Sextus Empiricus
Contre les philosophes
La conception de la sensation d'Épicure




Livre VII, Contre les logiciens, I, 203-216


[203] Selon Épicure, comme il existe deux réalités corrélées l’une à l’autre, la représentation et l’opinion, la représentation (qu’il appelle aussi « évidence ») est toujours vraie. En effet, de même que les affections premières, autrement dit le plaisir et la peine, se constituent à partir de certaines choses à même de les produire, et en fonction des choses qui sont précisément à même de les produire — par exemple, le plaisir à partir des choses  agréables et la douleur à partir des choses douloureuses —, et qu’il n’est jamais possible que ce qui produit du plaisir ne soit pas plaisant ni que ce qui provoque de la douleur ne soit pas douloureux, mais que, au contraire, le plaisir nécessairement est agréable et la douleur douloureuse, par leur nature même, ainsi en est-il également pour les représentations, qui sont des affections qui nous concernent. Ce qui produit chacune d’elles est partout, et dans tous les cas, un représenté, qui ne peut pas — puisqu’il est représenté — à moins d’exister véritablement tel qu’il apparaît, être établi comme à même de produire une représentation. [204]  Et il faut raisonner d’une manière très voisine pour les représentations particulières : en effet, le visible non seulement apparaît visible, mais il est précisément tel qu’il apparaît, et l’audible non seulement apparaît audible, mais il est, on le sait, précisément tel, pour de vrai ; et de même aussi pour tous les autres sensibles. Donc toutes les représentations sont vraies ; et cela à juste titre. [205] Car, si la représentation est dite vraie selon les épicuriens, chaque fois que ce qui existe bien advient à partir d’un existant, et en fonction de lui, et que toute représentation se constitue à partir d’un représenté existant, et en fonction du représenté lui-même, toute représentation est nécessairement vraie.

[206] Or, elle est tout à fait trompeuse pour certains, la diversité des représentations qui semblent tomber sous les sens à partir du même sensible, le visible par exemple, puisqu’elle fait apparaître l’objet d’une autre couleur, d’une autre forme ou avec quelque modification. De fait, ils ont supposé que, parmi les représentations qui diffèrent ainsi et se contredisent, l’une doit être vraie, tandis que l’autre, à l’opposé, doit se trouver fausse, ce qui précisément est stupide et propre à des hommes qui n’envisagent pas globalement la nature des êtres. [207] En effet, si le solide n’est pas vu en totalité, la couleur du solide (pour raisonner sur les visibles), elle, l’est. Or, la couleur est pour une part sur le solide lui-même, comme dans le cas de ceux qu’on regarde de près et à la bonne distance, et, pour une autre part, extérieure au solide et existante dans des lieux contigus, comme dans le cas de ceux qu’on peut observer à grande distance. Et comme ce dernier solide est modifié dans l’espace intermédiaire et reçoit une forme qui lui est propre, [208]  la représentation qu’il offre est telle qu’il existe justement lui-même en vérité.

Dans ces conditions, de même précisément que ce qu’on entend, ce n’est ni le son à l’intérieur du vase d’airain qu’on frappe, ni le cri à l’intérieur de la bouche de celui qui l’a poussé, mais le son qui tombe sous notre sens, et comme personne ne prétend que celui qui entend à faible distance a une perception fausse du son, puisque précisément il le saisit comme plus fort s’il s’approche, ainsi je ne dirais pas que la vision est mensongère parce que, à grande distance, elle voit la tour petite et ronde et, de près, plus grande et carrée. [209]  Au contraire, je dirais plutôt qu’elle est vraie, parce que, quand le sensible lui apparaît petit et d’une forme donnée, il est réellement petit et d’une forme donnée, du fait que le déplacement à travers l’air a gommé ses limites ; et aussi, quand il apparaît grand cette fois et d’une autre forme, il est cette fois, de manière semblable, grand et d’une autre forme, puisque, assurément, il n’est plus le même dans l’un et l’autre cas.

En effet, c’est un reste de l’opinion déviante de s’imaginer que c’était le même représenté qu’on pouvait observer de près et de loin. [210] Or, le propre de la sensation, on le sait, c’est de saisir simplement ce qui est présent et la met en mouvement, la couleur par exemple, et non de juger distinctement que l’objet est tel ici et autre là. C’est pourquoi précisément, si les représentations sont toutes vraies pour ces raisons, les opinions ne le sont pas toutes, mais offrent au contraire, on le sait, une différence. Car parmi ces dernières, on le sait, les unes sont vraies et les autres sont fausses, puisque justement ce sont nos sensations sur lesquelles s’appuient des jugements ; en revanche, les jugements que nous portons sont pour les uns corrects, pour les autres mauvais, soit qu’on ajoute aux représentations quelque chose qu’on leur attribue, soit qu’on leur retire quelque chose et que, en général, on fasse la sensation dépourvue de raison.
    [211] Donc, selon Épicure, parmi les opinions, les unes sont vraies, les autres fausses : sont vraies celles qui sont confirmées et non infirmées au regard de l’évidence , fausses celles qui sont infirmées et non confirmées au regard de l’évidence.

