Spinoza
TraitŽ thŽologico-politique

PrŽface


    Si les hommes pouvaient rŽgler toutes leurs affaires suivant un dessein arrtŽ ou encore si la fortune leur Žtait toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. Mais souvent rŽduits ˆ une extrŽmitŽ telle qu'ils ne savent plus que rŽsoudre, et condamnŽs, par leur dŽsir sans mesure des biens incertains de fortune, ˆ flotter presque sans rŽpit entre l'espŽrance et la crainte, ils ont trs naturellement l'‰me encline ˆ la plus extrme crŽdulitŽ; est-elle dans le doute, la plus lŽgre impulsion la fait pencher dans un sens ou dans l'autre, et sa mobilitŽ s'accro”t encore quand elle est suspendue entre la crainte et l'espoir, tandis qu'ˆ ses moments d'assurance elle se remplit de jactance et s'enfle d'orgueil. Cela, jÕestime que nul ne l'ignore, tout en croyant que la plupart s'ignorent eux-mmes. Personne en effet n'a vŽcu parmi les hommes sans avoir observŽ qu'aux jours de prospŽritŽ presque tous, si grande que soit leur inexpŽrience, sont pleins de sagesse, ˆ ce point qu'on leur fait injure en se permettant de leur donner un conseil; que dans l'adversitŽ, par contre, ils ne savent plus o se tourner, demandent en suppliant conseil ˆ tous et sont prts ˆ suivre tout avis qu'on leur donnera, quelque inepte, absurde ou inefficace qu'il puisse tre. On remarque en outre que les plus lŽgers motifs leur suffisent pour espŽrer un retour de fortune, ou retomber dans les pires craintes. Si en effet, pendant qu'ils sont dans l'Žtat de crainte, il se produit un incident qui leur rappelle un bien ou un mal passŽs, ils pensent que c'est l'annonce d'une issue heureuse ou malheureuse et pour cette raison, bien que cent fois trompŽs, l'appellent un prŽsage favorable ou funeste. Qu'il leur arrive maintenant de voir avec grande surprise quelque chose d'insolite, ils croient que c'est un prodige manifestant la colre des Dieux ou de la suprme DivinitŽ; ds lors ne pas conjurer ce prodige par des sacrifices et des vÏux devient une impiŽtŽ ˆ leurs yeux d'hommes sujets ˆ la superstition et contraires ˆ la religion. De la sorte ils forgent d'innombrables fictions et,  quand ils interprtent la Nature, y dŽcouvrent partout le miracle comme si elle dŽlirait avec eux. En de telles conditions nous voyons que les plus adonnŽs ˆ tout genre de superstition ne peuvent manquer d'tre ceux qui dŽsirent sans mesure des biens incertains; tous, alors surtout qu'ils courent des dangers et ne savent trouver aucun secours en eux-mmes, implorent le secours divin par des vÏux et des larmes de femmes, dŽclarent la Raison aveugle (incapable elle est en effet de leur enseigner aucune voie assurŽe   pour   parvenir   aux   vaines   satisfactions   qu'ils recherchent) et traitent la sagesse humaine de vanitŽ; au contraire les dŽlires de l'imagination, les songes et les puŽriles inepties leur semblent tre des rŽponses divines; bien mieux, Dieu a les sages en aversion; ce n'est pas dans l'‰me, c'est dans les entrailles des animaux que sont Žcrits ses dŽcrets, ou encore ce sont les insensŽs, les dŽments, les oiseaux qui, par un instinct, un souffle divin, les font conna”tre. Voilˆ ˆ quel point de dŽraison la crainte porte les hommes. La cause d'o na”t la superstition, qui la conserve et l'alimente, est donc la crainte; que si, outre les raisons qui prŽcdent, on demande des exemples, je citerai Alexandre : alors seulement qu'aux portes de Suse il conut des craintes sur sa fortune, il donna dans la superstition et eut recours ˆ des devins (voir Quinte-Curce, liv. V, ¤ 4) ; aprs sa victoire sur Darius, il cessa de consulter devins et aruspices, jusqu'au jour de grande anxiŽtŽ o, abandonnŽ des Bactriens, provoquŽ au combat par les Scythes, immobilisŽ lui-mme par sa blessure, il retomba (ce sont les propres paroles de Quinte-Curce, liv. VII, ¤ 7) dans la superstition qui sert de jouet ˆ lÕesprit humain, et chargea Aristandre, en qui reposait sa crŽdulitŽ, de savoir par des sacrifices quelle tournure prendraient ses affaires. On pourrait donner ici de trs nombreux exemples mettant le fait en pleine Žvidence : les hommes ne sont dominŽs par la superstition qu'autant que dure la crainte, le vain  culte auquel ils  s'astreignent avec un  respect religieux ne s'adresse qu'ˆ des fant™mes, aux Žgarements d'imagination d'une ‰me triste et craintive, les devins enfin n'ont jamais pris plus d'empire sur la foule et ne se sont jamais tant fait redouter des rois que dans les pires situations traversŽes par l'ƒtat; mais cela Žtant, ˆ ce que je crois, suffisamment connu de tous, je n'insisterai pas.
