SŽnque, De vita beata
(De la vie heureuse)


 

    I. Vivre heureux, mon frre Gallion, voilˆ ce que veulent tous les hommes : quant ˆ bien voir ce qui fait le bonheur, quel nuage sur leurs yeux! Et il est si difficile d'atteindre ˆ la vie heureuse, qu'une fois la route perdue, on s'Žloigne d'autant plus du but qu'on le poursuit plus vivement ; toute marche en sens contraire ne fait par sa rapiditŽ mme qu'accro”tre l'Žloignement. Il faut donc, avant tout, dŽterminer o nous devons tendre, puis bien examiner quelle voie peut y conduire avec le plus de cŽlŽritŽ. Nous sentirons, sur la route mme, pourvu que ce soit la bonne, combien chaque jour nous aurons gagnŽ et de combien nous approcherons de ce but vers lequel nous pousse un dŽsir naturel. Mais tant qu'on marche ˆ l'aventure, sans suivre de guide que les vagues rumeurs et les clameurs contradictoires qui nous appellent sur mille points opposŽs, la vie se consume en vains Žcarts, cette vie dŽjˆ si courte, quand on donnerait les jours et les nuits ˆ l'Žtude de la sagesse. DŽterminons donc bien o et par o nous devons aller, non sans quelque habile conducteur qui ait explorŽ les lieux que nous avons ˆ traverser. Ce voyage est tout autre que les voyages ordinaires o un sentier bien choisi, les gens du pays qu'on interroge empchent qu'on ne s'Žgare; ici le chemin le plus battu, le plus frŽquentŽ est celui qui trompe le mieux. Ainsi, par-dessus tout, gardons-nous de suivre en stupide bŽtail la tte du troupeau, et de nous diriger o l'on va plut™t qu'o l'on doit aller. Or il n'est rien qui nous jette en d'inextricables misres comme de nous rŽgler sur le bruit public, regardant comme le mieux ce que la foule applaudit et adopte, ce dont on voit le plus d'exemples, et vivant non pas d'aprs la raison, mais d'aprs autrui. De lˆ ce vaste entassement d'hommes qui se renversent les uns sur les autres. Comme en une dŽroute gŽnŽrale o, les masses se refoulant sur elles-mmes, nul ne tombe sans faire choir quelque autre avec lui ; les premiers entra”nent la perte de ceux qui suivent ; de mme dans tous les rangs de la vie nul ne s'Žgare pour soi seul : on est la cause, on est l'auteur de l'Žgarement des autres. Car il n'est pas bon de s'attacher ˆ ceux qui marchent devant; et comme chacun aime mieux croire que juger, de mme au sujet de la vie jamais on ne juge, on croit toujours: ainsi nous joue et nous prŽcipite l'erreur transmise de main en main, et l'on pŽrit victime de l'exemple. Nous serons guŽris ˆ condition de nous sŽparer de la foule ; car tel est le peuple : il tient ferme contre la raison, il dŽfend le mal qui le tue. Aussi arrive-t-il ce qui a lieu dans les comices o, les prŽteurs ˆ peine Žlus, les Žlecteurs mme s'Žtonnent de leur choix, quand la mobile faveur a fait volte-face. On approuve et on bl‰me tour ˆ tour les mmes choses, telle est l'issue de tout jugement o la majoritŽ dŽcide.

    II. Quand c'est de la vie heureuse qu'il s'agit, ne va pas, comme lorsqu'on se partage pour aller aux voix, me rŽpondre : Ç Ce c™tŽ-ci para”t le plus nombreux. È Par lˆ mme il est le moins sage. L'humanitŽ n'est pas tellement favorisŽe que le meilleur parti plaise au plus grand nombre : le pire se reconna”t ˆ la foule qui le suit. Cherchons ce qu'il y a de mieux ˆ faire, non ce qui est le plus habituel, ce qui met en possession d'une fŽlicitŽ stable, non ce qu'approuve le vulgaire, le plus sot interprte de la vŽritŽ ; et j'entends par vulgaire aussi bien le chÏur en chlamydes que les porteurs de couronnes. Car ce n'est pas ˆ la couleur du vtement dont le corps s'enveloppe que s'arrtent mes yeux; je ne juge pas l'homme sur leur tŽmoignage : j'ai un flambeau meilleur et plus sžr pour dŽmler le faux du vrai. Le mŽrite de l'‰me, c'est ˆ l'‰me ˆ le trouver. Oh! si jamais il lui Žtait loisible de respirer et de se retirer en elle-mme et de s'imposer une torture salutaire, comme elle se confesserait la vŽritŽ et s'Žcrierait : Ç Tout ce que j'ai fait jusqu'ici, j'aimerais mieux ne l'avoir point fait; quand je me rappelle tout ce que j'ai dit, je porte envie aux tres muets, tous les vÏux que j'ai formŽs sont ˆ mes yeux des imprŽcations d'ennemis; tout ce que j'ai craint, ™ dieux! m'ežt valu mieux mille fois que ce que j'ai dŽsirŽ! J'ai eu des inimitiŽs avec bien des hommes; puis de la guerre je suis revenu ˆ la paix, s'il est une paix possible entre mŽchants, et je n'ai pu encore rentrer en gr‰ce avec moi-mme. Je me suis consumŽ en efforts pour me tirer des rangs du vulgaire, pour me signaler par quelque mŽrite : qu'ai-je obtenu, que de m'exposer aux traits de la malveillance, que d'indiquer o l'on me pouvait mordre? È Ces hommes que tu vois prŽconiser l'Žloquence, courtiser la fortune, adorer le crŽdit, exalter le pouvoir, sont tous des ennemis ou, ce qui revient au mme, peuvent le devenir. Tout ce grand nombre d'admirateurs n'est qu'un grand nombre d'envieux.

    III. Pourquoi ne pas chercher plut™t un bien qui profite, qui se sente, non un bien de parade? Ces choses qui font spectacle, qui arrtent la foule, que l'on se montre avec Žbahissement, brillantes ˆ l'extŽrieur, ne sont au fond que misres. Je veux un bonheur qui ne soit pas pour les yeux, je le veux substantiel, partout identique ˆ lui-mme, et que la partie la plus cachŽe en soit la plus belle ; voilˆ le trŽsor ˆ exhumer. Il n'est pas loin ; on peut le trouver : il ne faut que savoir o porter la main. Mais nous passons ˆ c™tŽ, comme dans les tŽnbres, nous heurtant mme contre l'objet dŽsirŽ.
Pour ne pas te tramer par des circuits sans fin, j'omettrai les doctrines Žtrangres, qu'il serait trop long d'ŽnumŽrer et de combattre. Voici la n™tre ˆ nous; et quand je dis la n™tre, ce n'est pas que je m'encha”ne ˆ un chef quelconque de l'Žcole sto•cienne : j'ai droit aussi de parler pour mon compte. Ainsi je serai de l'opinion de tel, j'exigerai que tel autre divise la sienne: et peut-tre, appelŽ moi-mme le dernier, sans improuver en rien les prŽopinants, je dirai : Ç Voici ce que j'ajoute ˆ leur avis. È Du reste, d'aprs le grand principe de tous les Sto•ciens, c'est la nature que je prŽtends suivre : ne pas s'en Žcarter, se former sur sa loi et sur son exemple, voilˆ la sagesse. La vie heureuse est donc une vie conforme ˆ la nature; mais nul ne saurait l'obtenir, s'il n'a prŽalablement l'‰me saine et en possession constante de son Žtat sain; si cette ‰me n'est Žnergique et ardente, belle de ses mŽrites, patiente, propre ˆ toute circonstance, prenant soin du corps et de ce qui le concerne, sans anxiŽtŽ toutefois, ne nŽgligeant pas les choses qui font le matŽriel de la vie, sans s'Žblouir d'aucune, et usant des dons de la Fortune, sans en tre l'esclave. On comprend, quand je ne le dirais pas, que l'homme devient ˆ jamais tranquille et libre, quand il s'est affranchi de tout ce qui nous irrite ou nous terrifie. Car en place des voluptŽs, de toute chose Žtroite et fragile qui flŽtrit l'homme en le perdant, succde une satisfaction sans bornes, inŽbranlable, toujours Žgale; alors l'‰me est en paix, en harmonie avec elle-mme, et rŽunit la grandeur ˆ la bontŽ. Toute cruautŽ en effet vient de faiblesse.

