Épictète
Entretiens

(traduction d'É. Bréhier, revue par P. Aubenque, in Les Stoïciens, éd. de la Pléiade, 1962)



LIVRE I

1. Des choses qui dépendent de nous et de celles qui n’en dépendent pas.

• Indifférence du sage à ce qui ne dépend pas de lui

Que faut-il avoir présent à l’esprit en pareilles circonstances ? Quoi, sinon la  distinction entre ce qui est mien et ce qui n’est pas mien, entre ce qui m’est possible et ce qui ne m’est pas possible ? Je suis forcé de mourir, mais non en gémissant ; d’aller en prison, mais non en me lamentant ; de subir l’exil ; mais qui empêche que ce soit gaiement et de bonne humeur ?

“— Dis moi tes secrets. — Non, cela dépend de moi. — Mais je te chargerai de liens. — Que veux-tu dire ? Moi ! ce sont mes jambes que tu attacheras ; Zeus lui-même ne peut dominer ma volonté. — Je te jetterai en prison. — Non, pas moi, mais mon faible corps.— Je te ferai trancher la tête. — Quand t’ai-je dit que j’étais le seul à avoir un cour qui ne pouvait être coupé ?”

Voilà ce que doivent méditer ceux qui s’adonnent à la philosophie, ce qu’ils doivent écrire chaque jour et à quoi ils doivent s’exercer. 

Thraséas avait coutume de dire : “Je préfère être tué aujourd’hui plutôt qu’exilé demain.” Que lui répondit Rufus ? “Si tu choisis le parti le plus pénible, quelle folie qu’un pareil choix ! Si c’est le plus aisé, qui t’en a donné la permission ? Ne vas-tu pas te contenter de la part qui t’est accordée ?

Pour la même raison, que disait Agrippinus ? “Je ne me fais pas obstacle à moi-même.” On lui annonça qu’il allait être jugé au sénat. “À la bonne heure, dit-il ; mais voici la cinquième heure (c’est à cette heure qu’il avait l’habitude de prendre un bain froid après s’être exercé), sortons et faisons nos exercices.” Pendant ces exercices, quelqu’un survient et lui dit : “Tu as été condamné. — À l’exil ou à la mort ? — À l’exil. — Et mes biens ? — Ils ne sont pas confisqués. — Partons donc et allons dîner à Aricie.”

C’est qu’il a fait les méditations qu’il fallait faire ; il s’est préparé à ne trouver ni obstacle à sa volonté ni risque de tomber dans ce qu’il veut éviter. Il me faut mourir : si c’est à l’instant, je meurs ; si c’est un peu plus tard, je dîne, puisque c’est l’heure ; après, je mourrai. Comment ? Comme il convient à un homme qui rend ce qui n’est pas à lui.


2. Comment se maintenir toujours au niveau de son rôle

• Le raisonnable et le déraisonnable

    Il n’est qu’une chose que l’être vivant raisonnable ne puisse supporter, c’est ce qui est étranger à la raison ; il supporte ce qu’il est raisonnable de supporter ; les coups ne sont pas insupportables en eux-mêmes. — Comment ! — Voici les Lacédémoniens se laissent fouetter, parce qu’ils savent que c’est raisonnable. — Se pendre, n’est-ce pas insupportable ? — Lorsque l’on éprouve qu’il est raisonnable de le faire, on quitte la vie en se pendant. D’une façon générale, à y réfléchir, nous trouverons que rien n’accable l’être vivant autant que les actes déraisonnables et inversement que rien ne l’attire autant que l’acte raisonnable. »

• C’est à notre jugement d’appliquer cette distinction.

Le raisonnable et déraisonnable se présentent différemment pour chacun, ainsi que le bien et le mal, l’utile et le nuisible. Aussi avons-nous besoin d’éducation pour apprendre à appliquer la notion universelle de raisonnable et de déraisonnable aux cas particuliers, d’une manière conforme à la nature. Or, pour juger de ce qui est raisonnable et déraisonnable, non seulement nous utilisons les degrés de valeur des objets extérieurs, mais chacun de nous considère ce qui est conforme à son propre rôle. L’un trouve raisonnable de tendre le vase ; il sait que, s’il ne le vent pas, il recevra des coups et qu’on lui supprimera la nourriture ; s’il le tend, il n’aura rien de pénible ou de fâcheux à subir. Un autre juge insupportable non seulement de tendre lui-même le vase, mais encore d’admettre qu’un autre le tende. Si donc tu me demandes : « Tendrai-je ou non le vase ? » je te dirai : il vaut mieux recevoir de la nourriture que n’en pas recevoir ; il vaut mieux ne pas être maltraité que l’être ; si c’est à cela que tu mesures ce que tu as à faire, va et tends le vase. — Mais c’est au-dessous de moi ! — C’est à toi, non à moi , de faire intervenir ce point dans la question ; c’est toi qui te connais toi-même, qui sais combien tu vaux et combien tu te vends ; chacun se vend à son prix.

• Notre échelle de valeurs dépend de ce que nous croyons être notre rôle d’homme

D’où le mot d’Agrippinus à Florus qui lui demandait s’il fallait descendre sur la scène auprès de Néron pour remplir sa charge : « Descends, lui dit-il. — Et toi, demanda Florus, pourquoi n’y descends-tu pas ? — Parce que je ne me pose même pas la question » dit-il. Quand on je laisse aller à mettre de pareilles choses en question et à calculer la valeur des biens extérieurs, on est bien près d’oublier son rôle d’homme. Que me demandes-tu ? Si la mort est préférable à la vie ? La vie, sans doute ; si la peine est préférable au plaisir ? Le plaisir, je l’affirme. — Mais si je ne joue pas dans la tragédie, il me fera couper la tête. — Va donc et joue ; moi, je ne jouerai pas. — Pourquoi ? — Parce que tu te considères, toi, comme un des fils de la tunique ; quoi donc ! tu te préoccupes surtout de la manière de ressembler aux autres hommes, comme ce fil qui ne veut rien avoir qui le distingue des autres ; moi je veux être la teinture de pourpre, cette petite quantité de matière brillante qui donne au reste son éclat et sa beauté. Pourquoi me dis-tu : « Fais donc comme tout le monde » ? Comment alors serais-je encore pourpre ?



6. De la providence

L’agencement des parties d’un ensemble ne peut s’expliquer par le hasard.