    De la cause que je viens d'assigner ˆ la superstition, il suit clairement que tous les hommes y sont sujets de nature (et ce n'est pas, quoi qu'en disent d'autres, parce que tous les mortels ont une certaine idŽe confuse de la divinitŽ). On voit en outre qu'elle doit tre extrmement diverse et inconstante, comme sont diverses et inconstantes les illusions qui flattent l'‰me humaine et les folies o elle se laisse entra”ner; qu'enfin l'espoir, la haine, la colre et la fraude peuvent seuls en assurer le maintien, attendu qu'elle ne tire pas son origine de la Raison, mais de la Passion seule et de la plus agissante de toutes. Autant par suite les hommes se laissent facilement prendre par tout genre de superstition, autant il est difficile de faire qu'ils persistent dans la mme; bien plus, le vulgaire demeurant toujours Žgalement misŽrable, il ne peut jamais trouver d'apaisement, et cela seul lui pla”t qui est nouveau et ne l'a pas encore trompŽ; c'est cette inconstance qui a ŽtŽ cause de beaucoup de troubles et de guerres atroces; car, cela est Žvident par ce qui prŽcde, et Quinte-Curce en a fait trs justement la remarque (liv. IV, chap. x) nul moyen de gouverner la multitude n'est plus efficace que la superstition. Par o il arrive qu'on l'induit aisŽment, sous couleur de religion, tant™t ˆ adorer les rois comme des dieux, tant™t ˆ les exŽcrer et ˆ les dŽtester comme un flŽau commun du genre humain. Pour Žviter ce mal, on s'est appliquŽ avec le plus grand soin ˆ entourer la religion, vraie ou fausse, d'un culte et d'un appareil propre ˆ lui donner dans l'opinion plus de poids qu'ˆ tout autre mobile et ˆ en faire pour toutes les ‰mes l'objet du plus scrupuleux et plus constant respect. Ces mesures n'ont eu nulle part plus d'effet que chez les Turcs o la discussion mme passe pour sacrilge et o tant de prŽjugŽs psent sur le jugement que la droite Raison n'a plus de place dans l'‰me et que le doute mme est rendu impossible.
    Mais si le grand secret du rŽgime monarchique et son intŽrt majeur est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les ma”triser, afin qu'ils combattent pour leur servitude, comme s'il s'agissait de leur salut, et croient non pas honteux, mais honorable au plus haut point de rŽpandre leur sang et leur vie pour satisfaire la vanitŽ d'un seul homme, on ne peut, par contre, rien concevoir ni tenter de plus f‰cheux dans une libre rŽpublique, puisqu'il est entirement contraire ˆ la libertŽ commune que le libre jugement propre soit asservi aux prŽjugŽs ou subisse aucune contrainte. Quant aux  sŽditions  excitŽes   sous  couleur  de  religion,  elles naissent uniquement de  ce  que des lois  sont Žtablies concernant les objets de spŽculation et de ce que les opinions   sont   tenues   pour   coupables   et   condamnŽes comme si elles Žtaient des crimes; leurs dŽfenseurs et partisans sont immolŽs non au salut de l'ƒtat, mais ˆ la haine et ˆ la cruautŽ de leurs adversaires. Si tel Žtait le droit public que seuls les actes pussent tre poursuivis, les paroles n'Žtant jamais punies, de semblables sŽditions ne pourraient  se  parer  d'une  apparence  de  droit,  et   les controverses ne se tourneraient pas en sŽditions. Puis donc que ce rare bonheur nous est Žchu de vivre dans une RŽpublique, o une entire libertŽ de juger et d'honorer Dieu selon sa complexion propre est donnŽe ˆ chacun, et o tous tiennent la libertŽ pour le plus cher et le plus doux des biens, j'ai cru ne pas entreprendre une Ïuvre d'ingratitude ou sans utilitŽ, en montrant que non seulement cette libertŽ peut tre accordŽe sans danger pour la piŽtŽ et la paix de l'ƒtat, mais que mme on ne pourrait la supprimer sans dŽtruire la paix de l'ƒtat et la piŽtŽ. Telle est la thse que mon principal objet a ŽtŽ de dŽmontrer dans ce TraitŽ. Pour y parvenir, il a ŽtŽ nŽcessaire d'abord  d'indiquer les  principaux prŽjugŽs  concernant la   religion,   c'est-ˆ-dire   les   restes   de  notre   servitude antique; puis aussi les prŽjugŽs se rapportant au droit des autoritŽs souveraines de l'ƒtat. Beaucoup en effet, dans leur licence effrontŽe, s'efforcent de leur enlever ce droit en grande partie et de dŽtourner d'elles sous couleur de religion le cÏur de la multitude encore sujet ˆ la superstition des idol‰tres, ce qui nous ferait retomber dans une servitude universelle. Je me propose de dire un peu plus loin en quelques mots dans quel ordre je montrerai  cela, mais  auparavant j'exposerai les  causes qui m'ont poussŽ ˆ Žcrire.
