Sextus Empiricus
Esquisses pyrrhoniennes
 Scepticisme et apparence

trad. Pellegrin, Points, Seuil

    10 - Si le sceptique rejette les choses apparentes
    Ceux qui disent que les sceptiques rejettent les choses apparentes me semblent ne pas avoir écouté ce que nous disons. Ce qui nous conduit à l'assentiment sans que nous le voulions conformément à une impression passive, nous ne le refusons pas, comme nous l'avons déjà dit plus haut. Or c'est cela les choses apparentes. Mais quand nous cherchons si la réalité est telle qu'elle apparaît, nous accordons qu'elle apparaît, et notre recherche ne porte pas sur ce qui apparaît mais sur ce qui est dit de ce qui apparaît. Or cela est différent du fait de faire une recherche sur ce qui apparaît lui-même. [20] Par exemple, le miel nous apparaît avoir une action adoucissante. De cela nous sommes d'accord, car nous subissons cette action adoucissante par nos sens. Mais, de plus, s'il est doux, pour autant que cela découle de l'argument précédent, nous continuons de le chercher : ce n'est pas la chose apparente mais quelque chose qui est dit de la chose apparente. Si nous proposons des arguments directement contre des choses apparentes, nous ne proposons pas ces arguments dans l’intention de rejeter les choses apparentes, mais pour bien montrer la précipitation des dogmatiques ; car si le raisonnement est trompeur au point qu’il s'en faille de peu qu'il ne dérobe même les choses apparentes sous nos yeux, combien ne faut-il pas se défier de lui dans le cas des choses obscures, pour que nous ne soyons pas entraînés par lui à nous précipiter ?


    11 - Du critère du scepticisme
    [21] Que nous nous attachions aux choses apparentes, c'est clair à partir de ce qui nous est dit concernant le critère de la voie sceptique. On parle du critère en deux sens : celui que nous prenons pour nous convaincre de l'existence ou de la non-existence de quelque chose - de celui-là nous parlerons dans la réfutation que nous lui consacrerons -; et celui qui concerne l'action : en nous y attachant, dans le cours de notre vie, nous ferons telles choses, et ne ferons pas telles autres, et c'est celui-là dont nous parlons à présent. [22] Ainsi disons-nous que le critère de la voie sceptique est la chose apparente, appelant ainsi virtuellement son impression ; se trouvant, en effet, dans une affection et un affect involontaire, elle n'est pas objet de recherche. C'est pourquoi à propos du fait que la réalité apparaît telle ou telle, sans doute personne ne soulève de dispute, mais c'est le point de savoir si elle est bien telle qu'elle apparaît qui fait l'objet d’'une recherche.
    [23] Donc en nous attachant aux choses apparentes, nous vivons en observant les règles de la vie quotidienne sans soutenir d'opinions, puisque nous ne sommes pas capables d'être complètement inactifs. Cette observation des règles de la vie quotidienne semble avoir quatre aspects : l'un consiste dans la conduite de la nature, un autre dans la nécessité de nos affects, un autre dans la tradition des lois et des coutumes, un autre dans l'apprentissage des arts; [24] par la conduite de la nature nous sommes naturellement doués de sensation et de pensée ; par la nécessité des affects la faim nous mène à de la nourriture et la soif à de la boisson ; par la tradition des lois et des coutumes nous considérons la piété, dans la vie quotidienne, comme bonne et l'impiété comme mauvaise; par l'apprentissage des arts nous ne sommes pas inactifs dans les arts que nous acceptons. Mais nous disons tout cela sans soutenir d'opinions.