Chaque événement arrivant dans le monde est une occasion facile de louer la providence, si l’on possède deux qualités, la faculté de voir d’ensemble les événements qui arrivent à chacun et le sentiment de reconnaissance. Faute de la première, il ne percevra pas l’utilité de ce qui est arrivé et, faute de la seconde, même s’il la perçoit, il ne manifestera pas de reconnaissance. Si Dieu avait fait les couleurs et toutes les choses visibles sans une faculté capable de les voir, à quoi serviraient-elles ? — À rien. — Inversement, s’il avait fait cette faculté, sans faire les êtres capables de tomber sous ses prises, à quoi servirait-elle ? — À rien. — Eh quoi ! s’il avait fait l’une et les autres, mais s’il n’avait pas fait la lumière ? — Ni l’une ni l’autre ne serviraient à rien.  — Qui donc a adapté l’épée au fourreau et le fourreau à l’épée ? N’est-ce personne ? L’arrangement même des parties dans l’objet achevé nous fait ordinairement voir qu’il est l’œuvre d’un certain artisan et qu’il n’est pas dû à une combinaison accidentelle. Si tout objet révèle ainsi son artisan, les choses visibles, la vue et la lumière ne révèlent-elles pas le leur ? […]

• Avec l’homme Dieu a introduit la conscience dans le monde.

[…] Ont-elles [les bêtes sans raison] donc conscience de ce qui leur arrive ? Non pas ; c’est que l’usage et la conscience sont choses différentes ; Dieu a besoin de bêtes qui ont l’usage de leurs représentations, mais aussi de nous qui prenons conscience de cet usage. […] Quoi ! Dieu donne à chaque animal la constitution qu’il faut pour nous servir de nourriture, pour nous aider au labourage, pour nous fournir du fromage ou pour quelque service analogue ; pour cela, quel besoin d’avoir la conscience réfléchie des représentations et de pouvoir les discerner ? Mais il introduit dans le monde l’homme, spectateur de Dieu et de ses œuvres, non seulement leur spectateur, mais leur exégète. Aussi est-ce une honte pour un homme de commencer et de finir comme les bêtes ; ou plutôt il commence comme elles, mais il va jusqu’au point où s’achève en nous la nature ; elle a son terme dans la contemplation, la réflexion et la conduite conforme à la nature. Veillez donc à ne pas mourir sans avoir contemplé ces objets.


7. De l’utilité des raisonnements instables, des hypothétiques et choses semblables

Pourquoi donc cette inertie, cette paresse, cette nonchalance ? Pourquoi cherchons-nous des prétextes pour ne pas travailler à la logique et ne pas y consacrer nos veilles ? — Si je me trompe en ces questions, ai-je commis un parricide ? — Esclave, ton père est-il ici pour pouvoir le tuer ? Qu’as-tu donc fait ? La seule faute que tu pouvais commettre en la circonstance, tu l’as commise. Moi-même, j’ai dit à Rufus qui me reprochait de ne pas avoir découvert un détail omis dans un syllogisme : « Je n’ai pas, je pense, incendié le Capitole ». Il me répondit : « Esclave, dans le cas présent ce qui est omis, c’est le Capitole ». Les seules fautes sont-elles donc d’incendier le Capitole et de tuer son père ? User de nos représentations au hasard, sottement et à l’aventure, ne pouvoir suivre un raisonnement, une démonstration ou un sophisme, et, en général, ne pas voir dans la suite des demandes et des réponses ce qui est conforme ou non à ce que nous avons accordé, ne sont-ce pas là des fautes ?

9. Comment, partant de notre parenté avec les dieux, on peut en suivre les conséquences.

• Rester à la place où Dieu nous a mis

Pour moi, je pense que votre vieux maitre doit s’asseoir ici non pas pour faire en sorte que vous n’ayez pas de pensées basse et que vous ne teniez pas sur vous-mêmes des propos avilissants ou vulgaires, mais pour qu’il ne se rencontre pas parmi vous des jeunes gens tels que je vais le dire : ceux qui, considérant leur parenté avec les dieux et les liens qui nous attachent ici, le corps et ses possessions avec toutes les dispositions à prendre, toute la conduite à tenir pour le maintenir en vie, veulent rejeter ces liens, où ils voient des fardeaux gênants et encombrants, et partir chez les dieux. Voilà la lutte que votre professeur, votre maitre, s’il était vraiment un maitre, devrait soutenir ; vous viendriez à lui en lui disant : « Épictète, nous ne supportons plus d’être liés à ce misérable corps, de le nourrir, de le faire boire, de le reposer, de le nettoyer, de vivre, à cause de lui, dans la société de tels et tels. Tout cela n’est-il pas parmi les choses indifférentes qui ne sont rien pour nous ? N’est-il pas vrai que la mort n’est pas un mal, que nous sommes parents des dieux, que nous venons de là-bas ? Laisse-nous nous en aller d’où nous sommes venus ; laisse-nous détacher ces liens qui nous retiennent et qui nous pèsent. Ici, les brigands, les voleurs, les tribunaux et ceux qu’on appelle tyrans croient avoir quelque pouvoir sur nous à cause de notre corps et de ce qui lui appartient ; laisse-nous leur montrer qu’ils n’en ont aucun. » Et moi, je leur dirais : « Hommes, attendez Dieu. Lorsqu’il vous fera signe et vous libérera de ce service, alors vous irez à lui ; pour le moment, consentez à résider dans le séjour où il vous a placés. Le temps du séjour n’est pas bien long et il est facile à supporter, et il est facile pour ceux qui sont dans les dispositions que je dis. Quel tyran, quel voleur, quels tribunaux sont redoutables à qui compte pour néant son corps et ses biens ? Restez ! Il serait déraisonnable de partir. »


12. Du contentement

• Les dieux ne nous ont fait responsables que de ce qui dépend de nous.

[…] Tu serais bien malchanceux et bien malheureux, si tu ignorais pourquoi la faculté de voir t’a été donnée, et si tu fermais les yeux quand les couleurs viennent à toi ; et quand tu possèdes, pour toutes ces occasions, la grandeur d’âme et la générosité, n’es-tu pas encore plus malchanceux et malheureux de l’ignorer ? Rien ne s’approche de toi qui ne corresponde à une faculté que tu possèdes ; mais toi, tu détournes le regard et surtout au moment où il faudrait avoir l’œil bien ouvert et bien regardant. Ne veux-tu pas plutôt remercier les dieux de t’avoir laissé libre devant out ce qui ne dépend pas de toi, et de t’avoir rendu responsable seulement de ce qui dépend de toi ? Ils ne t’ont pas fait responsable de tes parents, ni de tes frères, ni de ton corps, de tes biens de ta mort, de ta vie. De quoi donc t’ont-il fait responsable ? De la seule chose de la seule chose qui dépende de toi, de faire de tes représentations l’usage qu’il faut. Pourquoi donc te tourmenter de toutes ces choses dont tu n’es pas responsable ? C’est te causer à toi-même bien des tracas.