    IV. On peut dŽfinir encore autrement le bonheur tel que nous l'entendons, c'est-ˆ-dire formuler le mme sens, en changeant les termes. Tout comme la mme armŽe tant™t se dŽveloppe au large, tant™t se masse sur un terrain Žtroit, ou se courbe au centre en forme de croissant, ou dŽploie de front toute sa ligne, sans perdre de sa force quelle que soit sa distribution, sans changer d'esprit ni de drapeau; ainsi la dŽfinition du souverain bien peut s'allonger et s'Žtendre, selon les gožts divers, comme se resserrer et se rŽduire. Ce sera donc tout un si je dis : Ç Le souverain bien, c'est une ‰me qui dŽdaigne toute chose fortuite, et qui fait sa joie de la vertu; È ou bien : Ç C'est l'invincible Žnergie d'une ‰me ŽclairŽe sur les choses de la vie, calme dans l'action, toute bienveillante et du commerce le plus obligeant. È Je suis libre de dire encore : Ç Celui-lˆ est heureux pour lequel il n'est de bien ou de mal qu'une ‰me bonne ou dŽpravŽe; qui cultive l'honnte, et, content de sa seule vertu, ne se laisse ni enfler ni abattre par les ŽvŽnements ; qui ne conna”t pas de plus grandes dŽlices que celles qu'il puise, dans son cÏur, et pour qui la vraie voluptŽ est le mŽpris des voluptŽs. È Tu peux, en te donnant carrire, faire prendre au mme fonds diverses formes, tu n'altŽreras ni ne modifieras sa valeur. Par exemple qui nous empche d'appeler le bonheur une ‰me libre, ŽlevŽe, intrŽpide et constante, placŽe en dehors de la crainte, en dehors de toute cupiditŽ, aux yeux de laquelle l'unique bien est l'honnte, l'unique mal l'infamie, et tout le reste un vil amas d'objets qui n'™tent rien ˆ la vie heureuse, n'y ajoutent rien et, sans accro”tre ou diminuer le souverain bien, peuvent arriver ou s'en aller? L'homme Žtabli sur une telle base aura, ne le cherch‰t-il point, pour compagnes nŽcessaires une perpŽtuelle sŽrŽnitŽ, une satisfaction profonde comme la source dont elle sort, heureux de ses propres biens et ne souhaitant rien de plus grand que ce qu'il trouve en soi. Ne sera-ce point compenser dignement les sensations ŽmoussŽes, frivoles, si peu persŽvŽrantes d'une mŽprisable chair? Le jour o le plaisir deviendrait son ma”tre, la douleur le serait aussi.

V. Or tu vois quel misŽrable et funeste esclavage devra subir l'homme que le plaisir et la douleur, les plus capricieux despotes et les plus passionnŽs, vont se disputer tour ˆ tour. ƒlanons-nous donc vers la libertŽ que rien ne donne, hormis l'indiffŽrence pour la Fortune. Alors, commencera ce bonheur inapprŽciable, ce calme dÕun esprit retirŽ en un asile sžr d'o il domine tout; alors plus de terreurs; la possession du vrai nous remplira d'une joie immense, inaltŽrable, et de sentiments affectueux et expansifs que nous savourerons moins comme des biens, que comme les fruits d'un bien qui est en nous. Puisque j'ai dŽjˆ prodiguŽ les dŽfinitions, disons qu'on peut appeler heureux celui qui ne dŽsire ni ne craint plus, gr‰ce ˆ la raison. Tout comme les rochers n'Žprouvent ni nos craintes ni nos tristesses, non plus que les animaux, sans que pourtant on les ait jamais dits heureux, puisqu'ils n'ont pas le sentiment du bonheur ; il faut mettre sur la mme ligne tout homme qu'une nature ŽmoussŽe et l'ignorance de soi relguent au rang des troupeaux et des brutes, dont rien ne le distingue. Car si la raison chez ceux-ci est nulle, celui-lˆ en a une dŽpravŽe qui n'est habile qu'ˆ le perdre et ˆ pervertir toutes ses voies. Le titre d'heureux n'est pas fait pour l'homme jetŽ hors de la vŽritŽ ; partant, la vie heureuse est celle dont un jugement droit et sžr fait la base et la base immuable. Il n'est d'esprit serein et dŽgagŽ de toute affliction que celui qui, Žchappant aux plaies dŽchirantes comme aux moindres Žgratignures, reste ˆ jamais ferme o il s'est placŽ, certain de garder son assiette en dŽpit des colres et des assauts de la Fortune. Quant ˆ la voluptŽ, džt-elle nous assiŽger de toutes parts, s'insinuer par tous nos sens, flatter notre ‰me de ses mille caresses successivement renouvelŽes, et solliciter ainsi tout notre tre et chacun de nos organes, quel mortel, si peu qu'il lui rest‰t de l'homme, voudrait tre chatouillŽ nuit et jour, et renoncer ˆ son ‰me pour ne plus songer qu'ˆ son corps?

VI. Ç Mais l'‰me aussi, dit l'Žpicurien, aura ses voluptŽs. È Qu'elle les ait donc, qu'elle sige en arbitre de la mollesse et des plaisirs, saturŽe de tout ce qui dŽlecte les sens; qu'elle porte encore ses regards en arrire et s'exalte au souvenir des dŽbauches passŽes, qu'elle dŽvore en espoir et dŽjˆ dispose celles o elle aspire, et tandis que le corps s'engraisse et dort dans le prŽsent, qu'elle anticipe l'avenir par la pensŽe. Elle ne m'en para”t que plus misŽrable : car laisser le bien pour le mal est une haute folie. Sans la raison point de bonheur ; et la raison n'est point chez l'homme qui nŽglige les meilleurs aliments et n'a faim que de poisons. Pour tre heureux il faut donc un jugement sain ; il faut que, content du prŽsent quel qu'il soit, on sache aimer ce que l'on a ; il faut que la raison nous fasse trouver du charme dans toute situation. Ils ont senti, ceux-lˆ mme qui disent : Ç Le souverain bien c'est la voluptŽ, È dans quelle place infime ils le mettent. Aussi nient-ils que la voluptŽ puisse tre dŽtachŽe de la vertu; selon eux, point de vie honnte qui ne soit en mme temps agrŽable, point de vie agrŽable qui ne soit en mme temps honnte. Je ne vois pas comment des choses si diverses se laisseraient accoupler ainsi. Pourquoi, je vous prie, la voluptŽ ne saurait-elle tre sŽparŽe de la vertu? C'est qu'apparemment, comme tout bien tire de la vertu son principe, vous faites na”tre aussi de la mme souche vos amours et vos ambitions. Ah! si cette parentŽ Žtait vraie, nous ne verrions pas certaines choses tre agrŽables, mais dŽshonntes, et certaines autres, des plus honorables, mais pŽnibles, mais douloureuses ˆ accomplir.

VII. Ajoute ici que la voluptŽ peut tre le partage de la vie mme la plus inf‰me ; et la vertu n'admet pas une telle vie. Que de malheureux avec leur voluptŽ, ou plut™t par la voluptŽ mme! Cela n'arriverait pas, si elle ne faisait qu'un avec la vertu, qui en est souvent privŽe, mais qui jamais n'en a besoin. Pourquoi allier des objets dissemblables, disons plus qui se repoussent? La vertu est quelque chose de grand, de sublime, de souverain, d'invincible, d'infatigable ; la voluptŽ est chose basse, servile, impuissante, caduque, qui a son poste et son domicile aux lupanars et aux tavernes. La vertu, tu la trouveras dans le temple, au forum, au sŽnat, debout sur les remparts, le corps poudreux, le teint h‰lŽ, les mains calleuses ; la voluptŽ le plus souvent va cherchant le mystre et appelle les tŽnbres; elle r™de autour des bains, des Žtuves, des lieux qui redoutent l'Ždile, effŽminŽe, sans vigueur, ruisselante de vins et de parfums, p‰le ou fardŽe et souillŽe des drogues de la toilette. Le souverain bien est impŽrissable ; il ne sort pas du cÏur o il rgne, il n'a ni satiŽtŽ ni repentir. Car une conscience droite ne dŽvie jamais, n'est jamais odieuse ˆ elle-mme, n'a rien changŽ ˆ ses principes, parce qu'elle a toujours suivi les meilleurs. La voluptŽ au contraire, c'est au fort mme de ses dŽlices qu'elle s'Žteint. Elle trouve en l'homme peu de place, aussi l'emplit-elle bien vite ; puis vient le dŽgožt, et aprs les premiers Žlans Çlie s'affaisse. Y aurait-il jamais fixitŽ dans une chose dont l'essence est le mouvement? Aussi ne peut-elle mme avoir la moindre rŽalitŽ, elle qui vient et passe comme l'Žclair, qui s'Žvanouira dans l'usage d'elle-mme. Car elle arrive lˆ pour cesser ; ds qu'elle commence, elle vise ˆ n'tre plus.

