Sextus Empiricus
Esquisses pyrrhoniennes
 
Des plaisirs qui varient…

trad. Pellegrin, Points, Seuil

   

I, 14.


[55] Mais on peut apprendre cela plus clairement à partir de ce que les animaux choisissent et fuient. L’huile parfumée paraît agréable aux humains et insupportable aux scarabées et aux abeilles; l’huile d’olive est bénéfique aux humains, mais quand on la répand, elle extermine les guêpes et les abeilles; l’eau de mer est désagréable et même toxique pour les humains qui la boivent, alors que pour les poissons elle est agréable et potable. [56] Les porcs trouvent plus agréable de se laver dans la fange la plus puante que dans une eau claire et pure. Parmi les animaux certains mangent de l’herbe, d'autres des pousses, d'autres paissent dans les bois, d’autres se nourrissent de graines, d’autres de chair, d’autres de lait, et certains aiment leur nourriture faisandée, d’autres fraîche, certains la mangent crue, d’autres l’apprêtent en la cuisant. Et, d’une manière générale, ce qui est agréable à certains est pour d’autres désagréable, à éviter et même mortel. [57] Ainsi la ciguë engraisse les cailles et la jusquiame les porcs, lesquels aiment se nourrir de salamandres, tout comme les cerfs aiment les animaux venimeux et les hirondelles les cantharides. Les fourmis et les petits vers, quand ils sont absorbés par les humains, leur causent de terribles coliques, alors que l’ourse, si elle a été prise d’une certaine faiblesse, retrouve ses forces en les léchant. [58] Les vipères s’engourdissent au seul contact d’une branche de chêne, comme la chauve-souris avec une feuille de platane. L’éléphant fuit le bélier, le lion le coq, les cétacés le crépitement des fèves que l’on égruge et le tigre le bruit du tambour. Et l’on pourrait signaler bien d’autres cas. Mais pour ne pas paraître nous attarder plus que nécessaire, si les mêmes choses sont désagréables aux uns et agréables aux autres, l’agréable et le pénible résident dans l'impression, et des impressions différentes sont produites chez les animaux par les objets réels.

[59] Mais si les mêmes choses apparaissent différentes selon la diversité des animaux, nous serons capables de dire ce qu’est l'objet en tant qu'il est observé par nous, mais quant à ce qu’il est par nature, nous suspendrons notre assentiment. Car nous ne serons pas capables de décider par nous-mêmes entre nos impressions et celles des autres animaux, étant nous-mêmes une part du désaccord, et pour cette raison plutôt dépourvus de ce qui pourrait décider que capables de juger nous-mêmes.

 

 

[85] Puisque, donc, il y a une telle variété parmi les humains en ce qui concerne leur corps — pour nous contenter de parler de quelques-uns des exemples proposés par les dogmatiques —, il est vraisemblable que les humains diffèrent les uns des autres aussi du point de vue de leur âme ; en effet le corps est une sorte de tableau de l’âme comme le montre la science physiognomonique.

La manifestation principale des différences nombreuses, et même infinies, concernant la pensée humaine est le désaccord entre ce que disent dogmatiques sur divers sujets, et notamment sur ce qu’il convient de choisir et d’éviter. [86] A ce propos les poètes se sont exprimés comme il le faut. En effet Pindare dit :

« L’un est rempli de joie par les honneurs et les couronnes rapportés par ses chevaux aux pieds de tempête.

Pour d’autres, c’est vivre dans des chambres couvertes d'or. Un autre trouve délicieux de traverser sauf la mer salée sur un vaisseau rapide. »

Et le Poète dit :

« Les différents hommes se plaisent dans différentes

[entreprises. »

La tragédie elle aussi est pleine de ce genre de choses ; il est dit en effet :

« Si c’était pour tous la même chose qui est belle et sage.