16. De la providence

• Notre vie devrait être tout entière un hymne à Dieu

Est-ce là les seules œuvres que la Providence accomplit en nous ? Quelles paroles suffisent à les louer comme il faut et à les faire voir ? Si nous comprenions bien, qu’aurions-nous à faire d’autre, en public et en particulier, que de louer la divinité, de la célébrer et d’énumérer ses grâces ? Ne faudrait-il pas, en bêchant, en labourant ou en mangeant, chanter cet hymne à Dieu : « Dieu est grand, parce qu’il nous a donné ces outils pour travailler la terre ; Dieu est grand, parce qu’il nous a donné ces mains, ce gosier, ce ventre, parce qu’il nous permet de croître à notre insu et de respirer pendant notre sommeil ? » Voilà les louanges à lui adresser pour chacun de ses dons ; et il faudrait le plus grand, le plus divin de tous les hymnes pour le louer de nous avoir donné la conscience réfléchie de toutes ces choses et la faculté d’en user avec méthode. Quoi ! Puisque vous êtes aveugles pour la plupart, ne fallait-il pas quelqu’un qui occupât ce poste et qui chantât pour tous, l’hymne à Dieu ? Que peut faire un vieux boiteux comme moi sinon chanter Dieu ? Si j’étais rossignol, je ferais ce que font les rossignols, et, si j’étais cygne, ce que font les cygnes ; mais je suis doué de raison : je dois chanter Dieu. C’est là mon œuvre, je l’accomplis ; je n’abandonnerai pas ce poste, tant qu’il m’est donné de le remplir ; et je vous engage à chanter le même chant.


24. Comment il faut lutter contre les circonstances

• Indifférence du sage à ce qui ne dépend pas de lui

— Que dois-je donc faire ? — Que fais-tu en sortant d’un navire ? Emportes-tu le gouvernail et les rames ? Qu’emportes-tu donc ? Ce qui est à toi, ta burette, ta besace. Et maintenant, si tu gardes le souvenir de ce qui est à toi, tu ne prétendras pas à ce qui est aux autres. On te di : « Quitte ta toge à larges bandes. — Voici ; j’ai encore ma toge à bandes étroites. — Quitte encore celle-ci. — Voici ; je n’ai palus que mon manteau. — Quitte-le. — Me voici nu. — Mais tu émeus ma jalousie. — Prends donc mon corps tout entier ! » Craindrai-je encore l’homme à qui je puis jeter mon corps ? Tel autre ne me fera pas son héritier. Quoi ! ai-je oublié qu’aucun de ces biens n’était à moi ? En quel sens disons-nous : ils sont à moi ? Comme un lit dans un hôtel. Si l’hôtelier en mourant te laisse ses lits, ils sont à toi ; s’il les laisse à un autre, ils seront à lui, et tu chercheras un autre lit ; si tu n’en trouves pas, tu dormiras par terre, plein de confiance, tu ronfleras, et tu songeras que les tragédies ont leur place chez les riches, les rois et les tyrans, mais que le pauvre n’a pas de part à la tragédie, sinon comme choreute.


29. De la fermeté

• La force véritable est celle de la volonté

— Vous enseignez, donc, vous philosophes, à mépriser les rois ? — Aux dieux ne plaise ! Qui de nous enseigne à leur résister, dans les choses sur lesquelles ils ont le pouvoir ? Prends ce pauvre corps, prends mes biens, prends ma réputation, prends ceux qui m’entourent. Si je persuade des gens de s’attacher à tout cela, qu’on me fasse alors ce reproche : « Oui, mais je eux aussi être maitre de tes opinions. » Et qui t’a donné ce pouvoir ? Comment peux-tu dominer l’opinion d’un autre ? « Je la dominerai, dit-il, en me faisant craindre de lui. » Ne sais-tu pas que c’est alors lui qui s’est vaincu lui-même ? Ce n’est pas un autre qui l’a vaincu ; la volonté ne peut être vaincue que par elle-même.




LIVRE II



10. Comment il est possible de découvrir nos devoirs en partant des mots

• L’homme est une partie consciente de l’univers

Examine qui tu es. Homme d’abord, c’est-à-dire un être qui n’a rien de supérieur à sa volonté, à laquelle tout le reste est assujetti, tandis qu’elle est elle-même affranchie et indépendante. Vois de quels êtres tu te distingues selon la raison. Tu te distingues des bêtes sauvages, du bétail. En outre tu es un citoyen et une partie du monde, non pas une partie destinée à servir, mais une partie maitresse : car tu as conscience de l’enchainement universel. Que promet un citoyen ? De n’avoir aucun avantage propre, de ne décider de rien comme s’il était isolé, mais d’agir comme une main ou un pied qui sauraient raisonner et auraient conscience de l’organisme naturel dont ils sont des parties, c’est-à-dire de n’avoir jamais aucune volonté, aucun désir qu’ils ne rapportent à l’ensemble. C’est pourquoi les philosophes ont raison de dire : « Si l’honnête homme connaissait d’avance l’avenir, il coopérerait à sa maladie, à sa mort ou à sa mutilation », comprenant bien que ce sont les lots qui lui sont attribués d’après l’ordre universel, et que le tout est supérieur à la partie et la cité au citoyen ; « mais puisque nous ne prévoyons pas, il convient de nous attacher à ce qu’il est le plus naturel de choisir, parce que nous sommes nés pour un tel choix. »

• Les attributs de l’homme indiquent quels sont ses devoirs.

Rappelle toi encore que tu es fils. Quel est le rôle de ce personnage ? C’est d’estimer que tout ce qui est à lui est à son père, de lui obéir en tout, de ne jamais le blâmer devant quelqu’un, de ne prononcer aucune parole, de ne faire aucun acte qui lui soit nuisible, de toujours s’écarter devant lui et lui céder en l’aidant de tout son pouvoir. Puis sache bien que tu es un frère : ce rôle exige condescendance, empressement, bonnes paroles sur ton frère, ne jamais lui disputer des choses qui ne dépendent pas de ta volonté, mais au contraire les lui céder avec plaisir, afin de t’enrichir en ce qui dépend de ta volonté.  […] si tu es sénateur d’une ville, songe que tu es sénateur […] Dans tous les cas, chaque nom de ce genre quand il vient à la pensée, suggère des actes appropriés. […]


