SCHMITT
Technique et politique





La force d’évidence de la foi en la technique communément répandue de nos jours vient simplement de ce qu’on a pu croire avoir trouvé en elle le terrain absolument et définitivement neutre. Car il n’y a rien de plus neutre, en apparence, que la technique. Elle est au service de chacun de la même manière que la radio s’utilise pour transmettre des nouvelles de toutes sortes et de toute teneur ou que la poste transmet ses envois sans tenir compte de leur contenu, sans que la technique des relations postales puisse fournir un critère d’appréciation et de jugement de l’envoi transmis. Comparés aux questions théologiques, métaphysiques, morales et même économiques, dont on peut disputer éternellement, les problèmes purement techniques ont un aspect d’objectivité qui est réconfortant ; ils connaissent des solutions évidentes et l’on conçoit aisément que l’on ait cherché à échapper à la problématique inextricable de toues les autres sphères en se réfugiant dans la technicité. Celle-ci semble pouvoir faire rapidement l’unité de tous, peuples et nations, classes et confessions, hommes de tous âges et de toutes générations, parce que tous, sans différence aucune, profitent tout naturellement des avantages et des commodités du confort technique. Elle serait donc le terrain propice à un ajustement général, prôné par Max Scheler dans une conférence de 1927. Toutes les querelles et confusions nées des discordes confessionnelles, nationales et sociales y rentrent dans le nivellement d’un secteur absolument neutre. La sphère de la technique semblait être une sphère de paix, de l’entente et de la réconciliation. La conjonction, inexplicable autrement, de la foi pacifiste et techniciste s’explique par cette tendance à la neutralisation, fruit de la décision du génie européen au XVIIe siècle, à laquelle il aura obéi, comme mû par une fatalité, jusqu’en plein XXe siècle.

Mais la neutralité de la technique est autre chose que la neutralité de tous ces secteurs qui l’ont précédée. La technique n’est jamais qu’un instrument et qu’une arme, et du fait même qu’elle est au service de chacun, elle ne saurait être neutre. L’immanence du technique ne commande nul choix de l’homme ou de l’esprit, le choix de la neutralité moins que tout autre. N’importe quel type de civilisation, tout peuple et toute religion, toute guerre et toute paix peuvent utiliser l’arme de la technique. L’adaptation progressive des instruments et des armes ne fait qu’accroître la probabilité de leur utilisation effective. Un progrès de la technique n’est pas nécessairement un progrès métaphysique ou moral, ni même un progrès économique. Si tant d’hommes espèrent encore, de nos jours, un progrès humanitaire et moral lié au perfectionnement technique, c’est qu’ils établissent un lien magique entre la technique et la morale, et qu’ils supposent en outre de façon un peu naïve que ce magnifique ensemble d’instruments de la technique actuelle ne sera jamais utilisé que dans le sens voulu par eux, c’est-à-dire, sociologiquement parlant, qu’ils seront eux-mêmes les maîtres de ces armes effroyables et qu’il leur revient de prétendre à la puissance énorme qui y est liée. Mais la technique elle-même demeure, si je puis m’exprimer ainsi, aveugle à toute civilisation. Il s’ensuit que de la technique pure, de ce « rien-que-la-technique » on ne saurait tirer aucune de ces conclusions qui se déduisent habituellement à partir des secteurs dominants de la vie intellectuelle : ni une conception du progrès de la civilisation, ni un type de clerc ou de  chef spirituel, ni un système politique défini. […]

Il n’est pas d’invention technique importante dont on puisse calculer d’avance les répercussions politiques objectives. Les inventions du XVe et du XVIe siècle favorisèrent la liberté, l’individualisme et la révolte ; l’invention de l’imprimerie conduisit à la liberté de la presse. Les inventions techniques d’aujourd’hui sont l’instrument d’une extraordinaire domination sur les masses ; la radio suppose le monopole de la radiodiffusion, le cinéma la censure cinématographique. Le choix entre la liberté et l’asservissement n’est pas donné dans la technique en tant que telle. Celle-ci peut être révolutionnaire ou réactionnaire, elle peut servir la liberté ou l’oppression, la centralisation ou la décentralisation. Ses principes et ses points de vue exclusivement techniques ne fournissent ni les termes du problème politique ni une réponse à ce problème.

Schmitt, La notion de politique, p. 144-147.