VIII. Enfin, tout comme les bons, les mŽchants ont leur voluptŽ. L'homme flŽtri ne jouit pas moins de sa honte que l'honnte homme de sa belle conduite. C'est pourquoi les anciens nous prescrivent d'adopter la meilleure, non la plus agrŽable vie, afin que la volontŽ, droite et bonne, ait le plaisir non pour guide, mais pour compagnon. La nature en effet est le guide qu'il faut suivre ; c'est elle qu'observe, elle que consulte la raison. C'est donc une mme chose que vivre heureux et vivre selon la nature. Or voici en quoi cela consiste : ˆ jouir de nos facultŽs physiques et de ce qui est fait, pour elles, en usufruitier vigilant mais sans peur, comme de choses prtŽes pour un jour et fugitives, ˆ ne pas subir leur servitude, ni nous laisser possŽder par ce qui ne vient point de nous, ˆ mettre les aises du corps et les avantages fortuits au rang que tiennent dans les camps les auxiliaires et les troupes lŽgrement armŽes. Que tout cela serve et ne commande point; ˆ ce titre seulement l'‰me en tirera profit. Que l'homme de cÏur soit incorruptible aux choses du dehors, invincible, admirateur seulement de son tre, ayant foi dans son ‰me, prŽparŽ ˆ l'une et ˆ l'autre fortune, artisan de sa vie. Que l'assurance chez lui n'aille pas sans la science, ni la science sans la fermetŽ; que ses rŽsolutions tiennent une fois prises, et que dans ses dŽcrets il ne se glisse pas de rature. On conoit, sans que je l'ajoute, quelle paix, quelle concordance rŽgnera dans un tel esprit, et que tous ses actes seront empreints d'une dignitŽ bienveillante. Chez lui la vŽritable raison sera greffŽe sur les sens et y prendra ses ŽlŽments ; car il n'a pas d'autre point d'appui pour faire effort ou prendre son Žlan vers le vrai, puis se replier sur lui-mme. Le monde cŽleste aussi, qui embrasse tout, et ce Dieu qui rŽgit l'univers, malgrŽ leur tendance vers le dehors, rentrent nŽanmoins de toutes parts dans le grand tout et en eux-mmes. Qu'ainsi fasse l'esprit humain : lorsqu'en suivant les sens dont il dispose, il se sera portŽ par eux ˆ l'extŽrieur, qu'il soit ma”tre d'eux et de lui-mme et encha”ne prs de lui en quelque sorte le souverain bien. De lˆ sortiront cette unitŽ de force, cette puissance homogne et cette raison sžre qui ne se partage et n'hŽsite pas plus sur ce qu'elle juge ou peut saisir, que sur ses convictions. Quand elle a mis cet ordre, ce plein accord entre toutes ses parties, quand elle s'est, pour ainsi dire, harmonisŽe, le souverain bien est conquis. Il ne reste plus de fausse voie, de passage o l'on glisse, o l'on se heurte, o l'on chancelle. Tout se fait par sa libre autoritŽ, rien n'arrive contre son attente ; chacun de ses actes tourne ˆ bien et s'exŽcute avec cette facilitŽ prompte et cette allure qui ne tergiversent jamais. La lenteur, l'incertitude trahissent la lutte et l'inconsistance des pensŽes. Oui, prononce-le hardiment : le souverain bien c'est l'harmonie de l'‰me, car les vertus doivent tre o se trouvent l'accord et l'unitŽ : le dŽsaccord est le propre des vices.

IX. Ç Mais toi aussi, me dira-t-on, tu ne cultives la vertu qu'en vue d'une jouissance quelconque que tu en espres. È D'abord, si la vertu doit procurer le plaisir, il ne s'ensuit pas que ce soit pour cela qu'on la cherche ; ce n'est pas le plaisir seul qu'elle apporte, mais elle l'apporte en plus: et sans y travailler, ses efforts, quoique ayant un autre but, arrivent en outre ˆ celui-lˆ. Comme en un champ labourŽ pour la moisson quelques fleurs naissent par intervalles, bien que ce ne soit pas pour de minces bleuets, qui pourtant rŽjouissent les yeux, qu'on a dŽpensŽ tant de travail; l'objet du semeur Žtait autre : la fleur est venue par surcro”t ; de mme le plaisir n'est ni le salaire, ni le mobile de la vertu, il en est l'accessoire ; ce n'est pas parce qu'elle donne du plaisir qu'on l'aime; c'est parce qu'on l'aime qu'elle donne du plaisir. Le souverain bien est dans le jugement mme et la disposition d'un esprit excellent ; quand celui-ci a rempli le cercle de son dŽveloppement et s'est retranchŽ dans ses limites propres, le souverain bien est complet, il ne veut rien de plus. Car il n'y a rien en de hors du tout, non plus qu'au delˆ du dernier terme. Tu te mŽprends donc quand tu demandes pour quel motif j'aspire ˆ la vertu, c'est chercher quelque chose au-dessus du sommet des choses. Ce que je cherche dans la vertu? Elle-mme : elle n'a rien de meilleur, elle est ˆ elle-mme son salaire. Trouves-tu que ce soit trop peu? Si je te dis : le souverain bien, cÕest une inflexible rigiditŽ de principes, c'est une prŽvoyance judicieuse, c'est la sagesse, l'indŽpendance, l'harmonie, la dignitŽ, exigeras-tu encore un plus haut attribut, pour y rattacher tous ceux-ci? Que me parles-tu de plaisir? Je cherche le bonheur de l'homme, non de l'estomac, qui chez le bÏuf ou la bte fŽroce a plus de capacitŽ.

X.    Ç Tu feins, reprend l'adversaire, de ne pas entendre ce que je dis; car moi, je nie que la vie puisse tre agrŽable, si elle n'est en mme temps honnte, condition aussi peu faite pour la brute que pour l'homme qui mesure son bonheur ˆ ses aliments. Oui, c'est clairement et devant tous que je l'atteste : cette vie, que j'appelle agrŽable, n'est possible qu'en compagnie de la vertu. È Eh! qui ne le sait? Ceux qui regorgent le plus de vos plaisirs, ce sont toujours les plus insensŽs des hommes. Le bien-tre abonde chez l'iniquitŽ ; et que de jouissances dŽpravŽes et sans nombre l'‰me elle-mme ne se crŽe-t-elle pas? D'abord l'arrogance, l'excessive estime de soi, cette enflure de cÏur qui nous place au-dessus des autres mortels, l'amour aveugle et imprŽvoyant de ce que l'on possde, la mollesse Žnervante, ces transports de joie pour les plus minces, les plus puŽrils motifs, puis cet esprit moqueur et superbe qui jouit ˆ vous humilier, et l'apathie, l'affaissement du moral qui s'endort sur sa propre l‰chetŽ. Toutes folies que la vertu fait dispara”tre; elle nous rŽveille de son brusque toucher, pse les plaisirs avant de les admettre, et prise pas bien haut ceux mmes qu'elle approuve (c'est assez qu'elle les admette), heureuse non d'en user, mais d'en user avec tempŽrance : or la tempŽrance, qui retranche aux plaisirs, Žbrche ton souverain bien. Tu te jettes dans les bras du plaisir, moi je le tiens ˆ distance; tu l'Žpuises, moi je le gožte; tu y vois le bien suprme, il n'est pas mme un bien pour moi ; tu fais tout pour lui, et moi rien. Quand je dis moi, je parle du sage pour qui seul, selon toi, la voluptŽ est faite.

XI. Mais je n'appelle point sage l'esclave de quoi que ce soit, et moins que tous l'esclave de la voluptŽ. Comment, une fois dominŽ par elle, rŽsistera-t-il ˆ la fatigue, aux pŽrils, ˆ l'indigence, ˆ tant de menaces qui grondent autour de la vie humaine? Comment soutiendra-t-il l'aspect de la mort, l'aspect de la douleur, le fracas d'un ciel en courroux, et une foule d'attaques acharnŽes, lui qu'un si mol adversaire a vaincu? Tout ce que lui aura conseillŽ la voluptŽ, il le fera. Eh! ne vois-tu pas que de choses elle lui conseillera? Ç Elle ne saurait, dis-tu, l'engager ˆ rien de honteux : elle a la vertu pour compagne. È Mais, encore une fois, vois quel souverain bien c'est que celui qui a besoin de surveillant pour tre un bien. D'ailleurs, comment la vertu rŽgira-t-elle cette voluptŽ qu'elle aura suivie? Suivre c'est obŽir ; pour rŽgir il faut tre ma”tre. Tu mets en arrire ce qui commande. Le digne emploi pour la vertu : tu fais d'elle le prŽgustateur de tes plaisirs! Nous verrons plus tard si, chez des hommes qui l'ont si outrageusement traitŽe elle est encore la vertu, elle qui ne peut garder son nom ds qu'elle perd son rang; en attendant, et c'est lˆ le point, je te ferai voir nombre d'hommes assiŽgŽs de voluptŽs, sur qui la fortune a versŽ toutes ses gr‰ces, et que tu seras forcŽ d'avouer mŽchants. Vois un Nomentanus, un Apicius recherchant ˆ grands frais, comme ils les appellent, les biens de la terre et de l'onde, et passant en revue sur leur table les animaux de tous les pays. Vois-les du haut d'un lit de roses contempler l'orgie qu'ils ordonnent, charmer leurs oreilles par le son des voix, leurs yeux par des spectacles, leurs palais par d'exquises saveurs. La moelleuse et douce pression des coussins investit tout leur corps et pour que leurs narines mmes prennent part ˆ la fte, des parfums variŽs embaument jusqu'aux salles o sont offerts ˆ la mollesse des repas qu'on peut dire funbres. Ces gens-lˆ nagent dans les dŽlices, vas-tu dire ; mais elles ne tournent pas ˆ bien pour eux : ce n'est pas le vrai bien qui fait leur joie.