13. De l’agitation

• L’agitation est la crainte de ce qui ne dépend pas de nous

Lorsque je vois un homme s’agiter, je dis : Que peut-il vouloir ? Si c’est une chose qui ne dépend pas de lui, pourquoi s’agiter encore ? Un joueur de cithare, quand il est seul, n’est pas agité ; il l’est quand il entre sur le théâtre, eût-il une très jolie voix et jouât-il très bien ; c’est qu’il veut non seulement bien chanter, mais être applaudi, et cela ne dépend pas de lui. Là où il possède la science, il possède aussi l’assurance ; amène devant lui quelqu’un qui n’est pas connaisseur, il n’y fait pas attention ; c’est à propos d’une chose qu’il ignore et qu’il n’a pas méditée, qu’il s’agite. Quelle chose ? Il ignore ce qu’est la foule et ce qu’est la faveur de la foule ; il a bien appris à toucher la corde la plus haute et la corde la plus basse ; mais l’éloge qui vient du vulgaire, la portée qu’il a dans la vie, il ne sait rien de tout cela, il n’a pas médité là dessus. Alors nécessairement il tremble et il pâlit. Quand je vois qu’il a peur, je ne peux pas dire qu’il n’est pas joueur de cithare, mais je puis dire de lui autre chose, non pas une seule, mais plusieurs. Et je dis qu’il est étranger à nous tous ; je l’affirme : il ne sait pas en quel endroit de la terre il est ; depuis si longtemps qu’il réside ici, il ignore les lois et les coutumes de la cité ; il ne sait pas ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Il n’a jamais pris auprès de lui un homme de loi pour lui dire les lois et les lui expliquer. Il ne rédige pourtant pas son testament sans savoir comment il faut le faire et sans prendre quelqu’un qui le sache ; pas davantage il ne signe autrement une caution ou ne souscrit un engagement. Mais ses désirs comme ses aversions, ses volontés, ses intentions, ses projets, tout cela a lieu sans qu’il consulte un homme de loi ! Comment peut-il s’en passer ? Il ignore qu’il veut ce qui ne peut lui être accordé, et qu’il ne veut pas les choses qu’il est contraint d’accepter ; il ne sait pas ce qui lui est propre et ce qui lui est étranger ; s’il le savait, il n’aurait jamais nul embarras, nul obstacle ; il ne s’agiterait jamais. Pourquoi ? Craint-on d’avoir un mal ? — Non. — Et les maux qu’il est en notre pouvoir d’empêcher ? — Pas davantage. — Si les choses qui ne dépendent pas de notre volonté ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais si tout ce qui vient d’un acte volontaire dépend de nous, si bien que personne ne peut nous enlever ni nous procurer ce que nous ne voulons pas, où y a-t-il lieu encore de s’agiter ? C’est à propos de notre petit corps, de notre petit avoir, de l’opinion de César sur nous, que nous nous agitons, mais non à propos de rien qui soit en nous. S’agite-t-on par crainte d’avoir des opinions fausses ? Non pas ; car il dépend de moi de n’en pas avoir. Ou d’avoir une volonté contraire à la nature ? Pas davantage. Aussi quand tu vois quelqu’un pâlir, de même qu’un médecin dit d’après le teint : “Tel a la rate malade, tel le foie”, dis, toi aussi “Le désir et l’aversion sont malades chez lui ; ils sont en mauvaise voie ; ils sont enflammés.” C’est là ce qui nous fait changer de couleur, ce qui nous fait trembler et claquer des dents, ce qui fait qu’ “il ne tient plus debout et qu’il s’affaisse sur ses jambes.”


14. À Nason

Tout est chez nous comme dans une foire : on y amène des bêtes de somme et des bœufs pour les vendre et la plupart des hommes y sont acheteurs ou vendeurs. Mais un petit nombre d’entre eux viennent à la foire comme à un spectacle, pour voir comment cela se passe, pourquoi cette foire, qui l’a instituée et à propos de quoi elle l’a été. Il en est ainsi dans cette foire qu’est le monde ; il est des gens qui, comme les bêtes, ne s’inquiètent de rien que de l’herbe ; c’est vous tous, qui vous occupez de votre avoir, de vos champs, de vos magistratures ; tout cela n’est rien que votre herbe. Parmi ceux qui sont dans cette foire, bien peu ont le goût de la contemplation et se demandent ce qu’est le monde et qui le gouverne. N’est-ce personne ? Et comment est-il possible qu’une ville ou une maison ne puisse subsister, si peu de temps que ce soit, sans un gouverneur ou un intendant, et qu’une organisation si grande et si belle soit régie avec un ordre si parfait au hasard et par accident ? Il y a donc un être qui la gouverne. Quel est-il ? Comment la gouverne-t-il ? Et nous, qui sommes-nous ? Par qui venons-nous à l’existence et pour accomplir quelle œuvre ? Avons-nous quelque liaison et relation avec lui ? N’en avons-nous aucune ? Voilà les pensées de ce petit nombre d’hommes ; ils n’ont qu’un souci, c’est de raconter ce qu’est la foire avant de partir. Quoi ! ils sont taillés par le vulgaire ; dans nos foires aussi, les marchands se moquent de ceux qui viennent voir ; et, si les bestiaux avaient quelque conscience, ils railleraient ceux qui admirent autre chose que la pâture.


16. Nous ne nous exerçons pas à faire usage de nos dogmes sur les biens et sur les maux.

Si nous craignions non pas la mort ni l’exil mais la crainte elle-même, nous nous exercerions à ne pas tomber dans ce qui nous paraît un mal. Maintenant à l’école, s’il se présente là-dessus quelque question, nous bavardons avec ardeur, et nous sommes capables de la traiter avec suite. Qu’on nous traine à la pratique et l’on ne trouvera que de malheureux naufragés. Que survienne une image qui nous trouble et l’on verra ce qui nous occupe et à quoi nous sommes préparés. Faute d’y avoir réfléchi, nous grossissons toujours les choses et les imaginons plus importantes qu’elles ne sont. Quand, sur le bateau, je me penche sur l’abime, quand, regardant la mer et ne voyant plus la terre, je suis hors de moi en m’imaginant que, si le bateau fait naufrage, il me faudra avaler toute cette eau, il ne me vient pas à l’esprit que ces trois setiers suffisent pour étouffer un homme. Qu’est-ce donc qui me trouble ? La mer ? Non pas, mais ma pensée. Quand la terre tremble, j’imagine de même que la ville va s’écrouler sur moi : une petite pierre ne suffit-elle pas pourtant à faire sauter la cervelle hors de mon crâne ?


