Spinoza
ƒthique, IVme partie
Proposition XLV


       
        PROPOSITION XLV

La Haine ne peut jamais tre bonne.


        DŽmonstration

Nous nous efforons de dŽtruire l'homme que nous ha•ssons (Prop. 39, p. III), c'est-ˆ-dire que nous nous efforons ˆ quelque chose qui est mauvais (Prop. 37). Donc, etc. C. Q. F. D.


        SCOLIE

On observera que, dans cette proposition et les suivantes, j'entends par Haine seulement la Haine envers les hommes.


        COROLLAIRE I

L'Envie, la Raillerie, le MŽpris, la Colre, la Vengeance et les autres affections qui se ramnent ˆ la Haine ou en naissent sont choses mauvaises ; ce qui est Žvident aussi par la Proposition 39, partie III, et la Proposition 37.


        COROLLAIRE II

Tout ce que nous appŽtons par suite de ce que nous sommes affectŽs de Haine, est vilain, et injuste dans la CitŽ. Cela se voit aussi par la Proposition 39, partie III, ou par les dŽfinitions du vilain et de l'injuste dans le Scolie de la Proposition 37.


        SCOLIE

Entre la Raillerie (que j'ai dit tre mauvaise dans le Coroll. I) et le rire, je fais une grande diffŽrence. Car le rire, comme aussi la plaisanterie, est une pure joie et, par suite, pourvu qu'il soit sans excs, il est bon par lui-mme (Prop. 4I). Seule assurŽment une farouche et triste superstition interdit de prendre des plaisirs. En quoi, en effet, convient-il mieux d'apaiser la faim et la soif que de chasser la MŽlancolie ? Telle est ma rgle, telle est ma conviction. Aucune divinitŽ, nul autre qu'un envieux, ne prend plaisir ˆ mon impuissance et ˆ ma peine, nul autre ne tient pour vertu nos larmes, nos sanglots, notre crainte et autres marques d'impuissance intŽrieure ; au contraire, plus grande est la Joie dont nous sommes affectŽs, plus grande la perfection ˆ laquelle nous passons, plus il est nŽcessaire que nous participions de la nature divine. Il est donc d'un homme sage d'user des choses et d'y prendre plaisir autant qu'on le peut (sans aller jusqu'au dŽgožt, ce qui n'est plus prendre plaisir). Il est d'un homme sage, dis-je, de faire servir ˆ sa rŽfection et ˆ la rŽparation de ses forces des aliments et des boissons agrŽables pris en quantitŽ modŽrŽe, comme aussi les parfums, l'agrŽment des plantes verdoyantes, la parure, la musique, les jeux exerant le Corps, les spectacles et d'autres choses de mme sorte dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui. Le Corps humain en effet est composŽ d'un trs grand nombre de parties de nature diffŽrente qui ont continuellement besoin d'une alimentation nouvelle et variŽe, pour que le Corps entier soit Žgalement apte ˆ tout ce qui peut suivre de sa nature et que l'Ame soit Žgalement apte ˆ comprendre ˆ la fois plusieurs choses. Cette faon d'ordonner la vie s'accorde ainsi trs bien et avec nos principes et avec la pratique en usage ; nulle rgle de vie donc n'est meilleure et plus recommandable ˆ tous Žgards, et il n'est pas nŽcessaire ici de traiter ce point plus clairement ni plus amplement.