Sextus Empiricus
Esquisses pyrrhoniennes
 Les modes du scepticisme

trad. Pellegrin, Points, Seuil

 

I, 13. Des modes généraux du scepticisme


   
    [31] Mais puisque nous disions que la tranquillité suit la suspension de l'assentiment sur toutes choses, la suite pourrait être d'indiquer comment la suspension de l'assentiment se produit en nous. Elle se produit, pour en dire l'essentiel, du fait de la mise en opposition des choses. Or nous opposons soit des choses apparentes à des choses apparentes, soit des choses pensées à des choses pensées, soit les unes aux autres ; [32] des choses apparentes à des choses apparentes, par exemple quand nous disons : « La même tour paraît ronde de loin et carrée de près » ; des choses pensées à des choses pensées, quand, en réponse à celui qui établit l'existence de la providence à partir de l'ordre des corps célestes, nous opposons le l'ait que les bons sont souvent dans l'infortune et les méchants fortunés, et que de ce fait nous concluons qu'il n'y a pas de providence ; [33] des choses pensées à des choses apparentes comme Anaxagore qui oppose au fait que la neige est blanche, que la neige est de l'eau gelée, que l'eau est noire et donc que la neige elle aussi est noire. D'un autre point de vue nous opposons tantôt des choses présentes à des choses présentes, comme dans ce que nous venons de dire, tantôt des choses présentes à des choses passées ou futures, par exemple quand quelqu'un nous adresse un argument que nous ne pouvons résoudre, |34] nous lui répondons : « De même qu'avant la naissance du fondateur de l'école à laquelle on adhère, la doctrine de cette école n'apparaissait pas encore comme étant valide, et pourtant préexistait pour ainsi dire en nature, de même il est aussi possible que la doctrine opposée à celle qui est actuellement proposée par toi préexiste pour ainsi dire en nature, mais ne nous soit pas encore manifeste, de sorte qu'il ne faut pas encore que nous donnions notre assentiment à ce qui nous apparaît maintenant comme un argument fort. » [35] Afin que nous ayons une vue plus exacte de ces oppositions, je vais exposer les modes qui mènent à la suspension de l'assentiment, en ne donnant d'assurance ni sur leur nombre ni sur leur force ; car il est possible qu'ils soient de mauvais aloi, et qu'ils soient plus nombreux que ceux dont il va être question.

 

 

I, 14. Des dix modes.

[36 Les anciens sceptiques, donc, transmettent des modes, au nombre de dix, par lesquels, semble-t-il, on est conduit à la suspension de l'assentiment, qu'ils appellent aussi par les termes synonymes d'« arguments » et de « types ». Les voici : le premier se fait d'après la variété des animaux, le deuxième d'après la différence entre les humains, le troisième d'après les différentes constitutions des organes des sens, le quatrième d'après les circonstances extérieures, le cinquième d'après les positions, les distances et les lieux, le sixième d'après les mélanges, [37] le septième d'après la quantité et la constitution des objets, le huitième d'après le relatif, le neuvième d'après le caractère continu ou rare des rencontres, le dixième d'après les modes de vie, les coutumes, les lois, les croyances aux mythes et les suppositions dogmatiques. [38] Nous n'avons recours à cet ordre que conventionnellement. Au-dessus de ceux-ci il y a trois modes : celui d'après ce qui juge, celui d'après ce qui est jugé, celui qui vient des deux. Sous celui d'après ce qui juge tombent les quatre premiers — car ce qui juge est soit un animal, soit un humain, soit un sens et ils existent dans des circonstances déterminées —, à celui de ce qui est jugé se ramène le septième et le dixième, à celui qui est composé des deux se ramènent le cinquième, le sixième, le huitième et le neuvième. [39] Ces trois modes à leur tour se ramènent à celui du relatif, de sorte que le relatif est le genre le plus haut, dont les trois nommés sont des espèces, auxquelles sont subordonnés les dix. Voilà ce que nous avons à dire sur leur quantité en restant dans le domaine du plausible. Voici ce qu'il en est de leur force.

