Sextus Empiricus
Esquisses pyrrhoniennes
 
Diversité des sensations et suspension de l'assentiment

trad. Pellegrin, Points, Seuil

 

 

I, 14. Des dix modes.


[36] Les anciens sceptiques, donc, transmettent des modes, au nombre de dix, par lesquels, semble-t-il, on est conduit à la suspension de l'assentiment, qu'ils appellent aussi par les termes synonymes d'« arguments » et de « types ». Les voici : le premier se fait d'après la variété des animaux, le deuxième d'après la différence entre les humains, le troisième d'après les différentes constitutions des organes des sens, le quatrième d'après les circonstances extérieures, le cinquième d'après les positions, les distances et les lieux, le sixième d'après les mélanges, [37] le septième d'après la quantité et la constitution des objets, le huitième d'après le relatif, le neuvième d'après le caractère continu ou rare des rencontres, le dixième d'après les modes de vie, les coutumes, les lois, les croyances aux mythes et les suppositions dogmatiques. [38]  Nous n'avons recours à cet ordre que conventionnellement. Au-dessus de ceux-ci il y a trois modes : celui d'après ce qui juge, celui d'après ce qui est jugé, celui qui vient des deux. Sous celui d'après ce qui juge tombent les quatre premiers — car ce qui juge est soit un animal, soit un humain, soit un sens et ils existent dans des circonstances déterminées —, à celui de ce qui est jugé se ramène le septième et le dixième, à celui qui est composé des deux se ramènent le cinquième, le sixième, le huitième et le neuvième. [39] Ces trois modes à leur tour se ramènent à celui du relatif, de sorte que le relatif est le genre le plus haut, dont les trois nommés sont des espèces, auxquelles sont subordonnés les dix. Voilà ce que nous avons à dire sur leur quantité en restant dans le domaine du plausible. Voici ce qu'il en est de leur force.

 

[40] Le premier, disons-nous, est l'argument selon lequel, du fait de la différence entre les animaux, les mêmes impressions ne leur viennent pas des mêmes choses. Nous inférons cela à la fois de la différence qu'il y a dans la génération de ces animaux et de la variation dans la composition de leur corps.

[41] En ce qui concerne la génération, la différence est que certains sont produits sans union, alors que d'autres le sont par copulation. Parmi ceux qui sont produits sans union, les uns viennent du feu, comme les bestioles qui apparaissent dans les fours, d'autres d'une eau putride comme les moustiques, d'autres d'un vin aigri comme les petits vers, de la terre comme les vers de terre, d'autres d'un marais comme les grenouilles, d'autres de la fange comme les larves, d'autres à partir d'ânes comme les scarabées, d'autres de légumes comme les chenilles, d'autres de fruits comme les gallinsectes du figuier sauvage, d'autres d'animaux en putréfaction comme les abeilles des taureaux et les guêpes des chevaux. [42] Parmi les animaux qui naissent d'une copulation, les uns viennent d'animaux de même espèce, et c'est la majorité, d'autres d'animaux d'espèces différentes, comme les mulets. Autre différence générale : certains animaux sont vivipares, comme les humains, d'autres ovipares comme les oiseaux, d'autres naissent sous forme de masse de chair comme les ours. [43] Il est donc vraisemblable que ces grandes dissimilitudes et différences concernant les générations produisent des manières opposées d'être affecté, lesquelles sont porteuses de déséquilibre, de dysharmonie et de conflit.

[44] Mais c'est la différence entre les parties principales du corps, et en particulier celles qui sont naturellement destinées à décider et à percevoir, qui peut produire le conflit le plus grand entre les impressions, compte tenu de la différence entre les animaux. Ainsi ceux qui souffrent d'un ictère disent jaunes les choses qui nous apparaissent blanches, et ceux qui ont des blessures aux yeux voient les choses rouge sang. Puisque, donc, parmi les animaux certains ont les yeux jaunes, d'autres couleur de sang, d'autres qui tirent sur le blanc, d'autres d'une autre couleur, il est vraisemblable, je pense, qu'ils ont une saisie différente des couleurs. [45] Mais aussi, quand après avoir fixé le soleil pendant un grand laps de temps, nous nous sommes ensuite penchés sur un livre, il nous semble que les lettres sont dorées et se meuvent en tournant. Puisque, donc, certains animaux ont une phosphorescence naturelle dans les yeux et qu'il émane d'eux une lumière subtile et mobile, de sorte qu'ils voient aussi la nuit, nous aurions le droit de penser que les objets extérieurs ne nous tombent pas sous le sens de la même manière qu'à eux. [46] Et les magiciens qui enduisent les mèches des lampes de vert-de-gris de cuivre et d'encre de seiche obtiennent que les gens présents apparaissent couleur de cuivre ou noir en répandant un peu de cette mixture. Il est dès lors fort raisonnable de penser que les animaux possédant différents mélanges d'humeurs dans leurs organes visuels aient aussi des impressions différentes des objets.

