VERNET

J'avais Žcrit le nom de cet artiste au haut de ma page, et  j'allais vous entretenir de ses ouvrages, lorsque je suis parti pour une campagne voisine de la mer, et renommŽe par la  beautŽ de ses sites. Lˆ, tandis que les uns perdaient autour  d'un tapis vert les plus belles heures du jour, les plus belles  journŽes, leur argent et leur gaietŽ; que d'autres, le fusil sur l'Žpaule, s'excŽdaient de fatigue ˆ suivre leurs chiens ˆ travers champs; que quelques-uns allaient s'Žgarer dans les dŽtours  d'un parc, dont, heureusement pour les jeunes compagnes de   leurs erreurs, les arbres sont fort discrets; que les graves personnages faisaient encore retentir lˆ sept heures du soir la salle ˆ manger de leurs cris tumultueux, sur les nouveaux principes  des Žconomistes, l'utilitŽ ou l'inutilitŽ de la philosophie, la religion, les mÏurs, les acteurs, les actrices, le gouvernement, la  prŽfŽrence des deux musiques, les beaux-arts, les lettres et  autres questions importantes, dont ils cherchaient toujours la  solution au fond des bouteilles, et regagnaient, enrouŽs, chancelants, le fond de leur appartement, dont ils avaient peine ˆ  retrouver la porte, et se remettaient, dans un fauteuil, de la  chaleur et du zle avec lesquels ils avaient sacrifiŽ leurs poumons, leur estomac et leur raison, pour introduire le plus bel  ordre possible dans toutes les branches de l'administration;  j'allais, accompagnŽ de l'instituteur des enfants de la maison,  de ses deux Žlves, de mon b‰ton et de mes tablettes, visiter  les plus beaux sites du monde. Mon projet est de vous les dŽcrire, et j'espre que ces tableaux en vaudront bien d'autres. Mon compagnon de promenades connaissait supŽrieurement la  topographie du pays, les heures favorables ˆ chaque scne  champtre, l'endroit qu'il fallait voir le matin ; celui qui recevait son intŽrt et ses charmes, ou du soleil levant ou du soleil  couchant ; l'asile qui nous prterait de la fra”cheur et de l'ombre  pendant les heures bržlantes de la journŽe. C'Žtait le cicerone  de la contrŽe. Il en faisait les honneurs aux nouveaux venus;  et personne ne s'entendait mieux ˆ mŽnager ˆ son spectateur la  surprise du premier coup d'Ïil. Nous voilˆ partis. Nous causons. Nous marchons. J'allais la tte baissŽe, selon mon usage,  lorsque je me sens arrtŽ brusquement, et prŽsentŽ au site que  voici.  

 

Premier site.

 — A ma droite, dans le lointain, une montagne  Žlevait son sommet vers la nue. Dans cet instant, le hasard y  avait arrtŽ un voyageur debout et tranquille. Le bas de cette  montagne nous Žtait dŽrobŽ par la masse interposŽe d'un rocher. Le pied de ce rocher s'Žtendait en s'abaissant et en se  relevant, et sŽparait en deux la profondeur de la scne. Tout ˆ  fait vers la droite, sur une saillie de ce rocher j'observai deux figures que l'art n'aurait pas mieux placŽes pour l'effet. C'Žtaient  deux pcheurs ; l'un assis et les jambes pendantes vers le bas du rocher, tenait sa ligne qu'il avait jetŽe dans des eaux qui  baignaient cet endroit; l'autre, les Žpaules chargŽes de son  filet, et courbŽ vers le premier, s'entretenait avec lui. Sur l'espce de chaussŽe rocailleuse que le pied du rocher formait en se prolongeant, dans un lieu o cette chaussŽe s'inclinait vers  le fond, une voiture couverte et conduite par un paysan descendait vers un village situŽ au-dessous de cette chaussŽe.  C'Žtait encore un incident que l'art aurait suggŽrŽ; mes regards,  rasant la crte de cette langue de rocaille, rencontraient le  sommet des maisons du village, et allaient s'enfoncer et se  perdre dans une campagne qui confinait avec le ciel. 

 Ç Quel est celui de vos artistes, me disait mon cicerone,  qui ežt imaginŽ de rompre la continuitŽ de cette chaussŽe rocailleuse par une tourte d'arbres?   — Vernet, peut-tre.   — A la bonne heure ; mais votre Vernet en aurait-il imaginŽ l'ŽlŽgance et le charme? Aurait-il pu rendre l'effet chaud  et piquant de cette lumire qui joue entre leurs troncs et leurs  branches?   — Pourquoi non ?   — Rendre l'espace immense que votre Ïil dŽcouvre au delˆ?   — C'est ce qu'il a fait quelquefois. Vous ne connaissez pas  cet homme; jusqu'o les phŽnomnes de la nature lui sont familiers... È   Je rŽpondais de distraction ; car mon attention Žtait arrtŽe  sur une masse de rochers couverte d'arbustes sauvages, que la  nature avait placŽs ˆ l'autre extrŽmitŽ du tertre rocailleux. Cette masse Žtait pareillement masquŽe par un rocher antŽrieur, qui,  se sŽparant du premier, formait un canal d'o se prŽcipitaient  en torrent des eaux qui venaient, sur la fin de leur chute, se  briser en Žcumant contre des pierres dŽtachŽes...   Ç Eh bien ! dis-je ˆ mon cicerone, allez-vous-en au Salon,  et vous verrez qu'une imagination fŽconde, aidŽe d'une Žtude  profonde de la nature, a inspirŽ ˆ un de nos artistes prŽcisŽment ces rochers, cette cascade et ce coin de paysage.   — Et peut-tre avec ce gros quartier de roche brute, et le  pcheur assis qui relve son filet et les instruments de son mŽtier Žpars ˆ terre autour de lui, et sa femme debout, et cette  femme vue par le dos.    — Vous ne savez pas, l'abbŽ, combien vous tes un mauvais plaisant... È  

L'espace compris entre les rochers au torrent, la chaussŽe  rocailleuse et les montagnes de la gauche formaient un lac sur  les bords duquel nous nous promenions ; c'est de lˆ que nous  contemplions toute cette scne merveilleuse ; cependant il s'Žtait  ŽlevŽ, vers la partie du ciel qu'on apercevait entre la touffe  d'arbres de la partie rocailleuse et les rochers aux deux pcheurs, un nuage lŽger que le vent promenait ˆ son grŽ.   Lors me tournant vers l'abbŽ :   Ç En bonne foi, lui dis-je, croyez-vous qu'un artiste intelligent ežt pu se dispenser de placer ce nuage prŽcisŽment o il est? ne voyez-vous pas qu'il Žtablit pour nos yeux un nouveau  plan; qu'il annonce un espace en deˆ et au delˆ; qu'il recule  le ciel, et qu'il fait avancer les autres objets? Vernet aurait senti  tout cela. Les autres, en obscurcissant leurs ciels de nuages,  ne songent qu'ˆ en rompre la monotonie. Vernet veut que les  siens aient le mouvement et la magie de celui que nous voyons.   — Vous avez beau dire Vernet, Vernet, je ne quitterai point  la nature pour courir aprs son image. Quelque sublime que  soit l'homme, ce n'est pas Dieu.  — D'accord ; mais, si vous aviez un peu plus frŽquentŽ l'artiste, il vous aurait peut-tre appris ˆ voir dans la nature ce  que vous n'y voyez pas. Combien de choses vous y trouveriez ˆ  reprendre ! Combien l'art en supprimerait, qui g‰tent l'ensemble  et nuisent ˆ l'effet; combien il en rapprocherait, qui double-  raient notre enchantement!   — Quoi ! sŽrieusement vous croyez que Vernet aurait mieux  ˆ faire que d'tre le copiste rigoureux de cette scne?   — Je le crois.   — Dites-moi donc comment il s'y prendrait pour l'embellir.   — Je l'ignore, et si je le savais je serais plus grand pote  et plus grand peintre que lui ; mais, si Vernet vous ežt appris ˆ  mieux voir la nature, la nature, de son c™tŽ, vous ežt appris ˆ  bien voir Vernet.   — Mais Vernet ne sera toujours que Vernet, un homme.   — Et, par cette raison, d'autant plus Žtonnant, et son  ouvrage d'autant plus digne d'admiration; c'est sans contredit  une grande chose que cet univers; mais, quand je le compare avec l'Žnergie de la cause productrice, si j'avais ˆ m'Žmerveiller, c'est que son Ïuvre ne soit pas plus belle et plus parfaite  encore. C'est tout le contraire, lorsque je pense ˆ la faiblesse de  l'homme, ˆ ses pauvres moyens, aux embarras et ˆ la courte durŽe de sa vie, et ˆ certaines choses qu'il a entreprises et  exŽcutŽes. L'abbŽ, pourrait-on vous faire une question? c'est : d'une montagne dont le sommet para”t toucher et soutenir le  ciel, et d'une pyramide seulement de quelques lieues de base,  dont la cime finirait dans les nues; laquelle vous frapperait le  plus? Vous hŽsitez. C'est la pyramide, mon cher abbŽ; et la raison, c'est que rien n'Žtonne de la part de Dieu, auteur de la  montagne, et que la pyramide est un phŽnomne incroyable de  la part de l'homme. È  

Toute cette conversation se faisait d'une manire fort interrompue. La beautŽ du site nous tenait alternativement suspendus d'admiration. Je parlais sans trop m'entendre; j'Žtais ŽcoutŽ  avec la mme distraction. D'ailleurs, les jeunes disciples de l'abbŽ couraient de droite et de gauche, gravissaient sur les  rochers, et leur instituteur craignait toujours, ou qu'ils ne  s'Žgarassent, ou qu'ils ne se prŽcipitassent, ou qu'ils n'allassent  se noyer dans l'Žtang. Son avis Žtait de les laisser la prochaine  fois ˆ la maison; mais ce n'Žtait pas le mien.

J'inclinais ˆ demeurer dans cet endroit, et ˆ y passer le reste  de la journŽe; mais l'abbŽ m' assurant que la contrŽe Žtait assez  riche en pareils sites pour que nous pussions mettre un peu moins d'Žconomie dans nos plaisirs, je me laissai conduire  ailleurs ; mais ce ne fut pas sans retourner la tte de temps en  temps.  