 

[40] Le premier, disons-nous, est l'argument selon lequel, du fait de la différence entre les animaux, les mêmes impressions ne leur viennent pas des mêmes choses. Nous inférons cela à la fois de la différence qu'il y a dans la génération de ces animaux et de la variation dans la composition de leur corps.

[41] En ce qui concerne la génération, la différence est que certains sont produits sans union, alors que d'autres le sont par copulation. Parmi ceux qui sont produits sans union, les uns viennent du feu, comme les bestioles qui apparaissent dans les fours, d'autres d'une eau putride comme les moustiques, d'autres d'un vin aigri comme les petits vers, de la terre comme les vers de terre, d'autres d'un marais comme les grenouilles, d'autres de la fange comme les larves, d'autres à partir d'ânes comme les scarabées, d'autres de légumes comme les chenilles, d'autres de fruits comme les gallinsectes du figuier sauvage, d'autres d'animaux en putréfaction comme les abeilles des taureaux et les guêpes des chevaux. [42] Parmi les animaux qui naissent d'une copulation, les uns viennent d'animaux de même espèce, et c'est la majorité, d'autres d'animaux d'espèces différentes, comme les mulets. Autre différence générale : certains animaux sont vivipares, comme les humains, d'autres ovipares comme les oiseaux, d'autres naissent sous forme de masse de chair comme les ours. [43] Il est donc vraisemblable que ces grandes dissimilitudes et différences concernant les générations produisent des manières opposées d'être affecté, lesquelles sont porteuses de déséquilibre, de dysharmonie et de conflit.

[44] Mais c'est la différence entre les parties principales du corps, et en particulier celles qui sont naturellement destinées à décider et à percevoir, qui peut produire le conflit le plus grand entre les impressions, compte tenu de la différence entre les animaux. Ainsi ceux qui souffrent d'un ictère disent jaunes les choses qui nous apparaissent blanches, et ceux qui ont des blessures aux yeux voient les choses rouge sang. Puisque, donc, parmi les animaux certains ont les yeux jaunes, d'autres couleur de sang, d'autres qui tirent sur le blanc, d'autres d'une autre couleur, il est vraisemblable, je pense, qu'ils ont une saisie différente des couleurs. [45] Mais aussi, quand après avoir fixé le soleil pendant un grand laps de temps, nous nous sommes ensuite penchés sur un livre, il nous semble que les lettres sont dorées et se meuvent en tournant. Puisque, donc, certains animaux ont une phosphorescence naturelle dans les yeux et qu'il émane d'eux une lumière subtile et mobile, de sorte qu'ils voient aussi la nuit, nous aurions le droit de penser que les objets extérieurs ne nous tombent pas sous le sens de la même manière qu'à eux. [46] Et les magiciens qui enduisent les mèches des lampes de vert-de-gris de cuivre et d'encre de seiche obtiennent que les gens présents apparaissent couleur de cuivre ou noir en répandant un peu de cette mixture. Il est dès lors fort raisonnable de penser que les animaux possédant différents mélanges d'humeurs dans leurs organes visuels aient aussi des impressions différentes des objets.

[47] Quand nous nous appuyons sur un œil, les formes, les contours et la grandeur des objets visibles apparaissent allongés et étroits. Il est donc vraisemblable que tous les animaux qui ont la pupille oblique et oblongue, comme les chèvres, les chats et les animaux semblables, ont une impression différente des objets, à savoir qui n'est pas celle que l'on prête aux animaux qui ont une pupille circulaire.

[48] Quant aux miroirs, selon leurs différentes factures, ils montrent les objets extérieurs tantôt très petits — c'est le cas des miroirs concaves —, tantôt longs et étroits — c'est le cas des miroirs convexes —, et certains montrent la tête de celui qui est réfléchi en bas et ses pieds en haut. [49] Puisque donc parmi les conduits de la vision les uns font tout à fait saillie par les yeux, du fait de leur convexité, alors que les autres sont plus concaves, et que d'autres sont sur un plan uni, il est vraisemblable que pour cette raison aussi les impressions sont modifiées, et que les chiens, les poissons, les lions, les humains et les sauterelles ne voient les mêmes choses ni égales en grandeur ni de forme identique, mais que c'est la vision, qui reçoit la chose apparente, qui produit une impression propre pour chaque chose.