    J'ai vu maintes fois avec Žtonnement des hommes fiers de professer la religion chrŽtienne, c'est-ˆ-dire l'amour, la joie, la paix, la continence et la bonne foi envers tous, se combattre avec une incroyable ardeur malveillante et se donner des marques de la haine la plus ‰pre, si bien qu'ˆ ces sentiments plus qu'aux prŽcŽdents leur foi se faisait conna”tre. Voilˆ longtemps dŽjˆ, les choses en sont venues au point qu'il est presque impossible de savoir ce qu'est un homme : ChrŽtien, Turc, Juif ou Idol‰tre, sinon ˆ sa tenue extŽrieure et ˆ son vtement, ou ˆ ce quÕil frŽquente telle ou telle ƒglise ou enfin ˆ ce qu'il est attachŽ ˆ telle ou telle opinion et jure sur la parole de tel ou tel ma”tre. Pour le reste leur vie ˆ tous est la mme. Cherchant donc la cause de ce mal, je n'ai pas hŽsitŽ ˆ reconna”tre que l'origine en Žtait que les charges d'administrateur d'une ƒglise tenues pour des dignitŽs, les fonctions de ministre du culte devenues des prŽbendes, la religion a consistŽ pour le vulgaire ˆ rendre aux pasteurs les plus grands honneurs. Ds que cet abus a commencŽ dans l'ƒglise en effet, un appŽtit sans mesure d'exercer les fonctions sacerdotales a pŽnŽtrŽ dans le cÏur des plus mŽchants, l'amour de propager la foi en Dieu a fait place a une ambition et ˆ une aviditŽ sordides, le Temple mme a dŽgŽnŽrŽ en un thŽ‰tre o l'on entendit non des Docteurs, mais des Orateurs d'ƒglise dont aucun n'avait le dŽsir d'instruire le peuple, mais celui de le ravir d'admiration, de reprendre publiquement les dissidents, de n'enseigner que des choses nouvelles, inaccoutumŽes, propres ˆ frapper le vulgaire d'Žtonnement. De lˆ en vŽritŽ ont dž na”tre de grandes luttes, de l'envie et une haine que les annŽes ŽcoulŽes furent impuissantes ˆ apaiser. Il n'y a donc pas ˆ s'Žtonner si rien n'est demeurŽ de la Religion mme, sauf le culte extŽrieur, plus semblable ˆ une adulation qu'ˆ une adoration de Dieu par le vulgaire, et si la foi ne consiste plus qu'en crŽdulitŽ et prŽjugŽs, et quels prŽjugŽs ? Des prŽjugŽs qui rŽduisent des hommes raisonnables ˆ l'Žtat de btes brutes, puisqu'ils empchent tout libre usage du jugement, toute distinction du vrai et du faux, et semblent inventŽs tout exprs pour Žteindre toute la lumire de l'entendement. La piŽtŽ, grand Dieu! et la religion consistent en absurdes mystres, et c'est ˆ leur complet mŽpris de la raison, ˆ leur dŽdain, ˆ leur aversion de l'entendement dont ils disent la nature corrompue, que, par la pire injustice, on reconna”t les dŽtenteurs de la lumire divine. Certes, s'ils possŽdaient seulement une Žtincelle de la lumire divine, ils ne seraient pas si orgueilleux dans leur dŽraison, mais apprendraient ˆ honorer Dieu de plus sage faon et, comme aujourd'hui par la haine, l'emporteraient sur les autres par l'amour; ils ne poursuivraient pas d'une si ‰pre hostilitŽ ceux qui ne partagent pas leurs opinions, mais plut™t auraient pitiŽ d'eux Ñ si du moins c'est pour le salut d'autrui et non pour leur propre fortune qu'ils ont peur. En outre, s'ils avaient quelque lumire divine, cela se conna”trait ˆ leur doctrine. J'avoue que leur admiration des mystres de l'ƒcriture est sans bornes, mais je ne vois pas qu'ils aient jamais exposŽ aucune doctrine en dehors des spŽculations aristotŽliciennes et platoniciennes; et, pour ne point para”tre des pa•ens, ils y ont accommodŽ l'ƒcriture. Il ne leur a pas suffi de dŽraisonner avec les Grecs, ils ont voulu faire dŽraisonner les Prophtes avec