XII. Ç Si mal leur arrive, rŽplique-t-on, c'est qu'il survient beaucoup d'incidents qui bouleversent l'‰me ; c'est que l'esprit est en proie ˆ un flux et reflux de sentiments qui se combattent. È Cela est vrai, je vous l'accorde ; mais ces esprits ŽgarŽs, capricieux et sous le coup du repentir, n'en peroivent pas moins de vives voluptŽs ; aussi faut-il avouer que s'ils sont loin alors de tout malaise, ils ne le sont pas moins de la sagesse; que, pour la plupart, leur joie est une folie dŽlirante et leur rire un rire de furieux. Tout au contraire les plaisirs du sage sont modŽrŽs, discrets, presque languissants, tout intŽrieurs et ˆ peine sensibles au dehors ; car ce n'est point ˆ sa sollicitation qu'ils viennent, et, bien qu'ils se prŽsentent d'eux-mmes, il ne leur fait point fte, il les accueille et les gožte sans aucun transport. Il les mle ˆ la vie comme un intermde et un jeu pour Žgayer le sŽrieux du drame. Que l'on cesse donc d'allier ce qui ne va point ensemble et d'accoler la vertu ˆ la voluptŽ. Faux assemblage qui flatte les penchants les plus dissolus. Tel homme noyŽ dans les plaisirs, qui toujours rampe dans sa crapule, sachant qu'il suit la voluptŽ, croit aussi suivre la vertu. Il entend dire en effet qu'elles sont insŽparables, puis sur ses vices il Žcrit sagesse et affiche ce qu'il devrait cacher ˆ tous les yeux. Ainsi ce n'est pas ƒpicure qui pousse ces hommes ˆ la dŽbauche ; ce sont eux qui, livrŽs ˆ tous les excs, cachent leurs gožts dŽpravŽs dans le sein de la philosophie et volent en foule aux lieux o ils apprennent qu'on vante le plaisir. Cette voluptŽ d'ƒpicure, telle que vraiment je la conois, ils n'apprŽcient pas combien elle est rŽservŽe et sobre : c'est au nom seul qu'ils accourent, cherchant pour leurs dŽsordres une autoritŽ quelconque et un voile. Seul bien de l'homme vicieux, la honte du vice les abandonne: ils louent ce dont ils rougissaient, ils se font gloire de leur corruption ; et se relever de sa chute est impossible ˆ cette jeunesse qui dŽcore d'un titre honorable ses turpitudes et sa l‰chetŽ.

XIII. Voilˆ ce qui rend cette apologie du plaisir pernicieuse : les prŽceptes honntes se cachent au fond de la doctrine, la sŽduction est ˆ la surface. Oui, et telle est ˆ moi ma pensŽe, je le dis en dŽpit de ceux des n™tres qui courtisent la foule, la morale d'ƒpicure est vertueuse, irrŽprochable ; ˆ l'examiner de prs, elle est mme austre. Ce qu'il appelle voluptŽ se rŽduit ˆ quelque chose d'assez Žtroit, d'assez maigre; la loi que nous imposons ˆ la vertu, il l'impose au plaisir. Il le veut soumis ˆ la nature ; or c'est bien peu pour la mollesse que ce qui suffit ˆ la nature. D'o vient donc le mal? De ce que ceux qui mettent le bonheur dans une oisivetŽ nonchalante, dans les jouissances alternatives de la table et des femmes, cherchent pour une mauvaise cause un patron respectable. Ils s'en viennent, attirŽs par un nom qui sŽduit; ils suivent, non la voluptŽ qu'il enseigne, mais celles qu'ils lui apportent; croyant voir dans leurs passions les prŽceptes du ma”tre, ils s'y abandonnent sans rŽserve et sans feinte, et la dŽbauche enfin court tte levŽe. Je ne dis donc pas, comme presque tous les n™tres: Ç La secte d'ƒpicure est une Žcole de scandale; È mais je dis : Ç Elle a mauvais renom ; on la diffame sans qu'elle le mŽrite. È Qui peut bien conna”tre le temple, s'il n'est admis dans l'intŽrieur? Le fronton seul donne lieu aux faux bruits et invite ˆ une coupable espŽrance. Il y a lˆ comme qui dirait un hŽros en habit de femme. Tu gardes les lois de la pudeur, et la vŽritŽ t'est sacrŽe ; ta personne ne se prte ˆ aucune souillure, mais tu as ˆ la main le tambour de Cyble. Choisis donc un honnte drapeau et une devise qui par elle-mme excite les ‰mes ˆ repousser des vices dont l'approche seule nous amollit. Quiconque passe au camp de la vertu est prŽsumŽ un noble caractre ; qui s'enr™le sous la voluptŽ est aux yeux de tous dŽpourvu de ressort et d'Žnergie, dŽchu de la dignitŽ d'homme, vouŽ ˆ de honteux excs, si on ne lui montre ˆ faire la distinction des plaisirs, s'il ne sait pas lesquels se renferment dans les besoins de la nature, lesquels se prŽcipitent et n'ont plus de bornes, d'autant plus insatiables qu'on les rassasie davantage. Eh bien donc : que la vertu marche la premire, tous nos pas seront assurŽs. L'excs du plaisir est nuisible ; dans la vertu pas d'excs ˆ craindre : car elle est par elle-mme la modŽration. Ce n'est pas un bien qu'une chose qui souffre de son propre accroissement.

XIV. Homme, tu as en partage une nature raisonnable : quel meilleur guide te proposer que la raison? Et si l'on veut marier la vertu ˆ la voluptŽ, et n'aller au bonheur qu'ayant toutes les deux pour compagnes, que la vertu prŽcde et que l'autre suive, comme l'ombre suit le corps. Faire de la vertu, de ce qu'il y a de plus relevŽ au monde, la servante de la voluptŽ, c'est l'Ïuvre d'un esprit incapable de toute idŽe grande.  Que la vertu aille en tte, qu'elle porte l'Žtendard; nous n'en aurons pas moins la voluptŽ, mais nous en serons ma”tres et modŽrateurs; nous cŽderons quelque chose ˆ ses prires et rien ˆ ses ordres. Celui au contraire qui donne le pas ˆ la voluptŽ n'obtient ni l'une ni l'autre : il laisse Žchapper la vertu, et encore, loin de possŽder les plaisirs, les plaisirs le possdent ; ou leur absence le torture, ou leur excs le suffoque ; malheureux s'ils le dŽlaissent, plus malheureux s'ils l'assigent enfouie. Comme le navigateur, surpris dans la mer des Syrtes, tant™t il demeure ˆ sec, tant™t la vague le roule et l'emporte au loin. Tel est l'effet d'une intempŽrance excessive et d'un aveugle amour des richesses ; car ˆ qui prend un but mauvais pour un bon il est dangereux de rŽussir. C'est avec fatigue et pŽril que nous chassons les btes fŽroces ; leur capture mme ne donne qu'une possession inquite : souvent en effet elles ont mis leurs ma”tres en pices. De mme quiconque a de grandes voluptŽs sous la main se trouve n'avoir pris que des monstres ; il est la proie de ses captifs. Plus ceux-ci sont forts et nombreux, plus il devient chŽtif esclave, et plus il a de ma”tres, lui que le vulgaire appelle heureux. Polir suivre jusqu'au bout la similitude l'homme qui fouille les retraites du gibier, qui met une si grande importance

ÉÉÉÉÉÉÉÉÉ A lui tendre ses rets;

Qui de sa meute ardente investit les forts,

celui-lˆ, pour relancer des animaux, abandonne de plus utiles soins, et renonce ˆ une foule de devoirs; ainsi le sectateur du plaisir lui sacrifie tout, ne tient nul compte du premier des biens, la libertŽ, qu'il aline aux plus vils penchants : il se vend au plaisir, quand il pense l'acheter.

XV. Ç Cependant, qui empche que la vertu et le plaisir ne se confondent, et ne rŽalisent le souverain bien de telle sorte que l'honnte et l'agrŽable soient une mme chose? È C'est que l'honnte seul peut faire partie de l'honnte, et que le souverain bien n'aurait pas toute sa puretŽ s'il voyait en soi quelque alliage de moindre prix. La joie mme qui na”t de la vertu, quoique Žtant un bien, ne fait point partie du bien absolu ; non plus que le calme et la sŽrŽnitŽ, quelque beaux qu'en soient les motifs. Car ces choses ne sont des biens que comme consŽquences du bien suprme, non comme complŽments. Mais quiconque associe la vertu et le plaisir, sans mme leur faire part Žgale, Žmousse par la fragilitŽ de l'un tout ce que l'autre a de vigueur; cette libertŽ, qui n'est invincible qu'autant qu'elle ne voit rien de plus prŽcieux qu'elle-mme, il la met sous le joug. Car, quelle plus grande servitude? il a dŽjˆ besoin de la Fortune ; de lˆ une vie d'anxiŽtŽ, de soupons, d'alarmes, il redoute les ŽvŽnements, il est suspendu ˆ leurs moindres chances.

Ce n'est pas lˆ donner ˆ la vertu un fondement fixe et inŽbranlable : c'est la vouloir ferme sur un point mobile. Quoi de plus mobile en effet que l'attente des choses fortuites, que les rŽvolutions du corps et des objets qui l'affectent? Comment peut-il obŽir ˆ Dieu, prendre en bonne part tout ce qui arrive, ne pas se plaindre du destin, et expliquer favorablement ses disgr‰ces, l'homme qu'agitent tout entier les plus lŽgres pointes de la douleur ou du plaisir? On n'est pas mme bon pour dŽfendre ou venger sa patrie, ni pour soutenir ses amis, quand le cÏur penche aux voluptŽs. Que le souverain bien s'Žlve donc ˆ une hauteur d'o nulle violence ne l'arrache, o, n'aborde ni la douleur, ni l'espŽrance, ni la crainte, ni rien qui porte atteinte ˆ son sublime privilge. Or une telle hauteur n'est accessible qu'ˆ la seule vertu; ces ‰pres sentiers ne seront gravis que par elle : elle s'y tiendra ferme et souffrira tous les accidents de la montŽe avec patience, de grand cÏur mme : elle saura que toute difficultŽ des temps est une loi de la nature. De mme qu'un brave soldat supportera ses blessures, comptera firement ses cicatrices, et tout percŽ de traits et mourant bŽnira le gŽnŽral pour qui il succombe, elle aura gravŽ dans son ‰me cet antique prŽcepte : Suis Dieu. Le l‰che qui se plaint, qui pleure, qui gŽmit, n'en est pas moins forcŽ d'exŽcuter ce qu'on ordonne et violemment ramenŽ au devoir. Or quelle dŽmence de se faire tra”ner plut™t que de suivre! Non moindre, en vŽritŽ, est la sottise de ces gens, oublieux de leur condition, qui s'affligent s'il leur arrive quelque chose de pŽnible, qui s'Žtonnent, qui s'indignent ˆ l'une de ces disgr‰ces communes aux bons et aux mŽchants, je veux dire les maladies, les morts, les infirmitŽs et les mille traverses auxquelles la vie de l'homme est en butte. Tout ce que la constitution de l'univers nous impose de souffrances, acceptons-le intrŽpidement. On nous enr™la sous serment pour subir toute Žpreuve humaine, pour ne point nous laisser bouleverser par les choses qu'il n'est pas en nous d'Žviter. Nous sommes nŽs dans une monarchie : obŽir ˆ Dieu, voilˆ notre libertŽ.