[50] Le même raisonnement s'applique aux autres sens. En effet, comment pourrait-on dire que les animaux à coquille, les animaux à enveloppe de chair, les animaux à piquants, les animaux à plumes, les animaux à écailles, se trouvent affectés de la même manière quant au toucher ? Comment pourrait-il y avoir une saisie identique par l'ouïe chez ceux qui ont un conduit auditif très resserré et ceux qui se servent d'un conduit très large, ou ceux qui ont les oreilles velues et ceux qui les ont sans poils, puisque nous-mêmes nous sommes auditivement affectés différemment quand nous nous sommes bouché les oreilles et quand nous nous en servons simplement ? [51] L'odorat lui aussi différera selon la diversité des animaux. Car si nous aussi sommes affectés d'une certaine manière quand nous avons pris froid et que nous avons en nous une pléthore de phlegme, et d'une manière différente quand les régions voisines de notre tête ont accumulé trop de sang, nous détournant de ce que les autres considèrent comme de bonnes odeurs comme si nous pensions qu'elles nous assaillaient, et puisque parmi les animaux les uns sont naturellement aqueux et pleins de phlegme, d'autres tout à fait pleins de sang, d'autres dominés par une bile jaune ou noire en excès, il est vraisemblable, pour cette raison, que les choses qu'ils sentent apparaissent différentes à chacun d'entre eux. [52] Il en est de même pour les objets du goût, certains animaux ayant la langue râpeuse et sèche, d'autres très humide ; et si nous aussi, ayant la langue plus sèche qu'à l'ordinaire quand nous avons de la fièvre, nous avons l'impression que ce que nous portons à notre bouche est terreux et infect ou amer, cette affection est due à la différence dans la dominance des humeurs qu'on dit se trouver en nous. Puisque donc les animaux eux aussi ont des organes du goût différents, qui sont remplis d'humeurs en excès, ils devraient recevoir des impressions des objets réels différentes aussi quant au goût. [53] Car de même qu'une nourriture unique, une fois qu'elle s'est répartie dans le corps, devient là une veine, là une artère, là un os, là un tendon, et ainsi pour chacune des autres parties, montrant une puissance différente selon la différence des parties qui la reçoivent, de même qu'une eau unique et de qualité semblable, quand elle a été répartie dans les arbres, devient là de l'écorce, là une branche, là un fruit, et donc figue, grenade et ainsi de suite, [54] de même que le souffle du musicien qui, un et identique, est soufflé dans une flûte devient tantôt aigu, tantôt grave, et que la même pression de la main sur la lyre produit un son tantôt grave, tantôt aigu, de même est-il vraisemblable que les objets extérieurs soient observés différemment selon la constitution différente des animaux qui reçoivent les impressions.

[55] Mais on peut apprendre cela plus clairement à partir de ce que les animaux choisissent et fuient. L'huile parfumée paraît agréable aux humains et insupportable aux scarabées et aux abeilles ; l'huile d'olive est bénéfique aux humains, mais quand on la répand, elle extermine les guêpes et les abeilles ; l'eau de mer est désagréable et même toxique pour les humains qui la boivent, alors que pour les poissons elle est agréable et potable. [56] Les porcs trouvent plus agréable de se laver dans la fange la plus puante que dans une eau claire et pure. Parmi les animaux certains mangent de l'herbe, d'autres des pousses, d'autres paissent dans les bois, d'autres se nourrissent de graines, d'autres de chair, d'autres de lait, et certains aiment leur nourriture faisandée, d'autres fraîche, certains la mangent crue, d'autres l'apprêtent en la cuisant. Et, d'une manière générale, ce qui est agréable à certains est pour d'autres désagréable, à éviter et même mortel. [57] Ainsi la ciguë engraisse les cailles et la jusquiame les porcs, lesquels aiment se nourrir de salamandres, tout comme les cerfs aiment les animaux venimeux et les hirondelles les cantharides. Les fourmis et les petits vers, quand ils sont absorbés par les humains, leur causent de terribles coliques, alors que l'ourse, si elle a été prise d'une certaine faiblesse, retrouve ses forces en les léchant. Les vipères s'engourdissent au seul contact d'une branche de chêne, comme la chauve-souris avec une feuille de platane. L'éléphant fuit le bélier, le lion le coq, les cétacés le crépitement des fèves que l'on égruge et le tigre le bruit du tambour. Et l'on pourrait signaler bien d'autres cas. Mais pour ne pas paraître nous attarder plus que nécessaire, si les mêmes choses sont désagréables aux uns et agréables aux autres, l'agréable et le pénible résident dans l'impression, et des impressions différentes sont produites chez les animaux par les objets réels.