[47] Quand nous nous appuyons sur un œil, les formes, les contours et la grandeur des objets visibles apparaissent allongés et étroits. Il est donc vraisemblable que tous les animaux qui ont la pupille oblique et oblongue, comme les chèvres, les chats et les animaux semblables, ont une impression différente des objets, à savoir qui n'est pas celle que l'on prête aux animaux qui ont une pupille circulaire.

[48] Quant aux miroirs, selon leurs différentes factures, ils montrent les objets extérieurs tantôt très petits — c'est le cas des miroirs concaves —, tantôt longs et étroits — c'est le cas des miroirs convexes —, et certains montrent la tête de celui qui est réfléchi en bas et ses pieds en haut. [49] Puisque donc parmi les conduits de la vision les uns font tout à fait saillie par les yeux, du fait de leur convexité, alors que les autres sont plus concaves, et que d'autres sont sur un plan uni, il est vraisemblable que pour cette raison aussi les impressions sont modifiées, et que les chiens, les poissons, les lions, les humains et les sauterelles ne voient les mêmes choses ni égales en grandeur ni de forme identique, mais que c'est la vision, qui reçoit la chose apparente, qui produit une impression propre pour chaque chose.

[50] Le même raisonnement s'applique aux autres sens. En effet, comment pourrait-on dire que les animaux à coquille, les animaux à enveloppe de chair, les animaux à piquants, les animaux à plumes, les animaux à écailles, se trouvent affectés de la même manière quant au toucher ? Comment pourrait-il y avoir une saisie identique par l'ouïe chez ceux qui ont un conduit auditif très resserré et ceux qui se servent d'un conduit très large, ou ceux qui ont les oreilles velues et ceux qui les ont sans poils, puisque nous-mêmes nous sommes auditivement affectés différemment quand nous nous sommes bouché les oreilles et quand nous nous en servons simplement ? [51] L'odorat lui aussi différera selon la diversité des animaux. Car si nous aussi sommes affectés d'une certaine manière quand nous avons pris froid et que nous avons en nous une pléthore de phlegme, et d'une manière différente quand les régions voisines de notre tête ont accumulé trop de sang, nous détournant de ce que les autres considèrent comme de bonnes odeurs comme si nous pensions qu'elles nous assaillaient, et puisque parmi les animaux les uns sont naturellement aqueux et pleins de phlegme, d'autres tout à fait pleins de sang, d'autres dominés par une bile jaune ou noire en excès, il est vraisemblable, pour cette raison, que les choses qu'ils sentent apparaissent différentes à chacun d'entre eux. [52] Il en est de même pour les objets du goût, certains animaux ayant la langue râpeuse et sèche, d'autres très humide ; et si nous aussi, ayant la langue plus sèche qu'à l'ordinaire quand nous avons de la fièvre, nous avons l'impression que ce que nous portons à notre bouche est terreux et infect ou amer, cette affection est due à la différence dans la dominance des humeurs qu'on dit se trouver en nous. Puisque donc les animaux eux aussi ont des organes du goût différents, qui sont remplis d'humeurs en excès, ils devraient recevoir des impressions des objets réels différentes aussi quant au goût. [53] Car de même qu'une nourriture unique, une fois qu'elle s'est répartie dans le corps, devient là une veine, là une artère, là un os, là un tendon, et ainsi pour chacune des autres parties, montrant une puissance différente selon la différence des parties qui la reçoivent, de même qu'une eau unique et de qualité semblable, quand elle a été répartie dans les arbres, devient là de l'écorce, là une branche, là un fruit, et donc figue, grenade et ainsi de suite, [54] de même que le souffle du musicien qui, un et identique, est soufflé dans une flûte devient tantôt aigu, tantôt grave, et que la même pression de la main sur la lyre produit un son tantôt grave, tantôt aigu, de même est-il vraisemblable que les objets extérieurs soient observés différemment selon la constitution différente des animaux qui reçoivent les impressions.

