bien! vas-y, mais garde le silence. — Ne procède pas à mon interrogatoire, et je me tairai. — Mais il faut que je t’interroge. — Moi aussi, il faut que je dise ce qui me paraît juste. — Si tu parles, je te ferai mourir. — Quand t’ai-je dit que j’étais immortel ? A toi ton rôle, à moi le mien; à toi de tuer, à moi de mourir sans trembler; à toi d’exiler, à moi de partir sans chagrin. »  A quoi donc Priscus a-t-il servi, puisqu’il était seul ? Et à quoi la pourpre sert-elle au vêtement ? A quoi sinon, comme pourpre, à mettre sur lui son éclat ? A quoi sert-il aux autres sinon de leur proposer un beau modèle ?  Si, en pareille circonstance, César avait prévenu un autre homme de ne pas aller au Sénat, on lui aurait dit : « Merci de m’épargner ». Mais un tel homme, César ne l’aurait même pas empêché d’y aller, sachant que l’homme resterait assis, immobile comme une pierre, ou que, s’il parlait, il dirait les paroles que voulait César, et même en exagérant encore.

Ainsi encore l’athlète qui était en danger de mort, s’il ne se faisait couper les parties génitales; son frère survint (mais l’athlète était philosophe), et il lui dit: « Eh bien! mon frère, qu’attends-tu ? Coupons ces parties et retournons au gymnase ». Mais lui ne se résigna pas, il tint bon et mourut. Quelqu’un demanda à Épictète : « Comment s’est-il conduit ainsi ? Est-ce comme athlète ou comme philosophe ? — Comme un homme, répondit-il, mais un homme dont le nom avait été proclamé aux jeux d’Olympie, qui avait passé toute sa vie dans une telle position et qui n’était pas un client de Baton, le parfumeur.  Un autre se serait laissé couper la tête, s’il avait pu vivre sans tête. »  Voilà comment on reste au niveau de son rôle; telle en est la force chez ceux qui, d’eux-mêmes, ont l’habitude d’en tenir compte dans leurs décisions.  « Eh bien! Épictète, fais-toi raser. » Si je suis philosophe, je réponds : « Je ne me ferai pas raser. — Alors je t’enlèverai la tête. — Si cela vaut mieux pour toi, enlève-la moi. »

 

 

L’exercice précède la prise de conscience

 

On lui demanda encore : « Comment chacun de nous saura-t-il ce qui répond à son rôle ? — Comment le taureau, répondit-il, quand survient un lion, connaît il tout seul ses propres aptitudes et se jette-t-il en avant du troupeau pour le protéger ? N’est-il pas évident que c’est au moment même où il manifeste ces aptitudes qu’il en prend conscience ?  Quiconque parmi nous possédera des aptitudes de ce genre le saura bien. Mais on ne devient pas soudain un taureau ni un homme  généreux; il y faut de l’exercice, de la préparation; il ne faut pas se lancer à la légère dans des entreprises qui ne répondent pas à ce que nous sommes. »

 

 

La sagesse est à la portée de tous

 

   Demande-toi seulement à quel prix tu vends ta liberté; en tout cas, mon ami, ne la vends pas bon marché. — Mais une attitude si exceptionnelle convient peut-être à d’autres, à Socrate et à ses pareils. — Pourquoi, si la nature nous y porte, ne devenons-nous pas tous, ou du moins en grand nombre, ses pareils ? — Les chevaux deviennent-ils tous des coursiers rapides, et les chiens, de bons chasseurs ?  — Quoi! parce que je suis mal doué par la nature, me dispenserai-je de tout effort ? Bien loin de là! Épictète n’est pas supérieur à Socrate, il me suffit qu’il ne lui soit pas inférieur.  Je ne serai pas un Milon et pourtant je ne suis pas sans prendre soin de mon corps; et j’ai beau ne pas être Crésus, je ne me désintéresse pas pour autant de ma fortune, ni, en général, de quoi que ce soit d’autre, sous prétexte que je n’ai pas l’espoir d’atteindre le premier rang.

 

 

 

 

 

LIVRE II

 

 

XI. PAR OÙ DÉBUTE LA PHILOSOPHIE

 

 

De la difficulté d’appliquer correctement nos prénotions

 

Pour ceux qui prennent la philosophie et y entrent comme il faut, elle débute par la conscience de notre faiblesse et de notre impuissance dans les choses nécessaires. Nous arrivons ici-bas sans avoir aucune notion naturelle du triangle rectangle, du dièse ou du demi-ton ; c’est par la transmission d’une science que nous en sommes instruits; aussi, quand nous n’en savons rien, nous ne nous figurons pas les savoir.  Mais le bien et le mal, le convenable et son contraire, le bonheur et le malheur, l’utile et le nuisible, ce qu’il faut faire et ne pas faire, qui arrive sur terre sans avoir de toutes ces choses une notion naturelle ?  C’est pourquoi nous nous servons de tous ces mots, et nous essayons d’appliquer les idées qu’ils désignent aux cas particuliers : « Il a bien fait, il a agi comme il fallait; il n’a pas agi comme il fallait; il a échoué, il a réussi, il est injuste, il est juste », qui d’entre nous est avare de ces expressions ? Qui d’entre nous en remet l’usage jusqu’au moment où il a reçu un enseignement, comme le font les ignorants quand il s’agit de lignes ou de sons ?  La cause en est que, en cette matière, nous arrivons instruits par la nature de certaines choses, d’où nous partons en y ajoutant la prétention de tout savoir.  — Eh bien! n’ai-je pas en effet la connaissance du bien et du beau ? Est-ce que je n’en possède pas l’idée ? — Tu la possèdes. Est-ce que je ne l’applique pas aux cas particuliers ? — Sans doute. — Est-ce que je ne l’applique pas bien ? — C’est là toute la question; c’est là qu’arrive la prétention de savoir. Parti d’idées reconnues vraies, on arrive à une proposition douteuse parce qu’on les applique d’une manière incohérente.  Si, outre ces idées, on possédait encore l’art de les appliquer, qui empêcherait qu’on ne soit parfait ?  Et maintenant, puisque tu crois appliquer correctement tes prénotions aux cas particuliers, dis-moi d’où tu crois cela. — C’est qu’il me paraît en être ainsi. — N’est-il pas vrai qu’un autre le croit et qu’il pense, lui aussi, les bien appliquer ? Ne le pense-t-il pas ? — Il le pense. — Si vous avez, sur cette application, des opinions qui se contredisent, est-il possible que, l’un et l’autre, vous appliquiez correctement vos prénotions ? — Ce n’est pas possible.  — Peux-tu donc m’indiquer, pour une meilleure application, un principe supérieur à celui-ci : il me paraît qu’il en est ainsi ? Un fou fait-il autre chose que ce qui lui paraît bon ? Est-ce, dans son cas, un critérium suffisant ? — Non. — Viens-en donc à un principe supérieur à l’opinion : qu’est ce principe ?