[59] Mais si les mêmes choses apparaissent différentes selon la diversité des animaux, nous serons capables de dire ce qu'est l'objet en tant qu'il est observé par nous, mais quant à ce qu'il est par nature, nous suspendrons notre assentiment. Car nous ne serons pas capables de décider par nous-mêmes entre nos impressions et celles des autres animaux, étant nous-mêmes une part du désaccord, et pour cette raison plutôt dépourvus de ce qui pourrait décider que capables de juger nous-mêmes. [60] Par ailleurs nous ne sommes capables de préférer nos impressions à celles qui adviennent aux animaux sans raison ni sans démonstration ni avec une démonstration. En effet outre le fait que la démonstration n'existe sans doute pas, comme nous le suggérerons, la prétendue démonstration nous sera soit apparente, soit non apparente. Et si elle est non apparente, nous ne pourrons pas l'avancer avec confiance ; mais si elle nous est apparente, puisque les choses qui apparaissent aux animaux sont l'objet de la recherche et que la démonstration nous apparaît à nous qui sommes des animaux, elle sera elle-même objet de la recherche pour savoir si elle est vraie en tant qu'elle est apparente. [61] Mais il est absurde d'entreprendre d'établir ce que l'on cherche par ce que l'on cherche, puisque cela reviendrait à ce que la même chose emporte et n'emporte pas la conviction, ce qui est inacceptable : elle emportera la conviction en tant qu'elle prétend démontrer, mais n'emportera pas la conviction en ce qu'elle est démontrée. Nous ne posséderons donc pas de démonstration par laquelle nous préférerons nos propres impressions à celles qui adviennent aux animaux que l'on dit sans raison. Si donc les impressions sont différentes avec la diversité des animaux, et s'il est inacceptable de décider entre elles, il est nécessaire de suspendre notre assentiment sur les objets extérieurs.

[62] En supplément nous comparons aussi les animaux dit sans raison et les humains sous le rapport de l'impression. Car nous ne dédaignons pas de nous moquer des dogmatiques aveuglés d'orgueil et vantards après avoir donné des arguments efficients. Quant à nous, donc, nous avons l'habitude de comparer simplement l'ensemble des animaux sans raison et l'être humain. [63] Mais puisque les dogmatiques, qui ne sont pas à court d'arguments, disent que la comparaison est inégale, nous, en plus du supplément, nous moquant d'eux davantage encore, nous établirons notre argument sur un seul animal, par exemple le chien si l'on veut, qu'on estime être le plus vil de tous. En effet nous trouverons ainsi que même les animaux dont il s'agit ne sont pas inférieurs à nous pour ce qui est de la confiance à accorder à ce qui nous apparaît.

[64] Que cet animal l'emporte sur nous dans le registre de la sensation, les dogmatiques en tombent d'accord. En effet, par son odorat il saisit plus de choses que nous, suivant grâce à lui à la trace les bêtes sauvages qu'il ne voit pas, et par ses yeux il les voit plus vite que nous et en a une perception auditive fine. [65] Venons-en ensuite à ce qui touche le raisonnement. Il y a celui qui est intérieur et celui qui est exprimé. Considérons d'abord celui qui est intérieur. Celui-ci, selon les dogmatiques qui sont ici nos adversaires principaux, à savoir les stoïciens, semble ancré dans les choses suivantes : la recherche de ce qui est approprié et la fuite de ce qui est étranger, la connaissance des arts qui tendent à cela, l'acquisition des vertus appropriées à la nature du sujet et la saisie de ce qui concerne ses affects.