[55] Mais on peut apprendre cela plus clairement à partir de ce que les animaux choisissent et fuient. L'huile parfumée paraît agréable aux humains et insupportable aux scarabées et aux abeilles ; l'huile d'olive est bénéfique aux humains, mais quand on la répand, elle extermine les guêpes et les abeilles ; l'eau de mer est désagréable et même toxique pour les humains qui la boivent, alors que pour les poissons elle est agréable et potable. [56] Les porcs trouvent plus agréable de se laver dans la fange la plus puante que dans une eau claire et pure. Parmi les animaux certains mangent de l'herbe, d'autres des pousses, d'autres paissent dans les bois, d'autres se nourrissent de graines, d'autres de chair, d'autres de lait, et certains aiment leur nourriture faisandée, d'autres fraîche, certains la mangent crue, d'autres l'apprêtent en la cuisant. Et, d'une manière générale, ce qui est agréable à certains est pour d'autres désagréable, à éviter et même mortel. [57] Ainsi la ciguë engraisse les cailles et la jusquiame les porcs, lesquels aiment se nourrir de salamandres, tout comme les cerfs aiment les animaux venimeux et les hirondelles les cantharides. Les fourmis et les petits vers, quand ils sont absorbés par les humains, leur causent de terribles coliques, alors que l'ourse, si elle a été prise d'une certaine faiblesse, retrouve ses forces en les léchant. [58] Les vipères s'engourdissent au seul contact d'une branche de chêne, comme la chauve-souris avec une feuille de platane. L'éléphant fuit le bélier, le lion le coq, les cétacés le crépitement des fèves que l'on égruge et le tigre le bruit du tambour. Et l'on pourrait signaler bien d'autres cas. Mais pour ne pas paraître nous attarder plus que nécessaire, si les mêmes choses sont désagréables aux uns et agréables aux autres, l'agréable et le pénible résident dans l'impression, et des impressions différentes sont produites chez les animaux par les objets réels.

[59] Mais si les mêmes choses apparaissent différentes selon la diversité des animaux, nous serons capables de dire ce qu'est l'objet en tant qu'il est observé par nous, mais quant à ce qu'il est par nature, nous suspendrons notre assentiment. Car nous ne serons pas capables de décider par nous-mêmes entre nos impressions et celles des autres animaux, étant nous-mêmes une part du désaccord, et pour cette raison plutôt dépourvus de ce qui pourrait décider que capables de juger nous-mêmes. [60] Par ailleurs nous ne sommes capables de préférer nos impressions à celles qui adviennent aux animaux sans raison ni sans démonstration ni avec une démonstration. En effet outre le fait que la démonstration n'existe sans doute pas, comme nous le suggérerons, la prétendue démonstration nous sera soit apparente, soit non apparente. Et si elle est non apparente, nous ne pourrons pas l'avancer avec confiance ; mais si elle nous est apparente, puisque les choses qui apparaissent aux animaux sont l'objet de la recherche et que la démonstration nous apparaît à nous qui sommes des animaux, elle sera elle-même objet de la recherche pour savoir si elle est vraie en tant qu'elle est apparente. [61] Mais il est absurde d'entreprendre d'établir ce que l'on cherche par ce que l'on cherche, puisque cela reviendrait à ce que la même chose emporte et n'emporte pas la conviction, ce qui est inacceptable : elle emportera la conviction en tant qu'elle prétend démontrer, mais n'emportera pas la conviction en ce qu'elle est démontrée. Nous ne posséderons donc pas de démonstration par laquelle nous préférerons nos propres impressions à celles qui adviennent aux animaux que l'on dit sans raison. Si donc les impressions sont différentes avec la diversité des animaux, et s'il est inacceptable de décider entre elles, il est nécessaire de suspendre notre assentiment sur les objets extérieurs.



4ème mode selon les circonstances
    [101] Et le même manteau semle jaunâtre à ceux qui ont des blessures aux yeux, mais à moi non. Et le même miel me paraît doux, mais il semble amer à ceux qui ont un ictère.
    [107] Mais les choses semblent différentes selon qu'elles sont mues ou en repos, puisque les mêmes choses que nous soyons immobiles quand nous sommes au repos nous paraissent se mouvoir quand nous naviguons.
    [112] Donc, puisqu'il y a une telle irrégularaite aussi selon les dispositions, et que les humains sont différents dans leurs dispositions à divers moments, il est sans doute facile de dire ce que chaque objet réel paraît être à chacun, mais pas du tout ce qu'il est, puisque l'irrégularité empêche la décision.



5ème mode, selon les positions, les distances, les lieux.
    [118] En effet, selon chacun d'eux les mêmes objets paraissent différents, par exemple le même portique vu d'une de ses extrémités paraît moins large du sommet, mais complètement symétrique quand il est vu du milieu, le même navire paraît de loin petit et à l'arrêt, et de près grand et en muvement, la même tour, parait ronde de loin et carrée de près. [119] Cela dépend de la ditance.
    Selon les lieux : la lumière d'une lampe paraît pâle au soleil et brillante à l'ombre, la même rame paraît brisée dans la mer et droite en dehors, l'œuf parâit tendre dans l'oiseau et dur à l'air, l'ambre de lynx paraît liquide dans le lynx et dure à l'aire, le corail apparaît tendre dans la mer et dur à l'air, et un son paraît différent produit dans une flûte de Pan, dans une flûte, ou simplement dans l'air.