 

 

Nécessité d’un critère

 

Vois-le bien : le commencement de la philosophie, c’est le sentiment du conflit des hommes entre eux; on cherche d’où vient le conflit; l’on juge avec méfiance la pure et simple opinion; l’on examine si cette opinion est juste, et l’on découvre une règle comme on a découvert la balance pour les poids et le cordeau pour les lignes droites ou courbes. Voilà le début de la philosophie. Toutes les opinions sont-elles justes ? Comment pourraient-elles l’être si elles se contredisent ? — Toutes ne sont donc pas justes, mais du moins celles qui sont les nôtres. — Et pourquoi celles-ci plutôt que celles des Syriens ou des Égyptiens ? Pourquoi les miennes plutôt que celles de tel ou tel ? — Pas plus les unes que les autres. — Il ne suffit donc pas qu’une chose paraisse vraie pour qu’elle le soit; quand il s’agit de poids et de mesures, la simple apparence ne nous suffit pas, et nous avons inventé une règle pour chaque cas.  Ici donc, n’y a-t-il pas une règle supérieure à l’opinion ? Comment ce qu’il y a de plus nécessaire chez les hommes pourrait-il être impossible à deviner et à découvrir ? — Il y a donc une règle. — Et pourquoi ne la cherchons-nous pas, ne la découvrons-nous pas, et, l’ayant découverte, ne l’employons-nous pas sans lu transgresser jamais, fût-ce pour tendre le doigt ?  C’est elle, je pense, qui, une fois découverte, affranchit de leur folie ceux qui mesuraient tout à la seule apparence; grâce à elle, partis de choses connues et bien distinctes nous usons d’idées nettes dans l’application aux cas particuliers.

 

 

Application au cas particulier du plaisir

 

Quel objet se présente à notre recherche ? — Le plaisir. — Soumets-le à la règle; jette-le dans la balance. Le bien doit-il être tel qu’il faut avoir confiance en lui et se laisser mener par lui ? — Oui. — Faut-il nous fier à une chose instable ? — Non. — Le plaisir est-il une chose stable? — Non.  — Enlève donc; jette hors de la balance; chasse-le très loin du pays des biens. Si tu n’as pas le regard perçant, si une raison ne te suffit pas, prends-en une autre. A-t-on à être fier d’un bien ? — Oui. — Et a-t-on à être fier de la présence d’un plaisir? Prends garde; ne va pas dire oui! Sinon je croirais que tu ne mérites pas d’user de la balance. Voilà comment on juge des choses et on les pèse, une fois bien posées les règles. Philosopher, c’est cela, c’est examiner et assurer les règles ; quant à l’usage des règles une fois connues, c’est l’affaire de l’honnête homme.

 

 

 

 

XVII. COMMENT IL FAUT APPLIQUER NOS PRÉNOTIONS AUX CAS PARTICULIERS

 

 

Tous les hommes ont des prénotions; mais la philosophie leur apprend à en user

 

Quelle est la première affaire du philosophe ? C’est de se défaire de ses prétentions; car ce qu’on prétend savoir, on ne peut se mettre à l’apprendre. C’est en bavardant à tort et à travers sur ce qu’il y a à faire ou à ne pas faire, sur le bien et le mal, sur le beau et le laid, que nous allons tous chez les philosophes; en outre, nous louons, nous blâmons, nous réprimandons, nous jugeons et nous discutons de la beauté et de la laideur de la conduite. Pourquoi allons-nous chez les philosophes ? C’est pour apprendre chez eux ce que nous ne prétendons pas savoir. Qu’est-ce donc ? Ce sont les théories. Nous voulons apprendre les choses que disent les philosophes parce qu’elles sont jolies et subtiles et parfois aussi pour en tirer un profit. Il est ridicule de croire que, en voulant apprendre une chose, on en apprendra une autre, ou bien que l’on fera des progrès en des matières que l’on n’apprend pas. Ce qui fait illusion à beaucoup, c’est ce qui trompe aussi le rhéteur Théopompe quand il reproche à Platon de vouloir tout définir.  Que dit-il en effet ? « Personne ne prononçait- il avant toi les mots beau et juste ? Est-ce sans avoir conscience de ce que sont ces choses, et ne faisons-nous u if émettre des sons vides de sens ? » Qui te dit, Théopompe, que nous n’avons pas de chacune d’elles des idées naturelles et des prénotions ? Ce qui n’est pas possible, c’est d’ajuster nos prénotions aux réalités correspondantes sans les analyser et sans examiner quelle réalité il faut placer sous chacune d’entre elles. Dites au médecin ce que vous disiez à Platon : « Quel homme ne parlait de santé et de maladie, avant la naissance d’Hippocrate ? Proférait-on alors des paroles vides ? »  Oui, nous avons bien une prénotion de la santé, mais nous ne savons pas l’appliquer. C’est pourquoi l’un dit : « Lève-le », un autre : « Fais-le manger », un autre : « Saigne-le », un autre encore : « Mets-lui des ventouses ». Le motif de ces divergences ? c’est qu’on ne peut pas appliquer comme il faut la prénotion de la santé aux cas particuliers.

 

 

Les conflits naissent de l’application des prénotions

 

Il en est de même dans les choses de la vie. Bien et mal, utile et nuisible, qui d’entre nous ne dit ces mots ? Qui d’entre nous n’a la prénotion de chacune de ces choses ? Est-ce donc une prénotion distincte et parfaite ? Montre-le. — Comment le montrer? — Applique-la comme il faut aux cas particuliers. Platon range immédiatement ses définitions sous la prénotion de l’utile, et toi sous celle du nuisible.  Est-il possible que vous atteigniez l’un et l’autre le but ? Comment cela serait-il possible ? N’est-il pas vrai que l’un applique la prénotion du bien à la richesse, et non pas l’autre ? Et de même au plaisir, à la santé ? D’une façon générale, si, en disant ces noms, nous savons exactement ce que chacun désigne, si nous n’avons besoin d’aucun travail pour analyser ces prénotions, pourquoi nos différends ? pourquoi nos conflits ? pourquoi nous blâmons-nous les uns les autres ?

 

 

Ne vouloir que ce qui est possible

 

Mais quel besoin maintenant de rapporter ces conflits entre les hommes et de les rappeler? Toi, tout seul, si tu appliques si bien tes prénotions, pourquoi es-tu malheureux ? Pourquoi rencontres-tu des obstacles ? Laissons de côté pour le moment la deuxième question, celle des tendances et des procédés qui se rapportent au convenable en matière de tendances. Laissons aussi la troisième question, celle de l’assentiment. Je t’abandonne tout cela. Tenons-nous en à la première question; elle nous prouve d’une manière presque sensible que tu n’appliques pas bien les prénotions. Veux-tu actuellement ce qui est possible, ce qui t’est possible à toi ? Pourquoi alors rencontres-tu des obstacles ? Pourquoi es-tu malheureux ? Essaies-tu actuellement de ne pas fuir l’inévitable ? Pourquoi alors ces mauvaises rencontres? Pourquoi tes échecs? Pourquoi ce que tu veux n’arrive-t-il pas ? Pourquoi arrive-t-il ce que tu ne veux pas ?  C’est ici la meilleure démonstration du malheur et de la misère. Je veux une chose, et elle n’arrive pas : qui peut souffrir plus que moi ? Je ne veux pas une chose, et elle arrive : qui peut souffrir plus que moi ?