[66] Eh bien le chien, sur lequel nous avons choisi de faire reposer notre argumentation à titre d'exemple, procède au choix de ce qui est approprié et fuit ce qui lui est nuisible, poursuivant la nourriture et reculant quand on lève le fouet. Mais il a aussi un art qui lui fournit ce qui lui est approprié, la chasse. [67] Il n'est pas non plus étranger à la vertu. La justice étant le fait de donner à chacun ce qui lui revient, le chien qui remue la queue et garde ses familiers et ceux qui lui font du bien et qui éloigne ceux qui ne lui sont pas familiers et ceux qui lui font tort ne saurait être étranger à la justice. [68] Mais s'il la possède, comme les vertus se suivent mutuellement, il possède aussi les autres vertus, dont les sages prétendent que la plupart des humains ne les possèdent pas. Il est vaillant, nous le voyons, quand il se défend ; il est intelligent, comme Homère lui aussi en a témoigné, en montrant Ulysse, qui n'avait été identifié par aucun de ses familiers, reconnu par le seul Argus : le chien n'avait pas été trompé par la transformation physique de l'homme, et n'avait pas perdu son impression cognitive, qu'il semblait mieux posséder que les humains. [69] Selon Chrysippe, qui pourtant est extrêmement hostile aux animaux sans raison, le chien a même part à leur fameuse dialectique. Ainsi le philosophe précité dit que le chien a recours au cinquième indémontrable composé de plusieurs branches, quand, étant arrivé à un carrefour de trois voies et ayant reconnu par son flair que le gibier n'a pas emprunté deux de ces voies, il se précipite immédiatement dans la troisième, sans la flairer. En effet, dit cet auteur ancien, le chien fait en puissance le raisonnement suivant : « Le gibier a pris soit celle-ci, soit celle-là , soit celle-là, soit celle-là ; or ce n'est ni celle-ci, ni celle-là ; donc c'est celle-là. » [70] Mais il est aussi capable de saisir et de satisfaire ses propres affects : quand il s'est enfoncé une écharde, il s'efforce de l'enlever en frottant sa patte par terre et en utilisant ses dents. Et s'il a une plaie quelque part, comme les plaies malpropres sont difficiles à guérir, alors que celles qui sont propres se soignent facilement, il enlève délicatement l'humeur qui en sort. [71] Mais il observe aussi tout à fait bien le précepte hippocratique : puisqu'en effet le remède pour un pied blessé est l'immobilité, s'il lui arrive  quelque blessure à la patte, il la lève en l'air et s'efforce de lui éviter la fatigue. Et quand il est tourmenté par des humeurs malvenues il mange de l'herbe, grâce à laquelle, vomissant ce qui est malvenu, il guérit.

[72] S'il est donc apparu que l'animal sur lequel nous avons fait reposer notre argumentation à titre d'exemple choisit ce qui lui est approprié et fuit ce qui lui est nuisible, a un art qui lui fournit ce qui est approprié, est capable de saisir et de satisfaire ses propres affects et n'est pas étranger à la vertu, la perfection de la raison interne consistant en tout cela, alors le chien sera, de ce point de vue, parfait. De là vient à mon avis le fait que certains de ceux qui font de la philosophie se sont honorés eux-mêmes du nom de cet animal.