Les enfants prŽcŽdaient leur instituteur, et moi je fermais la  marche. Nous allions par des sentiers Žtroits et tortueux, et je  m'en plaignais un peu ˆ l'abbŽ; mais lui, se retournant, s'arrtant subitement devant moi, et me regardant en face, me dit  avec exclamation :   Ç Monsieur, l'ouvrage de l'homme est quelquefois plus  admirable que l'ouvrage d'un Dieu?   — Monsieur l'abbŽ, lui rŽpondis-je, avez-vous vu lÕAntinoŸs, la VŽnus de MŽdicis, la VŽnus aux Belles-Fesses, et quelques  autres antiques?   — Oui. — Avez-vous jamais rencontrŽ dans la nature des figures  aussi belles, aussi parfaites que celles-lˆ?   — Non, je l'avoue.   — Vos petits Žlves ne vous ont-ils jamais dit un mot qui  vous ait causŽ plus d'admiration et de plaisir que la sentence la  plus profonde de Tacite?   — Cela est quelquefois arrivŽ.   — Et pourquoi cela?   — C'est que j'y prends un grand intŽrt; c'est qu'ils m'annonaient par ce mot une grande sensibilitŽ d'‰me, une sorte de  pŽnŽtration, une justesse d'esprit au-dessus de leur ‰ge.   — L'abbŽ, ˆ l'application. Si j'avais lˆ un boisseau de dŽs,  que je renversasse ce boisseau, et qu'ils se tournassent tous sur  le mme point, ce phŽnomne vous Žtonnerait-il beaucoup?   — Beaucoup.   — Et si tous ces dŽs Žtaient pipŽs, le phŽnomne vous Žtonnerait-il encore?   — Non.   — L'abbŽ, ˆ l'application. Ce monde n'est qu'un amas de  molŽcules pipŽes en une infinitŽ de manires diverses. Il y a  une loi de nŽcessitŽ qui s'exŽcute sans dessein, sans effort, sans  intelligence, sans progrs, sans rŽsistance dans toutes les  Ïuvres de Nature. Si l'on inventait une machine qui produis”t  des tableaux tels que ceux de Rapha‘l, ces tableaux continue-  raient-ils d'tre beaux?   — Non.   — Et la machine? lorsqu'elle serait commune, elle ne serait  pas plus belle que les tableaux.  — Mais, d'aprs vos principes, Rapha‘l n'est-il pas lui-mme cette machine ˆ tableaux?...  — Il est vrai. Mais la machine Rapha‘l n'a jamais ŽtŽ commune; mais les ouvrages de cette machine ne sont pas aussi  communs que les feuilles de chne; mais, par une pente naturelle et presque invincible, nous supposons ˆ cette machine une  volontŽ, une intelligence, un dessein, une libertŽ. Supposez  Rapha‘l Žternel, immobile devant la toile, peignant nŽcessairement et sans cesse. Multipliez de toutes parts ces machines imitatives. Faites na”tre les tableaux dans la nature, comme les  plantes, les arbres et les fruits qui leur serviraient de modles, et dites-moi ce que deviendrait votre admiration. Ce bel ordre qui vous enchante dans l'univers ne peut tre autre qu'il est.  Vous n'en connaissez qu'un, et c'est celui que vous habitez;  vous le trouvez alternativement beau ou laid, selon que vous  coexistez avec lui d'une manire agrŽable ou pŽnible. Il serait  tout autre, qu'il serait Žgalement beau ou laid pour ceux qui coexisteraient d'une manire agrŽable ou pŽnible avec lui. Un  habitant de Saturne, transportŽ sur la terre, sentirait ses poumons dŽchirŽs, et pŽrirait en maudissant la nature. Un habitant de la terre, transportŽ dans Saturne, se sentirait ŽtouffŽ, suffoquŽ, et pŽrirait en maudissant la nature... È   J'en Žtais lˆ, lorsqu'un vent d'ouest, balayant la campagne,  nous enveloppa d'un Žpais tourbillon de poussire. L'abbŽ en  demeura quelque temps aveuglŽ ; tandis qu'il se frottait les  paupires, j'ajoutai : Ç Ce tourbillon qui ne vous semble qu'un  chaos de molŽcules dispersŽes au hasard ; eh bien ! cher abbŽ,  ce tourbillon est tout aussi parfaitement ordonnŽ que le monde; È  et j'allais lui en donner des preuves, qu'il n'Žtait pas trop en Žtat de gožter, lorsqu'ˆ l'aspect d'un nouveau site, non moins admirable que le premier, ma voix coupŽe, mes idŽes confondues, je restai stupŽfait et muet.  

 

Deuxime site.

— C'Žtait, ˆ droite, des montagnes couvertes  d'arbres et d'arbustes sauvages, dans l'ombre, comme disent les  voyageurs; dans la demi-teinte, comme disent les artistes. Au  pied de ces montagnes, un passant que nous ne voyions que par le dos, son b‰ton sur l'Žpaule, son sac suspendu ˆ son b‰ton,  se h‰tait vers la route mme qui nous avait conduits. Il fallait  qu'il fžt bien pressŽ d'arriver, car la beautŽ du lieu ne l'arrtait pas. On avait pratiquŽ sur la rampe de ces montagnes une  espce de chemin assez large. Nous ordonn‰mes ˆ nos enfants de  s'asseoir et de nous attendre. Le plus jeune eut pour t‰che deux  fables de Phdre ˆ apprendre par cÏur, et l'a”nŽ l'explication  du premier livre des GŽorgiques ˆ prŽparer. Ensuite nous nous  m”mes ˆ grimper par ce chemin difficile; vers le sommet, nous  aperžmes un paysan avec une voiture couverte. Cette voiture  Žtait attelŽe de bÏufs. Il descendait, et ses animaux se prtaient,  de crainte que la voiture ne s'accŽlŽr‰t sur eux. Nous les laiss‰mes derrire nous, pour nous enfoncer dans un lointain, fort au delˆ des montagnes que nous avions grimpŽes et qui nous  le dŽrobaient. Aprs une marche assez longue, nous nous trouv‰mes sur une espce de pont, une de ces fabriques de bois,  hardies, et telles que le gŽnie, l'intrŽpiditŽ et le besoin des  hommes en ont exŽcutŽ dans quelques pays montagneux.  ArrtŽs lˆ, je promenai mes regards autour de moi, et j'Žprouvai un plaisir accompagnŽ de frŽmissement. Comme mon conducteur aurait joui de la violence de mon Žtonnement, sans la  douleur d'un de ses yeux qui Žtait restŽ rouge et larmoyant!  Cependant il me dit d'un ton ironique : Ç Et Loutherbourg, et  Vernet, et Claude Lorrain?È Devant moi, comme du sommet  d'un prŽcipice, j'apercevais les deux c™tŽs, le milieu, toute la  scne imposante que je n'avais qu'entrevue du bas des montagnes. J'avais ˆ dos une campagne immense qui ne m'avait ŽtŽ  annoncŽe que par l'habitude d'apprŽcier les distances entre des  objets interposŽs. Ces arches, que j'avais en face il n'y a qu'un  moment, je les avais sous mes pieds. Sous ses arches descendait  ˆ grand bruit un large torrent; ses eaux interrompues, accŽlŽrŽes, se h‰taient vers la plage du site la plus profonde. Je ne  pouvais m'arracher ˆ ce spectacle mlŽ de plaisir et d'effroi. Cependant je traverse cette longue fabrique, et me voilˆ sur la  cime d'une cha”ne de montagnes parallles aux premires. Si  j'ai le courage de descendre celles-lˆ, elles me conduiront au  c™tŽ gauche de la scne, dont j'aurai fait tout le tour. Il est  vrai que j'ai peu d'espace ˆ traverser, pour Žviter l'ardeur du  soleil et voyager dans l'ombre ; car la lumire vient d'au delˆ de la cha”ne de montagnes dont j'occupe le sommet, et qui forment, avec celles que j'ai quittŽes, un, amphithŽ‰tre en entonnoir, dont le bord le plus ŽloignŽ, rompu, brisŽ, est remplacŽ  par la fabrique de bois qui unit les cimes des deux cha”nes de  montagnes. Je vais, je descends, et aprs une route longue et  pŽnible ˆ travers des ronces, des Žpines, des plantes et des arbustes touffus, me voilˆ au c™tŽ gauche de la scne. Je m'avance le long de la rive du lac formŽ par les eaux du torrent, jusqu'au milieu de la distance qui sŽpare les deux cha”nes;  je regarde, je vois le pont de bois ˆ une hauteur et dans un  Žloignement prodigieux. Je vois depuis ce pont les eaux du  torrent arrtŽes dans leur cours par des espces de terrasses  naturelles; je les vois tomber en autant de nappes qu'il y a de terrasses, et former une merveilleuse cascade. Je les vois arriver ˆ mes pieds, s'Žtendre et remplir un vaste bassin. Un bruit  Žclatant me fait regarder ˆ ma gauche : c'est celui d'une chute  d'eaux qui s'Žchappent d'entre des plantes et des arbustes qui  couvrent le haut d'une roche voisine, et qui se mlent, en tombant, aux eaux stagnantes du torrent. Toutes ces masses de  roches, hŽrissŽes de plantes vers leurs sommets, sont tapissŽes  ˆ leur penchant de la mousse la plus verte et la plus douce. Plus  prs de moi, presque au pied des montagnes de la gauche,  s'ouvre une large caverne obscure. Mon imagination ŽchauffŽe place ˆ l'entrŽe de cette caverne une jeune fille qui en sort avec  un jeune homme; elle a couvert ses yeux de sa main libre,  comme si elle craignait de revoir la lumire, et de rencontrer  les regards du jeune homme. Mais si ces personnages n'y  Žtaient pas, il y avait proche de moi, sur la rive du grand bassin,  une femme qui se reposait avec son chien ˆ c™tŽ d'elle; en suivant la mme rive, ˆ gauche, sur une petite plage plus ŽlevŽe, un groupe d'hommes et de femmes, tel qu'un peintre intelligent l'aurait imaginŽ; plus loin, un paysan debout. Je le voyais  de face, et il me paraissait indiquer de la main la route ˆ quelque habitant d'un canton ŽloignŽ. J'Žtais immobile, mes regards  erraient sans s'arrter sur aucun objet; mes bras tombaient ˆ  mes c™tŽs. J'avais la bouche entr'ouverte. Mon conducteur respectait mon admiration et mon silence. Il Žtait aussi heureux,  aussi vain que s'il ežt ŽtŽ le propriŽtaire ou mme le crŽateur de  ces merveilles. Je ne vous dirai point quelle fut la durŽe de  mon enchantement. L'immobilitŽ des tres , la solitude d'un  lieu, son silence profond, suspendent le temps ; il n'y en a plus.  Rien ne le mesure; l'homme devient comme Žternel. Cependant par un tour de tte bizarre, comme j'en ai quelquefois, transformant tout ˆ coup l'Ïuvre de Nature en une production de l'art, je m'Žcriai : Ç Que cela est beau, grand, variŽ, noble,  sage, harmonieux, vigoureusement coloriŽ! Mille beautŽs Žparses  dans l'univers ont ŽtŽ rassemblŽes sur cette toile, sans confusion, sans effort, et liŽes par un gožt exquis. C'est une vue  romanesque, dont on suppose la rŽalitŽ quelque part. Si l'on  imagine un plan vertical ŽlevŽ sur la cime de ces deux cha”nes  de montagnes, et assis sur le milieu de cette fabrique de bois, on aura au delˆ de ce plan, vers le fond, toute la partie ŽclairŽe de la composition ; en deˆ, vers le devant, toute sa partie  obscure et de demi-teinte; on y voit les objets nets, distincts,  bien terminŽs; ils ne sont privŽs que de la grande lumire. Rien  n'est perdu pour moi, parce qu'ˆ mesure que les ombres croissent, les objets sont plus voisins de ma vue. Et ces nuages,  interposŽs entre le ciel et la fabrique de bois, quelle profondeur ne donnent-ils pas ˆ la scne! Il est inou• l'espace qu'on imagine au delˆ de ce pont, l'objet le plus ŽloignŽ qu'on voie. Qu'il  est doux de gožter ici la fra”cheur de ces eaux, aprs avoir  ŽprouvŽ la chaleur qui bržle ce lointain! Que ces roches sont  majestueuses! que ces eaux sont belles et vraies! comment l'artiste en a-t-il obscurci la transparence!... È Jusque-lˆ, le cher  abbŽ avait eu la patience de me laisser dire ; mais ˆ ce mot d'artiste, me tirant par la manche :   Ç Est-ce que vous extravaguez? me dit-il.  — Non, pas tout ˆ fait.  — Que parlez-vous de demi-teinte, de plan, de vigueur, de  coloris?  — Je substitue l'art ˆ la nature, pour en bien juger.  — Si vous vous exercez souvent ˆ ces substitutions, vous  aurez de la peine ˆ trouver de beaux tableaux.   — Cela se peut ; mais convenez qu'aprs cette Žtude, le petit nombre de ceux que j'admirerai en vaudront la peine.  — Il est vrai. È  