 

 

Vouloir ce que Dieu veut

 

Médée, pour n’avoir pas supporté cette situation en est arrivée à tuer ses enfants. Elle fut en cela d’un grand caractère; elle avait bien la représentation qu’il faut avoir; elle savait ce que c’est de ne pas réussir ainsi ce que l’on veut.  « Eh bien! dit-elle, je me vengerai de celui qui m’a fait tort et qui m’a insultée. Mais à quoi serviront ces mauvaises dispositions ? comment faire ? je tue mes enfants. Mais cette vengeance retombera aussi sur moi. Que m’importe? » C’est là l’erreur d’une âme vigoureuse; ce qu’elle ne savait pas, c’est où placer la liberté de faire ce que nous voulons; il ne faut pas la tirer du dehors en cherchant à changer l’arrangement des choses.  Cesse de vouloir un  homme, et il n’est rien que tu veuilles qui n’arrive pas; cesse de vouloir qu’il habite tout le temps avec toi ; cesse de vouloir résider à Corinthe ; simplement, ne veuille rien d’autre que ce que Dieu veut ; quel obstacle, quelle contrainte pourrais-tu alors subir ? Aucune, pas plus que  Zeus n’en subit.  Avec un tel guide, consentant à sa volonté et à ses désirs, pourquoi craindre encore de manquer le but ?  Livre-toi au désir de la richesse, à l’aversion de la pauvreté : tu manques l’une et tu tombes dans l’autre. Malheur à toi aussi, si tu t’attaches à la santé, aux magistratures, aux honneurs, à la patrie, aux amis, aux enfants, bref à tout ce qui ne dépend pas de ta volonté.  Livre tes désirs à Zeus et aux autres dieux; remets-les aux dieux pour qu’ils les guident; règle-les sur eux; comment seras-tu encore malheureux ? Mais, être infortuné, si tu éprouves envie, pitié ou jalousie, si tu trembles, si tu ne cesses un seul jour de pleurer en te plaignant de toi-même et des dieux, pourquoi prétendre encore que tu as de l’instruction ? Et quelle instruction, homme ? Tu as fait des syllogismes, des raisonnements instables ? Ne veux-tu pas désapprendre tout cela, si c’est possible ? Ne veux-tu pas recommencer depuis le début en te rendant compte que jusqu’ici tu n’as pas eu de contact avec la réalité ? Ne veux-tu pas, sur ce début, construire tout ce qui en dérive? Comment alors arriverait-il rien que tu ne veuilles pas ? Comment n’aurait pas lieu tout ce que tu veux ?

 

 

Le bon disciple

 

Donnez-moi un jeune homme venu en cette école v ce ces intentions, qui devienne l’athlète de ce combat, qui dise : « Tout le reste m’est égal; il me suffit de pouvoir vivre sans obstacle et sans crainte, de pouvoir aller aux choses tête haute comme un homme libre, de lever les yeux vers le ciel sans rien redouter de ce qui peut arriver ». Que l’un de vous me montre une telle personne pour que je lui dise : « Va, jeune homme, vers ce qui est à toi; ton destin est d’être l’ornement de la philosophie; à toi tout ce qui lui appartient, à toi les livres, à toi les discussions ».  Puis, lorsqu’il aura travaillé la question en y mettant tout son effort, qu’il revienne à moi et qu’il me dise : « Je veux être délivré des passions et des troubles; c’est en homme pieux, en philosophe attentif que je veux apprendre quels sont mes devoirs envers les dieux, envers mes parents, envers mes frères, envers ma patrie, envers les étrangers. — Passe donc à la deuxième question; elle est aussi ta question. — Eh bien! me voilà maintenant exercé sur la deuxième question. Je voudrais maintenant être sûr et inébranlable non seulement pendant la veille, mais dans le sommeil et même quand je suis ivre ou saisi d’humeur noire. — Tu es un dieu, ô homme; voilà d’immenses projets. »

 

 

Le mauvais disciple

 

Mais non! « Je veux apprendre ce que dit Chrysippe dans son ouvrage sur le Menteur ». Va te pendre, malheureux, avec tes projets ! Et à quoi te serviront ils ? C’est dans le chagrin que tu feras ces lectures; c’est en tremblant que tu parleras aux autres. Ainsi faites-vous tous. « Veux-tu que je te fasse une lecture, frère ? Et toi, veux-tu m’en faire ?... Tu écris étonnamment bien, homme... Et toi tu as la grande manière dans le style de Xénophon... Toi dans le style de Platon... Toi dans le style d’Antisthène. »  Puis vous vous racontez l’un à l’autre vos rêveries, mais vous revenez toujours au même état qu’avant : mêmes désirs, mêmes aversions, mêmes tendances, mêmes intentions, mêmes projets, mêmes souhaits; et c’est aux mêmes choses que vous vous appliquez. Vous ne cherchez même plus celui qui vous rappellerait à vos devoirs; vous détestez d’entendre parler de tels sujets. Vous dites encore : « Quel vieillard sans tendresse! quand je pars, il ne pleure pas, il ne dit même pas : « Vers quel péril vas-tu, mon enfant! Si tu échappes, j’allumerai des flambeaux » Voilà vraiment des mots de tendresse! Ce sera vraiment un grand bien si tu échappes! Et il vaut la peine d’allumer des flambeaux, si tu ne dois ni mourir ni être malade !

 Il faut donc venir à la philosophie, dépouillé de cette prétention de rien connaître d’utile; c’est ce que nous faisons, quand il s’agit de géométrie ou de musique.  Sinon, nous ne serions pas près de faire des progrès, eussions-nous parcouru toutes les introductions et tous les traités de Chrysippe, en y ajoutant ceux d’Antipater et d’Archédème.

 

 

 

 

 

 

 

XX. CONTRE LES ÉPICURIENS ET LES ACADÉMICIENS

 

Le scepticisme se réfute lui-même

 

Même ceux qui parlent contre la vérité sont obligés d’user de propositions véritables et évidentes. Peut-être peut-on tirer de là la meilleure preuve de l’existence de l’évidence : que son contradicteur se trouve forcé de se servir d’elle. Par exemple, si l’on conteste qu’il y ait une proposition universellement vraie, il est clair qu’il faut émettre l’assertion contraire : « Il n’y a pas de proposition universellement vraie ». Mais, esclave, celle-là  n’est pas vraie non plus.  Car que veut-elle dire, sinon ceci : « S’il y a une proposition universelle, elle est fausse » ? Et encore, si l’on vient nous dire : —Sache bien que rien n’est connaissable; rien ne peut être prouvé », ou bien : « Crois-moi et tu y auras avantage : il ne faut croire personne », ou bien : « Apprends de moi, ô homme, qu’il est impossible de rien apprendre; je te l’affirme, et je te l’enseignerai, si tu veux ».  Quelle est la différence entre ces Sceptiques et qui donc ? ceux qui se disent Académiciens : « Hommes, disent ceux-ci, donnez votre assentiment à cette proposition que nul ne donne son assentiment; croyez-nous, personne ne croit à rien ».

