Les ombres des montagnes commenaient ˆ s'allonger, et la fumŽe ˆ s'Žlever au loin au-dessus des hameaux; ou en langue moins poŽtique, il commenait ˆ se faire tard, lorsque nous v”mes approcher une voiture. Ç C'est, dit l'abbŽ, le carrosse de la maison. Il nous dŽbarrassera de ces marmots qui, d'ailleurs, sont trop las pour s'en retourner ˆ pied. Nous reviendrons, nous, au clair de la lune; et peut-tre trouverez-vous que la nuit a aussi sa beautŽ. — Je n'en doute pas; et je n'aurais pas grande peine ˆ vous en dire les raisons. È Cependant le carrosse s'Žloignait avec les deux petits enfants, les tŽnbres s'augmentaient, les bruits s'affaiblissaient dans la campagne, la lune s'Žlevait sur l'horizon; la nature prenait un aspect grave dans les lieux privŽs de lumire, tendre dans les plaines ŽclairŽes. Nous allions en silence, l'abbŽ me prŽcŽdant, moi le suivant et m'attendant ˆ chaque pas ˆ quelque nouveau coup de thŽ‰tre. Je ne me trompais pas. Mais comment vous en rendre l'effet et la magie? Ce ciel orageux et obscur, ces nuŽes Žpaisses et noires; toute la profondeur, toute la terreur qu'elles donnaient ˆ la scne; la teinte qu'elles jetaient sur les eaux; l'immensitŽ de leur Žtendue; la distance infinie de l'astre ˆ demi voilŽ dont les rayons tremblaient ˆ leur surface; la vŽritŽ de cette nuit, la variŽtŽ des objets et des scnes qu'on y discernait; le bruit et le silence; le mouvement et le repos; l'esprit des incidents; la gr‰ce, l'ŽlŽgance, l'action des figures; la vigueur de la couleur; la puretŽ du dessin; mais surtout l'harmonie et le sortilge de l'ensemble. Rien de nŽgligŽ; rien de confus; c'est la loi de la nature riche sans profusion, et produisant les plus grands phŽnomnes avec la moindre quantitŽ de dŽpense. Il y a des nuŽes, mais un ciel qui devient orageux ou qui va cesser de l'tre, n'en assemble pas davantage. Elles s'Žtendent, ou se ramassent et se meuvent; mais c'est le vrai mouvement, l'ondulation rŽelle quĠelles ont dans l'atmosphre. Elles obscurcissent, mais la mesure de cette obscuritŽ est juste. C"est ainsi que nous avons vu cent fois l'astre de la nuit en percer l'Žpaisseur. CĠest ainsi que nous avons vu sa lumire affaiblie et p‰le teindre et vaciller sur les eaux. Ce n'est point un port de mer que l'artiste a voulu peindre. Oui, mon ami, l'artiste. Mon secret m'est ŽchappŽ, et il n'est plus temps de recourir aprs. Entra”nŽ par le charme du Clair de lune de Vernet, jĠai oubliŽ que je vous avais fait un conte jusqu'ˆ prŽsent : que je mĠŽtais supposŽ devant la nature, et l'illusion Žtait bien facile ;et tout ˆ coup je me suis retrouvŽ de la campagne, au Salon... Quoi, me direz-vous, l'instituteur, ses deux petits Žlves, le dŽjeuner sur l'herbe, le p‰tŽ, sont imaginŽs. — é vero. — Ces diffŽrents sites sont des tableaux de Vernet? — Tu lĠhai detto. — Et c'est pour rompre l'ennui et la monotonie des descriptions que vous avez fait des paysages rŽels et que vous avez encadrŽ ces paysages dans des entretiens. — A maraviglia. Bravo; ben sentito. Ce n'est donc plus de la nature, c'est de l'art; ce est plus de Dieu, c'est de Vernet que je vais vous parler.

Ce n'est point, vous disais-je, un port de mer qu'il a voulu peindre. On ne voit pas ici plus de b‰timents qu'il n'en faut pour enrichir et animer sa scne. C'est l'intelligence et le gožt; c'est l'art qui les a distribuŽs pour l'effet; mais l'effet est produit, sans que l'art s'aperoive. Il y a des incidents, mais pas plus que l'espace et le moment de la composition n'en exigent. C'est, vous le rŽpŽterai-je, richesse et la parcimonie de nature toujours Žconome et jamais avare ni pauvre. Tout est vrai. On le sent. On nĠaccuse, on ne dŽsire rien. On jouit Žgalement de tout. JĠai ou• dire ˆ des personnes qui avaient frŽquentŽ longtemps les bords de la mer, qu'elles reconnaissaient sur cette toile, ce ciel, ces nuŽes, ce temps, toute cette composition.

Diderot, Salon de 1767, CFL tome VII, p. 172-173