XVI. C'est donc dans la vertu que rŽside le vrai bonheur. Et que te conseillera-t-elle? De ne pas regarder comme biens ou comme maux ce qui n'est l'effet ni de la vertu, ni de la mŽchancetŽ ; puis, d'tre inŽbranlable ˆ tout mal qui viendrait d'un bien, et de te rendre, en ce qui dŽpend de toi, l'image de la divinitŽ. Pour une telle entreprise que te promet-on? Un privilge immense, Žgal ˆ celui de Dieu mme. Plus de contrainte, plus de privation; te voilˆ libre et inviolable ; plus de perte ˆ subir, plus de vaine tentative, plus d'obstacles. Tout succde selon tes vÏux; tu ne connais plus de revers ; rien ne contrarie tes prŽvisions ni tes volontŽs, Ç Eh quoi! la vertu suffirait pour vivre heureux? È Parfaite et divine qu'elle est, pourquoi n'y suffirait-elle pas? Elle a mme plus qu'il ne faut. Que peut-il manquer en effet ˆ un tre placŽ en dehors de toute convoitise? Qu'a-t-elle affaire de l'extŽrieur, l'‰me qui rassemble tout en elle? Quant ˆ l'homme qui chemine vers la vertu, quels que soient dŽjˆ ses progrs, il a besoin de quelque indulgence de la Fortune, lui qui lutte encore dans l'embarras des choses humaines, tant qu'il n'a pas dŽliŽ ce nÏud et rompu tout lien mortel. O donc est la diffŽrence? C'est que les uns sont attachŽs, les autres encha”nŽs, d'autres n'ont pas un membre qui soit libre. L'homme qui touche ˆ la rŽgion supŽrieure, qui a gravi plus prs du fa”te, ne tra”ne aprs lui qu'une cha”ne l‰che ; sans qu'il soit libre encore, il est dŽjˆ bien prs de l'tre.

XVII. Or maintenant, qu'un de ces hommes qui vont clabaudant contre la philosophie me dise, selon l'usage : Ç Pourquoi donc ton langage est-il plus brave que ta conduite? Pourquoi baisses-tu le ton devant un supŽrieur? Pourquoi regardes-tu l'argent comme un meuble qui t'est nŽcessaire, et te montres-tu sensible ˆ une perte? Et ces larmes quand on t'annonce la mort de ta femme ou d'un ami? D'o vient que tu tiens ˆ l'opinion, que les malins discours te blessent, que tu as une campagne plus ŽlŽgante que le besoin ne l'exige, et que tes repas ne sont point selon tes prŽceptes? A quoi bon ce brillant mobilier, cette table o tu fais boire des vins plus ‰gŽs que toi, cette maison richement ordonnŽe, ces plantations qui ne doivent produire que de l'ombre? D'o vient que ta femme porte ˆ ses oreilles le revenu d'une opulente famille ; que tes jeunes esclaves sont habillŽs d'Žtoffes prŽcieuses; que chez toi servir ˆ table est un art ; qu'on y voit l'argenterie non placŽe au hasard et ˆ volontŽ, mais savamment symŽtrisŽe? Que fais-tu d'un ma”tre en l'art de dŽcouper? È Qu'on ajoute, si l'on veut : Ç Pourquoi possdes-tu au-delˆ des mers, et as-tu des biens que tu n'as jamais vus? Honte ˆ lui, si insoucieux, que de tous tes esclaves tu n'en connais pas mme quelques-uns, ou assez fastueux pour en avoir plus que ta mŽmoire n'en pourrait conna”tre! È J'aiderai tout ˆ l'heure ˆ ces reproches et m'en ferai plus que l'agresseur ne pense : ici je rŽpondrai seulement : Je ne suis pas un sage, et pour donner p‰ture ˆ ta jalousie, je ne le serai jamais. Ce que j'exige de moi, c'est d'tre, sinon l'Žgal des plus vertueux, du moins meilleur que les mŽchants ; il me suffit de me dŽfaire chaque jour de quelque vice et de gourmander mes erreurs. Je ne suis point parvenu ˆ la santŽ, je n'y parviendrai mme pas : ce sont des lŽnitifs plut™t que de vrais remdes que j'Žlabore pour ma goutte, heureux si ses accs deviennent plus rares, si je sens moins ses mille aiguillons. A comparer mes jambes aux v™tres, quel faible coureur je suis!

XVIII. Encore n'est-ce pas pour moi que je dis cela, pour moi qui suis plongŽ dans l'ab”me de tous les vices; c'est pour quiconque a quelque progrs ˆ montrer. Ç Autre est mon langage, autre ma conduite! È Hommes pŽtris de malignitŽ et ennemis des plus pures vertus, on a fait mme reproche ˆ Platon, on l'a fait ˆ ƒpicure, on l'a fait ˆ ZŽnon. Tous ces philosophes en effet ne nous entretenaient pas de leur vie ˆ eux, mais de celle qu'il faut se proposer. C'est de la vertu, non de moi que je parle ; et quand je fais la guerre aux vices, je la fais ayant tout aux miens; quand j'en aurai le pouvoir, je vivrai comme je le dois. Et la malveillance aura beau tremper ˆ loisir ses traits dans le fiel, elle ne me dŽtournera pas du mieux; ce venin que vous distillez sur les autres, et qui vous tue, ne m'empchera pas d'applaudir sans rel‰che ˆ des principes que je ne suis pas sans doute, mais que je sais qu'il faudrait suivre, ne m'empchera pas d'adorer la vertu et, bien qu'ˆ un long intervalle, d'aller me tra”nant sur sa trace. J'attendrai, n'est-ce pas, que cette malveillance apprenne ˆ respecter quelque chose, quand rien ne fut sacrŽ pour elle, ni Rutilius, ni Caton? Comment aussi ne leur para”trait-on pas trop riche, ˆ ceux qui ne jugent pas DŽmŽtrius le Cynique assez pauvre? Cet homme si Žnergique, qui lutta contre tous les dŽsirs naturels, plus pauvre que tous ceux de son Žcole, puisquՈ la loi qu'ils s'imposaient de ne rien avoir, il a joint celle de ne rien demander, n'est point, selon eux, assez dŽnuŽ de tout. Car, voyez-vous, ce n'est pas la doctrine de la vertu, c'est la doctrine de l'indigence qu'il professait!

XIX. Diodore, philosophe Žpicurien qui, ces jours derniers, mit volontairement fin ˆ son existence, n'agit pas, dit-on, suivant les prŽceptes du ma”tre en se coupant la gorge. Les uns veulent qu'on voie lˆ un acte de folie; et les autres, d'irrŽflexion. Lui, cependant, heureux et fort d'une bonne conscience, se rendait tŽmoignage en sortant de la vie et bŽnissait le calme de cette vie passŽe dans le port et ˆ l'ancre. Il disait, (et pourquoi murmuriez-vous de l'entendre, comme s'il vous fallait l'imiter?) il disait :

J'ai vŽcu, j'ai rempli toute ma destinŽe.

Vous disputez sur la vie de tel, sur la mort de tel autre, et vous aboyez aux grands noms qu'ennoblit un mŽrite quelconque, comme font de petits chiens ˆ la rencontre de personnes qu'ils ne connaissent pas. Il vous importe en effet que nul ne passe pour homme de bien : il semble que la vertu d'autrui soit la censure de vos mŽfaits. Vous tes blessŽs de ce pur Žclat auquel vous opposez vos souillures, sans comprendre combien tant d'audace tourne ˆ votre dŽtriment. Car si les suivants de la vertu sont cupides, dŽbauchŽs, ambitieux, qu'tes-vous donc, vous ˆ qui le nom seul de vertu est odieux? Vous soutenez que pas un ne rŽalise ce qu'il dit et ne conforme sa vie ˆ ses maximes. Quoi d'Žtonnant, quand leurs paroles sont si hŽro•ques, si sublimes, dominent de si haut toutes les temptes de la vie humaine ; quand ils ne visent pas ˆ moins qu'ˆ s'arracher de ces croix o tous, tant que vous tes, enfoncez de vos mains les clous qui vous dŽchirent? Le suppliciŽ du moins n'est suspendu qu'ˆ un seul poteau; ceux qui se font bourreaux d'eux-mmes subissent autant de croix que de passions qui les tiraillent : mŽdisants toutefois, c'est ˆ insulter autrui qu'ils ont bonne gr‰ce. Je pourrais n'y voir qu'un passe-temps, n'Žtait que certains hommes crachent de leur gibet sur ceux qui les regardent.