 

 

Épicure témoigne de l’existence du lien social au moment même où il le nie

 

Épicure aussi, voulant nier la société naturelle des hommes entre eux, use de la proposition même qu’il nie.  Que dit-il en effet ? « Hommes, ne vous laissez pas tromper ni séduire, ne tombez pas dans l’erreur; il n’y a pas de société naturelle des êtres raisonnables entre eux. Croyez-moi; ceux qui vous disent autre chose vous trompent et ils raisonnent mal. » Que t’importe ? Laisse-nous dans l’erreur. Est-ce qu’il en ira plus mal pour toi si nous sommes tous convaincus qu’il existe une société naturelle entre les hommes et qu’il faut tout faire pour la maintenir ? Ce sera bien mieux au contraire et plus sûr. O homme, pourquoi t’inquiètes-tu de nous, pourquoi tes veilles pour nous, pourquoi allumer ta lampe, pourquoi te lever matin, pourquoi écrire tant de livres ? Est-ce afin que nous ne soyons pas dans l’erreur en croyant que les dieux s’occupent des hommes et afin que nous n’allions pas croire qu’il existe un autre bien que le plaisir?  S’il en est bien ainsi, étends-toi et dors, mène la vie dont tu te juges digne, digne d’un ver : mange, bois, fais l’amour, va à la selle, ronfle.  Pourquoi te soucier de la manière de penser des autres là-dessus et de la vérité ou de la fausseté de leurs idées ? Qu’y a-t-il entre toi et nous ? Je comprends en effet : tu t’intéresses aux brebis qui se laissent tondre, traire et finalement égorger. Ne serait-il pas souhaitable que les Stoïciens pussent séduire les hommes par leurs incantations à tel point qu’ils somnolent et se livrent à toi et à tes semblables pour être tondus et pour être traits ?  Mais alors, te fallait-il dire à tes collègues épicuriens ce que tu leur dis ? Ne fallait-il pas le leur dissimuler et les persuader avant tout que nous sommes sociables par nature et que l’abstinence est un bien ? Ainsi, tu garderais tout pour toi.  Ou bien y a-t-il des gens avec qui il faut maintenir le lien social, et avec d’autres non ? Avec qui faut-il le maintenir : avec ceux qui le maintiennent de leur côté ou avec ceux qui le transgressent ? Et qui le transgresse plus que vous, avec tous vos développements ?

 

 

On ne peut nier impunément la nature

 

Qu’est-ce donc qui éveille Épicure de son sommeil et le force à écrire ce qu’il écrit ? Qu’est-ce, sinon ce qu’il y a de plus fort chez tous les hommes, la Nature, qui l’entraîne, malgré lui et gémissant, vers ce qu’elle veut ?  Écris donc toutes tes pensées contre la société naturelle, lègue-les aux autres hommes, veille tard pour les écrire : te voilà devenu par le fait l’accusateur de tes propres dogmes. Après cela, dirons-nous qu’Oreste était réveillé de son sommeil, parce qu’il était poursuivi par les Érynnies ? N’y a-t-il pas pour Épicure des Érynnies et des déesses vengeresses bien plus dures encore ? Elles le réveillent de son sommeil; elles ne lui laissent pas de repos; elles le forcent à publier ses propres maux, comme la folie et le vin y forcent les Galles. Si forte, si invincible est la nature humaine! Comment une vigne pourrait-elle se comporter non en vigne, mais en olivier, ou un olivier non en olivier, mais en vigne ? C’est impossible, impensable!  Il est donc impossible que l’homme se défasse complètement des comportements humains : les castrats eux-mêmes ne peuvent retrancher les désirs virils.  Épicure a bien aussi retranché toutes les fonctions de l’homme, celles de chef de famille, de citoyen, d’ami; il n’a pas retranché les penchants humains; il ne l’a pas pu, pas plus que les malheureux Académiciens ne réussissent à perdre leurs sensations ni à s’aveugler eux-mêmes, bien qu’ils s’y efforcent de toutes les manières.

 

 

Les négateurs de la société et de la religion n’appliquent pas leurs propres principes

 

 Quel échec! On a reçu de la nature des mesures et des règles pour discerner la vérité, et, au lieu de mettre tout son art à y ajouter et à élaborer ce qui leur manque, on fait tout le contraire, on essaye de détruire et de faire disparaître tout ce qui rend possible la connaissance de la vérité.  « Que dis-tu, philosophe ? En quoi consiste, selon toi, la piété et la sainteté ? — Si tu veux, j’établirai que ce sont des biens. — Oui, établis-le, afin que nos concitoyens se convertissent, qu’ils honorent la divinité et qu’ils cessent de négliger les sujets les plus importants. — Tiens-tu bien les preuves ? — Oui, et je t’en sais gré.  — Puisque tu prends tant de plaisir à ces questions, écoute les thèses contraires : « Les dieux n’existent pas, ou s’ils existent, ils ne s’occupent pas des hommes et nous n’avons aucun lien avec eux; la piété, la sainteté dont parle tant le vulgaire est un mensonge d’hommes fanfarons, de sophistes et, par Zeus, de législateurs, pour inspirer la crainte aux criminels et les retenir. » Bon, philosophe, lui dirai-je, voilà un grand service rendu à nos concitoyens, et tu t’es acquis les jeunes, tout disposés déjà à mépriser les choses divines. « Quoi? dirait-il, ce n’est pas ton avis ? Entends maintenant comment la justice n’est rien du tout, comment le respect de soi-même est une folie, comment les mots de père ou de fils ne signifient rien. » Fort bien, philosophe; persuade les jeunes, afin que nous en ayons encore plus partageant tes sentiments et parlant le même langage que toi. Est-ce grâce à ces théories qu’ont grandi les cités qui ont de bonnes lois ? Est-ce par elles qu’est née Lacédémone ? Est-ce bien là les convictions que Lycurgue a engendrées par ses lois et ses règles d’éducation, la conviction qu’il n’est pas plus honteux qu’honorable d’être esclave, pas plus honorable que honteux d’être libre ? Est-ce par ces dogmes que sont morts les soldats tués aux Thermopyles ? N’est- pas au nom d’autres principes que les Athéniens ont abandonné leur cité ? Et puis ceux qui tiennent ces propos se marient; ils ont des enfants; ils ont des fonctions politiques; ils s’instituent prêtres et prophètes. Et de qui ? D’êtres qui n’existent pas ? Ils consultent la Pythie pour apprendre d’elle des mensonges, et ils donnent aux autres l’interprétation des oracles. Quelle impudence! Quelle charlatanerie!

 

 

Le scepticisme se réfute par l’action

 

Homme, que fais-tu ? Tu te réfutes toi-même tous les jours : ne vas-tu pas laisser là tes froids raisonnements ? Où portes-tu la main quand tu manges ? A la bouche ou à l’œil ? Où entres tu pour te baigner ? Quand appelles-tu écuelle une marmite, ou broche une cuillère ?

Si j’étais l’esclave d’un de ces hommes, dût-il me faire fouetter chaque jour jusqu’au sang, je lui infligerais des tortures. « Esclave, verse de l’huile pour le bain »; je lui verserais de la saumure et, en partant, j’en répandrais sur sa tête. « Qu’est-ce là ? — Par ta Fortune la représentation de l’huile est pour moi indiscernable de celle-ci; elle lui est très semblable. — Donne-moi ici de la tisane. » Je lui apporterais une assiette remplie de sel et de vinaigre. « Ne t’ai-je pas demandé de la tisane ? — Oui, maître, voici de la tisane. — Mais n’est-ce pas de la saumure vinaigrée ? — Pourquoi de la saumure plutôt que de la tisane ? — Prends et sens-la ; prends et goûte. — Qu’en puis-je savoir, puisque nos sens nous trompent? » Si je me mettais d’accord avec trois ou quatre camarades, je le briserais et je le forcerais à se pendre ou à changer. Mais maintenant ils se raillent de nous en faisant usage de tous ces dons de la nature, tout en les niant en paroles.