[212] La confirmation est une saisie compréhensive, au moyen de l’évidence, que ce qui est émis comme opinion est tel qu’il a été émis autrefois comme opinion. Par exemple, j’imagine que Platon s’avance au loin et, compte tenu de la distance, j’émets l’opinion que c’est Platon ; quand celui-ci s’est rapproché, une confirmation est venue s’ajouter, une fois la distance réduite : c’est bien Platon et, ce qui l’a confirmé, c’est l’évidence même. [213]  La non-infirmation est l’implication par ce qui apparaît du non-visible supposé, c’est-à-dire de ce qui est objet d’opinion ; par exemple quand Épicure dit qu’il y a du vide, ce qui précisément n’est pas visible, cela est assuré par une réalité évidente, le mouvement ; car s’il n’y a pas de vide, il ne devrait pas non plus y avoir de mouvement, le corps mû n’ayant pas de lieu vers lequel se tourner du fait que tout est plein et compact, [214] si bien que la manifestation d’un mouvement existant n’infirme pas l’objet d’opinion qui n’est pas visible.

L’infirmation, elle, est quelque chose qui est en contradiction avec la non-infirmation. De fait, elle est, on le sait, la réfutation simultanée de ce qui apparaît et du non-visible supposé ; par exemple, si le stoïcien dit qu’il n’y a pas de vide, jugeant que c’est là quelque chose qui n’est pas visible, ce qui apparaît, je veux dire le mouvement, doit être réfuté en même temps que ce qui est objet de supposition — car s’il n’y a pas de vide, il advient nécessairement qu’il n’y a pas non plus de mouvement —, de la manière que nous avons déjà précédemment montrée. [215] Et, de même aussi, la non-confirmation est en contradiction avec la confirmation. Elle est en effet, on le sait, la rencontre par l’évidence du fait que l’objet d’opinion n’est pas tel qu’on se l’est précisément figuré. Par exemple, si quelqu’un s’avance au loin, nous imaginons, du fait de la distance, que c’est Platon ; mais une fois la distance réduite, nous avons reconnu par l’évidence que ce n’est pas Platon, et ce qui s’est produit, c’est une opération de cette sorte : la non-confirmation, [216] car l’objet d’opinion n’a pas été confirmé par ce qui apparaît. De là vient que confirmation et non-infirmation sont les critères de la vérité d’une chose, tandis que non-confirmation et infirmation le sont de sa fausseté. Mais c’est l’évidence qui est le soubassement et le fondement de tout.


 

 

Livre VIII, Contre les logiciens, II

 

9. Épicure disait que tous les sensibles sont vrais et existants, car il n’y a pas de différence, on le sait, entre dire que quelque chose est vrai et dire qu’il est existant. À partir de là, précisément, il esquisse les contours du vrai et du faux en ces termes : « Est vrai ce qui est tel qu’on dit qu’il est ». Comme la sensation, selon lui, est à même de saisir ce qui tombe sous le sens, sans rien enlever ni ajouter ni transformer du fait qu’elle est dépourvue de raison, elle est toujours véridique et saisit ce qui est tel qu’il est lui-même par nature ; au contraire, alors que tous les sensibles sont vrais, il en va différemment des objets d’opinion : autrement dit, les uns sont vrais, les autres faux, comme nous l’avons montré précédemment.

 

63-64. Épicure disait que tous les sensibles sont vrais, que toute représentation provient d’un existant et est semblable à ce qui met la sensation en mouvement, et que, en revanche, les gens pour qui certaines des représentations sont vraies et d’autres fausses font erreur en raison d’une incapacité à séparer l’opinion de l’évidence. En tout cas, dans le cas d’Oreste, quand il croyait voir les Érinyes, si la sensation que des simulacres mettaient en mouvement était vraie (car les simulacres étaient bien là), son esprit, lui, en s’imaginant que les Érinyes étaient des êtres solides, produisait une opinion fausse. Et d’ailleurs, selon lui, les gens dont il a été précédemment question, en introduisant une différence entre les représentations, ne parviennent pas à rendre digne de foi le fait que certaines d’entre elles sont vraies et d’autres fausses ; en effet, ce n’est ni un phénomène qui leur apprendra cette sorte de chose — car ce qui est l’objet de l’enquête, ce sont les phénomènes ! —, ni, du non-visible — car c’est au moyen d’un phénomène que le non-visible doit être démontré.