Tout en causant ainsi, et en suivant la rive du lac, nous  arriv‰mes o nous avions laissŽ nos deux petits disciples. Le  jour commenait ˆ tomber; nous ne laissions pas que d'avoir  du chemin ˆ faire jusqu'au ch‰teau; nous gagn‰mes de ce  c™tŽ, l'abbŽ faisant rŽciter ˆ l'un de ses Žlves ses deux fables,  et ˆ l'autre son explication de Virgile ; et moi, me rappelant  les lieux dont je m'Žloignais, et que je me proposais de vous  dŽcrire ˆ mon retour. Ma t‰che fut plus t™t expŽdiŽe que celle  de l'abbŽ. A ces vers :   Vere novo, gelidus canis cum montibus humor  liquitur, et Zephyro putris se gleba resolvit, je rvai ˆ la diffŽrence des charmes de la peinture et de la  poŽsie; ˆ la difficultŽ de rendre d'une langue dans une autre  les endroits qu'on entend le mieux. Sur ce, je racontai ˆ l'abbŽ  que Jupiter un jour fut attaquŽ d'un grand mal de tte. Le  pre des dieux et des hommes passait les jours et les nuits le front penchŽ sur ses deux mains, et tirant de sa vaste poitrine un soupir profond. Les dieux et les hommes l'environnaient en silence, lorsque tout ˆ coup il se releva, poussa un  grand cri, et l'on vit sortir de sa tte entr'ouverte une dŽesse  tout armŽe, toute vtue. C'Žtait Minerve. Tandis que les dieux  dispersŽs dans l'Olympe cŽlŽbraient la dŽlivrance de Jupiter et  la naissance de Minerve, les hommes s'occupaient ˆ l'admirer.  Tous d'accord sur sa beautŽ, chacun trouvait ˆ redire ˆ son  vtement. Le sauvage lui arrachait son casque et sa cuirasse,  et lui ceignait les reins d'un lŽger cordon de verdure. L'habitant de l'Archipel la voulait toute nue; celui de l'Ausonie, plus  dŽcente et plus couverte. L'Asiatique prŽtendait que les longs  plis d'une tunique qui moulerait ses membres, en descendant  mollement jusqu'ˆ ses pieds, auraient infiniment plus de gr‰ce.  Le bon, l'indulgent Jupiter lit essayer ˆ sa fille ces diffŽrents  vtements; et les hommes reconnurent qu'aucun ne lui allait  aussi bien que celui sous lequel elle se montra au sortir de la  tte de son pre. L'abbŽ n'eut pas grand'peine ˆ saisir le sens de ma fable. Quelques endroits de diffŽrents potes anciens  nous donnrent la torture ˆ l'un et ˆ l'autre; et nous con-  v”nmes, de dŽpit, que la traduction de Tacite Žtait infiniment  plus aisŽe que celle de Virgile. L'abbŽ de La Bletterie ne sera pas  de cet avis; quoi qu'il en soit, son Tacite n'en sera pas moins  mauvais, ni le Virgile de Desfontaines meilleur.

Nous allions. L'abbŽ, son Ïil malade couvert d'un mouchoir, et l'‰me pleine de scandale de la tŽmŽritŽ avec laquelle j'avais avancŽ qu'un tourbillon de poussire, que le vent Žlve et qui nous aveugle, Žtait tout aussi parfaitement ordonnŽ que  l'univers. Le tourbillon lui paraissait une image passagre du  chaos, suscitŽe fortuitement au milieu de l'Ïuvre merveilleux  de la crŽation. C'est ainsi qu'il s'en expliqua.   Ç Mon trs-cher abbŽ, lui dis-je, oubliez pour un moment le  petit gravier qui picote votre cornŽe, et Žcoutez-moi. Pourquoi  l'univers vous para”t-il si bien ordonnŽ? c'est que tout y est  encha”nŽ, ˆ sa place, et qu'il n'y a pas un seul tre qui n'ait  dans sa position, sa production, son effet, une raison suffisante, ignorŽe ou connue. Est-ce qu'il y a une exception pour le vent  d'ouest? est-ce qu'il y a une exception pour les grains de sable?  une autre pour les tourbillons? Si toutes les forces qui animaient chacune des molŽcules qui formaient celui qui nous a  enveloppŽs Žtaient donnŽes, un gŽomtre vous dŽmontrerait  que celle qui est engagŽe entre votre Ïil et sa paupire est  prŽcisŽment ˆ sa place.  — Mais, dit l'abbŽ, je l'aimerais tout autant ailleurs; je  souffre, et le paysage que nous avons quittŽ me rŽcrŽait la vue.   — Et qu'est-ce que cela fait ˆ la nature ! est-ce qu'elle a  ordonnŽ le paysage pour vous?  — Pourquoi non?   — C'est que si elle a ordonnŽ le paysage pour vous, elle  aura aussi ordonnŽ pour vous le tourbillon. Allons, mon ami,  faisons un peu moins les importants. Nous sommes dans la  nature; nous y sommes tant™t bien, tant™t mal; et croyez que  ceux qui louent la nature d'avoir au printemps tapissŽ la terre  de vert, couleur amie de nos yeux, sont des impertinents qui  oublient que cette nature, dont ils veulent retrouver en tout et  partout la bienfaisance, Žtend en hiver, sur nos campagnes,  une grande couverture blanche qui blesse nos yeux, nous fait  tournoyer la tte, et nous expose ˆ mourir glacŽs. La nature  est bonne et belle, quand elle nous favorise; elle est laide et  mŽchante, quand elle nous afflige. C'est ˆ nos efforts mmes  qu'elle doit souvent une partie de ses charmes.   — Voilˆ des idŽes qui me mneraient loin.   — Cela se peut.   — Et me conseilleriez-vous d'en faire le catŽchisme de mes  Žlves?   — Pourquoi non ? je vous jure que je le crois plus vrai et  moins dangereux qu'un autre.  — Je consulterai lˆ-dessus leurs parents.   — Leurs parents pensent bien, et vous ordonneront d'apprendre ˆ leurs enfants ˆ penser mal.   — Mais pourquoi? Quel intŽrt ont-ils ˆ ce qu'on remplisse  la tte de ces pauvres petites crŽatures de sottises et de mensonges?  — Aucun; mais ils sont inconsŽquents et pusillanimes. È    

 

Troisime site.

 — Je commenais ˆ ressentir de la lassitude, lorsque je me trouvai sur la rive d'une espce d'anse de  mer. Cette anse Žtait formŽe, ˆ gauche, par une langue de  terre, un terrain escarpŽ, des rochers couverts d'un paysage  tout ˆ fait agreste et touffu. Ce paysage touchait d'un bout au  rivage, et de l'autre aux murs d'une terrasse qui s'Žlevait  au-dessus des eaux. Cette longue terrasse Žtait parallle au  rivage, et s'avanait fort loin dans la mer, qui, dŽlivrŽe ˆ son  extrŽmitŽ de cette digue, prenait toute son Žtendue. Ce site  Žtait encore embelli par un ch‰teau de structure militaire et  gothique. On l'apercevait au loin au bout de la terrasse. Ce  ch‰teau Žtait terminŽ dans sa plus grande hauteur par une  esplanade environnŽe de m‰chicoulis; une petite tourelle ronde  occupait le centre de cette esplanade; et nous distinguions trs  bien le long de la terrasse, et autour de l'espace compris entre  la tourelle et les m‰chicoulis, diffŽrentes personnes, les unes  appuyŽes sur le parapet de la terrasse, d'autres sur le haut des  m‰chicoulis; ici, il y en avait qui se promenaient; lˆ, d'arrtŽes  debout qui semblaient converser. M'adressant ˆ mon conducteur :   Ç Voilˆ, lui dis-je, encore un assez beau coup d'Ïil.   — Est-ce que vous ne reconnaissez pas ces lieux? me  rŽpondit-il.   — Non.   — C'est notre ch‰teau.   — Vous avez raison.   — Et tous ces gens-lˆ, qui prennent le frais, ˆ la chute du  jour, ce sont nos joueurs, nos joueuses, nos politiques et nos  galants.   — Cela se peut.   — Tenez, voilˆ la vieille comtesse qui continue d'arracher  les yeux ˆ son partner, sur une invite qu'il n'a pas rŽpondue.  Proche le ch‰teau, ce groupe pourrait bien tre de nos politiques dont les vapeurs se sont apaisŽes, et qui commencent ˆ  s'entendre, et ˆ raisonner plus sensŽment. Ceux qui tournent  deux ˆ deux sur l'esplanade, autour de la tourelle, sont infailliblement les jeunes gens; car il faut avoir leurs jambes pour  grimper jusque-lˆ. La jeune marquise et le petit comte en  descendront les derniers; car ils ont toujours quelques caresses  ˆ se faire ˆ la dŽrobŽe... È   Nous nous Žtions assis, nous nous reposions de notre  c™tŽ; et nos yeux suivant le rivage ˆ droite, nous voyions  par le dos deux personnes, je ne sais quelles, assises et se  reposant aussi dans un endroit o le terrain s'enfonait. Plus  loin, des gens de mer, occupŽs ˆ charger ou dŽcharger une  nacelle. Dans le lointain, sur les eaux, un vaisseau ˆ la  voile; fort au delˆ, des montagnes vaporeuses et trs-ŽloignŽes. J'Žtais un peu inquiet comment nous regagnerions le  ch‰teau dont nous Žtions sŽparŽs par un espace d'eau assez considŽrable.   Ç Si nous suivons le rivage vers la droite, dis-je ˆ l'abbŽ,  nous ferons le tour du globe avant que d'arriver au ch‰teau;  et c'est bien du chemin pour ce soir. Si nous le suivons vers la  gauche, arrivŽs ˆ ce paysage, nous trouverons apparemment  un sentier qui le traverse et qui conduit ˆ quelque porte qui  s'ouvre sur la terrasse.   — Et vous voudriez bien, dit l'abbŽ, ne faire ni le tour du  globe, ni celui de l'anse?   — Il est vrai. Mais cela ne se peut.   — Vous vous trompez. Nous irons ˆ ces mariniers qui nous  prendront dans leur nacelle, et qui nous dŽposeront au pied du  ch‰teau. È   Ce qui fut dit fut fait; nous voilˆ embarquŽs, et vingt lorgnettes d'opŽra braquŽes sur nous, et notre arrivŽe saluŽe par  des cris de joie qui partaient de la terrasse et du sommet du  ch‰teau : nous y rŽpond”mes, selon l'usage. Le ciel Žtait serein,  le vent soufflait du rivage vers le ch‰teau, et nous f”mes le  trajet en un clin d'Ïil. Je vous raconte simplement la chose.  Dans un moment plus poŽtique j'aurais dŽcha”nŽ les vents,  soulevŽ les flots, montrŽ la petite nacelle tant™t voisine des  nues, tant™t prŽcipitŽe au fond des ab”mes; vous auriez frŽmi  pour l'instituteur, ses jeunes Žlves, et le vieux philosophe  votre ami. J'aurais portŽ, de la terrasse ˆ vos oreilles, les cris  des femmes ŽplorŽes. Vous auriez vu sur l'esplanade du ch‰teau des mains levŽes vers le ciel ; mais il n'y aurait pas eu un  mot de vrai. Le fait est que nous n'Žprouv‰mes d'autre tempte que celle du premier livre de Virgile, que l'un des Žlves de l'abbŽ nous rŽcita par cÏur; et telle fut la fin de notre premire sortie ou promenade.  