 

 

Ces philosophes sont aveugles aux conséquences de leurs principes

 

 Ils sont reconnaissants et réservés, ces gens qui chaque jour mangent au moins du pain et qui osent dire : « Nous ne savons s’il existe une Déméter, une Coré ou un Pluton »! Pour ne pas dire que voilà des gens qui jouissent de la nuit et du jour, des saisons de l’année, des autres, de la mer, de la terre, de l’aide des autres hommes, et qui, sans faire la moindre attention à rien de tout cela, ne demandent qu’à vomir leur petit problème et à aller au bain, digestion faite.  Ils ne se soucient pas le moins du monde de ce qu’ils vont dire, des sujets dont ils vont parler, de ceux à qui ils s’adressent et de l’effet qu’auront sur eux leurs paroles; qu’un jeune homme bien né subisse l’influence de leurs discours et que même il perde, en les écoutant, tous les germes de générosité qu’il avait en lui;  qu’ils donnent prétexte à un adultère de n’avoir aucune honte de ce qu’il fait; qu’un homme qui s’approprie les deniers publics cherche à se donner raison par leurs théories; qu’on arrive par elles à mépriser ses propres parents et à les traiter avec rudesse; de tout cela ils se soucient peu. Qu’est-ce qui est donc selon toi réellement bien ou mal, honteux ou honnête ? Ceci ou cela ? Mais pourquoi réfuter encore des gens pareils ? Pourquoi leur opposer des raisons ou écouter les leurs ? Pourquoi essayer de les faire changer d’avis? Par Zeus! on espérerait convertir des débauchés plutôt que des gens pareillement sourds et aveugles aux maux qui sont en eux.

 

 

 

 

XXIII DU TALENT DE PAROLE

 

Ne pas s’arrêter en chemin

 

Qu’arrive-t-il donc ? C’est comme si, parti de son pays et rencontrant sur la route un bon hôtel, on y séjournait, parce que l’hôtel est plaisant. Homme, tu as oublié ton but ; tu ne voyageais pas pour aller à cet hôtel; tu le traversais seulement. — Mais il est bien joli! — Combien y a-t-il de jolis hôtels ou de jolies prairies! On les traverse simplement. Ton but, c’est de retourner dans ta patrie, de dissiper la crainte de tes parents, de faire acte de citoyen, de te marier, d’avoir des enfants, d’exercer les magistratures légales. Tu n’es pas venu ici pour choisir de jolis pays, mais pour vivre à l’endroit où tu es né et où tu es inscrit comme citoyen. C’est un cas pareil qui se présente ici : c’est par le raisonnement et par l’enseignement de la logique qu’on doit arriver à la perfection, purifier sa volonté et rectifier son pouvoir d’user des représentations ; or l’enseignement des principes se donne dans un certain style, non sans variété ni finesse d’esprit. Certains s’y laissent prendre et s’arrêtent là, l’un au Style, l’autre aux syllogismes ou aux raisonnements instables, un autre à un hôtel du même genre; ils y restent et ils y pourrissent, comme s’ils étaient auprès des Sirènes.

 

 

Ne pas prendre les moyens pour la fin

 

Homme, ton but, c’est de te rendre capable d’user, conformément à la nature, des représentations qui surviennent, de réussir dans tes désirs, de ne pas tomber dans ce que tu veux éviter, de ne jamais échouer, de n’être jamais malheureux, d’être libre, sans entraves ni contrainte, de t’accorder au gouvernement de Zeus, de lui obéir, de lui complaire, de ne réprimander ni accuser personne; et alors, de toute ton âme tu peux dire ces vers : « Conduis-moi, Zeus, et toi, Destinée ». Avec un pareil but, vas-tu, parce que tu te plais à certaines phrases et à certaines théories, en rester là et y faire ta résidence, en oubliant ce qui est dans ta propre demeure ? Vas-tu dire : « Voilà de bien jolies choses! » Et qui nie qu’elles soient jolies ? mais comme le sont un lieu de passage, comme un hôtel. Parler comme Démosthène, cela empêche-t-il d’échouer ? Analyser des syllogismes aussi bien que Chrysippe, cela empêche-t-il d’être misérable, de ressentir les regrets et l’envie, en général d’être malheureux ? Nullement. Tu le vois bien, ce sont là des hôtels sans valeur, notre but est ailleurs. Lorsque j’adresse ces paroles à certaines gens, ils croient que c’est pour rabaisser l’étude que l’on fait du langage et des théories. Je ne la rabaisse pas; ne jamais cesser de s’y adonner, y mettre tout son espoir, voilà ce que je blâme.  Si l’on nuit à ses auditeurs en soutenant cela, mettez que je suis de ceux qui leur nuisent. Mais quand je vois clairement où est la chose la meilleure et la plus importante, je ne puis pas, pour vous plaire, dire qu’elle est ailleurs.

 

 

 

 

LIVRE III

 

 

XII. DE L’EXERCICE

 

 

L’exercice n’a pas sa fin en lui-même

 

Il ne faut pas nous exercer pour atteindre des résultats contraires à la nature ou inattendus; car nous qui disons philosopher, nous ne nous distinguerions pas des faiseurs de tours.  Il est difficile de marcher sur une corde raide, et non seulement difficile, mais dangereux. Est-ce une raison pour nous de marcher sur la corde, de redresser un palmier ou d’embrasser des statues de marbre ? Nullement. Ce n’est pas la difficulté et le danger qui sont propres à l’exercice, mais bien son utilité par rapport au but de nos efforts. Mais quel est le but de nos efforts ? C’est de ne pas trouver d’obstacles à nos désirs et à nos aversions. Qu’est-ce à dire ? C’est de ne pas échouer dans nos désirs et de ne pas tomber sur ce que nous voulons éviter. Voilà donc à quoi doit tendre l’exercice.  Car puisqu’il n’est pas possible de ne pas échouer dans ses désirs et de ne pas tomber sur l’objet de notre aversion, si l’on ne s’exerce longuement et sans cesse, sache bien que, si tu laisses l’exercice s’employer à des choses extérieures qui ne dépendent pas de la volonté, tu n’auras pas de désir sans échec ni d’aversion capable d’éviter l’objet haï.  Et puisqu’une habitude très forte a précédé, celle d’user de notre désir et de notre aversion uniquement vis-à-vis des choses extérieures, il faut opposer à cette habitude l’habitude contraire; au terrain glissant de l’imagination, il faut opposer l’exercice.