[73] En ce qui concerne la raison exprimée, il n'est pas nécessaire de la prendre aussi longtemps comme objet de recherche. Même certains dogmatiques, en effet, l'ont jugée contraire à l'acquisition de la vertu, et c'est pourquoi, pendant le temps de leur apprentissage, ils pratiquaient le silence. Par ailleurs, si, faisons-en l'hypothèse, quelqu'un était muet, personne ne dirait qu'il est dépourvu de raison. Si nous laissons cela de côté, nous voyons surtout que les animaux, sur lesquels porte l'argument, expriment des sons humains, par exemple les pies et quelques autres. [74] Mais si nous négligeons aussi cela, même si nous ne comprenons pas les sons des animaux dits sans raison, il n'est pas totalement invraisemblable qu'ils se parlent, mais que nous ne les comprenions pas. Car en entendant aussi les sons proférés par les barbares, nous ne les comprenons pas et nous croyons qu'ils sont indifférenciés. [75] Et nous entendons les chiens produire un son quand ils éloignent certaines gens, un autre quand ils hurlent, un autre quand on les bat, et un autre chaque fois qu'ils remuent la queue. Et, d'une manière générale, si l'on voulait s'appliquer à étudier cela, on trouverait une grande variation dans les sons, aussi bien dans le cas de cet animal que dans celui des autres, dans les différentes circonstances, de sorte que, pour cette raison, on pourrait dire avec vraisemblance que les animaux dits sans raison ont aussi part à la raison exprimée.

[76] Mais s'ils ne le cèdent aux humains ni par l'acuité de leurs sens, ni par la raison interne, ni disons cela en supplément, par la raison exprimée, ils n'emporteront pas moins la conviction que nous, en ce qui concerne leurs impressions. [77] Et il est sans doute possible de fonder notre argument sur chacun des animaux sans raison pour montrer la même chose. Par exemple, qui pourrait nier que les oiseaux se distinguent par leur vivacité d'esprit et se servent de la raison exprimée ? Car ils connaissent non seulement le présent mais aussi le futur, et ils le manifestent à ceux qui sont capables de le comprendre, signifiant surtout ce qui va arriver par leurs cris.

[78] J'ai fait cette comparaison, comme je l'ai signalé auparavant, en supplément, ayant auparavant suffisamment montré, il me semble, que nous ne sommes pas capables de préférer nos impressions à celles qui adviennent aux animaux sans raison. De plus, si les animaux sans raison n'emportent pas moins la conviction que nous quand il s'agit de juger les impressions, et qu'il existe des impressions différentes en fonction de la diversité des animaux, je serai capable de dire comment chacun des objets réels m'apparaît, mais concernant ce qu'il est par nature, du fait de ce qui vient d'être dit, je serai contraint de suspendre mon assentiment.


[79] Tel est le premier mode de la suspension de l'assentiment. Le deuxième mode, nous avons dit, est celui qui se fait d'après la différence qu'il y a entre les humains. En effet, même si par hypothèse, on admet que les humains emportent plus la conviction que les animaux sans raison, nous trouverons que la suspension de l'assentiment est introduite dans la mesure même de nos propres différences. […]

[87] Puisque, donc, le choix et la fuite se fondent sur le plaisir et le déplaisir, et que le plaisir et le déplaisir résident dans la sensation et l'impression, quand certains choisissent et d'autres fuient les mêmes choses, il est logique pour nous d'en inférer qu'ils ne sont pas affectés de la même manière par les mêmes choses, puisque autrement ils auraient recherché ou rejeté les mêmes choses de la même manière. Mais si les mêmes choses affectent les gens différemment en fonction de la différence qu'il y a entre les humains, il est vraisemblable qu'il faudra, en fonction de cela aussi, introduire la suspension de l'assentiment : nous sommes sans doute capables de dire comment chacun des objets réels apparait, selon chacune de ces différences, mais ce qu'il est en puissance selon sa nature, nous ne sommes pas en mesure de le déclarer.


[91] Cependant, pour parvenir à la suspension de l'assentiment en appuyant notre argument sur un seul être humain, ce sage qui existe dans leurs rêves, nous proposons le mode qui est le troisième dans l'ordre : celui-ci nous l'avons dit repose sur les différences entre les sens. Car, que les sens ne soient pas d'accord entre eux est obvie. […]
   
