Spinoza
Traité théologico-politique

Chapitre XII

Du véritable texte original  de la loi divine, pour quelle raison on l'appelle l'Écriture sainte et pour quelle raison on l'appelle Parole de Dieu ; on montre enfin qu'en tant qu'elle contient la parole de Dieu, elle nous est parvenue incorrompue.

On appelle sacré et divin ce qui est destiné à la pratique de la piété et de la religion ; cela sera sacré aussi longtemps que des hommes s’en serviront religieusement : si ces hommes cessent d’être pieux, cela cessera en même temps d’être sacré ; s’ils le consacrent à des actions impies, alors ce qui était auparavant sacré devient impur et profane. Par ex. le patriarche Jacob appela demeure de Dieu un certain lieu parce qu’il y honora le Dieu qui lui fut révélé ; mais ce même lieu fut appelé par les prophètes demeure d’iniquité (cf. Amos 5 : 5 et Osée 10 : 5) parce que les Israélites, en vertu d’un usage institué par Jéroboam, y sacrifiaient aux idoles. Voici un autre exemple qui le montre très clairement : c’est du seul usage que les mots tirent une signification déterminée; si, conformément à leur usage, ils sont disposés de sorte que ceux qui les lisent soient portés à la dévotion, alors ces mots seront sacrés ainsi que le livre écrit selon un tel arrangement de termes. Mais si cet usage disparaît ensuite, de sorte que ces mots n’aient plus de signification, ou bien si, soit par méchanceté soit qu’on n’en ait plus besoin, le livre est complètement négligé, alors, les mots comme le livre n’auront plus ni usage ni sainteté; enfin, si ces mots sont disposés autrement ou si l’usage s’est imposé de les prendre dans une signification contraire, alors les mots et le livre auparavant sacrés deviendront impurs et profanes. D’où il résulte que rien d’extérieur à la pensée n’est sacré, ou profane, ou impur, absolument, mais seulement relativement à elle.

De multiples passages de l’Écriture le font voir de manière très évidente. Prenons un ou deux exemples : Jérémie dit au chap. 7 : 4 que les Juifs de son temps ont appelé faussement le temple de Salomon « temple de Dieu », puisque, ajoute-t-il dans le même chapitre,  le nom de Dieu ne pouvait s’appliquer à ce temple qu’aussi longtemps qu’il était fréquenté par des hommes honorant Dieu et défendant la justice; s’il était fréquenté par des homicides, des voleurs, des idolâtres ou autres criminels, c’était plutôt un repaire de brigands. Je me suis souvent étonné de ce que l’Écriture ne dise mot de ce qu’il était advenu de l’arche d’alliance : il est pourtant certain qu’elle a péri ou qu’elle a brûlé avec le  temple, alors que rien, chez les Hébreux, n’était plus sacré ni l’objet d’un plus grand respect. Pour cette raison, l’Écriture aussi n’est sacrée et ses paroles divines qu’aussi longtemps qu’elle porte les hommes à la dévotion envers Dieu ; mais s’ils la négligent complètement, comme jadis les Juifs, alors elle n’est rien que du papier et de l’encre noire : ils la rendent complètement profane et la laissent exposée à la corruption ; si donc elle se corrompt ou périt, il est faux de dire que la parole de Dieu s’est corrompue ou a péri […] De même, lorsque Moïse brisa les premières tables, il ne laissa pas tomber de ses mains ni ne brisa la parole de Dieu par colère (car qui pourrait soupçonner cela de Moïse et de la parole de Dieu ?), mais il ne laissa tomber que des pierre auparavant sacrées parce que, sur elles, était inscrite l’alliance selon laquelle les Juifs s’étaient obligés à obéir à Dieu, mais qui n’avaient plus aucune sainteté puisqu’en adorant le veau d’or ils avaient rendu le pacte caduc.