XX. Les philosophes ne rŽalisent pas tout ce qu'ils disent? mais ils font dŽjˆ beaucoup par cela seul qu'ils disent, et parce qu'ils conoivent l'idŽe du beau moral. Eh! si leurs actes Žtaient au niveau de leurs discours, quelle fŽlicitŽ surpasserait la leur? Jusque-lˆ il n'y a pas lieu de mŽpriser de bonnes paroles et des cÏurs pleins de bonnes pensŽes. L'application aux Žtudes salutaires, rest‰t-t-elle en deˆ du but, est louable encore. Est-ce merveille qu'on n'arrive pas au fa”te quand on s'attaque ˆ de si rudes montŽes? Admirez du moins, lors mme qu'ils tombent, leur gŽnŽreuse audace. Elle est noble l'ambition de l'homme qui, consultant moins ses forces que celles de la nature humaine, s'essaye ˆ de grandes choses, fait effort et se crŽe en lui-mme des types de grandeur que les ‰mes le plus virilement douŽes seraient impuissantes ˆ reproduire. L'homme qui s'est dit d'avance : Ç L'aspect de la mort ne me troublera pas plus que son nom. Je me rŽsignerai ˆ toutes les Žpreuves, si grandes qu'elles soient; mon ‰me prtera force ˆ mon corps. Les richesses, je les dŽdaignerai absentes aussi bien que prŽsentes ; ni plus triste de les voir entassŽes chez d'autres, ni plus fier si elles m'entourent de leur Žclat. Que la fortune me vienne ou se retire, je ne m'en apercevrai pas.

Je regarderai toutes les terres comme ˆ moi, les miennes comme ˆ tous. Je vivrai en homme qui se sent nŽ pour ses semblables, et je rendrai gr‰ce ˆ la nature d'une si belle mission. Pouvait-elle mieux pourvoir ˆ mes intŽrts? Elle m'a donnŽ moi seul ˆ tous et tous ˆ moi seul. Ce que j'aurai, quoi que ce soit, je ne le garderai pas en avare, je ne le smerai pas en prodigue : je ne croirai rien possŽder mieux que ce que j'aurai sagement donnŽ. Je ne compterai ni ne pserai mes bienfaits : l'obligŽ seul y mettra le prix. Jamais je ne penserai aller trop, loin en obligeant qui le mŽrite. Je ne ferai rien pour l'opinion, je ferai tout pour ma conscience : je me figurerai avoir le public pour tŽmoin de tout ce qu'elle me verra faire. J'aurai pour terme du manger et du boire de satisfaire les appŽtits naturels, non de remplir mon estomac, puis de le vider facticement. AgrŽable ˆ mes amis, doux et traitable ˆ mes ennemis, je ferai gr‰ce avant qu'on m'implore, je prŽviendrai toute lŽgitime prire. Je saurai que ma patrie c'est le monde, que les dieux y prŽsident, que sur ma tte, qu'autour de moi veillent ces juges sŽvres de mes actes et de mes paroles. Et, ˆ quelque instant que la nature redemande ma vie ou que la raison me presse de partir, je m'en irai avec le tŽmoignage d'avoir aimŽ la bonne conscience, les bonnes Žtudes, de n'avoir pris sur la libertŽ de personne, ni laissŽ prendre sur la mienne. È

XXI. Qui se proposera d'agir ainsi, qui le voudra, qui le tentera, s'acheminera vers les dieux; et certes, džt-il dŽvier, il Žchouera du moins dans un noble projet. Vous autres, qui ha•ssez et la vertu et son adorateur, vous ne faites lˆ rien d'Žtrange ; car les vues malades redoutent le soleil, et le grand jour est antipathique aux animaux nocturnes : Žblouis de ses premiers rayons, ils regagnent de tous c™tŽs leurs retraites et fuient dans d'obscures crevasses cette lumire qui les effraye. GŽmissez, exercez votre langue maudite ˆ outrager les bons ; acharnez-vous, mordez tous ˆ la fois : vos dents se briseront sur eux bien avant qu'elles ne s'y impriment: Ç Pourquoi cet amant de la philosophie mne-t-il une existence si opulente? Il dit qu'il faut mŽpriser l'or, et il en possde ; qu'il faut mŽpriser la vie, et il reste avec les vivants; la santŽ, et il est trs soigneux d'entretenir la sienne : il veut l'avoir la meilleure possible. L'exil est un vain mot, selon lui; il s'Žcrie : Quel mal y a-t-il ˆ changer de pays? et pourtant s'il le peut, il vieillira dans sa patrie. Il prononce qu'une existence plus ou moins longue est indiffŽrente; toutefois, tant que rien ne l'en empche, il prolonge la sienne, et dans une vieillesse avancŽe il conserve en paix sa verdeur. È

Oui, il dit qu'on doit mŽpriser ces choses, non pour ne les avoir point, mais pour les avoir sans inquiŽtude. Il ne les repousse pas, mais si elles s'Žloignent, il fait tranquillement retraite avec elles. O la fortune dŽposera-t-elle ses richesses plus sžrement que chez l'homme qui les lui rendra sans murmure? Quand M. Caton louait Curius, Coruncanius et ce sicle o l'on Žtait coupable aux yeux du censeur pour possŽder quelques lames d'argent, lui, Caton, avait quarante millions de sesterces : moins sans doute que Crassus, mais plus que Caton le censeur. C'Žtait, si l'on compare, dŽpasser son bisa•eul de bien plus que lui-mme ne fut dŽpassŽ par Crassus ; et si de plus grands biens lui Žtaient Žchus, il ne les ežt pas dŽdaignŽs. Car le sage ne se croit indigne d'aucun des dons du hasard ; non qu'il aime les richesses, mais il les prŽfre : ce n'est pas dans son ‰me, c'est dans sa maison qu'il les loge ; il n'en rŽpudie pas la possession, mais il les domine : il n'est point f‰chŽ qu'une plus ample matire soit fournie ˆ sa vertu.

XXII. Eh! qui doute que pour le sage il n'y ait plus ample matire ˆ dŽployer son ‰me dans la richesse que dans la pauvretŽ? Toute la vertu de celle-ci est de ne point plier ni s'abattre ; dans l'autre, la tempŽrance, la libŽralitŽ, l'esprit d'ordre, l'Žconomie, la magnificence ont un champ vaste et libre. Le sage ne se mŽprisera point, quand il serait de taille exigu‘; toutefois il en voudrait une grande : avec un corps grle, et privŽ d'un Ïil, il peut se bien porter : il aimera mieux pourtant avoir aussi la vigueur physique. Il dŽsirera ces avantages sans oublier qu'il a en lui quelque chose de plus fort que tout cela : il saura souffrir la mauvaise santŽ tout en souhaitant la bonne. Car il est des choses qui, bien que n'ajoutant gure ˆ la somme du bonheur, et pouvant dispara”tre sans en amener la chute, contribuent nŽanmoins quelque peu ˆ cette satisfaction que la vertu perpŽtue, comme elle l'a fait na”tre. Les richesses sont au sage ce qu'est au navigateur un bon vent qui l'Žgaye et facilite sa course, ce qu'est un beau jour, et, par un temps brumeux et froid, une plage que rŽchauffe le soleil. Et aprs tout, quel sage, je veux dire des n™tres, pour lesquels la vertu est le seul bien, voudra nier que les objets mmes appelŽs par nous indiffŽrents aient au fond quelque prix et que les uns soient ˆ prŽfŽrer aux autres? Il en est dont on fait certain cas ; il en est que l'on prise fort haut. Ne nous abusons point : la richesse est de ceux qu'on doit prŽfŽrer. Ç Pourquoi donc me railler, s'Žcriera quelqu'un, quand chez toi elles tiennent le mme rang que chez moi? Ñ Veux-tu savoir combien je suis loin de leur donner ce rang? A moi les richesses, si elles m'Žchappent des mains, ne m'enlveront rien qu'elles-mmes; toi, atterrŽ du coup, tu croiras te survivre et te manquer tout ensemble, si elles se retirent de toi. Chez moi les richesses ont quelque place ; elles ont chez toi la plus haute ; pour tout dire, elles m'appartiennent, toi tu leur appartiens.