J'Žtais las; mais j'avais vu de belles choses, respirŽ l'air le  plus pur, et fait un exercice trs sain. Je soupai d'appŽtit, et  j'eus la nuit la plus douce et la plus tranquille. Le lendemain,  en m'Žveillant, je disais :  Ç  Voilˆ la vraie vie, le vrai sŽjour de l'homme. Tous les  prestiges de la sociŽtŽ ne purent jamais en Žteindre le gožt.  Encha”nŽs dans l'enceinte Žtroite des villes par des occupations  ennuyeuses et de tristes devoirs, si nous ne pouvons retourner  dans les forts, notre premier asile, nous sacrifions une portion  de notre opulence ˆ appeler les forts autour de nos demeures.  Mais, lˆ, elles ont perdu sous la main symŽtrique de l'art leur  silence, leur innocence, leur libertŽ, leur majestŽ, leur repos.  Lˆ, nous allons contrefaire un moment le r™le du sauvage;  esclaves des usages, des passions, jouer la pantomime de  l'homme de la Nature. Dans l'impossibilitŽ de nous livrer aux  fonctions et aux amusements de la vie champtre, d'errer dans  une campagne, de suivre un troupeau, d'habiter une chaumire, nous invitons, ˆ prix d'or et d'argent, le pinceau de  Wouwermans, de Berghem ou de Vernet, ˆ nous retracer les  mÏurs et l'histoire de nos anciens a•eux. Et les murs de nos  somptueuses et maussades demeures se couvrent des images  d'un bonheur que nous regrettons; et les animaux de Berghem  ou de Paul Potter paissent sous nos lambris, parquŽs dans une  riche bordure; et les toiles d'araignŽe d'Ostade sont suspendues  entre des crŽpines d'or, sur un damas cramoisi; et nous  sommes dŽvorŽs par l'ambition, la haine, la jalousie et l'amour;  et nous bržlons de la soif de l'honneur et de la richesse, au  milieu des scnes de l'innocence et de la pauvretŽ, s'il est per-  mis d'appeler pauvre celui ˆ qui tout appartient. Nous sommes  des mal heureux autour desquels le bonheur est reprŽsentŽ sous  mille formes diverses.  rus! quando te aspiciam?  disait le pote; et c'est un souhait qui s'Žlve cent fois au fond  de notre cÏur. È

 

Quatrime site.

— J'en Žtais lˆ de ma rverie, nonchalamment  Žtendu dans un fauteuil, laissant errer mon esprit ˆ son grŽ,  Žtat dŽlicieux, o l'‰me est honnte sans rŽflexion, l'esprit juste  et dŽlicat sans effort; o l'idŽe, le sentiment semble na”tre en  nous de lui-mme comme d'un sol heureux. Mes yeux Žtaient  attachŽs sur un paysage admirable, et je disais : Ç L'abbŽ a  raison; nos artistes n'y entendent rien, puisque le spectacle de  leurs plus belles productions ne m'a jamais fait Žprouver le  dŽlire que j'Žprouve, le plaisir d'tre ˆ moi, le plaisir de me  reconna”tre aussi bon que je le suis, le plaisir de me voir et de  me complaire, le plaisir plus doux encore de m'oublier. O  suis-je dans ce moment? qu'est-ce qui m'environne? Je ne le  sais, je l'ignore. Que me manque-t-il ? Rien. Que dirai-je? Rien.  S'il est un Dieu, c'est ainsi qu'il est. Il jouit de lui-mme. È  Un bruit entendu au loin, c'Žtait le coup de battoir d'une blanchisseuse, frappa subitement mon oreille; et adieu mon existence divine. Mais s'il est doux d'exister ˆ la faon de Dieu, il  est aussi quelquefois assez doux d'exister ˆ la faon des hommes.  Qu'elle vienne ici seulement, qu'elle m'apparaisse, que je  revoie ses grands yeux, qu'elle pose doucement sa main sur  mon front, qu'elle me sourie... Que ce bouquet d'arbres vigoureux et touffu fait bien ˆ droite ! Cette langue de terre mŽnagŽe  en pointe au devant de ces arbres, et descendant par une pente  facile vers la surface de ces eaux, est tout ˆ fait pittoresque.  Que ces eaux qui rafra”chissent cette pŽninsule, en baignant  sa rive, sont belles ! Ami Vernet, prends tes crayons, et dŽpche-toi d'enrichir ton portefeuille de ce groupe de femmes. L'une,  penchŽe vers la surface de l'eau, y trempe son linge; l'autre,  accroupie, le tord; une troisime, debout, en a rempli le panier  qu'elle a posŽ sur sa tte. N'oublie pas ce jeune homme que tu  vois par le dos proche d'elles, courbŽ vers le fond, et s'occupant du mme travail. H‰te-toi, car ces figures prendront dans  un instant une autre position moins heureuse peut-tre. Plus ta  copie sera fidle, plus ton tableau sera beau. Je me trompe. Tu  donneras ˆ ces femmes un peu plus de lŽgretŽ, tu les toucheras  moins lourdement, tu affaibliras le ton jaun‰tre et sec de cette  terrasse. Ce pcheur qui a jetŽ son filet vers la gauche, ˆ l'en-  droit o les eaux prennent toute leur Žtendue, tu le laisseras tel qu'il est; tu n'imaginerais rien de mieux. "Vois son attitude;  comme elle est vraie! Place aussi son chien ˆ c™tŽ de lui. Quelle  foule d'accessoires heureux ˆ recueillir pour ton talent ! Et ce  bout de rocher qui est tout ˆ fait ˆ gauche; et proche de ce  rocher, sur le fond, ces b‰timents et ces hameaux; et entre  cette fabrique, ce hameau et la langue de terre aux blanchisseuses, ces eaux tranquilles et calmes dont la surface s'Žtend et  se perd dans le lointain ! Si, sur un plan correspondant ˆ ces  femmes occupŽes, mais ˆ une trs-grande distance, tu places  dans une de tes compositions, comme la nature te l'indique ici,  des montagnes vaporeuses dont je n'aperoive que le sommet,  l'horizon de la toile en sera renvoyŽ aussi loin que tu le voudras.  Mais comment feras-tu pour rendre, je ne dis pas la forme de  ces objets divers, ni mme leur vraie couleur, mais la magique  harmonie qui les lie?... Pourquoi suis-je seul ici? Pourquoi per-  sonne ne partage-t-il avec moi le charme, la beautŽ de ce site ?  Il me semble que si elle Žtait lˆ, dans son vtement nŽglige, que  je tinsse sa main, que son admiration se joign”t ˆ la mienne,  j'admirerais bien davantage. Il me manque un sentiment que je  cherche, et qu'elle seule peut m'inspirer... Que fait le propriŽtaire de ce beau lieu? Il dort.   Je vous appelais, j'appelais mon amie, lorsque le cher abbŽ  entra avec son mouchoir sur son Ïil. Ç Vos tourbillons de poussire, me dit-il avec un peu d'humeur, qui sont aussi bien  ordonnŽs que le monde, m'ont fait passer une mauvaise nuit. È  Ses bambins Žtaient ˆ leurs devoirs, et il venait causer avec  moi. L'Žmotion vive de l'‰me laisse, mme aprs qu'elle est passŽe, des traces sur le visage qu'il n'est pas difficile de reconna”tre. L'abbŽ ne s'y mŽprit pas. Il devina quelque chose de ce  qui s'Žtait passŽ au fond de la mienne.   Ç J'arrive ˆ contre-temps, me dit-il.   — Non, l'abbŽ.   — Une autre compagnie vous rendrait peut-tre, en ce  moment, plus heureux que la mienne.   — Cela se peut.   — Je m'en vais donc.   — Non, restez. È Il resta. Il m'invita ˆ prolonger mon sŽjour,  et me promit autant de promenades telles que celles de la  veille, de tableaux tels que celui que j'avais sous les yeux, que  je lui accorderais de journŽes. Il Žtait neuf heures du matin, et  tout donnait encore autour de nous. Entre un assez grand nombre d'hommes aimables et de femmes charmantes que ce  sŽjour rassemblait, et qui tous s'Žtaient sauvŽs de la ville, ˆ ce  qu'ils disaient, pour jouir des agrŽments, du bonheur de la campagne, aucun qui ežt quittŽ son oreiller, qui voulžt respirer la  premire fra”cheur de l'air, entendre le premier chant des  oiseaux, sentir le charme de la nature ranimŽe par les vapeurs  de la nuit, recevoir le premier parfum des fleurs, des plantes et  des arbres. Ils semblaient ne s'tre faits habitants des champs  que pour se livrer plus sžrement et plus continžment aux  ennuis de la ville. Si la compagnie de l'abbŽ n'Žtait pas tout ˆ  fait celle que j'aurais choisie, je m'aimais encore mieux avec lui  que seul. Un plaisir, qui n'est que pour moi, me touche faiblement et dure peu. C'est pour moi et mes amis que je lis, que  je rŽflŽchis, que j'Žcris, que je mŽdite, que j'entends, que je  regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dŽvotion rapporte  tout ˆ eux. Je songe sans cesse ˆ leur bonheur. Une belle ligne  me frappe-t-elle, ils la sauront. Ai-je rencontrŽ un beau trait,  je me promets de leur en faire part. Ai-je sous les yeux quelque  spectacle enchanteur, sans m'en apercevoir j'en mŽdite le rŽcit  pour eux. Je leur ai consacrŽ l'usage de tous mes sens et de  toutes mes facultŽs ; et c'est peut-tre la raison pour laquelle  tout s'exagre, tout s'enrichit un peu dans mon imagination et  dans mon discours ; ils m'en font quelquefois un reproche, les  ingrats !  

L'abbŽ, placŽ ˆ c™tŽ de moi, s'extasiait ˆ son ordinaire sur  les charmes de la nature. Il avait rŽpŽtŽ cent fois l'Žpithte de  beau, et je remarquais que cet Žloge commun s'adressait ˆ des  objets tous divers. Ç L'abbŽ, lui dis-je, cette roche escarpŽe,  vous l'appelez belle; la fort sourcilleuse qui la couvre,  vous l'appelez belle ; le torrent qui blanchit de son Žcume le  rivage, et qui en fait frissonner le gravier, vous l'appelez beau;  le nom de beau, vous l'accordez, ˆ ce que je vois, ˆ l'homme,  ˆ l'animal, ˆ la plante, ˆ la pierre, aux poissons, aux oiseaux,  aux mŽtaux. Cependant vous m'avouerez qu'il n'y a aucune qualitŽ physique commune entre ces tres. D'o vient donc l'attribut  commun?   — Je ne sais, et vous m'y faites penser pour la premire fois.   — C'est une chose toute simple. La gŽnŽralitŽ de votre  panŽgyrique vient, cher abbŽ, de quelques idŽes ou sensations  communes excitŽes dans votre ‰me par des qualitŽs physiques  absolument diffŽrentes.   — J'entends, l'admiration.   — Ajoutez, et le plaisir. Si vous y regardez de prs, vous  trouverez que les objets qui causent de l'Žtonnement ou de l'admiration sans faire plaisir ne sont pas beaux ; et que ceux qui  font plaisir, sans causer de la surprise ou de l'admiration, ne le  sont pas davantage. Le spectacle de Paris en feu vous ferait horreur ; au bout de quelque temps vous aimeriez ˆ vous promener  sur les cendres. Vous Žprouveriez un violent supplice ˆ voir expirer votre amie ; au bout de quelque temps votre mŽlancolie  vous conduirait vers sa tombe, et vous vous y asseyeriez. Il y a  des sensations composŽes ; et c'est la raison pour laquelle il n'y a  de beaux que les objets de la vue et de l'ou•e. ƒcartez du son  toute idŽe accessoire et morale; et vous lui ™terez la beautŽ.  Arrtez ˆ la surface de l'Ïil une image; que l'impression n'en  passe ni ˆ l'esprit ni au cÏur; et elle n'aura plus rien de beau.  Il y a encore une autre distinction : c'est l'objet dans la nature,  et le mme objet dans l'art ou l'imitation. Le terrible incendie,  au milieu duquel hommes, femmes, enfants, pres, mres, frres,  sÏurs, amis, Žtrangers, concitoyens, tout pŽrit, vous plonge  dans la consternation ; vous fuyez, vous dŽtournez vos regards,  vous fermez vos oreilles aux cris. Spectateur dŽsespŽrŽ d'un  malheur commun ˆ tant d'tres chŽris, peut-tre hasarderez-vous  votre vie, vous chercherez ˆ les sauver ou ˆ trouver dans les  flammes le mme sort qu'eux. Qu'on vous montre sur la toile  les incidents de cette calamitŽ; et vos yeux s'y arrteront avec  joie. Vous direz avec EnŽe :   En Priamus. Sunt hic etiam suapriumia laud”.— Et je verserai des larmes?   — Je n'en doute pas.   — Mais puisque j'ai du plaisir, qu'ai-je ˆ pleurer? Et si je  pleure, comment se fait-il que j'aie du plaisir ?   — Serait-il possible, l'abbŽ, que vous ne connussiez pas ces  larmes-lˆ? Vous n'avez donc jamais ŽtŽ vain quand vous avez cessŽ d'tre fort ? Vous n'avez donc jamais arrtŽ vos regards  sur celle qui venait de vous faire le plus grand sacrifice qu'une  femme honnte puisse faire? Vous n'avez donc...   — Pardonnez-moi, j'ai... j'ai ŽprouvŽ la chose; mais je  n'en ai jamais su la raison, et je vous la demande.   — Quelle question vous me faites lˆ, cher abbŽ! Nous y  serions encore demain; et tandis que nous passerions assez  agrŽablement notre temps, vos disciples perdraient le leur.   — Un mot seulement.   — Je ne saurais. Allez ˆ votre thme et ˆ votre version.   — Un mot.  — Non, non, pas une syllabe; mais prenez mes tablettes,  cherchez au verso du premier feuillet, et peut-tre y trouverez-  vous quelques lignes qui mettront votre esprit en train. È   L'abbŽ prend les tablettes, et tandis que je m'habillais, il lut :

