SCHMITT
La distinction de l'ami et de l'ennemi




  La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Elle fournit un principe d’identification qui a valeur de critère, et non une définition exhaustive ou compréhensive. Dans la mesure où elle ne se déduit pas de quelque autre critère, elle correspond dans l’ordre du politique, aux critères relativement autonomes de diverses autres oppositions : le bien et le mal en morale, le beau et le laid en esthétique etc. Elle est autonome en tout cas, non pas au sens où elle correspondrait à un champ d’activité original qui lui serait propre, mais en cela qu’on ne saurait ni la fonder sur une ou plusieurs de ces oppositions, ni l’y réduire. Si déjà l’opposition entre le bien et le mal n’est pas purement et simplement identique à celle du beau et du laid ou à celle de l’utile et du nuisible et n’y est pas directement réductible, à plus forte raison faut-il éviter de confondre ou d’amalgamer l’opposition ami-ennemi avec l’une des oppositions précédentes. Le sens de cette distinction de l’ami et de l’ennemi est d’exprimer le degré extrême d’union ou de désunion, d’association ou de dissociation ; elle peut exister en théorie et en pratique sans pour autant exiger l’application de toutes ces distinctions morales, esthétiques, économiques ou autres. L’ennemi politique ne sera pas nécessairement mauvais dans l’ordre de la moralité ou laid dans l’ordre esthétique, il ne jouera pas forcément le rôle d’un concurrent au niveau de l’économie, il pourra même, à l’occasion, paraître avantageux de faire des affaires avec lui. Il se trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial.

Car en l’occurrence, seule une communauté existentielle d’intérêts et d’action rend possible cette justesse du discernement et de l’intuition qui autorise une intervention dans le débat et dans le jugement. Dans la situation extrême où il y a conflit aigu, la décision revient aux seuls adversaires concernés ; chacun d’eux, notamment, est seul à pouvoir décider si l’altérité de l’étranger représente, dans le concret de tel cas de conflit, la négation de sa propre forme d’existence, et donc si les fins de la défense ou du combat sont de préserver le monde propre, conforme à son être, selon lequel il vit. Au niveau de la réalité psychologique, il advient facilement que l’ennemi soit traité comme s’il était mauvais ou laid, pour la raison que toute discrimination, toute délimitation de groupes utilise à l’appui toutes les autres oppositions exploitables ; et la discrimination politique, qui est la plus nette et la plus forte de toutes, use naturellement de ce procédé plus que de toutes les autres. Ceci ne change rien à l’autonomie de ce type d’oppositions . Il s’ensuit que l’inverse est vrai aussi : ce qui est moralement mauvais, laid dans l’ordre de l’esthétique ou économiquement nuisible n’est pas nécessairement ennemi pour autant ; ce qui est moralement bon, beau dans l’ordre de l’esthétique et utile dans le domaine de l’économie  n’est pas pour autant ami au sens spécifique, c’est-à-dire politique du terme. Le fait qu’une opposition aussi spécifique que l’opposition ami-ennemi puisse être isolée en regard d’autres distinctions et conçue comme un élément autonome démontre à lui seul la nature objective et l’autonomie intrinsèque du politique.

                                                                                                                                                                                                                           La notion de politique, p. 64-66