[94] On peut citer bien d'autres cas que ceux-à, mais pour ne pas y passer trop de temps, et du fait de l'intention de ce type d'ouvrage, disons ceci : chacune des choses apparentes qui nous tombent sous les sens nous parait diverse, par exemple la pomme est lisse, odorante, douce et jaune ; a-t-elle donc, dans sa réalité, toutes ces qualités, ou a-t-elle une seule qualité mais apparait-elle diverse suivant la diversité de la constitution des organes sensoriels, ou encore a-t-elle plus de qualités que celles qui apparaissent, certaines d'entre elles ne tombant pas sous nos sens ? c'est un point obscur. […]


[100] Pour en arriver également à la suspension de l'assentiment en appuyant notre argument même sur un seul des sens quel qu'il soit, ou même en nous passant des sens, nous prenons aussi à la suite le quatrième mode de susepnsion. C'est celui qu'on appelle le mode d'après le circonstances, étant endendu que par "circonstances" nous voulons dire "dispositions". […]

[112] Donc, puisqu'il y a une telle irrégularité aussi selon les dispositions, et que les humains sont différents par leurs dispositions à divers moments, il est sans doute facile de dire ce que chaque objet réel parait être à chacun, mais pas du tout ce qu'il est, puisque l'irrégularité empêche la décision. Car celui qui décide est ou bien dans certaines des dispositions qu'on a dites plus haut, ou bien n'est dans absolument aucune disposition. Or dire qu'il n'est, d'une manière générale, dans aucune disposition — à savoir qu'il n'est ni bien portant ni malade, ni en mouvement ni au repos, ni qu'il n'a aucun âge, et qu'il s'est affranchi aussi des autres dispositions — est le sommet de l'invraisemblance. Mais s'il juge les impressions en étant dans une certaine disposition, il sera partie dans le désaccord.


[118] Le cinquième argument est celui qui se rapporte aux positions, aux distances et aux lieux. En effet, selon chacun d'eux les mêmes objets paraissent différents, par exemple le même portique vu d'une de ses extrémités parait moins large du sommet, mais complètement symétrique quand il est vu du milieu, le même navire parait de loin petit et à l'arrêt, et de près grand et en mouvement, la même tour parait ronde de loin et carrée de près. […]

[123] Mais si l'on n'est pas capable de décider entre les impressions dont on a parlé ni sans démonstration ni avec une démonstration, on est conduit à la suspension de l'assentiment ; nous sommes sans doute capables de dire ce que parait être chaque chose du point de vue de sa position, de sa distance et de son lieu, mais ce qu'elle est par sa nature, nous sommes incapables de le déclarer pour les raisons données. […]


[135] Le huitième mode concerne le relatif, par lequel nous concluons que, puisque toutesles choses sont relatives, nous suspendrons notre assentiment sur la question de savoir lesquelles sont absolument, c'est-à-dire par nature. Mais il faut savoir qu'ici comme ailleurs nous utilisons approximativement "sont" à la place de "paraissent", signifiant virtuellement ceci : "Toutes choses paraissent relatives." Mais cela s'entend en deux sens : d'une première manière relatif à ce qui juge — car l'objet extérieur, c'est-à-dire ce qui est jugé, apparait relatif à ce qui juge — et d'une autre manière relatif à ce qui est observé conjointement, comme la droite est relative à la gauche.


Il est question du neuvième mode. [144] Puisque les mêms choses selon le caractère continu ou rare de leur occurrence nous semblent donc tantôt frappantes ou de valeur, tantôt ne pas avoir ces propriétés, nous en inférons que nous sommes peut-être capables de dire comment parait être chaque chose en tenant compte du caractère continu ou rare de son occurrence, mais nous ne serons pas capables de dire simplement ce qu'est chacun des objets extérieurs.


Il est question du dixième mode portant sur les questions éthiques. [163] Il aurait été possible de donner beaucoup d'autres exemples pour chacune des oppositions dont il a été question : mais cela suffira pour un propos bref. De plus, ce mode nous a aussi permis de mettre en évidence une telle irrégularité parmi les choses que nous ne pourrons pas dire ce qu'est l'objet réel selon sa nature, mais ce qu'il parait être selon tel mode de vie, telle loi, telle coutume et chacune des autres catégories. Donc selon ce mode également il est nécessaire que nous suspendions notre assentiment sur la nature des choses extérieures existantes.