 Ç La Rochefoucauld a dit que, dans les plus grands malheurs   Ç des personnes qui nous sont le plus chres, il y a toujours   Ç quelque chose qui ne nous dŽpla”t pas. È  Est-ce cela, me dit l'abbŽ ?   — Oui.   — Mais cela ne vient gure ˆ la chose.   — Allez toujours. È  Et il continua.   N'y aurait-il pas ˆ cette idŽe un c™tŽ vrai et moins affligeant pour l'espce humaine? Il est beau, il est doux de compatir aux malheureux; il est beau, il est doux de se sacrifier  Ç pour eux. C'est ˆ leur infortune que nous devons la connaissance flatteuse de l'Žnergie de notre ‰me. Nous ne nous avouons  Ç pas aussi franchement ˆ nous-mmes qu'un certain chirurgien  Ç le disait ˆ son ami : Je voudrais que vous eussiez une jambe  Ç cassŽe; et vous verriez ce que je sais faire. Mais tout ridicule que ce souhait paraisse, il est cachŽ au fond de tous les cÏurs; il est naturel, il est gŽnŽral. Qui est-ce qui ne dŽsirera pas sa ma”tresse au milieu des flammes, s'il peut se promettre de s'y prŽcipiter comme Alcibiade, et de la sauver entre ses bras? Nous aimons mieux voir sur la scne l'homme de  Ç bien souffrant, que le mŽchant puni; et sur le thŽ‰tre du  monde, au contraire, le mŽchant puni que l'homme de bien souffrant. C'est un beau spectacle que celui de la vertu sous les grandes Žpreuves. Les efforts les plus terribles tournŽs  contre elle ne nous dŽplaisent pas. Nous nous associons volontiers en idŽe au hŽros opprimŽ. L'homme le plus Žpris de la fureur, de la tyrannie, laisse lˆ le tyran, et le voit tomber avec joie dans la coulisse, mort d'un coup de poignard. Le bel Žloge de l'espce humaine, que ce jugement impartial du cÏur en faveur de l'innocence! Une seule chose peut nous rapprocher du mŽchant; c'est la grandeur de ses vues, l'Žtendue de son gŽnie, le pŽril de son entreprise. Alors, si nous  Ç oublions sa mŽchancetŽ pour courir son sort; si nous conjurons contre Venise avec le comte de Bedmar, c'est la vertu  Ç qui nous subjugue encore sous une autre face. È   — Cher abbŽ, observez en passant combien l'historien Žloquent peut tre dangereux; et continuez...   Ç . . . Nous allons au thŽ‰tre chercher de nous-mmes une  estime que nous ne mŽritons pas, prendre bonne opinion de  a nous; partager l'orgueil des grandes actions que nous ne ferons jamais ; ombres vaines des fameux personnages qu'on nous  montre. Lˆ, prompts ˆ embrasser, ˆ serrer contre notre sein la vertu menacŽe, nous sommes bien sžrs de triompher avec elle, ou de la l‰cher quand il en sera temps; nous la suivons jusqu'au pied de l'Žchafaud, mais pas plus loin; et personne  n'a mis sa tte sur le billot ˆ c™tŽ de celle du comte d'Essex ;  aussi le parterre est-il plein, et les lieux de la misre rŽelle  sont-ils vides. S'il fallait sŽrieusement subir la destinŽe du  malheureux mis en scne, les loges seraient dŽsertes. Le pote, le peintre, le statuaire, le comŽdien, sont des charlatans qui nous vendent ˆ peu de frais la fermetŽ du vieil Horace, le patriotisme du vieux Caton, en un mot, le plus sŽduisant des flatteurs. È  

L'abbŽ en Žtait lˆ, lorsqu'un de ses Žlves entra, sautant de joie, son cahier ˆ la main. L'abbŽ, qui prŽfŽrait de causer  avec moi ˆ aller ˆ son devoir, car le devoir est une des choses  les plus dŽplaisantes de ce monde : c'est toujours caresser sa femme et payer ses dettes; l'abbŽ renvoya l'enfant, me demanda  la lecture du paragraphe suivant. Ç Lisez, l'abbŽ; È et l'abbŽ lut : 

Ç Un imitateur de nature rapportera toujours son ouvrage  Ç ˆ quelque but important. Je ne prŽtends point que ce soit eu lui mŽthode, projet, rŽflexion; mais instinct, pente secrte, sensibilitŽ naturelle, gožt exquis et grand. Lorsqu'on prŽsenta  ˆ Voltaire Denys le Tyran, , le vieux pote dit : Ç Il ne fera jamais rien, il n'a pas le secret... È   — Le gŽnie peut-tre?   — Oui, l'abbŽ, le gŽnie, et puis le bon choix des sujets;  l'homme de nature opposŽ ˆ l'homme civilisŽ; l'homme sous  l'empire du despotisme; l'homme accablŽ sous le joug de la  tyrannie ; des pres, des mres, des Žpoux, les liens les plus  sacrŽs, les plus doux, les plus violents, les plus gŽnŽraux, les  maux de la sociŽtŽ, la loi inŽvitable de la fatalitŽ, les suites  des grandes passions; il est difficile d'tre fortement Žmu d'un  pŽril qu'on n'Žprouvera peut-tre jamais. Moins la distance du  personnage ˆ moi est grande, plus l'attraction est prompte; plus  l'adhŽsion est forte. On a dit :  Si vis me flere, dolendum est   Primum ipsi tibi.   Mais tu pleureras tout seul, sans que je sois tentŽ de mler  une larme aux tiennes, si je ne puis me substituer ˆ ta place :  il faut que je m'accroche ˆ l'extrŽmitŽ de la corde qui te tient  suspendu dans les airs, ou je ne frŽmirai pas.   — Ah! j'entends ˆ prŽsent.   — Quoi, l'abbŽ?  — Je fais deux r™les, je suis double; je suis Le Couvreur,  et je reste moi. C'est le moi Le Couvreur qui frŽmit et qui  souffre, et c'est le moi tout court qui a du plaisir.. — Fort bien, l'abbŽ; et voilˆ la limite de l'imitateur de la  nature. Si je m'oublie trop et trop longtemps, la terreur est   trop forte: si je ne m'oublie point du tout, si je reste toujours  un, elle est trop faible : c'est ce juste tempŽrament qui fait  verser des larmes dŽlicieuses. 

 On avait expose deux tableaux qui concouraient pour un  prix proposŽ : c'Žtait un Saint BarthŽlŽmy sous le couteau des  bourreaux. Une paysanne ‰gŽe dŽcida les juges incertains.  Celui-ci, dit la bonne femme, me fait grand plaisir; mais cet  autre me fait grand'peine. Le premier la laissait hors de la  toile: le second l'y faisait entrer. Nous aimons le plaisir en personne, et la douleur en peinture. 

 On prŽtend que la prŽsence de la chose frappe plus que son  imitation : cependant on quittera Caton expirant sur la scne, pour  courir au supplice de Lally. Affaire de curiositŽ. Si Lally Žtait  dŽcapitŽ tous les jours, on resterait ˆ Caton: le thŽ‰tre est le  mont Tarpeien ; le parterre est le quai Pelletier des honntes gens.

Le peuple cependant ne se lasse point d'exŽcutions: c'est  un autre principe. L'homme du coin devient au retour le  DŽmosthne de son quartier. Pendant huit jours il pŽrore, on  l'Žcoute, pendent ab ore loqueniis. Il est un personnage.  

Si l'objet nous intŽresse en nature, l'art rŽunira le charme  de la chose au charme de l'imitation. Si l'objet vous rŽpugne en  nature, il ne restera sur la toile, dans le pome, sur le marbre,  que le prestige de l'imitation. Celui donc qui se nŽgligera sur le  choix du sujet, se privera de la meilleure partie de son avantage;  cÕest un magicien maladroit qui casse en deux sa baguette. È 

Tandis que l'abbŽ s'amusait ˆ causer, ses enfants s'amusaient de leur c™tŽ ˆ jouer. Le thme et la version avaient ŽtŽ faits  ˆ la h‰te. Le thme Žtait rempli de solŽcismes: la version, de  contre-sens. L'abbŽ, en colre, prononait qu'il n'y aurait point  de promenade. En effet, il n'y en eut point: et. selon l'usage,  les Žlves et moi nous fžmes ch‰tiŽs de la faute du ma”tre: car les enfants ne manquent gure ˆ leurs devoirs que parce  que les ma”tres ne sont pas au leur. Je pris donc le parti, privŽ  de mon cierone et de sa galerie, de me prter aux amusements du reste de la maison. Je jouai, je jouai mal: je fus  grondŽ, et je perdis mon argent. Je me mlai ˆ l'entretien de  nos philosophes, qui devinrent ˆ la fin si brouillŽs, si bruyants,  que, n'Žtant plus d'‰ge aux promenades du parc, je pris furtive-  ment mon chapeau et mon b‰ton, et m'en allai seul ˆ travers  champs, rvant ˆ la trs-belle et trs-importante question qu'ils  agitaient, et ˆ laquelle ils Žtaient arrivŽs de fort loin. 

 II s'agissait d'abord de l'acception des mots, de la difficultŽ  de les circonscrire et de l'impossibilitŽ de s'entendre sans ce  prŽliminaire.  

Tous n'Žtant pas d'accord ni sur l'un ni sur l'autre point,  on choisit un exemple, et ce fut le mot vertu. On demanda :  Ç Qu'est-ce que la vertu? È et, chacun la dŽfinissant ˆ sa  mode, la dispute changea d'objet; les uns prŽtendant que la  vertu Žtait lÕhabitude de conformer sa conduite ˆ la loi, les  autres, que c'Žtait l'habitude de conformer sa conduite ˆ l'utilitŽ publique.

Les premiers disaient que la vertu dŽfinie : l'habitude de  conformer ses actions ˆ l'utilitŽ publique, Žtait la vertu du  lŽgislateur ou du souverain, et non celle du sujet, du citoyen,  du peuple; car qui est-ce qui a des idŽes exactes de l'utilitŽ  publique? c'est une notion si compliquŽe, dŽpendante de tant  d'expŽriences et de lumires, que les philosophes mme en disputaient entre eux. Si l'on abandonne les actions des hommes ˆ  cette rgle, le vicaire de Saint-Roch, qui croit son culte trs-  essentiel au maintien de la sociŽtŽ, tuera le philosophe, s'il  n'est prŽvenu par celui-ci, qui regarde toute institution religieuse comme contraire au bonheur de l'homme. L'ignorance  et l'intŽrt, qui obscurcissent tout dans les ttes humaines,  montreront l'intŽrt gŽnŽral o il n'est pas. Chacun ayant sa  vertu, la vie de l'homme se remplira de crimes. Le peuple,  ballottŽ par ses passions et par ses erreurs, n'aura point de  mÏurs : car il n'y a de mÏurs que lˆ o les lois bonnes ou  mauvaises sont sacrŽes ; car c'est lˆ seulement que la conduite  gŽnŽrale est uniforme. Pourquoi n'y a-t-il et ne peut-il y avoir  de mÏurs dans aucune contrŽe de l'Europe? C'est que la loi  civile et la loi religieuse sont en contradiction avec la loi de  nature. Qu'en arrive-t-il? c'est que, toutes trois enfreintes et  observŽes alternativement, elles perdent toute sanction. On  n'y est ni religieux, ni citoyen, ni homme; on n'y est que ce  qui convient ˆ l'intŽrt du moment. D'ailleurs, si chacun s'institue juge compŽtent de la conformitŽ de la loi avec l'utilitŽ publique, l'effrŽnŽe libertŽ d'examiner, d'observer ou de  fouler aux pieds les mauvaises lois, conduira bient™t ˆ l'examen, au mŽpris et ˆ l'infraction des bonnes.  

