Textes de Savonarole

 

Sermon du 1er septembre 1494.

Ç Et vous mres qui ornez vos fillettes de tant de vanitŽs et de superfluitŽs et de coiffures, portez nous toutes ces choses ici pour qu'elles aillent au feu, afin que, quand viendra la colre de Dieu, elle ne trouve pas ces choses dans vos maisons, et je vous le commande comme votre pre en ce cas. È

 

 

Sermon de 1496, du samedi aprs le second dimanche de Carme

Ç Vous avez consacrŽ mon temple et mes Žglises ˆ Moloch votre dieu. Vois ce quĠon fait ˆ Florence ; comment les femmes florentines pour marier leurs filles, les exposent, leur donnent un air virginal et commencement par les mener ˆ Sainte Liparate. Telles sont les idoles que vous avez mises dans mon temple : les images de vos dieux sont ˆ la ressemblance des figures que vous faites peindre dans les Žglises, et puis les jeunes gens vont dire ˆ l'une ou ˆ l'autre : celle-ci est la Madeleine, celui-ci est saint Jean, voici la Vierge, puisque vous faites reprŽsenter les personnages dans les Žglises ˆ la ressemblance de l'une ou de l'autre, ce qui est mal et grand mŽpris des choses divines. Vous autres peintres vous faites mal ; si vous saviez le scandale qui en est la suite et tout ce que j'en sais vous ne peindriez pas ainsi. Vous introduisez toutes les vanitŽs dans les Žglises. Croyez-vous que la Vierge Marie allait vtue comme vous la peignez ? Je vous dis qu'elle allait vtue en pauvre femme, avec simplicitŽ, montrant ˆ peine le visage. Et sainte ƒlisabeth Žtait habillŽe avec la mme simplicitŽ. Vous devriez ™ter ces figures peintes d'une manire si dŽshonnte. Vous montrez la vierge Marie vtue comme une entremetteuse. Et le culte divin en est corrompu.  È

 

 

AbrŽgŽ des rŽvŽlations (1495)

Dieu Tout-Puissant, voyant que les pŽchŽs se multipliaient en Italie, surtout parmi les princes et les prŽlats, et ne pouvant le tolŽrer plus longtemps, rŽsolut dĠinfliger un ch‰timent terrible ˆ lĠƒglise. Et comme il ne rŽalise jamais ses desseins, selon ce que dit le prophte Amos, quĠaprs les avoir rŽvŽlŽs aux prophtes Ses serviteurs, Il voulut faire annoncer en Italie ce ch‰timent en vue de Ses Žlus qui, avertis dĠavance, seraient mieux disposŽs ˆ le subir. Il daigna choisir Florence pour thŽ‰tre de cette prŽdication, afin que de cette ville situŽe au centre de lĠItalie, comme le cÏur dans le corps humain, elle pžt se propager aisŽment dans les autres parties de la pŽninsule, ainsi que nous le voyons aujourdĠhui.

MĠayant donc Žlu pour ce ministre entre tous les autres, moi Son serviteur indigne et inutile, il me fit venir ˆ Florence par ordre de mes supŽrieurs, lĠan du Seigneur 1490. Le 1er aožt, qui Žtait un dimanche, je commenai ˆ exposer publiquement le livre de lĠApocalypse dans notre Žglise Saint-Marc, et, pendant toute lĠannŽe, je ne cessai, en prchant au peuple florentin, dĠŽtablir ces trois points : lĠƒglise sera renouvelŽe ; avant cette rŽnovation, Dieu enverra un terrible ch‰timent ˆ lĠItalie ; ces choses sĠaccompliront bient™t. Je mĠefforai de dŽmontrer et de persuader ces trois conclusions par des arguments probables, par des figures empruntŽes aux saints Livres, et par dĠautres similitudes ou paraboles qui mĠŽtaient fournies par la situation prŽsente de lĠƒglise. JĠinsistai sur ces raisons, et je ne dŽclarai pas encore que jĠavais reu de Dieu par un autre moyen la connaissance de ces choses, vu que les esprits ne me paraissaient pas suffisamment prŽparŽs ˆ conna”tre ce secret. Les annŽes suivantes, les voyant mieux disposŽs ˆ croire, je mĠavanai peu ˆ peu, et jĠentremlai quelquefois ˆ mes discours le rŽcit de quelque vision prophŽtique, en me bornant ˆ la proposer en guise de parabole. Ë la fin, intimidŽ par les contradictions et les railleries qui surgissaient contre moi dans toutes les classes dĠhommes, je prenais souvent la ferme rŽsolution de mĠabstenir dŽsormais et de prcher sur dĠautres matires. CĠŽtait en vain ; tout autre sujet dĠŽtude et de prŽdication mĠŽtait fastidieux, et chaque fois que jĠessayais de lĠaborder, je dŽfaillais ˆ tel point que je me prenais moi-mme en dŽgožt. Je me souviens ˆ ce propos que, prchant le Carme ˆ la cathŽdrale de Santa Reparata ˆ Florence en 1490, aprs avoir fixŽ le sermon du deuxime dimanche sur mon thme ordinaire, je rŽsolus de supprimer les visions de ce genre et de ne plus en parler. Dieu mĠest tŽmoin que tout le jour et toute la nuit prŽcŽdente, je ne pus ferme lĠÏil. Nulle autre issue, nul autre point de doctrine ne sĠoffrirent ˆ mon esprit, si bien quĠil me fut absolument impossible de prendre un autre sujet. Je me levai, fatiguŽ dĠune longue veille, et pendant que jĠŽtais en prire, une voix me dit : Ç InsensŽ, ne vois-tu pas que Dieu veut que tu prches les choses de cette manire ? È CĠest pourquoi, le matin mme, je fis un sermon qui terrifia les auditeurs.