eux. Ce qui prouve bien clairement qu'ils n'ont pas vu, fžt-ce en rve, la divinitŽ de l'ƒcriture. Plus bas leur admiration les incline devant ses mystres, plus ils montrent qu'en eux la soumission ˆ l'ƒcriture l'emporte sur la foi, et cela se voit encore ˆ ce que la plupart posent en principe (pour l'entendre clairement et en deviner le vrai sens) que l'ƒcriture est partout vraie et divine, alors que ce devrait tre la conclusion d'un examen sŽvre ne laissant subsister en elle aucune obscuritŽ; ce que son Žtude directe nous dŽmontrerait   bien  mieux,   sans   le   secours   d'aucune  fiction humaine,  ils  le posent  d'abord comme  rgle  d'interprŽtation.
    Telles Žtaient donc les pensŽes qui occupaient mon esprit : non seulement je voyais la lumire naturelle mŽprisŽe, mais beaucoup la condamnant comme une source d'impiŽtŽ; des inventions humaines, devenues des enseignements divins; la crŽdulitŽ prise pour la foi; les controverses des philosophes soulevant dans l'ƒglise et l'ƒtat les passions les plus vives, engendrant la discorde et des haines cruelles et par suite des sŽditions parmi les hommes; sans  parler  de  beaucoup d'autres maux trop  longs ˆ ŽnumŽrer.  J'ai rŽsolu sŽrieusement en consŽquence de reprendre ˆ nouveau, sans prŽvention, et en toute libertŽ d'esprit, l'examen de l'ƒcriture et de n'en rien affirmer, de ne rien admettre comme faisant partie de sa doctrine qui ne fžt enseignŽ par elle avec une parfaite clartŽ. Avec cette prŽcaution donc j'ai formŽ une mŽthode pour l'interprŽtation des livres saints et, une fois en possession de cette mŽthode, j'ai commencŽ ˆ chercher avant tout ce que c'est qu'une prophŽtie, et en quelle condition Dieu s'est rŽvŽlŽ aux Prophtes ? et pourquoi ils ont ŽtŽ reconnus par lui ? c'est-ˆ-dire, si c'est parce qu'ils ont eu sur Dieu et la nature de hautes pensŽes, ou ˆ cause de leur seule piŽtŽ. Quand j'eus rŽpondu ˆ ces questions, je pus aisŽment Žtablir que l'autoritŽ des Prophtes a du poids seulement en ce qui concerne l'usage de la vie et la vertu vŽritable; quant au reste, leurs opinions nous touchent peu. Ces points acquis, j'ai cherchŽ pour quelle raison les HŽbreux ont ŽtŽ appelŽs les Žlus de Dieu ? Ayant vu que cÕest simplement parce que Dieu a choisi pour eux une certaine contrŽe o ils pussent vivre en sŽcuritŽ et commodŽment, j'ai compris que les Lois rŽvŽlŽes par Dieu ˆ Mo•se n'Žtaient autre chose que le droit propre ˆ l'ƒtat des HŽbreux et par suite que nul en dehors d'eux n'Žtait obligŽ de les admettre; bien plus qu'eux-mmes n'y Žtaient obligŽs que pendant la durŽe de leur ƒtat. En outre, pour savoir si on peut conclure de l'ƒcriture que l'entendement humain a une nature corrompue, j'ai voulu rechercher si la Religion catholique, c'est-ˆ-dire la loi divine rŽvŽlŽe ˆ la totalitŽ du genre humain par les Prophtes et les Ap™tres, est autre que celle qu'enseigne aussi la lumire naturelle ? Puis, si les miracles ont eu lieu contrairement ˆ l'ordre de la nature et s'ils prouvent l'existence de la providence de Dieu de faon plus claire et plus certaine que les choses connues de nous clairement et distinctement par leurs premires causes ? Mais comme, dans ce qu'enseigne expressŽment l'ƒcriture, je n'ai rien trouvŽ qui ne s'accord‰t avec l'entendement et qui lui contred”t, voyant en outre que les Prophtes n'ont rien enseignŽ que des choses   extrmement   simples   pouvant   tre   aisŽment perues par tous, et ont seulement usŽ, pour les exposer, du style et, pour les appuyer, des raisons qui pouvaient le mieux amener la multitude ˆ la dŽvotion envers Dieu, j'ai acquis l'entire conviction que l'ƒcriture laisse la raison absolument libre et n'a rien de commun avec la philosophie, mais que l'une et l'autre se maintiennent par une force propre ˆ chacune.  