XXIII. Cesse donc d'interdire l'argent aux philosophes : personne n'a condamnŽ la sagesse ˆ la pauvretŽ. Oui, le philosophe aura d'amples richesses ; mais elles ne seront ravies ˆ qui que ce soit, ni souillŽes du sang d'autrui, ni acquises au dŽtriment de personne ou par de sordides profits ; mais elles sortiront de chez lui aussi honorablement qu'elles y seront entrŽes ; mais elles ne feront gŽmir que l'envie. Exagre-les tant que tu voudras, elles sont honorables : s'il s'y trouve bien des choses que chacun voudrait pouvoir dire siennes, on n'y voit rien dont personne puisse dire : C'est ˆ moi. Lui cependant ne renverra point ˆ la Fortune ses faveurs, et un patrimoine loyalement acquis ne lui inspirera ni orgueil ni honte. Je me trompe : il Žprouvera quelque orgueil si, ouvrant sa porte et exposant sa richesse aux regards publics, il peut dire : Ç Que quiconque y reconna”t son bien le reprenne. È Oh! qu'il est grand, qu'il mŽrite sa fortune celui dont le dŽfi serait justifiŽ par l'Žpreuve, celui qui resterait aussi riche aprs que devant! Oui, s'il peut sans crainte et impunŽment provoquer l'inventaire de tous, si nul n'y trouve ˆ exercer la moindre revendication, c'est hardiment et au grand jour qu'il sera riche. Si, d'un c™tŽ, pas un denier n'entre chez le sage par de mauvaises voies, de l'autre, les trŽsors que la Fortune lui donne ou qui sont le fruit de ses mŽrites ne seront pas rŽpudiŽs ni exclus par lui. Ils sont chez lui en si bon lieu! Pourquoi le leur envierait-il? Qu'ils viennent, qu'ils y trouvent leur digne h™te. Il n'en fera ni Žtalage, ni mystre : le premier est d'un sot imprudent; le second, d'un homme timide et pusillanime qui pense tenir dans sa bourse un bien inestimable. Non, encore une fois, il ne chassera pas de sa maison les richesses. Leur dirait-il : Ç Vous ne m'tes bonnes ˆ rien ; È ou : Ç Je ne sais pas me servir de vous? È

Le sage, quand il pourrait cheminer ˆ pied, aimera cependant mieux monter sur un char; de mme, s'il peut tre riche, il acceptera la richesse ; il l'aura, sans doute, mais comme chose fugitive et qui doit s'envoler ; il ne souffrira qu'elle pse ni ˆ personne, ni ˆ lui-mme. Il donnera.... vous dressez l'oreille? vous tendez le pan de votre robe? Il donnera aux bons ou ˆ ceux qu'il pourra rendre tels. Il donnera avec mžre rŽflexion, choisissant les plus dignes, en homme qui se souvient qu'il faut rendre compte de la dŽpense non moins que de la recette. Il donnera d'aprs des motifs justes et plausibles : car c'est une perte des plus humiliantes qu'un prŽsent mal placŽ. Sa bourse, facile ˆ s'ouvrir, ne se videra point toute seule ; si beaucoup en sort, rien n'en tombe.

XXIV. On se trompe si l'on croit que donner soit une chose facile. Elle prŽsente beaucoup de difficultŽ pour qui du moins donne avec rŽflexion, sans semer au hasard et par boutade. Ici j'oblige sans rien devoir, lˆ je m'acquitte; j'accours ˆ la voix du malheur ou poussŽ par la seule pitiŽ; je relve un homme qui ne mŽrite pas que la pauvretŽ le dŽgrade et le retienne dans, ses entraves ; je refuse ˆ d'autres, bien qu'ils aient besoin, parce que lors mme que j'aurais donnŽ, ils seront toujours dans le dŽnuement. Tant™t j'offrirai simplement, tant™t j'userai d'une sorte de contrainte. Puis-je montrer ici de la nŽgligence, moi qui ne place jamais mieux que lorsque je donne? Ç Quoi! tu ne donnes que pour recouvrer? È Dites mieux : pour ne pas perdre. Tel doit tre le placement de nos dons, que nous n'ayons pas droit de rŽclamer, mais qu'on puisse nous tendre. Qu'il en soit du bienfait comme d'un trŽsor profondŽment enfoui que l'on n'exhume qu'en cas de nŽcessitŽ. Et la maison mme du riche, quelle large sphre n'ouvre-t-elle pas ˆ sa bienfaisance! Car qui oserait n'appeler la libŽralitŽ que sur des hommes libres? Faites du bien aux hommes, nous dit la nature ; esclaves ou libres, ingŽnus ou affranchis, affranchis devant le prŽteur ou devant nos amis, il n'importe : partout o il y a un homme, il y a place pour le bienfait. Le sage peut donc aussi rŽpandre l'argent dans son particulier et y pratiquer la libŽralitŽ, vertu ainsi appelŽe non qu'elle se doive aux hommes libres seuls, mais parce qu'elle part d'un cÏur libre. Les bienfaits du sage ne se jettent jamais ˆ des hommes flŽtris et indignes, comme aussi jamais ne s'Žpuisent et ne s'Žparpillent tellement, qu'ˆ l'aspect de qui les mŽrite ils ne puissent plus couler ˆ pleine source. N'allez donc pas interprŽter ˆ faux ce que disent de moral, de courageux, de magnanime les aspirants de la sagesse; et d'abord, prenez-y bien garde : autre est l'aspirant, autre est l'adepte de la sagesse. Le premier vous dira : Ç Je parle vertu ; mais je me dŽbats encore au milieu d'une foule de vices. Ne me jugez pas sur la loi que je formule : en ce moment mme je travaille ˆ me faire, ˆ me former, ˆ m'Žlever ˆ mon idŽal immense. Quand j'aurai atteint compltement mon but, vous pourrez exiger que mes Ïuvres rŽpondent ˆ mon langage. È

Mais l'homme arrivŽ au bien suprme plaidera autrement sa cause, et dira : Ç D'abord il ne vous appartient pas de vous porter juges de ceux qui valent mieux que vous : pour moi dŽjˆ, preuve que je tiens le droit chemin, j'ai le bonheur de dŽplaire aux mŽchants. Mais je veux bien vous rendre un compte que je ne refuse ˆ aucun mortel ; Žcoutez ma profession de foi et quel cas je fais de toute chose. Je nie que les richesses soient un bien; autrement, elles rendraient l'homme bon; jusqu'ici, ce qu'on rencontre chez les mŽchants ne pouvant s'appeler bien, je refuse ce nom aux richesses ; du reste qu'elles soient permises, utiles et d'une grande commoditŽ dans la vie, je le confesse.

XXV. Ç Pourquoi est-ce donc que je ne les compte pas au nombre des biens, et que fais-je avec elles de mieux que vous, quand nous convenons, vous et moi, qu'on peut les avoir? Le voici : placez-moi dans la plus opulente maison, en un lieu o l'or et l'argent soient de l'usage le plus commun, je ne m'enorgueillirai pas de ces choses qui, bien qu'Žtant chez moi, n'en seront pas moins hors de moi. Transportez-moi sur le pont Sublicius, jetez-moi parmi les nŽcessiteux : je ne me mŽpriserai pas pour me voir assis aux c™tŽs de ceux qui tendent la main vers lÕaum™ne. Car qu'importe qu'on manque d'un morceau de pain, quand le pouvoir de mourir ne manque pas? Que dirai-je pourtant? Que cette maison opulente je la prŽfre au pont Sublicius. Entourez-moi d'un attirail splendide et des recherches de la mollesse, je ne m'en croirai nullement plus heureux pour avoir un manteau moelleux et dans mes festins la pourpre pour lit, tout comme je ne serai en rien plus ˆ plaindre, si je n'ai qu'une poignŽe de foin pour reposer ma tte fatiguŽe, et pour dormir qu'un paillasson du cirque dont la bourre s'Žchappe par les reprises d'une vieille toile. Que dirai-je encore? Que j'aime mieux montrer ma valeur morale sous la prŽtexte ou la chlamyde que les Žpaules nues ou ˆ demi couvertes. Que tous mes jours s'Žcoulent ˆ souhait, que des fŽlicitations nouvelles s'encha”nent aux prŽcŽdentes fŽlicitations, je ne m'en ferai pas accroire pour cela. Changez en rigueur cette indulgence du sort : que de toutes parts mon ‰me ait ˆ subir des pertes, des chagrins, les assauts de tout genre; que chaque heure m'apporte son sujet de plainte, non, au milieu des plus grandes misres je ne me dirai pas misŽrable; non, je ne maudirai aucun de mes jours : j'ai pourvu ˆ ce qu'il n'y en ait point de nŽfaste pour moi. Que vous dirai-je pourtant? que j'aimerais mieux avoir ˆ tempŽrer mes joies qu'ˆ ma”triser mes douleurs. Voici ce que vous dira le grand Socrate : Ç Faites-moi vainqueur de toutes les nations; que le voluptueux char de Bacchus me promne triomphant jusqu'ˆ Thbes depuis les lieux o na”t le jour ; que les rois perses me demandent mes lois, je ne me souviendrai jamais mieux que je suis homme qu'ˆ ce moment o toutes les voix me salueront dieu. De ce fa”te de gloire prŽcipitez-moi par un brusque retour sur le brancard ennemi pour orner la pompe d'un triomphateur cruel et superbe, on ne me tra”nera pas plus humiliŽ sous son char que quand j'Žtais debout sur le mien. È Que vous dirai-je pourtant? J'aimerais mieux tre vainqueur que captif. Tout le domaine de la Fortune, je le dŽdaignerai ; mais de ce domaine, si on me donne le choix, je prendrai ce qu'il a de plus doux. Tout ce qui m'adviendra se transformera en bien ; mais je prŽfre des ŽlŽments plus faciles, plus agrŽables, moins rudes ˆ mettre en Ïuvre. Car ne croyez pas qu'aucune vertu soit exempte de travail : seulement les unes ont besoin d'aiguillon, comme les autres de frein. De mme que sur une descente il faut au corps une force qui la retienne, et, pour monter, une impulsion ; ainsi certaines vertus suivent un plan inclinŽ, d'autres gravissent laborieusement. Doutez-vous qu'il y ait ascension, effort, lutte opini‰tre dans la patience; le courage, la persŽvŽrance, dans toute vertu qui fait face aux dures Žpreuves de la vie et qui dompte le sort? Et, d'autre part, n'est-il pas manifeste que la libŽralitŽ, la modŽration, la mansuŽtude ne font qu'aller sur une pente? Lˆ nous retenons notre ‰me qui pourrait glisser trop avant : ailleurs nous l'exhortons, nous la stimulons. Ainsi nous emploierons en prŽsence de la pauvretŽ les plus Žnergiques vertus, celles chez qui les attaques augmentent le courage ; et nous rŽserverons ˆ la richesse les plus soigneuses, qui vont d'un pas circonspect et savent tenir leur Žquilibre.

