SHAKESPEARE
RICHARD II





BOLINGBROKE.

— Qu’on aille chercher Richard, pour qu’à la vue de tous — il puisse abdiquer : nos procédés ainsi — ne seront pas suspects.,

YORK.

Je vais être son guide.

Il sort.
BOLINGBROKE.

— Lords, qui êtes ici arrêtés par nos ordres, — donnez caution de vous présenter au jour désigné.

À l’évêque de Carlisle.

— Nous devons peu à votre affection, — et nous comptions peu sur votre concours.

Rentre York, accompagné de Richard et de plusieurs officiers portant la couronne et les insignes de la royauté.
RICHARD.

— Hélas ! pourquoi suis-je mandé devant un roi, — avant d’avoir secoué les royales pensées — dans lesquelles je régnais ? J’ai à peine appris — à insinuer, à flatter, à saluer et à plier le genou : — donnez à la douleur le temps de m’initier — à cette soumission.

Il regarde autour de lui.

Mais je me rappelle bien — les traits de ces hommes : n’étaient-ils pas à moi ? — Naguère ne me criaient-il pas tous salut ? — C’est ce que Judas cria au Christ : mais lui, sur douze, — trouva onze fidèles ; moi, sur douze mille, pas un ! — Dieu sauve le roi !… Est-ce que personne ne dit : Amen ? — Suis-je à la fois le prêtre et le clerc ? Eh bien soit ! Amen ! — Dieu sauve le roi ! quoique je ne sois plus le roi ! — Et amen encore, quand le ciel voudrait que je le fusse toujours ! — Pour quel emploi m’envoie-t-on chercher ?

YORK.

— Pour accomplir, de ton plein gré, — ce qu’une majesté fatiguée t’a fait offrir, — la cession de ta dignité et de ta couronne — à Henry Bolingbroke.

RICHARD.

— Donnez-moi la couronne… Là, cousin, prends la couronne : — je la tiens de ce côté, tiens-la de l’autre. — Maintenant cette couronne d’or est comme un puits profond — auquel sont attachés deux seaux, remplis l’un après l’autre : l’un, vide, s’agitant sans cesse en l’air, — l’autre, en bas, disparu et plein d’eau. — Le seau d’en bas, plein de larmes, c’est moi, — abreuvé de douleurs ; le seau qui monte, c’est vous.

BOLINGBROKE.

— Je croyais que vous abdiquiez de votre plein gré.

RICHARD.

— Ma couronne, oui ; mais mes chagrins me restent. — Vous pouvez me destituer de ma gloire et de ma puissance, — mais non de mes chagrins : je suis toujours roi de ceux-là.

BOLINGBROKE.

— Vous me transmettez une partie de vos soucis avec votre couronne.

RICHARD.

— Vos soucis, en s’augmentant, ne m’enlèvent pas mes soucis. — Ce qui fait mon souci, c’est la perte de mes vieux soucis ; — ce qui fait votre souci, c’est le gain de nouveaux soucis. — Je garde les soucis mêmes que je cède : — ils suivent la couronne, et pourtant ils me restent.

BOLINGBROKE.

— Êtes-vous consentant de renoncer à la couronne ?

RICHARD.

— Oui… et non, car je ne dois plus rien être ; — non, non, car je renonce pour toi à être ce que je suis. — Remarque maintenant comme je vais me dépouiller : — je retire ce lourd diadème de ma tête, — ce sceptre incommode de ma main, — et de mon cœur l’orgueil du pouvoir royal. — Avec mes propres larmes je me lave de l’onction sainte : — de mes propres mains j’enlève ma couronne ; — de ma propre bouche j’abjure ma dignité sacrée ; — de ma propre voix j’annule tous les serments de fidélité, — j’abdique toute pompe et toute majesté, — j’abandonne mes manoirs, rentes et revenus, — je rapporte mes actes, décrets et statuts. — Que Dieu pardonne tous les serments violés envers moi ! — Que Dieu maintienne inviolables tous les serments à toi prêtés ! — Qu’il ne m’afflige plus de rien, moi qui n’ai plus rien, — et qu’il t’exauce en tout, toi qui as tout acquis ! — Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trône de Richard, — et puisse Richard être bientôt couché dans un trou sous la terre ! — Dieu sauve le roi Henry, c’est le vœu de l’ex-roi Richard ! — Dieu veuille lui accorder maintes années de jours radieux ! — Que me reste-t-il à faire ?

NORTHUMBERLAND, lui présentant un papier.

Il vous reste à lire — ces accusations, ces crimes graves — commis par votre personne et par vos familiers contre l’État et les intérêts de ce pays, — afin que par cette confession la conscience de tous — soit convaincue que vous êtes justement déposé.

RICHARD.

— Le faut-il ? faut-il que je dévide — l’écheveau de mes folies ? Bon Northumberland, — si tes fautes étaient- enregistrées, — serais-tu pas humilié d’en donner lecture — devant une si noble compagnie ? Si tu le faisais, — tu y trouverais un odieux article, — contenant la déposition d’un roi — et la rupture violente d’un serment sacré, — marqué pour la damnation dans le livre des cieux !… — Oui, toi, et vous tous qui impassibles me regardez ici — harcelé par ma misère ! — Qu’importe qu’il y en ait parmi vous qui, comme Pilate, se lavent les mains, — en montrant un semblant de pitié !… Vous-mêmes, Pilates, — vous m’avez livré à ma croix amère, — et nulle eau ne pourra laver votre péché.