18. Comment il faut lutter contre son imagination

• Comment se débarrasser des mauvaises habitudes

C’est ainsi, selon les philosophes, que croissent nos infirmités morales. Lorsque vous avez pour la première fois le désir de l’argent, s’il survient une raison qui vous amène à prendre conscience de votre mal, le désir cesse et votre esprit se rétablit dans son état primitif. Mais si vous n’y appliquez aucun remède, il ne revient pas au même état, mais excité de nouveau par l’image correspondante, il s’enflamme de convoitise plus vite que la première fois ; et quand cela se répète continuellement, il s’endurcit et il fixe en lui cette infirmité qu’est l’avarice. Celui qui a la fièvre, puis qui cesse de l’avoir, n’est plus le même qu’avant l’accès de cette fièvre, s’il ne s’est pas soigné du tout. Il en va pareillement dans les passions de l’âme ; il reste en elle des traces et des meurtrissures ; si on ne les efface pas comme il faut, de nouveaux coups de fouet au même endroit produisent non plus des meurtrissures mais des blessures. Si vous ne voulez pas être irascible, ne nourrissez pas votre disposition à la colère, ne lui jetez rien qui puisse l’accroître. Calmez votre premier accès et comptez les jours où vous ne vous êtes pas mis en colère. « J’avais l’habitude de me mettre en colère tous les jours ; puis ce n’est plus qu’un jour sur deux, un jour sur trois… » ; quand vous aurez dépassé trente, offrez un sacrifice à Dieu ; votre disposition à la colère, qui d’abord s’affaiblit, disparaît ensuite complètement. « Je n’ai pas éprouvé de chagrin un jour, ni le lendemain, ni pendant deux ou trois mois de suite ; mais je faisais attention, quand survenaient des événements capables de l’exciter » ; sache que c’est pour toi un joli résultat. « Aujourd’hui, j’ai rencontré un beau garçon ou une belle femme, et je ne me suis pas dit : « Quel dommage de n’avoir pas couché avec elle » ou encore : « Heureux son mari ! » ; car celui qui parle du bonheur du mari dit la même chose de l’adultère ; je n’imagine pas tout ce qui suit ; elle est là, elle se dévêt, elle se couche à côté de moi. » En entendant cela je prends ma tête entre les mains et je me dis : « Fort bien Épictète, c’est un joli sophisme que tu as résolu, plus joli que le Dominateur ». Et si cette femme me faisait chercher, si elle me touchait et venait près de moi, et si pourtant je m’abstenais et triomphais d’elle, ce sophisme serait bien supérieur au Menteur et au Reposant. Voilà ce dont il faut être fier et non pas de poser le Dominateur.


22. De l’amitié.

• L’amitié véritable

« Mais il m’a soigné si longtemps ! Et il ne m’aimerait pas ? — Esclave, comment sais-tu s’il ne t’a pas soigné comme il nettoie ses chaussures ou lave son bétail ? Comment sais-tu si, quand tu seras devenu un outil inutile, il ne te jettera pas comme une tablette usée ? — Mais c’est ma femme, et nous avons vécu si longtemps ensemble ! — Et combien de temps Ériphyle a-t-elle vécu avec Amphiaraos ? Et que d’enfants elle eut de lui ! Mais un collier vint à la traverse. Un collier ? Non, mais l’opinion qu’elle avait de choses de ce genre : opinion de brute qui rompt l’amitié, qui ne permet pas à la femme d’être épouse, à la mère d’être mère. S’il en est un parmi vous qui ait l’ambition d’être l’ami de quelqu’un ou d’avoir un ami, qu’il retranche ces opinions, qu’il les déteste, qu’il les chasse de son âme ! Et ainsi, il cessera d’abord de s’injurier lui-même, d’être en conflit avec lui-même, de se repentir, de se tourmenter ; quant aux autres, il sera un ami pour tous ceux qui lui ressemblent ; mais il supportera celui qui ne lui ressemble pas ; il sera doux et patient envers lui ; il lui pardonnera parce que c’est un ignorant qui se trompe sur les questions les plus graves ; il ne sera dur avec personne ; car il connaît très exactement le mot de Platon : « C’est toujours malgré elle qu’une âme est privée de la vérité. » Sinon, vous pourrez faire tout ce que font les amis, boire ensemble, avoir la même tente, naviguer sur le même bateau, être nés des mêmes parents (les serpents aussi on tout cela) : ni eux ni vous, vous ne serez des amis, tant que vous aurez ces opinions brutales et impures. »


26. Du caractère propre de la faute.

• Toute faute repose sur une contradiction cachée

Toute faute renferme une contradiction. Du moment que l’homme en faute n’a pas l’intention de commettre une faute, mais bien d’agir comme il faut, il est évident qu’il ne fait pas ce qu’il veut. Que veut faire un voleur ? Un acte avantageux pour lui. Donc, s’il n’est pas avantageux de voler, il ne fait pas ce qu’il veut. Une âme naturellement raisonnable se détourne de la contradiction, rien ne l’empêche de faire des choses contradictoires ; mais, dès qu’elle en prend conscience, il est nécessaire qu’elle s’en abstienne et la fuie ; de même, c’est une dure nécessité, lorsque l’on s’aperçoit d’une erreur, de s’y refuser ; tant qu’elle ne vous apparaît pas telle, on l’approuve en la prenant pour vraie. Il est habile à parler sans doute, mais il est aussi bon conseiller et bon critique, celui qui est capable d’indiquer à chacun la contradiction qui le met en faute et de lui montrer clairement qu’il ne fait pas ce qu’il veut et qu’il fait ce qu’il ne veut pas. Si on le lui montre bien, c’est lui-même qui se détournera de lui-même. S’il vous ne le lui montrez pas, ne vous étonnez pas qu’il persiste : il agit en s’imaginant  bien faire. C’est pourquoi Socrate disait, confiant en son pouvoir : « Je n’ai pas l’habitude de prendre un autre à témoin des choses que je dis ; je me contente toujours de celui avec qui je cause ; c’est à lui que je demande son avis, lui que j’appelle mon témoin ; à lui seul, il me suffit pour remplacer tous les autres. » C’est qu’il savait ce qui émeut une âme raisonnable : comme une balance, elle s’inclinera sous le poids, qu’elle le veuille ou non. Montrez la contradiction à une âme raisonnable, et elle s’en détournera ; si vous ne la montrez pas, faites-vous des reproches à vous-même plutôt qu’à celui que vous ne persuadez pas.





LIVRE III


2. À quoi doit-on s’exercer pour progresser ? Que nous délaissons les affaires les plus importantes.

Il y a trois sujets auxquels doit s’exercer l’homme qui veut être honnête. Le premier concerne les penchants et les aversions, afin de ne pas manquer le but des penchants et de ne pas se heurter à l’objet de notre aversion. Le second concerne le vouloir et le refus de vouloir et, d’une façon générale, la question du devoir, afin de l’accomplir avec ordre, d’une manière raisonnée et sans négligence. Le troisième s’occupe d’éviter l’erreur et de ne pas s’abandonner au hasard ; c’est la question de l’assentiment. De ces trois sujets le plus important et le plus pressant est celui qui concerne les passions ; car la passion nait toujours lorsqu’un penchant manque son but ou lorsque nous nous heurtons à un objet d’aversion. C’est ce qui amène troubles, désordres, infortune, malchance, ce qui produit les deuils, les gémissements, la haine, ce qui fait les envieux et les jaloux, tout ce qui nous rend incapables d’entendre raison. Le deuxième concerne le devoir ; car il ne faut pas être impassible à la manière d’une statue ; il faut maintenir nos rapports naturels ou acquis avec autrui, comme homme religieux, comme fils, comme frère, comme père, comme citoyen.