 

Cinquime site.

— J'allais devant moi, ruminant ces objections, qui me paraissaient fortes, lorsque je me trouvai entre  des arbres et des rochers, lieu sacrŽ par son silence et son  obscuritŽ. Je m'arrtai lˆ, et je m'assis. J'avais ˆ ma droite un  phare, qui s'Žlevait du sommet des rochers. Il allait se perdre  dans la nue; et la mer, en mugissant, venait se briser ˆ ses  pieds. Au loin, des pcheurs et des gens de mer Žtaient diversement occupŽs. Toute l'Žtendue des eaux agitŽes s'ouvrait  devant moi; elle Žtait couverte de b‰timents dispersŽs. J'en  voyais s'Žlever au-dessus des vagues, tandis que d'autres se  perdaient au-dessous, chacun, ˆ l'aide de ses voiles et de sa  manÏuvre, suivant des routes contraires, quoique poussŽ par un  mme vent : image de l'homme et du bonheur, du philosophe  et de la vŽritŽ.  

Nos philosophes auraient ŽtŽ d'accord sur leur dŽfinition de  la vertu, si la loi Žtait toujours l'organe de l'utilitŽ publique;  mais il s'en manquait beaucoup que cela fžt, et il Žtait dur  d'assujettir des hommes sensŽs, par le respect pour une mauvaise loi, mais bien Žvidemment mauvaise, ˆ l'autoriser de leur  exemple, et ˆ se souiller d'actions contre lesquelles leur ‰me  et leur conscience se rŽvoltaient. Quoi donc! habitant de la c™te  du Malabar, Žgorgerai-je mon enfant, le pilerai-je, me frotterai-je de sa graisse pour me rendre invulnŽrable?... me plierai-  je ˆ toutes les extravagances des nations? couperai-je ici les  testicules ˆ mon fils? lˆ, foulerai-je aux pieds ma fille, pour la  faire avorter? ailleurs, immolerai-je des hommes mutilŽs, une  foule de femmes emprisonnŽes, ˆ ma dŽbauche et ˆ ma jalousie?... Pourquoi non? des usages aussi monstrueux ne peuvent  durer, et puis, s'il faut opter, tre mŽchant homme ou bon  citoyen; puisque je suis membre d'une sociŽtŽ, je serai bon  citoyen si je puis. Mes bonnes actions seront ˆ moi; c'est ˆ la  loi ˆ rŽpondre des mauvaises. Je me soumettrai ˆ la loi, et je  rŽclamerai contre elle... Mais si cette rŽclamation, prohibŽe  par la loi mme, est un crime capital?... Je me tairai ou je  m'Žloignerai.... Socrate dira, lui : Ou je parlerai ou je pŽrirai.  L'ap™tre de la vŽritŽ se montrera-t-il donc moins intrŽpide que  l'ap™tre du mensonge? Le mensonge aura-t-il seul le privilge  de faire des martyrs? Pourquoi ne dirais-je pas : La loi l'ordonne, mais la loi est mauvaise. Je n'en ferai rien. Je n'en veux  rien faire. J'aime mieux mourir... Mais Aristippe lui rŽpondra :  Je sais tout aussi bien que toi, ™ Socrate! que la loi est mauvaise; et je ne fais pas plus de cas de la vie qu'un autre.  Cependant je me soumettrai ˆ la loi, de peur qu'en discutant,  de mon autoritŽ privŽe, les mauvaises lois, je n'encourage par  mon exemple la multitude insensŽe ˆ discuter les bonnes. Je ne  fuirai point les cours comme toi. Je saurai me vtir de pourpre.  Je ferai ma cour aux ma”tres du monde ; et peut-tre en obtiendrai-je ou l'abolition de la loi mauvaise, ou la gr‰ce de l'homme de bien qui l'aura enfreinte.  

Je quittais cette question ; je la reprenais pour la quitter  encore. Le spectacle des eaux m'entra”nait malgrŽ moi. Je  regardais, je sentais, j'admirais, je ne raisonnais plus, je  m'Žcriais : Ç O profondeur des mers ! È Et je demeurais absorbŽ  dans diverses spŽculations entre lesquelles mon esprit Žtait  balancŽ, sans trouver d'ancre qui me fix‰t. Pourquoi, me disais-  je, les mots les plus gŽnŽraux, les plus saints, les plus usitŽs :  loi, gožt, beau, bon, vrai, usage, mÏurs, vice, vertu, instinct,  esprit, matire, gr‰ce, beautŽ, laideur, si souvent prononcŽs,  s'entendent-ils si peu, se dŽfinissent-ils si diversement?...  Pourquoi ces mots, si souvent prononcŽs, si peu entendus, si  diversement dŽfinis, sont-ils employŽs avec la mme prŽcision  par le philosophe, par le peuple et par les enfants? L'enfant se  trompera sur la chose, mais non sur la valeur du mot. Il ne  sait ce qui est vraiment beau ou laid, bon ou mauvais, vrai ou  faux; mais il sait ce qu'il veut dire, tout aussi bien que moi. Il approuve et dŽsapprouve comme moi. Il a son admiration et  son dŽdain... Est-ce rŽflexion en moi? Est-ce habitude machinale en lui?... Mais de son habitude machinale, ou de ma  rŽflexion, quel est le guide le plus sžr?... Il dit : Ç Voilˆ ma  sÏur. È Moi, qui l'aime, j'ajoute : Ç Petit, vous avez raison ;  c'est sa taille ŽlŽgante, sa dŽmarche lŽgre, son vtement  simple et noble, le port de sa tte, le son de sa voix, de cette  voix qui fait toujours tressaillir mon cÏur... È Y aurait-il dans  les choses quelque analogie nŽcessaire ˆ notre bonheur?...  Cette analogie se reconna”trait-elle par l'expŽrience ? En aurais-  je un pressentiment secret?... Serait-ce ˆ des expŽriences rŽitŽrŽes que je devrais cet attrait, cette rŽpugnance, qui, rŽveillŽe  subitement, forme la rapiditŽ de mes jugements?... Quel inŽpuisable fonds de recherches!... Dans cette recherche, quel est  le premier objet ˆ conna”tre?... Moi... Que suis-je ?....  Qu'est-ce qu'un homme?... Un animal?... sans doute; mais le  chien est un animal aussi; le loup est un animal aussi. Mais  l'homme n'est ni un loup ni un chien... Quelle notion prŽcise  peut-on avoir du bien et du mal, du beau et du laid, du bon  et du mauvais, du vrai et du faux, sans une notion prŽliminaire  de l'homme?... Mais si l'homme ne se peut dŽfinir... tout est  perdu... Combien de philosophes, faute de ces observations si  simples, ont fait ˆ l'homme la morale des loups, aussi btes en  cela que s'ils avaient prescrit aux loups la morale de l'homme !...  Tout tre tend ˆ son bonheur; et le bonheur d'un tre ne peut  tre le bonheur d'un autre... La morale se renferme donc dans  l'enceinte de l'espce... Qu'est-ce qu'une espce?... Une multitude d'individus organisŽs de la mme manire... Quoi !  l'organisation serait la base de la morale !... Je le crois...  Mais Polyphme, qui n'eut presque rien de commun dans son  organisation avec les compagnons d'Ulysse, ne fut donc pas plus  atroce, en mangeant les compagnons d'Ulysse, que les compagnons d'Ulysse en mangeant un livre ou un lapin?... Mais les  rois, mais Dieu, qui est le seul de son espce?...  

Le soleil, qui touchait ˆ son horizon, disparut; la mer prit  tout ˆ coup un aspect plus sombre et plus solennel. Le crŽpus-  cule, qui n'est d'abord ni le jour ni la nuit, image de nos faibles  pensŽes; image qui avertit le philosophe de s'arrter dans ses  spŽculations, avertit aussi le voyageur de ramener ses pas vers  son asile. Je m'en revenais donc, et je pensais que s'il y avait  une morale propre k une espce, peut-tre dans la mme espce  y avait-il une morale propre ˆ diffŽrents individus, ou du moins  ˆ diffŽrentes conditions ou collections d'individus semblables;  et pour ne pas vous scandaliser par un exemple trop sŽrieux,  une morale propre aux artistes, ou ˆ l'art, et que cette morale  pourrait bien tre au rebours de la morale usuelle. Oui, mon  ami, j'ai bien peur que l'homme n'aille droit au malheur par  la voie qui conduit l'imitateur de la nature au sublime. Se jeter dans les extrmes, voilˆ la rgle du pote. Garder en tout un  juste milieu, voilˆ la rgle du bonheur. Il ne faut point faire  de poŽsie dans la vie. Les hŽros, les amants romanesques, les  grands patriotes, les magistrats inflexibles, les ap™tres de religion, les philosophes ˆ toute outrance, tous ces rares et divins  insensŽs font de la poŽsie dans la vie, de lˆ leur malheur. Ce  sont eux qui fournissent aprs leur mort aux grands tableaux.  Ils sont excellents ˆ peindre. Il est d'expŽrience que la nature  condamne au malheur celui ˆ qui elle a dŽparti le gŽnie, et  celle qu'elle a douŽe de la beautŽ; c'est que ce sont des tres  poŽtiques. Je me rappelais la foule des grands hommes et des  belles femmes, dont la qualitŽ qui les avait distinguŽs de leur  espce avait fait le malheur. Je faisais en moi-mme l'Žloge de  la mŽdiocritŽ qui met Žgalement ˆ l'abri du bl‰me et de l'en-  vie; et je me demandais pourquoi, cependant, personne ne voudrait perdre de sa sensibilitŽ et devenir mŽdiocre? vanitŽ de  l'homme ! Je parcourais depuis les premiers personnages de la  Grce et de Rome, jusqu'ˆ ce vieil abbŽ qu'on voit dans nos  promenades, vtu de noir, tte hŽrissŽe de cheveux blancs,  l'Ïil hagard, la main appuyŽe sur une petite canne, rvant,  allant, clopinant. C'est l'abbŽ de Gua de Malves. C'est un pro-  fond gŽomtre, tŽmoin son TraitŽ des Courbes du troisime et  quatrime genre, et sa solution, ou plut™t dŽmonstration de la  rgle de Descartes sur les signes d'une Žquation. Cet homme,  placŽ devant sa table, enfermŽ dans son cabinet, peut combiner  une infinitŽ de quantitŽs ; il n'a pas le sens commun dans la rue.  Dans la mme annŽe, il embarrassera^ ses revenus de dŽlŽgations; il perdra sa place de professeur au Collge royal; il  s'exclura de l'AcadŽmie, et achvera sa ruine par la construction d'une machine ˆ cribler le sable, et n'en sŽparera pas une  paillette d'or, il s'en reviendra pauvre et dŽshonorŽ; en s'en  revenant il passera sur une planche Žtroite ; il tombera et se  cassera une jambe l . Celui-ci est un imitateur sublime de  nature; voyez ce qu'il sait exŽcuter, soit avec l'Žbauchoir, soit  avec le crayon, soit avec le pinceau; admirez son ouvrage  Žtonnant; eh bien, il n'a pas sit™t dŽposŽ l'instrument de son mŽtier, qu'il est fou. Ce porte, que la sagesse parait inspirer,  et dont les Žcrits sont remplis de sentences ˆ graver en lettres  d'or, dans un instant il ne sait plus ce qu'il dit, ce qu'il fait; il  est fou. Cet orateur, qui s'empare de nos ‰mes et de nos esprits,  qui en dispose ˆ son grŽ, descendu de la chaire, il n'est plus  ma”tre de lui; il est fou. Quelle diffŽrence ! m'Žcriai-je, du  gŽnie et du sens commun de l'homme tranquille et de l'homme  passionnŽ! Heureux, cent fois heureux, m'Žcriai-je encore,  M. Baliveau, capitoul de Toulouse! c'est M. Baliveau, qui boit  bien, qui mange bien, qui digre bien, qui dort bien. C'est lui  qui prend son cafŽ le matin, qui fait la police au marchŽ, qui  pŽrore dans sa petite famille, qui arrondit sa fortune, qui prche  ˆ ses enfants la fortune; qui vend ˆ temps son avoine et son  blŽ; qui garde dans son cellier ses vins, jusqu'ˆ ce que la gelŽe des vignes en ait amenŽ la chertŽ; qui sait placer sžrement ses  fonds ; qui se vante de n'avoir jamais ŽtŽ enveloppŽ dans aucune  faillite; qui vit ignorŽ; et pour qui le bonheur inutilement enviŽ  d'Horace, le bonheur de mourir ignorŽ fut fait. M. Baliveau est  un homme fait pour son bonheur et pour le malheur des autres.  Son neveu, M. de l'EmpirŽe, tout au contraire. On veut tre  M. de l'EmpirŽe ˆ vingt ans, et M. Baliveau ˆ cinquante. C'est  tout juste mon ‰ge. 

