Sextus Empiricus
Esquisses pyrrhoniennes
 Les expressions sceptiques

trad. Pellegrin, Points, Seuil


I, 19. De l'expression "pas plus"
[…] [191] Bien que l'expression "absolument pas plus", donc, présente le caractère de l'assentiment et du refus, nous ne l'utilisons pas ainsi, mais nous l'employons indifféremment et approximativement, soit à la place d'une interrogation, soit à la place de "je ne sais pas à laquelle de ces choses il faut donner son assentiment et à laquelle il ne faut pas donner son assentiment." Nous nous proposons, en effet, de manifester ce qui nous apparait ; quant à l'expression par laquelle nous le manifestons, cela nous est indifférent. Il faut également savoir que nous énonçons l'expression "pas plus" sans assurer qu'elle est elle-même en tout cas vraie et sûre, mais en parlant, à son propos aussi, selon ce qui nous apparait.


I, 22. Du "je suspends mon assentiment"
[196] Nous employons "je suspends mon assentiment à la place de "je n'ai pas le moyen de dire laquelle des choses proposées il faut trouver convaincante et laquelle il faut trouver non convaincante", indiquant que les choses nous apparaissent égales concernant la conviction et l'absence de conviction. Et qu'elles soient égales, nous ne l'assurons pas, mais nous disons ce qui nous apparait de ces choses quand elles tombent sous le sens. Et la "suspension" est ainsi nommée par rapport au fait de suspendre sa pensée, de sorte que l'on ne pose ni n'annule rien du fait de la force égale des objets de la recherche.


I, 24. Du "toutes choses sont indéterminées"
[198] L'indétermination est un affect de la pensée par lequel nous ne rejetons ni ne posons aucun des objets de recherche dogmatique, c'est-à-dire aucune des choses obscures. Donc, quand le sceptique dit "toutes choses sont indéterminées", le "sont" est employé pour "lui apparaissent" ; par "toutes choses" il veut dire non pas les choses qui existent mais celles des choses obscures, objets de recherche des dogmatiques, qu'il a parcourues ; "indéterminées" veut dire "qui ne l'emporte pas sur ce qui leur est opposé" ou qui est, d'une manière générale, en conflit avec elles en ce qui concerne la conviction ou l'absence de conviction. [199] Et de même que celui qui dit "je me promène" dit implicitement "c'est moi qui me promène", de même celui qui dit "toutes choses sont indéterminées" signifie en même temps selon nous "relativement à moi" ou "à ce qu'il parait", de sorte que ce qu'on dit c'est ceci : "Tous ceux qu'on a considérés dogmatiquement parmi les objets de recherche m'apparaissent de telle sorte qu'aucun d'entre eux ne semble l'emporter sur celui qui est en conflit avec lui du point de vue de la conviction ou de l'absence de conviction.


I, 28. Règles concernant les expressions sceptiques
[206] Cela suffit concernant toutes ces expressions pour en traiter sous forme d'esquisse, d'autant plus qu'il est possible de parler du reste en partant de ce que nous venons de dire. En effet, en ce qui concerne toutes les expressions sceptiques il faut comprendre au préalable que nous n'assurons pas qu'elles sont dans tous les cas vraies, puisque nous disons qu'elles peuvent être annulées par elles-mêmes, étant supprimées en même temps que ce à propos de quoi elles sont dites, comme les remèdes purgatifs non seulement éliminent les humeurs du corps, mais sont eux-mêmes expulsés avec les humeurs. [207] Cependant nous posons aussi qu'elles ne sont pas employées par nous pour indiquer absolument les choses auxquelles elles s'appliquent, mais d'une manière indifférente et si l'on veut approximativement. Car il ne convient pas au sceptique de se battre sur les expressions, d'autant plus, cela nous aide, qu'on ne dit pas que ces expressions signifient quelque chose purement et simplement, mais qu'elles sont relatives, et relatives aux sceptiques. [208] Outre cela il faut se rappeler que nous n'utilisons pas ces expressions à propos de toutes les choses en général, mais à propos des choses obscures qui sont l'objet d'une recherche dogmatique, et que nous disons ce qui nous est apparent et n'assurons rien sur la nature des objets extérieurs. À partir de cela, je pense que tout sophisme dirigé contre une expression sceptique peut être renversé.