Le troisième sujet sert à ceux qui sont déjà en progrès ; il concerne l’assurance que, même dans leur sommeil, dans l’ivresse ou dans la mélancolie, aucune des représentations qui se présente à l’esprit ne leur échappe sans avoir été examinée.


8. Comment il faut s’exercer en face des représentations.

Comme nous nous exerçons sur les questions des sophistes, il faut aussi chaque jour nous exercer sur les représentations ; car, elles aussi, elles nous proposent des questions. Le fils d’un tel est mort. Réponds : « Ne dépend pas de la volonté, n’est pas un mal. » Le père d’un tel l’a exclu de l’héritage ; que t’en semble ? « Ne dépend pas de la volonté, n’est pas un mal. » César l’a condamné. « Ne dépend pas de la volonté, n’est pas un mal. » Il en a eu du chagrin : « Dépend pas de la volonté, c’est un mal. » Il l’a supporté généreusement : « Dépend de la volonté, c’est un bien. » Habitués à cette pratique, nous ferons des progrès ; car jamais nous ne donnerons notre assentiment à rien dont nous n’ayons une représentation compréhensive. Mon fils est mort. Qu’est-il arrivé ? Mon fils est mort. Rien de plus ? Rien. Le vaisseau a péri en mer. Qu’est-il arrivé ? Le vaisseau a péri. IL a été mené en prison. Qu’est-il arrivé ? Il a été mené en prison. Chacun ajoute spontanément : « Il est malheureux. » « Mais Zeus a mal fait les choses. » En quoi ? Est-ce en ce qu’il t’a fait patient, d’âme noble, en ce qu’il a enlevé à ces accidents ce caractère d’être des maux, en ce qu’il t’est permis d’être heureux tout en les subissant, en ce qu’il t’a ouvert une porte de sortie si tu n’es pas content ? Homme, sors donc et ne lui fais pas de reproche.


10. Comment supporter les maladies.

C’est maintenant le moment de la fièvre : qu’elle soit bien acceptée ; c’est celui de la soif, ou celui de la faim : que la soif et la faim soient reçues comme il faut. N’est-ce pas en ton pouvoir ? Qui t’en empêchera ? Le médecin t’interdira de boire ; mais il ne peut t’empêcher de supporter courageusement la soif. Il t’interdira de manger ; mais il ne peut t’empêcher de supporter courageusement la faim.

« Mais j’interromps alors mes études. — Et pourquoi l’étude ? Esclave, n’est-ce pas pour être heureux, pour être calme, pour avoir des dispositions et une conduite conformes à la nature ? Quand tu as la fièvre, qu’est-ce qui empêche ta faculté directrice d’avoir des dispositions conformes à la nature ? Voilà l’épreuve des faits, la vérification de l’aptitude à la philosophie. Car, autant que la promenade, la navigation ou le voyage, la fièvre est une partie de la vie. Lis-tu en te promenant ? — Non. — Pas davantage si tu as la fièvre. Si tu te promènes comme il se doit, tu possèdes la qualité du promeneur. Si tua as la fièvre comme il se doit, tu possèdes les qualités du fiévreux. Qu’est-ce qu’avoir la fièvre comme il se doit ? C’est ne pas en faire un reproche à Dieu ni aux hommes, ne pas être accablé par les événements, attendre la mort dans de bonnes dispositions, suivre les prescriptions ; à l’entrée du médecin, ne pas craindre ce qu’il va dire, et s’il dit : « Cela va bien », ne pas se réjouir outre mesure ; car, de quel bien a-t-il parlé pour toi ? Lorsque tu étais en bonne santé, qu’y avait-il là de bon pour toi ? Et s’il dit : « Cela va mal », ne te décourage pas. Car qu’est-ce que ce mal ? C’est l’approche de la séparation de l’âme et du corps. Qu’y a-t-il là de terrible ? Si tu n’en approchais pas maintenant, n’en approcheras-tu pas plus tard ? Le monde doit-il être bouleversé par ta mort ? Pourquoi donc flatter le médecin ? Pourquoi lui dire : « Si tu le veux, maître, cela ira bien ? » Pourquoi lui donner occasion de relever fièrement le sourcil ? Ne donnes-tu pas au médecin sa payer ? Comme tu la donnes au cordonnier pour te chausser, à l’ouvrier pour ta maison, tu la donnes au médecin pour ce pauvre corps, qui n’est pas à moi, puisqu’il est de nature un cadavre. Voilà l’occasion donnée au fiévreux ; s’il en profite, il est comme il lui appartient d’être. Car l’œuvre du philosophe, ce n’est pas de conserver des choses extérieures à lui, un peu de mauvais vin, un peu d’huile, ou son pauvre corps, c’est de maintenir sauve la partie directrice de l’âme. Et les choses extérieures, jusqu’à quel point s’en soucier ? Jusqu’au point où il n’est pas déraisonnable de s’en occuper. Où y a-t-il alors occasion de crainte ou de colère ? Craint-on pour des choses étrangères et sans valeur ? Car il faut avoir toujours présents ces deux principes : en dehors de la volonté il n’y a ni bien ni mal ; il ne faut pas précéder les événements, mais les accompagner. « Il ne fallait pas que mon frère se conduisît ainsi avec moi. » Non pas ! C’est à mon frère à le voir ; pour moi, quelque rapport que j’aie avec lui, j’en userai comme il faut. Voilà en effet ce qui m’appartient et le reste m’est étranger ; là rien ne peut me contraindre ; dans le reste, il y a contrainte. »


20. Qu’il est possible de profiter de toutes les circonstances extérieures.

Est-il donc possible de tirer profit de ces choses ? — De toutes. — Même d’une injure ? — Quels profits celui qui s’exerce contre un athlète tire-t-il de lui ? De très grands. Et celui qui m’insulte devient celui qui m’exerce : il m’exerce à la patience, au calme, à la douceur. Non ? Mais celui qui me prend au cou, qui me fait redresser les reins et les épaules m’est utile ; et mon entraineur fait bien de me dire : « Soulève le pilon des deux mains » et plus le pilon st lourd, plus j’en tire profit ; mais si quelqu’un m’exercer à calmer ma colère, il m’est inutile ? C’est là ne pas savoir tirer parti des hommes. Mon voisin est méchant ;  pour lui-même ! mais pour moi, il est bon. Il m’exerce à la bienveillance et à la bonté. Mon père est méchant ? Pour lui ; mais pour moi il est bon. C’est la baguette d’Hermès : « Touche ce que tu voudras et ce sera en or. » Non ? Eh bien ! présente-moi ce que tu veux et j’en ferai un bien  : présente-moi la maladie, la mort, l’indigence, l’insulte, la condamnation aux supplices ; grâce à la baguette d’Hermès, tout cela devient utile. — Que feras-tu de la mort ? — Quoi d’autre que de t’en orner et, grâce à elle, de montrer en action ce qu’est un homme qui a conscience de la volonté de la nature ? — Que feras-tu de la maladie ? — J’en montrerai la nature, je brillerai en elle, je serai calme et heureux, je ne flatterai pas le médecin et je ne souhaiterai pas de mourir. Que demandes-tu de plus ? Tout ce que tu me donneras, j’en ferai une chose fortunées, heureuse, vénérable et enviable.