Mes auditeurs fidles savent aussi de quelle faon jĠai exposŽ les ƒcritures, les adaptant aux temps que nous vivions. [É]

JĠannonai pareillement sous lĠinspiration de Dieu quĠun roi passerait les Alpes pour descendre en Italie et quĠil serait semblable ˆ CyrusÉ JĠajoutai encore que lĠItalie ne devait pas se fier ˆ ses remparts et ˆ ses citadelles parce quĠelle serait vaincue par lui sans aucune difficultŽ. Enfin je prŽdis aux Florentins, en faisant allusion surtout aux gouvernants dĠalors, quĠils prendraient des rŽsolutions qui entraineraient leur ruine, car ils embrasseraient le parti de celui qui devait tre renversŽ, semblables ˆ des hommes ivres, et ils ne sauraient plus se conduireÉ Je passe sous silence les autres prŽdictions, que je cachai au public, afin dĠŽviter le scandale, et dont je fis part ˆ quelques intimes, telles que lĠŽpoque prŽcise de la mort dĠinnocent VIII et de Laurent de MŽdicis, et celle de la rŽvolution de Florence qui devait Žclater quand le roi de France arriverait ˆ Pise, et dĠautres encore. Elles se sont vŽrifiŽes depuis, mais peut-tre nĠy ajouterait-on pas foi si jĠen parlais ˆ prŽsent, car je ne les avais pas annoncŽes publiquement ˆ cette Žpoque.

Puis, comme le roi de France approchait et que la rŽvolution Žtait imminente ˆ Florence, et bien que jĠaie vu briller une ŽpŽe au-dessus de la ville et des flots de sang couler dans ses rues, je rŽflŽchis que la citŽ avait ŽtŽ Žlue entre toutes pour entendre la prŽdication des choses ˆ venir. Je me pris ˆ espŽrer vivement que cette prophŽtie ne serait pas absolue, et que si le peuple florentin faisait pŽnitence, Dieu adoucirait au moins la rigueur de ses jugements. Je prchai dont le jour de la Toussaint et les jours suivants, sans mŽnagement pour ma voix et ma poitrine, et, comme il est de notoriŽtŽ publique, je parlai avec une telle ardeur que je tombai ŽpuisŽ de fatigue. Je rŽpŽtais souvent ˆ voix forte ces paroles puisŽes ˆ la mme source que les prŽcŽdentes : ÒÉ ï Italie, ™ Florence, cĠest ˆ cause de vos pŽchŽs que les calamitŽs vont se dŽchainer contre vous ! ï clergŽ, cĠest toi qui as causŽ cette tempte !Ò Je leur disais encore que lĠItalie, et Rome en particulier, serait bouleversŽe ; et, me servant des paroles qui mĠŽtaient rŽvŽlŽes par le mme esprit, je mĠŽcriais souvent : Òï nobles, ™ sages, ™ peuple, la main puissante de Dieu va sĠappesantir sur vous ; vous ne pourrez y Žchapper, ni par la force, ni par la sagesse, ni par la fuite. Dieu vous a attendus afin dĠavoir pitiŽ de vous. H‰tez-vous donc de revenir au Seigneur, votre Dieu, parce quĠil est bon et misŽricordieux. Si vous refusez, il dŽtournera ses yeux de vous ˆ jamais. [É]

Tandis que je prchais le Carme de 1492 dans la basilique de San Lorenzo ˆ Florence, je vis, pendant la nuit du Vendredi saint, deux croix. La premire Žtait noire, dressŽe en plein centre de Rome ; elle touchait le ciel et Žtendait ses bras sur le monde entier. Elle portait ces mots : Crux irae Dei[1]. Ds que je lĠeus vue, lĠair sĠobscurcit de nuages rapides et tournoyant dans la confusion de la tempte, des Žclairs, des flches, de la grle, du feu et des ŽpŽes. Une grande foule de gens se pressaient lˆ, tandis que la terre Žtait ˆ peu prs dŽserte. Peu aprs, lĠair redevint calme et limpide, et je vis une croix dĠor au milieu de JŽrusalem, aussi haute et Žtincelante que lĠautre, qui Žclairait le monde entier et le remplissait ˆ nouveau de fleurs et de joie. Elle portait cette inscription : Crux misericordiae Dei[2]. Toutes les nations de la terre sĠassemblrent rapidement pour lĠadorer et lĠŽtreindre. JĠeus encore de nombreuses visions, plus nettes, sur ce mme sujet, et jĠai eu souvent le rŽconfort dĠautres visions qui illustraient clairement dĠautres choses dont jĠai parlŽ, surtout en ce qui concerne la rŽnovation de lĠƒglise et le ch‰timent. Plus tard, jĠai prŽdit que la citŽ de Florence serait rŽformŽe et vivrait une meilleure vie, que cĠŽtait la volontŽ de Dieu et que les Florentins devraient sĠy conformer. JĠai aussi prŽdit, au nom de Dieu, que pour cette raison la citŽ serait plus glorieuse, plus puissante, et plus riche que jamais auparavant ; et les ŽvŽnements eux-mmes ont prouvŽ que cela avait ŽtŽ voulu par LuiÉ È

 



[1]. La croix de la colre de Dieu.

[2]. La croix de la misŽricorde de Dieu.