Spinoza
Traité politique

Chapitre II, § XIV et XV



XIV. Dans la mesure où les hommes sont en proie à la colère, à l'envie ou à quelque autre passion haineuse, ils sont tiraillés dans des sens différents et s'opposent les uns aux autres ; c'est pourquoi ils sont d'autant plus à craindre qu'ils sont plus puissants, plus habiles et plus rusés que le reste des animaux. Et puisque les hommes, le plus souvent (cf. ch. 1 art. 5) sont par nature soumis à ces passions, par nature ils sont ennemis. En effet mon plus grand ennemi c'est celui que je dois le plus redouter et de qui je dois le plus me garder.

XV. Puisque à l'état naturel chacun relève de son propre droit aussi longtemps seulement qu'il peut se garder de l'oppression d'autrui, et qu'à lui seul c'est en vain qu'il tenterait de se garder de tous, il en résulte qu'aussi longtemps que le droit humain naturel est déterminé par la puissance de chacun pris séparément, ce droit est sans portée aucune : il est plus imaginaire que réel puisqu'on n'a aucune façon sûre de le faire prévaloir. Il est certain que chacun est d'autant moins puissant et par conséquent a d'autant moins de droits qu'il a de plus grands motifs de crainte. Ajoutons que sans une aide réciproque les hommes ne peuvent guère entretenir leur vie ni cultiver leur esprit. Ainsi le droit de nature qui est propre au genre humain ne peut-il guère se concevoir que là où les hommes ont une organisation juridique en commun : là où ils peuvent, ensemble, revendiquer des terres pour les habiter et les cultiver, se protéger, repousser toute violence et vivre comme le juge bon leur communauté. En effet (cf ch. 2 art. 13) plus nombreux sont ceux qui s'unissent de cette façon, plus ils ont de droits ; et si, parce qu'à l'état naturel les hommes ne peuvent guère relever de leur propre droit, les scolastiques veulent appeler l'homme un animal social, je n'ai rien à leur objecter.