 

 

L’exercice doit porter sur les désirs et les aversions

 

Je suis incliné vers le plaisir; pour m’exercer, je ferai ballotter le navire en sens inverse et non sans excès. Je déteste le travail : je plierai et j’exercerai mon imagination de façon à faire cesser l’aversion pour cette sorte de choses. Quel est l’homme qui s’exerce ? C’est celui  qui s’applique à n’avoir de désir et d’aversion que pour ce qui dépend de la volonté et qui s’y applique plutôt dans les cas difficiles. Aussi faut-il que chacun préfère tel exercice à tel autre.  A quoi sert ici de redresser un palmier et de porter une tente de cuir, un pilon et un mortier ?  Si tu as de l’ardeur, homme, exerce-toi à supporter les injures et à ne pas souffrir du mépris. Alors tu feras des progrès à tel point que, si quelqu’un te bat, tu puisses te dire : « Pense que tu embrasses une statue ».  Exerce- toi à faire du vin un usage convenable, non pas pour boire beaucoup (il y a bien des maladroits qui s’y exercent), mais d’abord pour t’en priver; exerce-toi à t’abstenir d’une fille. Puis un jour, à titre d’épreuve, tu trouveras toi-même l’occasion d’affronter le combat pour savoir si tu es encore vaincu par tes représentations.  Mais d’abord éloigne-toi de celles qui sont trop brutales. Un combat entre une jolie fille et un jeune philosophe débutant est un combat inégal. « Cruche et pierre, comme on dit, ne vont pas ensemble. »

 

 

Il doit porter aussi sur la volonté et l’assentiment

 

 Après le désir et l’aversion, le deuxième point concerne la volonté et le refus; qu’ils obéissent à la raison; qu’ils s’accommodent aux circonstances, au lieu; qu’ils soient toujours dans la mesure convenable.  Le  troisième point concerne l’assentiment envers ce qui persuade et ce qui entraîne. Car, de même que Socrate disait qu’il ne fallait pas vivre sans examiner sa manière de vivre, de même il ne faut pas admettre une représentation sans en examiner la valeur ; il faut lui dire : « Attends, que je voie qui tu es et d’où tu viens », comme disent les gardiens de nuit : « Montre-moi ton laissez-passer. As- tu reçu de la nature le signe que doit posséder une représentation pour se faire admettre ?  D’ailleurs tous les procédés qu’appliquent à leur corps ceux qui l’exercent sont de bons exercices, s’ils ont pour but de régler le désir et l’aversion; mais, si c’est pour l’exhibition, ils sont bons pour des gens qui se penchent vers le dehors, qui cherchent autre chose que nous, qui veulent entendre des spectateurs dire : « Oh! le grand homme! » Et c’est pourquoi Apollonios avait raison de dire : « Quand tu veux t’exercer pour toi-même, si un jour tu as soif par une grande chaleur, aspire une gorgée d’eau fraîche, crache-la et ne le dis à personne ».

 

 

 

XXIII. À CEUX QUI FONT DES LECTURES ET DES DISCUSSIONS D’APPARAT

 

 

Adapter l’exercice à sa fin

 

Demande-toi d’abord ce que tu veux être; et alors fais ce que tu fais. Dans toutes les autres occupations, nous voyons que les choses se passent ainsi.  Les lutteurs décident d’abord ce qu’ils veulent être et, ensuite, ils agissent en conséquence; pour un coureur au long stade, telle nourriture, telle promenade, tel massage, tel exercice; pour un coureur de stade, tout cela est différent et, plus encore, pour le pentathle.  On trouvera qu’il en est de même dans les métiers ; pour un charpentier, il y aura telles choses à faire, et telles autres pour un forgeron. Si nous ne rapportons pas à une fin ce que nous faisons, nous agirons au hasard; et si nous le rapportons à une fin qui ne convient pas, nous commettrons des fautes. Reste à savoir quelle est la fin commune et la fin particulière, et d’abord pour agir en tant qu’homme. Qu’est-ce que cela comprend ? D’abord de ne pas agir comme une brebis, même si on agit avec douceur, et de ne pas être malfaisant comme une bête fauve.  Quant au but particulier, il se réfère à l’occupation et à la volonté de chacun. Il y a une fin du joueur de cithare comme joueur de cithare, du charpentier comme charpentier, du philosophe comme philosophe, de l’orateur comme orateur. Donc, lorsque tu dis : « Venez écouter la lecture que je vais faire », prends garde d’abord de ne pas agir d’une manière irréfléchie. Puis, si tu découvres la fin à laquelle tu rapportes ton action, vois si c’est bien à celle qu’il faut. As-tu l’intention d’être utile ou bien d’être loué ? Aussitôt tu entends ces paroles : « Quel compte tenir de l’éloge de la multitude ? » Et ce sont de belles paroles ; car ni le musicien comme tel, ni le géomètre n’en tiennent compte. Donc tu veux être utile ? A quoi ? Dis-le-nous pour que nous courions nous aussi à ta salle de conférence. Maintenant, peut-on servir aux autres si l’on n’a pas soi-même acquis de quoi leur servir ? Non pas, car celui qui n’est pas charpentier ne servira à rien dans l’art du charpentier, ni celui qui n’est pas cordonnier dans l’art du cordonnier.

 

 

Contre ceux qui cherchent à être admirés

 

 Veux-tu donc savoir si tu as de quoi leur servir ? Apporte-nous tes opinions, philosophe. Que demande ton désir ? De ne pas subir d’échec. Et ton aversion ? De ne pas tomber sur ce que tu détectes.  Eh bien! satisfaisons-nous à ces demandes ? Dis-moi la vérité; si tu mens, je te le dirai : tout récemment, comme la réunion était un peu froide et que tes auditeurs ne t’avaient pas acclamé, tu es parti tout découragé. L’autre jour, loué par tous, tu faisais le tour de l’assistance en disant à tout le monde : « Que penses-tu de moi ? — Sur mon salut, maître, tu as été admirable. — Comment ai-je dit ce passage ? — Lequel ? — Celui où j’ai décrit Pan et les Nymphes ? — Merveilleusement. » Tu viens me dire ensuite que, dans tes désirs et tes aversions, tu as une attitude conforme à la nature ? A d’autres ! L’autre jour ne faisais-tu pas l’éloge d’un tel contre ta pensée ? Ne flattais-tu pas tel sénateur ? Tu voudrais, disais-tu, que tes enfants lui ressemblent. — Je souhaite que non. — Pourquoi alors le louais-tu ? Pourquoi ces circonlocutions ? — C’est un brave jeune homme et un auditeur de mes leçons. — Et pourquoi donc ? — Parce qu’il m’admire. — Voilà la preuve faite. Et puis, que crois-tu ? Ces mêmes gens ne te méprisent-ils pas en secret?  Lorsqu’un homme qui a conscience de n’exceller ni dans l’action ni dans la pensée trouve un philosophe qui lui dit : « Tu es merveilleux, tu es honnête et intègre », que crois-tu qu’il se dise, sinon : « Voilà un homme qui peut avoir besoin de moi » ? Dis-moi, quelle œuvre de cet homme merveilleux a vu le jour ? Voici : il est près de toi depuis longtemps, il écoute tes discours et tes lectures. Est-ce un homme rangé ? Fait- il un retour sur lui-même ? S’aperçoit-il du mal dans  lequel il vit ? A-t-il perdu son orgueil ? Cherche-t-il quelqu’un pour l’instruire ? — Il cherche, dit l’autre. — Quelqu’un pour lui apprendre comment il faut vivre ? Non pas, mais comment il faut parler. Et c’est pour cela qu’il t’admire. Écoute ce qu’il dit de toi : « Cet homme écrit avec beaucoup d’art, bien mieux que Dion ».  C’est tout autre chose. Est-ce qu’il dit : « Cet homme est consciencieux, honnête, calme » ? Mais s’il parlait ainsi, je lui dirais : Puisque cet homme est honnête, qu’est-ce que l’honnêteté de cet homme ? Et s’il ne pouvait répondre, j’ajouterais : « Comprends d’abord ce que tu veux dire, et ne le dis qu’ensuite. »