Pour donner de ce principe une dŽmonstration rigoureuse et prŽciser entirement ce point, je montre suivant quelle mŽthode l'ƒcriture doit tre interprŽtŽe et que toute la connaissance qu'elle  peut  donner  des  choses  spirituelles,  doit  tre tirŽe d'elle seule et non de ce que nous savons par la lumire naturelle. Je fais conna”tre ensuite les prŽjugŽs nŽs de ce que le vulgaire (attachŽ ˆ la superstition et qui prŽfre les restes des temps anciens ˆ l'ŽternitŽ mme) adore les livres de l'ƒcriture plut™t que la parole mme de Dieu. Puis je montre que la parole rŽvŽlŽe de Dieu, ce n'est pas un certain nombre de livres, mais une idŽe simple de la pensŽe divine telle qu'elle s'est fait conna”tre aux Prophtes par rŽvŽlation : ˆ savoir qu'il faut obŽir ˆ Dieu de toute son ‰me, en pratiquant la justice et la charitŽ. Et je fais voir que cette doctrine est enseignŽe dans l'ƒcriture suivant la comprŽhension et les opinions de ceux ˆ qui les Prophtes et les Ap™tres avaient accoutumŽ de prcher la parole de Dieu, prŽcaution nŽcessaire pour qu'elle fžt adoptŽe par les hommes sans aucune rŽpugnance et de toute leur ‰me. Ayant ainsi fait conna”tre les fondements de la foi, je conclus enfin que la connaissance rŽvŽlŽe n'a d'autre objet que l'obŽissance, et est ainsi entirement distincte de la connaissance naturelle, tant par son objet que par ses principes et ses moyens, que ces deux connaissances n'ont rien de commun, mais peuvent l'une et l'autre occuper leur domaine propre sans se combattre le moins du monde et sans qu'aucune des deux doive tre la servante de l'autre. En outre, puisque les hommes ont des complexions diffŽrentes et que l'un se  satisfait mieux de telles opinions, l'autre de telles autres, que ce qui est objet de religieux respect pour celui-ci, excite le rire de celui-lˆ, je conclus encore qu'il faut laisser ˆ chacun la libertŽ de son jugement et le pouvoir d'interprŽter selon sa complexion les fondements de la foi, et juger de la foi de chacun selon ses Ïuvres seulement, se demandant si elles sont conformes ou non ˆ la piŽtŽ, car de la sorte, tous pourront obŽir ˆ Dieu d'un entier et libre consentement et seules la justice et la charitŽ auront pour tous du prix. Aprs avoir fait conna”tre cette libertŽ donnŽe ˆ tous par la loi divine, je passe ˆ la deuxime partie du sujet : cette libertŽ peut et mme doit tre accordŽe sans danger pour la paix de l'ƒtat et le droit du souverain, elle ne peut tre enlevŽe sans grand danger pour la paix et grand dommage pour l'ƒtat. Pour le dŽmontrer, je pars du Droit Naturel de l'individu, lequel s'Žtend aussi loin que son dŽsir et sa puissance, nul suivant le droit de la Nature n'Žtant tenu de vivre selon la complexion d'autrui, chacun Žtant le dŽfenseur de sa libertŽ propre. Je montre de plus qu'en rŽalitŽ nul ne fait abandon de son droit, sinon celui qui  transfre ˆ un autre son pouvoir de se dŽfendre et que, de toute nŽcessitŽ, le dŽtenteur du droit naturel absolu se trouve tre celui ˆ qui tous ont transfŽrŽ, avec leur pouvoir de se dŽfendre, leur droit de vivre suivant leur complexion propre; et par lˆ j'Žtablis que les dŽtenteurs du souverain commandement dans l'ƒtat ont, dans