Shakespeare
Jules Csar

acte II, scne III



Toujours Rome. Une pice du palais de Csar. Tonnerre et clairs.
 Entre CSAR en robe de chambre.


CSAR.Ni le ciel ni la terre n'ont t en paix cette nuit. Trois fois Calpurnia dans son sommeil s'est crie : Au secours ! oh ! ils assassinent Csar !Y a-t-il l quelqu'un ?
(Entre un serviteur.)


LE SERVITEUR.Mon seigneur ?


CSAR.Va, commande aux prtres d'offrir l'instant un sacrifice, et reviens m'apprendre quel succs ils en augurent.


LE SERVITEUR.J'y vais, mon seigneur.
(Il sort.)
(Entre Calpurnia.)


CALPURNIA.Que prtendez-vous, Csar ? Penseriez-vous sortir ? vous ne sortirez point aujourd'hui de chez vous.


CSAR.Csar sortira. Les choses qui m'ont menac ne m'ont jamais regard que de dos : ds qu'elles apercevront le visage de Csar, elles s'vanouiront.


CALPURNIA.Csar, jamais je ne me suis arrte aux prsages ; mais aujourd'hui ils m'pouvantent. Sans parler de tout ce que nous avons entendu et vu, il y a de l'autre ct un homme qui raconte d'horribles phnomnes vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au milieu des rues ; la bouche des spulcres s'est ouverte et a laiss chapper leurs morts ; de terribles guerriers de feu combattaient sur les nuages, en lignes, en escadrons, et avec toute la rgularit de la guerre ; il en pleuvait du sang sur le Capitole ; le choc de la bataille retentissait dans les airs ; on entendait les hennissements des coursiers et les gmissements des mourants, et des spectres ont pouss le long des rues des cris aigus et lamentables ! O Csar, ces prsages sont inous, et je les redoute.

CSAR.Que peut-on viter de ce qui est dcrt par les puissants dieux ? Csar sortira, car ces prsages s'adressent au monde entier autant qu' Csar.


CALPURNIA.Quand il meurt des mendiants, on ne voit pas des comtes ; mais les cieux mmes signalent par leurs feux la mort des princes.


CSAR.Les lches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne gote jamais la mort qu'une fois. De tous les prodiges dont j'aie encore ou parler, le plus trange pour moi, c'est que les hommes puissent sentir la crainte, voyant que la mort, fin ncessaire, arrivera l'heure o elle doit arriver. (Rentre le serviteur.)Que disent les augures ?


LE SERVITEUR.Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd'hui : en retirant les entrailles d'une des victimes, ils n'ont pu retrouver le cur de l'animal.


CSAR.Les dieux ont voulu faire honte la lchet. Csar serait un animal sans cur si la peur le retenait aujourd'hui dans sa maison : non, Csar n'y restera pas. Le danger sait trs bien que Csar est plus dangereux que lui : nous sommes deux lions mis bas le mme jour, mais je suis l'an et le plus terrible, et Csar sortira.


CALPURNIA.Hlas ! mon seigneur, vous consumez toute votre sagesse en confiance. Ne sortez point aujourd'hui : donnez ma crainte et non la vtre pour le motif qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine au snat : il dira que vous ne vous portez pas bien aujourd'hui ; me voici genoux devant vous, pour l'obtenir.


CSAR.Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien ; et pour complaire ton caprice, je resterai.
(Entre Dcius.) Voici Dcius Brutus ; il le leur dira.

DCIUS.Salut Csar ! Bonjour, digne Csar ! Je viens vous chercher pour aller au snat.


CSAR.Et vous tes venu fort propos, Dcius, pour porter mes salutations aux snateurs, et leur dire que je ne veux pas aller aujourd'hui au snat. Que je ne le puis, serait faux ; que je ne l'ose, plus faux encore [Voltaire fait de cette phrase un apart, ce qui n'est pas dans l'original.]. Je ne veux pas y aller aujourd'hui : dites-le leur ainsi, Dcius.


CALPURNIA.Dites qu'il est malade.


CSAR.Csar leur fera-t-il porter un mensonge ? Ai-je tendu si loin mon bras et mes conqutes, pour craindre de dire la vrit quelques barbes grises ?Dcius, allez leur dire que Csar ne veut pas y aller.

DCIUS.Trs-puissant Csar, faites-moi connatre quelques-unes de vos raisons, de peur qu'on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce discours.


CSAR.La raison est dans ma volont : je n'y veux pas aller ; c'en est assez pour satisfaire le snat. Mais, pour votre satisfaction particulire et parce que je vous aime, je vous dirai que c'est Calpurnia que voil, ma femme, qui me retient ici. Elle a rv cette nuit qu'elle voyait ma statue, semblable une fontaine, verser du sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des avis et des prsages de maux imminents ; et, genoux, elle m'a conjur de demeurer aujourd'hui chez moi.


DCIUS.Ce songe est interprt contre-sens : c'est une vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que, parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement en tre teint, en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacre qui les fasse reconnatre[Voltaire parat n'avoir pas remarqu le sens cach de ces paroles qui font videmment allusion au projet de meurtre. Il traduit ainsi :
Par vous Rome vivifie 
reoit un nouveau sang et de nouveaux destins.] ; et voil ce que signifie le songe de Calpurnia.


CSAR.Vous en avez ainsi trs bien expliqu le sens.


DCIUS.Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j'ai vous dire. Sachez maintenant que le snat a rsolu de dcerner aujourd'hui une couronne au puissant Csar : si vous envoyez dire que vous ne voulez pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il s'en pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait ainsi votre message : Que le snat se spare ; ce sera pour une autre fois, quand la femme de Csar aura fait de meilleurs rves. Si Csar se cache, ne se diront-ils pas l'oreille : Voyez, Csar a peur ? Pardonnez-moi, Csar ; c'est mon tendre, mon bien tendre zle pour votre fortune, qui me commande de vous parler ainsi ; et la raison est ici dans l'intrt de mon affection.


CSAR.Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calpurnia ! J'ai honte d'y avoir cd. Qu'on me donne ma robe ; je veux aller au snat.
(Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Mtellus, Casca, Trbonius et Cinna.)Et voyez, Publius vient ici me chercher.