NORTHUMBERLAND.

— Dépêchez, milord ; lisez ces articles.

RICHARD.

— Mes yeux sont pleins de larmes, je ne puis y voir. — Et pourtant l’eau amère ne les aveugle pas au point — qu’ils ne puissent voir ici un tas de traîtres ! — Oui, si je tourne mes regards sur moi-même, — je me trouve traître comme le reste : — car j’ai donné ici le consentement de mon âme — pour dépouiller le corps sacré d’un roi ; — j’ai avili la gloire, asservi la souveraineté, — assujetti la majesté suprême et encanaillé le pouvoir !

NORTHUMBERLAND.

— Monseigneur.

RICHARD.

— Je ne suis pas ton seigneur, homme hautain et insolent ! — Je ne suis le seigneur de personne ! — Je n’ai pas de nom, pas de titre — (non, pas même le nom qui me fut donné sur les fonts baptismaux), — qui ne soit usurpé… Hélas ! quel malheur ! — avoir traversé tant d’hivers, — et ne pas savoir de quel nom m’appeler ! Oh ! que ne suis-je un dérisoire roi de neige, — exposé au soleil de Bolingbroke, — pour me fondre tout en eau !… — Bon roi… grand roi (et pourtant pas grandement bon), — si ma parole a encore une valeur en Angleterre, — faites, sur son commandement, apporter un miroir, que je voie comment est mon visage, — depuis qu’il est dépouillé de sa majesté.

BOLINGBROKE.

— Que l’un de vous aille chercher un miroir.

Un homme de la suite sort.
NORTHUMBERUKD.

— Lisez ce papier, en attendant que le miroir arrive.

RICHARD.

— Démon ! tu me tourmentes avant que je sois arrivé en enfer.

BOLINGBROKE.

— N’insistez plus, milord Northumberland.

NORTHUMBERLAND.

— Alors les communes ne seront pas satisfaites.

RICHARD.

— Elles seront satisfaites : j’en lirai assez, — quand j’aurai sous les yeux le livre même — où tous mes péchés sont écrits, c’est-à-dire moi-même.

L’homme rentre avec un miroir et le remet à Richard.

— Donnez-moi cette glace ; c’est là que je veux lire… Quoi ! pas de rides plus profondes ! La douleur qui a porté — tant de coups à ce visage, — n’y a pas fait de plus profondes blessures ! miroir flatteur, — comme les courtisans de ma prospérité, — tu me trompes ! est-ce là le visage de celui — qui chaque jour sous le toit de son palais — entretenait dix mille hommes ? Est-ce là ce visage-qui, comme le soleil, faisait baisser tous les yeux ?

— Est-ce là ce front qui affronta tant de folies — et qui reçut de Bolingbroke l’affront suprême ? — Une gloire bien fragile brille sur ce visage ; — en bien, le visage est aussi fragile que la gloire.

Il jette à terre le miroir, qui se brise.

— Car le voilà brisé en mille éclats… — Remarque, roi taciturne, la morale de ce spectacle, — comme ma douleur a vite détruit mon visage !

BOLINGBROKE.

— L’ombre de votre douleur a détruit — l’ombre de votre visage.

RICHARD.

Répète cela. — L’ombre de ma douleur ? ah ! voyons ! — C’est très-vrai, mon chagrin est tout intérieur ; — et ces formes externes de la désolation — ne sont que les ombres du chagrin invisible — qui fermente en silence dans l’âme torturée. — C’est là qu’en est l’essence ; et je te remercie, roi, — de ta bonté grande : non-seulement tu donnes — cause à mon affliction, mais tu instruis ma douleur — à remonter à sa cause. Je vais demander une faveur, — et puis partir pour ne plus vous importuner. — L’obtiendrai-je ?

BOLINGBROKE.

Quelle est-elle, beau cousin ?

RICHARD.

— Beau cousin ! Eh ! mais je suis plus grand qu’un roi. — Car, quand j’étais roi, mes flatteurs — n’étaient que mes sujets ; et maintenant que je suis un sujet, — voici que j’ai un roi pour flatteur. — Étant si grand, je n’ai pas besoin de solliciter.

BOLINGBROKE.

— Demandez pourtant.

RICHARD.

Et j’obtiendrai la chose ?

BOLINGBROKE.

Vous l’obtiendrez.

RICHARD.

— Eh bien ! permettez-moi de m’en aller.

BOLINGBROKE.

Où ?

RICHARD.

— Où Vous voudrez, pourvu que je sois loin de votre vue.

BOLINGBROKE.

— Que quelques-uns d’entre vous le convoient jusqu’à la Tour.

RICHARD.

— C’est bien un convoi, en effet ! Vous savez hâter un convoi, — vous tous, qui vous élevez si lestement par la chute d’un roi légitime !

Richard sort, escorté par quelques lords et par des gardes.