XXVI. Ç Cette distinction ainsi faite, je prŽfŽrerai pour mon usage celles dont l'exercice est plus paisible ˆ celles dont l'essai veut du sang et des sueurs. Ce n'est donc pas moi, dira le sage, qui vis autrement que je ne parle ; c'est vous qui entendez autrement. Le son des paroles frappe seul votre oreille ; leur sens, vous ne le cherchez pas. Ç Quelle est donc la diffŽrence entre moi le fou et vous le sage, si vous comme moi nous voulons possŽder? È Elle est trs grande. Chez le sage, la richesse est esclave; chez l'insensŽ, elle est souveraine; le sage ne permet rien ˆ la richesse, et elle vous permet tout. Vous, comme si l'on vous en ežt garanti l'Žternelle possession, vous vous y affectionnez, vous faites corps avec elles : le sage au contraire ne pense jamais tant ˆ la pauvretŽ que quand il nage dans l'opulence. Un bon gŽnŽral ne croit jamais tellement ˆ la paix qu'il ne se prŽpare ˆ la guerre; et cette guerre, bien qu'elle ne se fasse pas encore, vous est dŽclarŽe. Vous tes fiers d'une maison magnifique, comme si elle ne pouvait ni prendre feu ni s'Žcrouler. Vos yeux s'Žblouissent de votre fortune inaccoutumŽe, comme si elle avait franchi tout Žcueil, dŽsormais assez colossale pour que toutes les attaques du sort fussent impuissantes ˆ la ruiner. Vous jouez indolemment avec les richesses, vous n'en prŽvoyez pas le pŽril; ainsi d'ordinaire les barbares qu'on assige, ne connaissant pas nos machines, gardent les travaux des assaillants sans bouger et ne comprennent pas ˆ quoi tendent ces ouvrages qui s'Žlvent si loin d'eux. La mme chose vous arrive : engourdis au milieu de votre avoir, vous ne songez pas combien d'accidents de toutes parts vous menacent qui tout ˆ l'heure vous raviront ces prŽcieuses dŽpouilles. Otez au sage les richesses, tous ses vrais biens lui resteront ; car il vit satisfait du prŽsent, tranquille sur l'avenir. Ç Il n'est rien, È dira Socrate ou quiconque pourra juger les choses humaines avec la mme autoritŽ, Ç il n'est rien que je me sois autant promis que de ne pas plier ˆ vos prŽjugŽs la conduite de ma vie. Ramassez de tous c™tŽs contre moi vos propos ordinaires, je ne prendrai pas cela pour des injures, mais pour de misŽrables vagissements d'enfants. È

Ainsi parlera l'homme en possession de la sagesse, l'homme auquel une ‰me exempte de tout vice fait une loi de gourmander les autres, non qu'il les ha•sse, mais pour les guŽrir. Il ajoutera encore : Ç Votre opinion m'inquite non pour mon compte, mais pour le v™tre : ha•r et harceler la vertu, c'est abjurer l'espoir de revenir au bien. Vous ne me faites ˆ moi aucun tort, pas plus qu'aux dieux ceux qui renversent leurs autels; mais l'intention mauvaise est manifeste, et le dessein est coupable lors mme qu'il n'a pu nuire. Je supporte vos hallucinations comme le grand Jupiter souffre dans sa bontŽ les impertinences des potes qui l'ont affublŽ, celui-ci d'un plumage, celui-lˆ de cornes; qui l'ont reprŽsentŽ adultre et dŽcouchant ; qui en ont fait un ma”tre cruel envers les dieux, injuste envers les hommes, ravisseur et corrupteur de nobles adolescents, de ses proches mmes, enfin parricide et usurpateur du tr™ne de son roi, de son pre. Tout cela n'allait ˆ autre chose qu'ˆ ™ter aux hommes la honte de mal faire, s'ils avaient cru que les dieux fussent ainsi. È

Ç Mais si vos propos ne me blessent en rien, toutefois, c'est pour l'amour de vous que je vous avertis, respectez la vertu. Croyez-en ceux qui l'ont suivie longtemps, et qui vous crient qu'ils suivent en elle quelque chose de grand, quelque chose qui de jour en jour leur appara”t plus grand encore. Honorez-la, elle comme les dieux, et ceux qui la prchent comme ses pontifes : et ˆ chaque souvenir des livres sacrŽs que par moments on invoquera, prte un silence favorable. È Cette formule n'indique pas, comme le croit la foule, une faveur qu'on rŽclame; mais on commande le silence pour que les saintes pratiques puissent s'achever dans l'ordre prescrit sans que nulle voix profane les vienne troubler.

XXVII. Il est bien plus essentiel encore de vous commander ce silence, pour qu'ˆ chaque oracle ŽnoncŽ par elle vous Žcoutiez avec l'attention la plus recueillie. Qu'un imposteur par Žtat s'en vienne agitant son sistre; qu'un homme, habile ˆ se taillader les membres, ensanglante d'une main lŽgre ses bras et ses Žpaules; qu'un autre hurle en rampant sur ses genoux dans les rues, ou qu'un vieillard en robe de lin, tenant une branche de laurier et une lanterne en plein jour, crie de toute sa force que quelque Dieu est irritŽ, vous accourez tous, vous tes tout oreilles : il est inspirŽ, affirmez-vous ; et de l'Žbahissement des uns s'augmente lՎbahissement des autres. Mais voici Socrate, qui de cette prison purifiŽe par sa prŽsence et devenue plus respectable que pas un sŽnat, vous adresse ce langage : Ç Quelle est cette frŽnŽsie? quelle est cette nature ennemie des dieux et des hommes, qui vous fait diffamer les vertus, et dans vos propos malfaisants violer les choses saintes? Si vous le pouvez, louez les bons; sinon, passez outre. Que s'il vous pla”t de donner cours ˆ votre odieuse licence, ruez-vous les uns contre les autres. Lorsqu'en effet votre folie s'attaque au ciel mme, je ne dis pas que vous faites un sacrilge, mais vous perdez votre peine. Moi, j'ai fourni jadis matire aux bouffonneries d'Aristophane ; toute cette poignŽe de potes burlesques a vomi contre moi ses sarcasmes envenimŽs. Ma vertu a dž son plus beau lustre aux atteintes qu'on lui portait: car le grand jour et les persŽcutions la servent, et nul n'apprŽcie mieux tout ce qu'elle vaut que ceux qui ont ŽprouvŽ ses forces en la provoquant. La duretŽ du caillou ne se fait bien conna”tre qu'ˆ ceux qui le frappent. Je me livre ˆ vos coups comme un rocher isolŽ sur une mer houleuse : les flots quelque vent qui les pousse, le battent incessamment sans pour cela l'Žbranler de sa base ni, malgrŽ tant de sicles et des attaques perpŽtuelles, le dŽtruire. Attaquez-moi, donnez l'assaut : c'est en vous supportant que je triompherai. Contre une force insurmontable toute agression, si vive qu'elle soit, ne fait tort qu'ˆ elle-mme. Cherchez donc quelque matire plus molle, plus prompte ˆ cŽder, o puissent s'enfoncer vos traits. Avez-vous bien loisir de scruter les faibles d'autrui, de vous faire juges de qui que ce soit? Ç Pourquoi ce philosophe est-il si largement logŽ? Pourquoi ce sage a-t-il si bonne table? È Vous prenez garde aux pustules d'autrui, vous, sillonnŽs de tant d'ulcres. C'est comme qui rirait des taches rares d'un beau, corps ou des moindres verrues, quand une lpre hideuse le dŽvorerait lui-mme. Reprochez ˆ Platon d'avoir demandŽ de l'argent, ˆ Aristote d'en avoir reu, ˆ DŽmocrite de s'en tre peu souciŽ, ˆ ƒpicure de l'avoir dissipŽ, reprochez-moi sans cesse Alcibiade et Phdre. O trop heureuse la vie dont vous jouirez le jour o il vous sera donnŽ d'imiter nos vices! Que ne tournez-vous plut™t votre clairvoyance sur ces mauvaises passions qui de tous c™tŽs vous poignardent, les unes vous assaillant du dehors, les autres consumant jusqu'ˆ vos entrailles? Non, les choses humaines n'en sont pas ˆ ce point que, malgrŽ l'ignorance o vous tes de votre situation, vous ayez du loisir assez pour exercer vos langues ˆ insulter qui vaut mieux que vous.

XXVIII. Ç Voilˆ ce que vous ne comprenez pas ; vous portez un visage malsŽant ˆ votre fortune, comme tant d'autres, tranquillement assis au cirque ou au thŽ‰tre, quand dŽjˆ leur maison est en deuil d'une catastrophe qu'ils ne connaissent point. Moi qui d'en haut vois plus loin que vous, j'aperois les orages qui grossissent sur vos ttes pour Žclater un peu plus tard, ou qui, dŽjˆ proches et imminents, vont vous balayer vous et vos biens. Et que dis-je? ˆ prŽsent mme, bien qu'ˆ peine vous le sentiez, une sorte de tourbillon roule et enveloppe vos ‰mes tour ˆ tour dŽtachŽes et rapprochŽes des mmes objets : tant™t il vous Žlve jusqu'aux nues, tant™t-vous prŽcipite et vous brise au fond des ab”mes... È