 

 

Il ne faut pas confondre éloquence et sagesse

 

 Et c’est dans ces mauvaises dispositions, bouche béante devant tes flatteurs et comptant le nombre de tes auditeurs, que tu veux être utile aux autres ? « Aujourd’hui ils étaient bien plus nombreux. — Certes, nombreux. — Cinq cents, je crois. — Ce n’est rien; dis plutôt mille. — Dion n’a jamais eu autant d’auditeurs. — D’où les aurait-il ? — Et ce sont des gens friands de discours. La beauté, maître, peut émouvoir même une pierre. » Voilà les paroles d’un philosophe ? Voilà la disposition d’esprit d’un homme qui veut être utile à ses semblables ? Voilà un homme qui a écouté la raison, qui a lu les écrits socratiques comme on doit les lire, non pas comme ceux de Lysias ou d’Isocrate ? « J’ai souvent admiré par quels arguments »... Non : « par quel argument », cela est plus coulant. Liriez-vous autrement de petites chansons ? Si vous lisiez comme il faut, vous n’en viendriez pas à ces détails, vous y liriez plutôt : « Anytos et Mélétos peuvent me tuer, mais non me nuire », ou bien : « J’ai toujours eu ce principe : ne faire attention à rien qu’à une seule raison, celle qui me paraîtrait la meilleure après examen ». Aussi, qui a jamais entendu dire à Socrate : « Je sais cela et je l’enseigne » ? Mais il envoyait les uns ici, les autres là. On allait vers lui en lui demandant d’être présenté par lui des philosophes ; et il vous conduisait chez eux et vous présentait à eux!  Non? en vous emmenant, vous disait-il : « Viens m’écouter demain faire une conférence chez Quadratus » ? Pourquoi irai-je t’écouter ? Veux-tu me montrer comment tu arranges joliment les mots; tu les arranges, homme; quel bien est-ce pour toi ? «Mais fais mon éloge! »  Que dis-tu de louable ? « Dis-moi : oh! ou bien : admirable! » Voici, je le dis. Mais, si l’éloge porte sur ce que les philosophes placent dans la catégorie du bien, qu’ai-je à louer en toi ? Si le bien consiste à parler correctement, apprends-moi cet art et je te louerai.  Qui donc! Est-il forcément désagréable d’écouter de jolies phrases ? Non pas! J’ai plaisir à écouter un joueur de cithare; faut-il pour cela que je me mette à jouer de la cithare ? Écoute ce que dit Socrate : « Il ne conviendrait pas à mon âge, hommes, de venir à vous comme un jeune homme qui fabrique des discours »h Comme un jeune homme, dit-il.  Car c’est en réalité un petit art fort élégant de choisir des petits mots, de les arranger, de venir les lire ou les dire gracieusement et d’ajouter, pendant la lecture : « Sur votre vie, il en est peu qui puissent comprendre ces choses-là ».

 

 

Comparaison du philosophe et du médecin

 

Un philosophe vous invite-t-il à une leçon ? Ou, comme le soleil attire à lui sa propre nourriture, n’attire-t-il pas aussi ceux à qui il doit rendre service ? Quel est le médecin qui vous invite à vous faire soigner par lui ? Pourtant j’entends dire maintenant que, à Rome, les médecins vous invitent; de mon temps, on les invitait. « Je t’invite à venir t’entendre dire que cela va mal pour toi, que tu t’occupes de tout plutôt que de ce dont tu devrais t’occuper, que tu ignores le bien et le mal, que tu es un méchant et un malheureux. » Jolie invitation! Pourtant, si les paroles du philosophe n’ont pas cette action, elles sont sans vie, comme celui qui les prononce.

Rufus avait l’habitude de dire : « Si vous prenez le temps de me louer, c’est que je ne dis rien qui vaille ». De fait, il parlait de telle façon que chacun de nous, assis devant lui, croyait avoir été accusé par quelqu’un auprès de lui, tellement il s’attaquait à ce que nous faisions, tellement il nous mettait sous les yeux les défauts de chacun de nous. Une école philosophique, hommes, est un cabinet de médecin. En en sortant, ce n’est pas du plaisir, c’est de la douleur qu’il faut éprouver. Vous y êtes entrés malades, l’un, l’épaule démise, d’autres avec abcès ou une fistule ou un mal de tête. Est-ce que je m’assois et vous dis mes petites pensées et mes petites phrases pour que vous fassiez mon éloge en sortant, tout en emportant, tels que vous les avez apportés, votre épaule, votre tête malade, votre fistule ou votre abcès ?  Est-ce pour cela que des hommes jeunes quittent leur pays, leur père et leur mère, leurs amis, leurs parents, leurs biens, pour crier bravo à celui qui dit de belles phrases ? Est-ce là ce que faisaient Socrate, Zénon ou Cléanthe ?

 

 

Le véritable genre protreptique

 

« Quoi! le style protreptique n’existe donc pas ? Qui le nie ? il existe tout comme le style réfutatif et didactique. Qui a jamais dit qu’il y en a ensuite un quatrième, le style épidictique1 ?  Qu’est-ce en effet que le style protreptique ? C’est le pouvoir de faire voir, à un seul ou à plusieurs, le conflit dans lequel ils s’abîment et de leur montrer qu’ils songent à tout autre chose qu’ils ne veulent. Car ce qu’ils veulent, c’est ce qui contribue à leur bonheur; mais ils le cherchent ailleurs qu’il ne faut. Pour cela, faut-il disposer mille sièges, inviter des auditeurs et monter en chaire, vêtu d’une toge ou d’un manteau élégant, pour décrire la mort d’Achille ? Par les dieux, cessez d’avilir, autant qu’il est en vous, de beaux noms et de belles choses. Le style protreptique consisterait donc surtout à montrer à ses auditeurs que l’on a besoin d’eux ? Dis-moi! as-tu vu un auditeur de tes lectures ou de tes leçons s’inquiéter de lui-même, faire un retour sur lui-même ou dire en sortant : « Le philosophe m’a bien touché ; il ne faut plus agir ainsi » ? Non pas, mais si tu as un grand renom, il dit à un autre : « Il a joliment bien parlé de Xerxès ». « Non, dit l’autre, je préfère son combat des Thermophyles. » Est-ce là une leçon de philosophe ?

