Sextus Empiricus
Esquisses pyrrhoniennes
 
Scepticisme et médecine

trad. Pellegrin, Points, Seuil



I, 28. Règles concernant les expressions sceptiques
[206] Cela suffit concernant toutes ces expressions pour en traiter sous forme d'esquisse, d'autant plus qu'il est possible de parler du reste en partant de ce que nous venons de dire. En effet, en ce qui concerne toutes les expressions sceptiques il faut comprendre au préalable que nous n'assurons pas qu'elles sont dans tous les cas vraies, puisque nous disons qu'elles peuvent être annulées par elles-mêmes, étant supprimées en même temps que ce à propos de quoi elles sont dites, comme les remèdes purgatifs non seulement éliminent les humeurs du corps, mais sont eux-mêmes expulsés avec les humeurs.

I, 34. Si la médecine empirique est la même chose que le scepticisme
[236] Puisque certains disent que la philosophie sceptique est la même chose que l'école médicale empirique, il faut savoir que si cet empirisme assure que les choses obscures sont insaisissables, il n'est pas la même chose que le scepticisme et il ne conviendrait pas au sceptique d'adhérer à cette école. Il pourrait plutôt, à ce qu'il me semble, suivre l'école qu'on appelle méthodiste. [237] Elle est en effet la seule parmi les écoles médicales qui parait ne pas tomber dans la précipitation à propos des choses obscures en ayant la prétention de dire si elles sont saisissables ou insaisissables, mais qui, en suivant ce qui est apparent, en tire ce qui semble profitable, suivant en cela les sceptiques. En effet, nous avons dit plus haut que la vie commune à laquelle le sceptique lui aussi prend part, a quatre parties, la conduite de la nature, la nécessité des affects, la tradition des lois et des coutumes, l'apprentissage des arts. [238] Donc, de même que par la nécessité des affects, le sceptique est guidé par la soif vers la boisson et par la faim vers la nourriture, et pareillement dans les autres cas, de même le médecin méthodiste est conduit par les maladies à ce qui leur correspond, par la contraction et la dilatation — à l'image de celui qui fuit dans le chaud la compression provoquée par le froid —, par le flux à la suspension du flux — comme ceux qui, couverts de sueur dans un bain et plongés dans un état de relâchement, provoquent la suspension de ce flux en se précipitant dans l'air froid. Que des choses naturellement étrangères nous contraignent à aller dans le sens de leur suppression, c'est obvie, puisque même le chien qui s'est enfoncé une écharde procède à son enlèvement. [239] Et, pour ne pas outrepasser le caractère d'esquisse de mon ouvrage en parlant des cas particuliers, je pense que tout ce que les méthodistes disent de cette manière peut être rangé sous la nécessité des affects naturels.
Quant à l'usage des mots sans soutenir d'opinions et de manière indifférente, il est commun aux deux voies. [240] En effet, de même que le sceptique se sert sans soutenir d'opinions des expressions "je ne détermine rien" et "je ne saisis rien", comme on l'a dit, de même le méthodiste parle de "communauté" ou d' "invasion" et autres termes semblables sans chercher plus loin. Semblablement ils prennent le terme "indication" sans soutenir d'opinions pour le fait d'être guidé par les affects, naturels aussi bien que contre nature, vers ce qui semble leur correspondre, comme je l'ai suggéré pour la soif, la faim, etc. [241] Il y a donc une affinité de la voie de la médecine méthodique avec le scepticisme plus que dans le cas des autres écoles médicales, et cela par comparaison avec celles-ci et non absolument : il faut le conjecturer à partir de ce qui précède et de choses semblables.


II, 22. Des sophismes

… [245] On rapport aussi une plaisante anecdote sur le médecin Hérophile : il était contemporain de Diodore qui, usant de la dialectique d'une manière grossière, exposait des raisonnements sophistiques sur beaucoup de sujets variés et notamment sur le mouvement. Un jour que Diodore, s'étant démis l'épaule, se rendit auprès d'Hérophile pour se faire soigner, celui-ci lui dit en plaisantant : "L'épaule a été déboitée soit dans un lieu où elle se trouvait, soit dans un lieu où elle ne se trouvait pas ; mais ce n'est ni là où elle était ni là où elle n'était pas ; donc elle n'est pas déboitée" de sorte que le sophiste le supplia de laisser de côté les raisonnements de ce genre et d'entreprendre le traitement que la médecine prescrivait comme adapté à son cas. [246] Il est en effet suffisant, je pense, de vivre en suivant l'expérience, sans opinions, selon les observations et les préconceptions communes, suspendant notre assentiment sur les assertions provenant des superfluités dogmatiques qui sont tout à fait en dehors des besoins de la vie.