22. Du cynisme.

Et comment est-il possible de mener une vie facile pour un homme sans ressources, nu, sans maison, sans foyer, affamé, privé d’esclave et de cité ? Voyez, Dieu vous a envoyé quelqu’un pour vous montrer que c’est possible. « Regardez moi, je suis sans maison, sans cité, sans avoir, sans esclave ; je couche par terre ; je n’ai ni femme, ni enfant, ni palais ; j’ai seulement la terre, le ciel et un manteau grossier. Que me reste-t-il ? Ne suis-je pas sans chagrin et sans crainte ? Ne suis-je pas libre ? Quand l’un de vous m’a-t-il vu échouer dans mes désirs et tomber sur l’objet de mon aversion ? Quand ai-je blâmé Dieu ou les hommes ? Quand ai-je accusé quelqu’un ? M’a-t-on jamais vu avec un air de mauvaise humeur ? Voyez comment j’aborde les gens que vous craignez et que vous admirez : n’est-ce pas comme des esclaves ? En me voyant, chacun ne croit-il pas voir son roi et son maitre ? »

Voilà le langage d’un cynique ; voilà son caractère et son propos. Non ! mais une besace, un bâton et de fortes mâchoires ; dévorer tout ce qu’on lui donne ou le garder précieusement, insulter sans raison les passants, et montrer sa belle épaule ! Vois-tu comment tu dois t’essayer à un pareil métier ? Prends d’abord un miroir ; regarde tes épaules, vois comment sont faits tes reins et tes cuisses. C’est à Olympie, homme que tu dois t’inscrire, non pas à un concours inutile et misérable. À Olympie, on ne peut simplement être vaincu et s’en aller ; c’est devant la terre entière qu’on doit montrer sa honte, non pas seulement devant des gens d’Athènes, de Lacédémone ou de Nicopolis ; puis celui qui est sorti irrégulièrement doit être fouetté et, avant cela, il a dû subir la soif et la chaleur, et avaler beaucoup de poussière.

Délibère avec plus de soin, connais-toi, interroge ton démon et n’entreprends rien sans Dieu. Si Dieu te conseille d’entreprendre, c’est qu’il veut que tu deviennes grand ou que tu reçoives de nombreux coups. Et en effet voici l’aimable avenir dont est tissée la vie du cynique : il doit être battu comme un âne et, quoique battu, aimer ceux-là mêmes qui le battent, comme on aime un père ou un frère. Non pas ! mais, si l’on te bat, va-t’en gémir publiquement : « O César, subir un pareil traitement dans cette paix que tu nous donnes ! Allons devant le proconsul. » Mais pour le cynique, y a-t-il un autre César ou un autre proconsul que celui qui l’a envoyé et qu’il adore, Zeus ? Invoque-t-il un autre que lui ? N’est-il pas convaincu, quoi qu’il subisse, que c’est Zeus qui l’éprouve ? […] Celui que Zeus exerce et éprouve va-t-il crier et se plaindre s’il est digne de porter le sceptre de Diogène ? Écoute ce que Diogène, atteint de fièvre, dit aux passants : « Mauvaises têtes, ne vous arrêterez-vous pas ? Pour voir des athlètes périr ou combattre, vous faites le long voyage d’Olympie, ne voulez-vous pas assister à un combat entre l’homme et la fièvre ? » Et un tel homme reprocherait à celui dont il est l’envoyé d’avoir été injuste envers lui, lui qui tirait gloire des circonstances et trouvait bon d’être un spectacle pour les passants. De quoi se plaindra-t-il ? De sa belle attitude et, en accusant les autres, de faire briller davantage sa propre vertu ? Et que dit-il de la pauvreté, de la mort, du travail ? Quelle comparaison faisait-il de son bonheur avec celui du grand roi ? Il pensait plutôt qu’il n’était pas comparable. Car là où il y a de l’agitation, des chagrins, des craintes, des désirs insatisfaits, des objets détestés qu’on ne peut éviter, des haines, des jalousies, par où pourrait passer le bonheur ? Quand les jugements mêmes sont gâtés, tous ces malheurs sont une conséquence nécessaire.

[…]

Avant tout, il faut que la faculté directrice du cynique soit plus pure que le soleil ; sinon, ce doit être un tricheur et un malfaiteur qui, coupable lui-même de méchanceté, en accusera les autres. […] Les rois et les tyrans, grâce à leur escorte et à leurs armes, peuvent se permettre d’accuser et de punir ceux qui sont en faute, bien qu’ils soient eux-mêmes des méchants : en guise d’armes et d’escorte, c’est la conscience qui donne au cynique ce pouvoir. […]

Le cynique doit avoir une telle force d’endurance que le vulgaire le prenne pour un être insensible, pour une pierre.

 

24. Qu’il ne faut pas s’affecter pour ce qui ne dépend pas de nous.

Est-ce cela que tu as entendu dire par les philosophes ? Est-ce cela que tu as appris ? Ne sais-tu pas que l’humanité est une armée ? L’un doit être garde, l’autre partir en éclaireur, un autre se battre ? Il n’est ni possible ni préférable que tous soient au même lieu. Mais toi, tu omets l’exécution des ordres du général, tu lui reproches d’avoir donné un ordre trop pénible ; tu ne vois pas ce que tu fais de l’armée, autant qu’il est en toi ; tu ne vois pas que, si tous t’imitaient, il n’y aurait personne pour creuser une tranchée, entourer le camp de palissades, prendre la garde de nuit, courir des dangers, et personne ne serait utile à l’armée. Si vous naviguez sur un bateau comme un matelot, occupez une place et restez-y ; s’il faut monter au mât, refusez ; s’il faut courir à la proue, refusez ; quel capitaine vous supportera ? Ne va-t-il pas vous jeter dehors comme un meuble inutile, n’étant rien qu’un embarras et un mauvais exemple pour les autres matelots ? Il en est ainsi dans notre monde ; la vie de chacun est un service militaire, un service long et varié ; il faut conserver son rôle de soldat, agir toujours au signe du chef et, s’il est possible, deviner ce qu’il veut. Car le chef de là-bas et le chef d’ici ne se ressemblent pas, s’il s’agit de la force et de la supériorité morale. Tu occupes un poste dans une capitale, et tu n’es pas à un rang inférieur, puisque tu es toujours sénateur ; ne sais-tu pas que, dans ce poste, on doit fort peu s’occuper de ses affaires domestiques, mais quitter souvent son pays comme chef ou subordonné, ou auxiliaire d’un magistrat ou pour exercer des fonctions militaires ou judiciaires ? Veux-tu donc te fixer au même endroit comme une plante et y prendre racine ? « C’est bien agréable ! » Qui le nie ? La sauce également est agréable et aussi une jolie femme. Que disent d’autres ceux qui font du plaisir leur fin ?