 J'Žtais encore ˆ quelque distance du ch‰teau, lorsque  j'entendis sonner le souper. Je ne m'en pressai pas davantage;  je me mets quelquefois ˆ table le soir, mais il est rare que je  mange. J'arrivai ˆ temps pour recevoir quelques plaisanteries  sur mes courses, et faire la chouette ˆ deux femmes qui  jourent les cinq ˆ six premiers rois, d'un bonheur extraordinaire. La galerie, qui cherchait encore ˆ les amuser ˆ mes  dŽpens, trouvait qu'avec la ressource dont j'Žtais dans la  sociŽtŽ, il ne fallait pas supporter plus longtemps ce gožt  effrŽnŽ pour les montagnes et les forts; qu'on y perdrait trop.  On calcula ce que je devais a la compagnie ˆ tant par partie, et  ˆ tant de parties par jour. Cependant la chance tourna, et les  plaisants changrent de cote. Il y a plusieurs petites observations, que j'ai presque toujours faites : c'est que les spectateurs au jeu ne manquent gure de prendre parti pour le plus fort,  de se liguer avec la fortune, et de quitter des joueurs excellents qui n'intŽressaient pas leur jeu, pour s'attrouper autour  de pitoyables joueurs qui risquaient des masses d'or. Je ne  nŽglige point ces petits phŽnomnes lorsqu'ils sont constants,  parce qu'alors ils Žclairent sur la nature humaine, que le mme  ressort meut dans les grandes occasions et dans les frivoles.  Rien ne ressemble tant ˆ un homme qu'un enfant. Combien le  silence est nŽcessaire, et combien il est rarement gardŽ autour  d'une table de jeu! Combien la plaisanterie qui trouble et con-  triste le perdant y est dŽplacŽe , et combien je ne sais quelle  sorte de plate commisŽration est plus insupportable encore!  S'il est rare de trouver un homme qui sache perdre, combien il  est plus rare d'en trouver un qui sache gagner! Pour des  femmes, il n'y en a point. Je n'en ai jamais vu une qui cont”nt  ni sa bonne humeur dans la prospŽritŽ, ni sa mauvaise humeur  dans l'adversitŽ. La bizarrerie de certains hommes sŽrieusement  irritŽs de la prŽdilection aveugle du sort, joueurs infidles ou  f‰cheux par cette unique raison ! Un certain abbŽ de Maginville, qui dŽpensait fort bien vingt louis ˆ nous donner un  excellent d”ner, nous volait au jeu un petit Žcu, qu'il abandon-  nait le soir ˆ ses gens ! L'homme ambitionne la supŽrioritŽ ,  mme dans les plus petites choses. Jean-Jacques Rousseau,  qui me gagnait toujours aux Žchecs, me refusait un avantage  qui rend”t la partie plus Žgale. Ç Souffrez-vous ˆ perdre? me  disait-il. — Non, lui rŽpondais-je ; mais je me dŽfendrais mieux,  et vous en auriez plus de plaisir. — Cela se peut, rŽpliquait-il;  laissons pourtant les choses comme elles sont. È Je ne doute  point que le premier prŽsident ne voulžt savoir tenir un fleuret et tirer des armes mieux que Motet; et l'abbesse de Chelles,  mieux danser que la Guimard. On sauve sa mŽdiocritŽ ou son  ignorance par du mŽpris.   Il Žtait tard quand je me retirai; mais l'abbŽ me laissa dormir la grasse matinŽe. Il ne m'apparut que sur les dix heures,  avec son b‰ton d'aubŽpine et son chapeau rabattu. Je l'attendais;  et nous voilˆ partis avec les deux petits compagnons de nos  plerinages, et prŽcŽdŽs de deux valets, qui se relayaient ˆ porter un large panier. Il y avait prs d'une heure que nous marchions en silence ˆ travers les dŽtours d'une longue fort qui  nous dŽrobait ˆ l'ardeur du soleil, lorsque tout ˆ coup je me  trouvai placŽ en face du paysage qui suit. Je ne vous en dis  rien ; vous en jugerez.  

 

Sixime site.

— Imaginez ˆ droite la cime d'un rocher qui se  perd dans la nue. Il Žtait dans le lointain, ˆ en juger par les  objets interposŽs, et la manire terne et gris‰tre dont il Žtait  ŽclairŽ. Proche de nous, toutes les couleurs se distinguent; au  loin, elles se confondent en s' Žteignant; et leur confusion pro-  duit un blanc mat. Imaginez, au devant de ce rocher, et beau-  coup plus voisin, une fabrique de vieilles arcades, sur le  cintre de ces arcades une plate-forme qui conduisait ˆ une  espce de phare, au delˆ de ce phare, ˆ une grande distance,  des monticules. Proche des arcades, mais tout ˆ fait ˆ notre  droite, un torrent qui .se prŽcipitait d'une Žnorme hauteur, et  dont les eaux Žcumeuses Žtaient resserrŽes dans la crevasse  profonde d'un rocher, et brisŽes clans leur chute par des masses  informes de pierres; vers ces masses, quelques barques ˆ flot;  ˆ notre gauche, une langue de terre o des pcheurs et autres  gens Žtaient occupŽs. Sur cette langue de terre un bout de  fort ŽclairŽ par la lumire qui venait d'au delˆ; entre ce  paysage de la gauche, le rocher crevassŽ et la fabrique de  pierres, une ŽchappŽe de mer qui s'Žtendait ˆ l'infini, et sur  cette mer quelques b‰timents dispersŽs; adroite, les eaux de la  mer baignaient le pied du phare et d'une autre longue fabrique  adjacente, en retour d'Žquerre, qui s'enfuyait dans le lointain. 

 Si vous ne faites pas un effort pour vous bien reprŽsenter  ce site, vous me prendrez pour un fou, lorsque je vous dirai  que je poussai un cri d'admiration, et que je restai immobile et stupŽfait. L'abbŽ jouit un moment de ma surprise; il  m'avoua qu'il s'Žtait usŽ sur les beautŽs de nature, mais qu'il  Žtait toujours neuf pour la surprise qu'elles causaient aux  autres, ce qui m'expliqua la chaleur avec laquelle les gens ˆ  cabinet y appelaient les curieux. Il me laissa pour aller ˆ ses  Žlves qui Žtaient assis ˆ terre, le dos appuyŽ contre des arbres,  leurs livres Žpars sur l'herbe, et le couvercle du panier posŽ  sur leurs genoux, et leur servant de pupitre. A quelque distance, les valets fatiguŽs se reposaient Žtendus, et moi, j'errais  incertain sous quel point je m'arrterais et verrais. [Nature! que tu es grande! Nature! que tu es imposante, majestueuse  et belle! C'est tout ce que je disais au fond de mon ‰me; mais  comment pourrais-je vous rendre la variŽtŽ des sensations  dŽlicieuses dont ces mots rŽpŽtŽs en cent manires diverses  Žtaient accompagnŽs? On les aurait sans doute toutes lues sur  mon visage ; on les aurait distinguŽes aux accents de ma voix,  tant™t faibles, tant™t vŽhŽments, tant™t coupŽs, tant™t continus.  Quelquefois mes yeux et mes bras s'Žlevaient vers le ciel ; quelquefois ils retombaient ˆ mes c™tŽs, comme entra”nŽs de lassitude. Je crois que je versai quelques larmes. Vous, mon ami,  qui connaissez si bien l'enthousiasme et son ivresse, dites-moi  quelle est la main qui s'Žtait placŽe sur mon cÏur, qui le serrait, qui le rendait alternativement ˆ son ressort, et suscitait  dans tout mon corps ce frŽmissement qui se fait sentir particulirement ˆ la racine des cheveux, qui semblent alors s'animer  et se mouvoir!  

Qui sait le temps que je passai dans cet Žtat d'enchantement? Je crois que j'y serais encore, sans un bruit confus de  voix qui m'appelaient : c'Žtaient celles de nos petits Žlves et  de leur instituteur. J'allai les rejoindre ˆ regret, et j'eus tort.  Il Žtait tard; j'Žtais ŽpuisŽ; car toute sensation violente Žpuise ;  et je trouvai sur l'herbe des carafons de cristal remplis d'eau et  de vin, avec un Žnorme p‰tŽ qui, sans avoir l'aspect auguste et  sublime du site dont je m'Žtais arrachŽ, n'Žtait pourtant pas  dŽplaisant ˆ voir. rois de la terre! quelle diffŽrence de la  gaietŽ, de l'innocence et de la douceur de ce repas frugal et  sain, et de la triste magnificence de vos banquets! Les dieux,  assis ˆ leur table, regardent aussi du haut de leurs cŽlestes  demeures le mme spectacle qui attache nos regards. Du moins,  les potes du paganisme n'auraient pas manquŽ de le dire, sauvages habitants des forts, hommes libres qui vivez encore  dans l'Žtat de nature, et que notre approche n'a point corrompus, que vous tes heureux, si l'habitude qui affaiblit toutes  les jouissances, et qui rend les privations plus amres, n'a  point altŽrŽ le bonheur de votre vie !  

Nous abandonn‰mes les dŽbris de notre repas aux domestiques qui nous avaient servis ; et, tandis que nos jeunes Žlves se  livraient sans contrainte aux amusements de leur ‰ge, leur insti-  tuteur et moi, sans cesse distraits par les beautŽs de la nature, nous conversions moins que nous ne jetions des propos dŽcousus. 