Il n’y aurait pas de rivalité querelleuse entre les hommes. »

Et encore :

« Il est étonnant que la même chose soit agréable

[à certains mortels

Et désagréable aux autres. »

[87] Puisque, donc, le choix et la fuite se fondent sur le plaisir et le déplaisir, et que le plaisir et le déplaisir résident dans la sensation et l’impression, quand certains choisissent et d’autres fuient les mêmes choses, il est logique pour nous d’en inférer qu’ils ne sont pas affectés de la même manière par les mêmes choses, puisque autrement ils auraient recherché ou rejeté les mêmes choses de la même manière. Mais si les mêmes choses affectent les gens différemment en fonction de la différence qu'il y a entre les humains, il est vraisemblable qu’il faudra, en fonction de cela aussi, introduire la suspension de l'assentiment : nous sommes sans doute capables de dire comment chacun des objets réels apparait, selon chacune de ces différences, mais ce qu’il est en puissance selon sa nature, nous ne sommes pas en mesure de le déclarer. [88] En effet, nous aurons confiance soit en tous les humains, soit en certains. Mais si c’est en tous, nous entreprendrons l’impossible et nous accepterons des choses contradictoires. Mais si c’est en certains, qu’ils nous disent auxquels il faut donner son assentiment. Le platonicien, en effet, dira «Platon», l’épicurien «Épicure », et de même pour les autres, et comme ils sont ainsi dans des dissensions indécidables, ils nous ramèneront à la suspension de l’assentiment. [89] Et celui qui dit qu’il faut donner son assentiment à la majorité fait une proposition puérile, personne n’étant capable de parcourir l’humanité entière et de distinguer ce que la majorité des humains recherche, étant donné qu’il est possible que dans certains peuples, que nous ne connaissons pas, ce qui est rare chez nous y soit le fait de la majorité, alors que ce qui est chez nous l’attribut de la majorité y soit rare, par exemple que la plupart des gens piqués par des araignées venimeuses ne souffrent pas mais que quelques-uns en souffrent rarement, et de manière analogue pour les différentes constitutions mentionnées plus haut. Ainsi la suspension de l’assentiment est nécessairement introduite du fait aussi de la différence entre les humains.

Cependant, pour parvenir à la suspension de l’assentiment en appuyant notre argument sur un seul être humain, ce sage qui existe dans leurs rêves, nous proposons le mode qui est le troisième dans l’ordre; celui-ci, nous l’avons dit, repose sur les différences entre les sens. Car, que les sens ne soient pas d’accord entre eux est obvie. [92] Ainsi les peintures présentent à la vue des creux et des reliefs, alors que ce n’est pas le cas pour le toucher. Le miel apparaît plaisant à la langue pour certains mais désagréable pour les yeux. Il est donc impossible de dire s’il est purement et simplement agréable ou désagréable. Et il en est de même pour l’huile parfumée: elle exalte l’odorat, mais est désagréable au goût. [93] Comme l’euphorbe est douloureuse pour les yeux mais sans douleur pour le reste du corps, nous ne serons pas en mesure de dire si elle est purement et simplement, en ce qui concerne sa propre nature, non douloureuse ou douloureuse pour le corps. L'eau de pluie est profitable pour les yeux, mais irrite la trachée-artère et les poumons, tout comme l’huile d’olive qui pourtant apaise l’épiderme. La torpille marine engourdit les extrémités auxquelles elle est appliquée, mais peut être mise sans douleur sur le reste du corps. C’est pourquoi nous ne serons pas en mesure de dire ce que chacune de ces choses est de par sa nature, mais il sera possible de dire à chaque fois ce qu’elle paraît être.

[94] On peut citer bien d’autres cas que ceux-là, mais pour ne pas y passer trop de temps, et du fait de l’intention de ce type d’ouvrage, disons ceci : chacune des choses apparentes qui nous tombent sous les sens nous paraît diverse, par exemple la pomme est lisse, odorante, douce et jaune ; a-t-elle donc, dans sa réalité, toutes ces qualités, ou a-t-elle une seule qualité mais apparaît-elle diverse suivant la diversité de la constitution des organes sensoriels, ou encore a-t-elle plus de qualités que celles qui apparaissent, certaines d’entre elles ne tombant pas sous nos sens? c’est un point obscur.