LIVRE IV

1. De la liberté

Est libre celui qui vit comme il veut, qu’on ne peut ni contraindre ni empêcher ni forcer, dont les volontés sont sans obstacles, dont les désirs atteignent leur but, dont les aversions ne rencontrent pas l’objet détesté. […]


Examine comment nous usons de la notion de liberté à propos des animaux. On élève des lions apprivoisés qu’on met en cage, on les nourrit, et certains les emmènent avec eux. Comment dire que le lion est libre ? Il est d’autant plus esclave qu’il a la vie plus facile. Un lion qui acquerrait la conscience et la raison voudrait-il être de ceux là ? Vois ces oiseaux qu’on prend et qu’on nourrit en cage, vois ce qu’ils souffrent dans leurs efforts pour fuir ; certains d’entre eux se laissent mourir de faim plutôt que de supporter une telle vie. Et ceux qui survivent ont une vie pénible, difficile ; ils se consument et, si jamais ils trouvent une ouverture, ils s’échappent si grand est le désir qu’ils ont de leur liberté naturelle et d’une vie indépendante et sans obstacles.  « Et quel mal était-ce pour toi ? — Quel mal, dis-tu ? Je sui né pour voler où je veux, pour vivre en plein air, pour chanter quand je veux ; tu me prives de tout cela et tu viens me dire : Quel mal est-ce pour toi ! » Ainsi appellerons nous libres les êtres qui ne supportent pas d’être capturés et qui dès qu’ils sont captifs s’évadent par la mort. Diogène dit de même quelque part : «  Le seul moyen d’être libre, c’est d’être disposé à mourir » ; et il écrit au roi de Perse : « Tu ne peux réduire en esclavage la ville d’Athènes, pas plus que les poissons de la mer. — Comment ! Ne la prendrai-je pas ?  — Si tu la prends les Athéniens feront comme les poissons, ils te quitteront et s’en iront. Et en effet le poisson que tu prends meurt ; et s’ils meurent dès qu’ils sont pris, à quoi peuvent te servir tous ces préparatifs ? » Voilà les paroles d’un homme libre qui a examiné la question avec soin et qui a trouvé vraisemblablement la réponse. Si tu la cherches autres part que là où elle est, quoi d’étonnant si tu ne la trouves jamais ? […]

Étant dans une pareille disposition envers les choses, quel homme peux-tu encore redouter ? Qu’est-ce qu’un homme a de redoutable pour un homme ? Est-ce son aspect, ses paroles, sa fréquentation ? Pas plus qu’n cheval pour un cheval, ou une abeille pour une abeille. Ce sont les choses, que chacun redoute. Et lorsqu’un homme peut vous procurer ou vous enlever ces choses, c’est alors qu’il est, lui aussi, redoutable. Comment une acropole est-elle détruite ? Non par le fer et par le feu mais par des opinions. Car si nous détruisons celle qui est dans la cité, détruisons-nous aussi celle de la fièvre, celle des jolies femmes ? En général, ruinons-nous l’acropole intérieure, les tyrans qui sont en nous, que nous trouvons en nous chaque jour, à chaque instant, qui sont tantôt les mêmes tantôt différents ? Il faut commencer par là, il faut détruire cette acropole et chasser ces tyrans, laisser là le corps, ses parties et ses facultés, les biens, la renommée, les magistratures, les honneurs, les enfants, les frères, les amis et penser que tout cela nous est étranger. Et une fois les tyrans chassés, pourquoi raser encore l’acropole et dans quel intérêt ? Si elle reste debout, qu’est-ce que cela me fait ? Pourquoi chasser les soldats de l’escorte ? Quand m’aperçois-je qu’ils sont là ? C’est pour d’autres qu’ils portent leurs faisceaux, leurs bâtons et leurs couteaux. Quant à moi je ne suis jamais ni arrêté dans ce que je veux, ni contraint à ce que je ne veux pas. Comment serait-ce possible ? J’ai uni ma volonté à Dieu. Dieu veut que j’aie la fièvre, je le veux. Il veut que ma volonté aille dans tel sens, je le veux. Il veut que j’aie tel désir, je le veux. Il veut que j’atteigne tel objet, je le veux ; il ne le veut pas, je ne le veux pas. Je veux donc mourir, je veux donc être torturé. Qui peut encore m’empêcher de faire ce qui me paraît bon ou me forcer à faire le contraire ? On ne le peut pas plus qu’on ne peut contraindre Zeus. […]


Médite tout cela, ces principes et ces raisonnements, et tourne-toi vers ces modèles, si tu veux être livre,  si tu le désires autant que la chose le mérite. Quoi d’étonnant si tu achètes à si grand prix une chose de telle valeur ? Pour une prétendu liberté on voit des gens se pendre, se jeter dans un précipice et parfois des villes entières périr ; et pour une liberté véritable, inattaquable et sûre, ne te déchargeras-tu pas de ce que Dieu t’a donné, quand il te le redemande ? Ne t’exerceras-tu pas, non seulement à la mort, comme le dit Platon, mais à la torture, à l’exil, aux mauvais traitements, en un mot à restituer tout ce qui t’est étranger ? Tu seras alors esclave entre des esclaves, même en étant mille fois consul, et tu ne le seras pas moins si tu montes au palais. Tu t’apercevras, comme disait Cléanthe, que les philosophes disent peut-être des propositions paradoxales, mais aucune qui ne soit raisonnable. Car tu sauras, par le fait, qu’elles sont vraies et que nulle des choses que l’on admire et que l’on recherche avec zèle n’est utile n’est utile à ceux qui les ont obtenues ; mais quand on ne les a pas encore, on s’imagine que, si elles arrivent, tous les biens sont là, il y a autant de fièvre, autant d’agitation et de dégoût, autant de désir des choses que l’on n’a pas. Car ce n’est pas en se rassasiant des choses désirées que l’on prépare la liberté,  c’est par la suppression des désirs. Et afin que tu voies que tout cela est vrai, transporte à ces objets l’activité que tu as employée à satisfaire tes désirs ; prends pour but de tes veilles l’acquisition du principe de la liberté ; au lieu d’un vieux richard, cultive un philosophe ; qu’on te voie à sa porte ; tu ne manqueras pas aux bienséances en t’y montrant ; et tu n’en partiras pas les mains vides et sans profit, si tu l’abordes comme il faut. Sinon, essaye au moins, un essai n’est pas déshonorant.