la mesure de leur pouvoir, droit ˆ tout et sont seuls dŽfenseurs du droit et de la libertŽ, tandis que les autres doivent agir en tout selon leur seul dŽcret. Comme personne cependant ne peut tre privŽ du pouvoir de se dŽfendre au point qu'il cesse d'tre un homme, j'en conclus que nul ne peut tre entirement privŽ de son droit naturel, et que les sujets conservent, comme par un droit de Nature, certaines franchises qui ne peuvent leur tre ravies sans grand danger pour l'ƒtat et qui, ou bien leur sont accordŽes tacitement, ou bien sont stipulŽes avec ceux qui commandent. Aprs ces considŽrations, je passe ˆ la RŽpublique des HŽbreux dont je parle assez longuement, montrant en quelles conditions, par quels hommes et quels dŽcrets la Religion a commencŽ d'avoir force de loi, et indiquant en passant d'autres particularitŽs qui m'ont paru mŽriter d'tre connues. Aprs cela, j'Žtablis que ceux qui dŽtiennent le souverain commandement ne sont pas seulement les gardiens et les interprtes du droit civil, mais aussi du droit sacrŽ, et que seuls ils ont le droit de dŽcider ce qui est juste, ce qui est injuste, ce qui est conforme ou contraire ˆ la piŽtŽ; ma conclusion est enfin que pour maintenir ce droit le mieux possible et assurer la sžretŽ de l'ƒtat, il faut laisser chacun libre de penser ce qu'il voudra et de dire ce qu'il pense.
    Tel est, Lecteur Philosophe, l'ouvrage que je te donne ˆ examiner avec la conviction qu'en raison de l'importance et de l'utilitŽ de son objet, qu'on le prenne dans sa totalitŽ ou dans chacun de ses chapitres, il ne recevra pas de toi mauvais accueil; j'aurais lˆ-dessus plusieurs choses ˆ ajouter, mais je ne veux pas que cette prŽface s'allonge et devienne un volume, je crois d'ailleurs que l'essentiel est connu surabondamment des philosophes. Aux non-philosophes je n'ai cure de recommander ce TraitŽ, n'ayant pas de raison d'espŽrer qu'il puisse leur convenir en aucune faon. Je sais, en effet, combien sont enracinŽs dans leur ‰me les prŽjugŽs auxquels sous couleur de piŽtŽ ils ont donnŽ leur adhŽsion. Je sais aussi qu'il est Žgalement impossible d'extirper de l'‰me du vulgaire la superstition et la crainte. Je sais enfin qu'en lui l'insoumission tient lieu de constance et qu'il n'est pas gouvernŽ par la Raison, mais emportŽ par la Passion ˆ la louange et au bl‰me. Je n'invite donc pas ˆ lire cet ouvrage le vulgaire et ceux qui sont agitŽs des mmes passions que lui; bien plut™t prŽfŽrerais-je de leur part une entire nŽgligence ˆ une interprŽtation qui, Žtant erronŽe suivant leur coutume invariable, leur donnerait occasion de faire le mal, et, sans profit pour eux-mmes, de nuire ˆ ceux qui philosopheraient plus librement, n'Žtait qu'ils croient que la Raison doit tre la servante de la ThŽologie; ˆ ces derniers, en effet, j'ai la conviction que cet ouvrage sera trs utile.
    Comme d'ailleurs beaucoup n'auront ni le loisir ni le gožt de tout lire, je suis obligŽ de prŽvenir ici comme ˆ la fin du TraitŽ que je n'ai rien Žcrit que je ne sois prt ˆ soumettre ˆ l'examen et au jugement des souverains de ma Patrie; s'ils jugent, en effet, que j'ai dit quelque chose de contraire aux lois de la patrie ou au salut public, je veux que cela soit comme nÕayant pas ŽtŽ dit. Je sais que je suis homme et que j'ai pu me tromper; j'ai mis tous mes soins toutefois ˆ ne me pas tromper et en premier lieu ˆ ne rien Žcrire qui ne s'accord‰t parfaitement avec les lois de la patrie, la piŽtŽ et les bonnes mÏurs.