 

 

 

XXIV. QU’IL NE FAUT PAS S’AFFECTER POUR CE QUI NE DÉPEND PAS DE NOUS

 

 

Dieu a donné la raison aux hommes pour leur bonheur

 

Que ce qui, chez un autre, est contre nature ne devienne pas un mal pour toi; tu es fait pour partager non pas son avilissement ni ses malheurs, mais son bonheur.  Lorsque quelqu’un a de la malchance, souviens-toi que cette malchance vient de lui : car Dieu a créé tous les hommes pour le bonheur et pour la paix,  Il les a doués de penchants qui tendent à cette fin; des dons qu’il leur a faits, les uns appartiennent en propre à chacun, les autres lui sont étrangers : ce que nous ne pouvons empêcher, ni supprimer ni éviter, ce sont les dons qui nous sont étrangers; ce où nous ne trouvons pas d’obstacles, voilà les dons qui nous sont propres. Or le bien et le mal réels sont parmi les dons propres, ainsi qu’il convenait à celui qui prend soin de nous et nous protège comme un père.  « Je me suis séparé d’un tel, et il a de la peine. » Pourquoi a-t-il considéré comme sien ce qui n’est pas à lui ? Pourquoi, lorsqu’il était content de te voir, n’a-t-il pas pensé que tu étais mortel, que tu pouvais quitter ton pays ? Donc il est puni de sa propre folie. Et toi, que gagnes-tu à pleurer sur toi-même ? N’as-tu pas pensé à ce que je viens de dire ? Comme les femmes futiles, crois-tu pouvoir être toujours attaché à tout ce qui te plaît, lieux, hommes, manières de vivre ? Et maintenant te voilà assis à pleurer parce que tu ne vois pas les mêmes gens et que tu ne vis pas dans les mêmes lieux. Tu mérites d’être plus malheureux que les corbeaux et les corneilles qui peuvent voler où ils veulent, changer leurs nids de place et traverser la mer sans gémir ni regretter le passé. — Sans doute; mais ils sentent ainsi parce que ce sont des êtres sans raison. — La raison nous a donc été donnée par les dieux pour notre malheur, pour que nous fussions toujours dans le chagrin et regrets ? Ou bien alors soyons tous comme des immortels; n’émigrons jamais; ne quittons pas notre pays; restons-y enracinés comme des plantes; si un de nos familiers quitte le pays, restons assis à pleurer et, s’il revient, dansons et applaudissons comme des enfants.

 

 

L’ordre de l’univers

 

Ne serons-nous donc jamais sevrés ? Ne garderons-nous pas la mémoire des leçons entendues chez les philosophes ?  A moins que nous ne les ayons pris pour des magiciens quand nous les entendons dire que ce monde est une cité, que la substance dont il est fait est une, que, nécessairement, il y a un retour périodique où les choses cèdent la place les unes aux autres, où les unes sont détruites et les autres naissent, où les unes restent à la même place tandis que les autres bougent.  Tout est plein d’amis, de dieux d’abord, puis d’hommes naturellement unis entre eux; et il faut que les uns soient ensemble et que d’autres s’en aillent, que l’on soit content d’être ensemble, mais que l’on se quitte sans en souffrir. L’homme, outre sa grandeur naturelle et son mépris pour tout ce qui ne dépend pas de sa volonté, possède ce caractère de ne pas être attaché à la terre par des racines, mais de se transporter en des lieux différents, tantôt sous la pression des besoins, tantôt pour voir du nouveau.

 

 

L’homme de bien n’est jamais malheureux

 

Tel est bien ce qui arrive à Ulysse : « Il a vu bien des villes et a connu la pensée de bien des hommes. » De même auparavant Hercule avait parcouru la terre entière ; « surveillant les excès des hommes et leur bonne conduite », il donnait aux uns la chasse pour en purger le monde et il les remplaçait par les autres. Et pourtant combien penses-tu qu’il eut d’amis à Thèbes, à Argos et à Athènes! Combien il en acquit dans ses voyages, lui qui se mariait, lorsque l’occasion lui paraissait bonne, qui avait des enfants et les quittait sans plaintes ni regrets ! Il ne les abandonnait pas comme des orphelins ;  car il savait bien qu’il n’y a pas d’orphelin, mais que tous les hommes ont toujours un père qui ne cesse de prendre soin d’eux.  Car ce n’est pas par ouï-dire qu’il avait appris que Zeus est le père des hommes; il le tenait pour son propre père, il l'invoquait et, en agissant, il avait le regard tourné vers lui. Il lui était possible de mener en tout lieu une vie heureuse. Mais le bonheur n’est jamais compatible avec le regret des choses absentes. Car l’être heureux doit  voir tout ce qu’il désire et donner l’image d’un homme comblé; il ne doit avoir ni soif ni faim. Ulysse souffrait de l’absence de sa femme et il pleurait assis sur un rocher. — Prends-tu donc partout sérieux Homère et ses récits ? S’il pleurait véritablement n’est-ce pas qu’il était malheureux ? Mais quel homme de bien est malheureux ?

[…]

 

L’homme est un soldat de Dieu

 

Est-ce cela que tu as entendu dire par les philosophes ? Est-ce cela que tu as appris ? Ne sais-tu pas que l’humanité est une armée ? L’un doit être garde, l’autre partir en éclaireur, un autre se battre ? Il n’est ni possible ni préférable que tous soient au même lieu. Mais toi, tu omets l’exécution des ordres du général, tu lui reproches d’avoir donné un ordre trop pénible ; tu ne vois pas ce que tu fais de l’armée, autant qu’il est en toi ; tu ne vois pas que, si tous t’imitaient, il n’y aurait personne pour creuser une tranchée, entourer le camp de palissades, prendre la garde de nuit, courir des dangers, et personne ne serait utile à l’armée. Si vous naviguez sur un bateau comme un matelot, occupez une place et restez-y ; s’il faut monter au mât, refusez ; s’il faut courir à la proue, refusez ; quel capitaine vous supportera ? Ne va-t-il pas vous jeter dehors comme un meuble inutile, n’étant rien qu’un embarras et un mauvais exemple pour les autres matelots ? Il en est ainsi dans notre monde ; la vie de chacun est un service militaire, un service long et varié ; il faut conserver son rôle de soldat, agir toujours au signe du chef et, s’il est possible, deviner ce qu’il veut. Car le chef de là-bas et le chef d’ici ne se ressemblent pas, s’il s’agit de la force et de la supériorité morale. Tu occupes un poste dans une capitale, et tu n’es pas à un rang inférieur, puisque tu es toujours sénateur ; ne sais-tu pas que, dans ce poste, on doit fort peu s’occuper de ses affaires domestiques, mais quitter souvent son pays comme chef ou subordonné, ou auxiliaire d’un magistrat ou pour exercer des fonctions militaires ou judiciaires ? Veux-tu donc te fixer au même endroit comme une plante et y prendre racine ? « C’est bien agréable ! » Qui le nie ? La sauce également est agréable et aussi une jolie femme. Que disent d’autres ceux qui font du plaisir leur fin ?

 

 




Manuel
(traduction P. Hadot)




34. Comment ne pas se laisser entraîner par la représentation d’une action dont la fin serait le plaisir

Quand tu as la représentation d’un plaisir, garde- toi, comme pour les autres représentations, de te laisser entraîner par elle. Mais que l’affaire t’attende : accorde- toi un répit. Puis pense à ces deux durées, celle où tu jouiras du plaisir et celle où, après avoir joui, tu te repentiras ensuite et où tu te feras des reproches à toi-même. Et, à ces deux moments, oppose ceci : comme tu seras heureux, comme tu te féliciteras toi-même si tu t’abstiens. Si pourtant il te semble qu’il convienne maintenant de passer à l’acte, fais bien attention de n’être pas vaincu par sa douceur et sa séduction, mais oppose-leur ceci : combien il est meilleur d’avoir conscience d’avoir remporté cette victoire.