Ç Mais pourquoi y a-t-il si peu d'hommes touchŽs des  charmes de la nature?   — C'est que la sociŽtŽ leur a fait un gožt et des beautŽs  factices.   — Il me semble que la logique de la raison a fait bien  d'autres progrs que la logique du gožt.   — Aussi celle-ci est-elle si fine, si subtile, si dŽlicate, suppose une connaissance si profonde de l'esprit et du cÏur  humain, de ses passions, de ses prŽjugŽs, de ses erreurs, de  ses gožts, de ses terreurs, que peu sont en Žtat de l'entendre,  bien moins encore en Žtat de la trouver. Il est bien plus aisŽ  de dŽmler le vice d'un raisonnement, que la raison d'une  beautŽ. D'ailleurs, l'une est bien plus vieille que l'autre. La  raison s'occupe des choses; le gožt, de leur manire d'tre. Il  faut avoir, c'est le point important; puis il faut avoir d'une  certaine manire; d'abord une caverne, un asile, un toit, une  chaumire, une maison; ensuite une certaine maison, un certain domicile; d'abord une femme, ensuite une certaine femme.  La nature demande la chose nŽcessaire. Il est f‰cheux d'en tre  privŽ. Le gožt la demande avec des qualitŽs accessoires qui la  rendent agrŽable.   — Combien de bizarreries, de diversitŽs dans la recherche  et le choix raffinŽ de ces accessoires!   — De tout temps et partout le mal engendra le bien, le bien  inspira le mieux, le mieux produisit l'excellent; ˆ l'excellent  succŽda le bizarre, dont la famille fut innombrable... C'est qu'il  y a dans l'exercice de la raison, et mme des sens, quelque  chose de commun ˆ tous, et quelque chose de propre ˆ chacun.  Cent ttes mal faites, pour une qui l'est bien. La chose commune ˆ tous est de l'espce. La chose propre ˆ chacun distingue  l'individu. S'il n'y avait rien de commun, les hommes dispute-  raient sans cesse, et n'en viendraient jamais aux mains. S'il n'y  avait rien de divers, ce serait tout le contraire. La nature a  distribue entre les individus de la mme espce assez de ressemblance, assez de diversitŽ pour faire le charme de l'entre-  tien, et aiguiser la pointe de l'Žmulation.   — Ce qui n'empche pas qu'on ne s'injurie quelquefois, et  qu'on ne se tue. — L'imagination et le jugement sont deux qualitŽs communes et presque opposŽes. L'imagination ne crŽe rien, elle  imite, elle compose, combine, exagre, agrandit, rapetisse. Elle  s'occupe sans cesse de ressemblances. Le jugement observe,  compare, et ne cherche que des diffŽrences. Le jugement est la  qualitŽ dominante du philosophe; l'imagination, la qualitŽ  dominante du pote.   — L'esprit philosophique est-il favorable ou dŽfavorable ˆ  la poŽsie? Grande question presque dŽcidŽe parce peu de mots.   — II est vrai. Plus de verve chez les peuples barbares que  chez les peuples policŽs ; plus de verve chez les HŽbreux que  chez les Grecs; plus de verve chez les Grecs que chez les  Romains ; plus de verve chez les Romains que chez les Italiens  et les Franais ; plus de verve chez les Anglais que chez ces  derniers. Partout dŽcadence de la verve et de la poŽsie, ˆ  mesure que l'esprit philosophique a fait des progrs : on cesse  de cultiver ce qu'on mŽprise. Platon chasse les potes de sa citŽ.  L'esprit philosophique veut des comparaisons plus resserrŽes,  plus strictes, plus rigoureuses ; sa marche circonspecte est  ennemie du mouvement et des figures. Le rgne des images  passe ˆ mesure que celui des choses s'Žtend. Il s'introduit par  la raison une exactitude, une prŽcision, une mŽthode, pardon-  nez-moi le mot, une sorte de pŽdanterie qui tue tout. Tous les  prŽjugŽs civils et religieux se dissipent; et il est incroyable  combien l'incrŽdulitŽ ™te de ressources ˆ la poŽsie. Les mÏurs  se policent, les usages barbares, poŽtiques et pittoresques ces-  sent ; et il est incroyable le mal que cette monotone politesse  fait ˆ la poŽsie. L'esprit philosophique amne le style sentencieux  et sec. Les expressions abstraites qui renferment un grand  nombre de phŽnomnes se multiplient et prennent la place des  expressions figurŽes. Les maximes de SŽnque et de Tacite suc-  cŽdrent partout aux descriptions animŽes, aux tableaux de  Tite-Live et de CicŽron ; Fontenelle et La Motte ˆ Bossuet et  FŽnelon. Quelle est, ˆ votre avis, l'espce de poŽsie qui exige  le plus de verve? L'ode, sans contredit. Il y a longtemps qu'on  ne fait plus d'odes. Les HŽbreux en ont fait, et ce sont les plus  fougueuses. Les Grecs en ont fait, mais dŽjˆ avec moins d'enthousiasme que les HŽbreux. Le philosophe raisonne, l'enthousiaste sent. Le philosophe est sobre, l'enthousiaste est ivre. Les  Romains ont imitŽ les Grecs dans le pome dont il s'agit; mais  leur dŽlire n'est presque qu'une singerie. Allez ˆ cinq heures  sous les arbres des Tuileries ; lˆ, vous trouverez de froids dis-  coureurs placŽs paralllement les uns ˆ c™tŽ des autres, mesurant d'un pas Žgal des allŽes parallles; aussi compassŽs dans  leurs propos que dans leur allure; Žtrangers au tourment de  l'‰me d'un pote, qu'ils n'Žprouvrent jamais; et vous entendrez  le dithyrambe de Pindare traitŽ d'extravagance; et cet aigle  endormi sous le sceptre de Jupiter, qui se balance sur ses pieds,  et dont les plumes frissonnent aux accents de l'harmonie, mis au  rang des images puŽriles. Quand voit-on na”tre les critiques et  les grammairiens? tout juste aprs le sicle du gŽnie et des  productions divines. Ce sicle s'Žclipse pour ne plus repara”tre;  ce n'est pas que Nature, qui produit des chnes aussi grands que ceux d'autrefois, ne produise encore aujourd'hui des ttes  antiques; mais ces ttes Žtonnantes se rŽtrŽcissent en subissant  la loi gŽnŽrale d'un gožt pusillanime ici rŽgnant. Il n'y a qu'un  moment heureux; c'est celui o il y a assez de verve et de  libertŽ pour tre chaud, assez de jugement et de gožt pour tre  sage. Le gŽnie crŽe les beautŽs; la critique remarque les dŽfauts.  Il faut de l'imagination pour l'un, du jugement pour l'autre.  Si j'avais la critique ˆ peindre, je la montrerais arrachant les  plumes ˆ PŽgase, et le pliant aux allures de l'acadŽmie. Il n'est  plus cet animal fougueux, qui hennit, gratte la terre du pied,  se cabre et dŽploie ses grandes ailes ; c'est une bte de somme,  la monture de l'abbŽ Morellet, prototype de la mŽthode. La discipline militaire na”t quand il n'y a plus de gŽnŽraux; la mŽthode,  quand il n'y a plus de gŽnie.  

Ç Cher abbŽ, il y a longtemps que nous conversons; vous  m'avez entendu, compris, je crois?   — Trs-bien.   — Et croyez-vous avoir entendu autre chose que des mots?   — AssurŽment.   — Eh bien, vous vous trompez; vous n'avez entendu que des  mots, et rien que des mots. Il n'y a dans un discours que des  expressions abstraites qui dŽsignent des idŽes, des vues plus ou  moins gŽnŽrales de l'esprit, et des expressions reprŽsentatives  qui dŽsignent des tres physiques. Quoi ! tandis que je parlais,  vous vous occupiez de rŽmunŽration des idŽes comprises sous les mots abstraits; votre imagination travaillait ˆ se peindre la  suite des images encha”nŽes de mon discours ; vous n'y pensez  pas, cher abbŽ; j'aurais ŽtŽ ˆ la fin de mon oraison, que vous  en seriez encore au premier mot; ˆ la fin de ma description, que  vous n'eussiez pas esquissŽ la premire figure de mon tableau.   — Ma foi, vous pourriez bien avoir raison.   — Si je l'ai? j'en appelle ˆ votre expŽrience. ƒcoutez-moi.  

L'enfer s'Žmeut au bruit de Neptune en furie, 

Pluton sort de son tr™ne, il p‰lit, il s'Žcrie; 

Il a peur que le dieu dans cet affreux sŽjour 

D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour, 

Et par le centre ouvert de la terre ŽbranlŽe 

Ne fasse voir du Styx la rive dŽsolŽe; 

Ne dŽcouvre aux vivants cet empire odieux, 

AbhorrŽ des mortels, et craint mme des dieux.  

Dites-moi ; vous avez vu, tandis que je rŽcitais, les enfers, le Styx,  Neptune avec son trident, Pluton s'Žlanant d'effroi, le centre de  la terre entr'ouvert, les mortels, les dieux? Il n'en est rien.   — Voilˆ un mystre bien surprenant; car enfin, sans me  rappeler d'idŽes, sans me peindre d'images, j'ai pourtant  ŽprouvŽ toute l'impression de ce terrible et sublime morceau.   — C'est le mystre de la conversation journalire.   — Et vous m'expliquerez ce mystre?   — Si je puis. Nous avons ŽtŽ enfants, il y a malheureusement longtemps, cher abbŽ. Dans l'enfance on nous prononait des mots; ces mots se fixaient dans notre mŽmoire, et le   sens dans notre entendement, ou par une idŽe, ou par une  image ; et cette idŽe ou image Žtait accompagnŽe d'aversion,  de haine, de plaisir, de terreur, de dŽsir, d'indignation, de  mŽpris; pendant un assez grand nombre d'annŽes, ˆ chaque  mot prononcŽ, l'idŽe ou l'image nous revenait avec la sensation qui lui Žtait propre ; mais ˆ la longue nous en avons usŽ  avec les mots, comme avec les pices de monnaie : nous ne  regardons plus ˆ l'empreinte, ˆ la lŽgende, au cordon, pour en  conna”tre la valeur; nous les donnons et nous les recevons ˆ la  forme et au poids : ainsi des mots, vous dis-je. Nous avons  laissŽ lˆ de cotŽ l'idŽe ou l'image, pour nous en tenir au son et     ˆ la sensation. Un discours prononcŽ n'est plus qu'une longue suite  de sons et de sensations primitivement excitŽes. Le cÏur et les  oreilles sont enjeu, l'esprit n'y est plus; c'est ˆ l'effet successif  de ces sensations, ˆ leur violence, ˆ leur somme, que nous nous  entendons et jugeons. Sans cette abrŽviation nous ne pourrions  converser ; il nous faudrait une journŽe pour dire et apprŽcier  une phrase un peu longue. Et que fait le philosophe qui pse,  s'arrte, analyse, dŽcompose? il revient par le soupon, le  doute, ˆ l'Žtat de l'enfance. Pourquoi met-on si fortement  l'imagination de l'enfant en jeu, si difficilement celle de l'homme  fait? C'est que l'enfant, ˆ chaque mot, recherche l'image,  l'idŽe; il regarde dans sa tte. L'homme fait a l'habitude de  cette monnaie; une longue pŽriode n'est plus pour lui qu'une  sŽrie de vieilles impressions, un calcul d'additions, de soustractions, un art combinatoire, les comptes faits de Barrme. De lˆ  vient la rapiditŽ de la conversation o tout s'expŽdie par formule  comme ˆ l'AcadŽmie, ou comme ˆ la Halle o l'on n'attache les  yeux sur une pice, que quand on en suspecte la valeur; cas  rares, choses inou•es, non vues, rarement aperues, rapports  subtils d'idŽes, images singulires et neuves. Il faut alors  recourir ˆ la nature, au premier modle, ˆ la premire voie  d'institution. De lˆ, le plaisir des ouvrages originaux, la fatigue  des livres qui font penser, la difficultŽ d'intŽresser, soit en  parlant, soit en Žcrivant. Si je vous parle du Clair de lune de  Vernet, dans les premiers jours de septembre, je pense bien  qu'ˆ ces mots vous vous rappellerez quelques traits principaux  de ce tableau, mais vous ne tarderez pas ˆ vous dispenser de  cette fatigue; et bient™t vous n'approuverez l'Žloge ou la cri-  tique que j'en ferai, que d'aprs la mŽmoire de la sensation  que vous en aurez primitivement ŽprouvŽe, et ainsi de tous les  morceaux de peinture du Salon, et de tous les objets de la  nature. Qui sont donc les hommes les plus faciles ˆ Žmouvoir, ˆ  troubler, ˆ tromper? Peut-tre ce sont ceux qui sont restŽs  enfants, et en qui l'habitude des signes n'a point ™tŽ la facilitŽ  de se reprŽsenter les choses. È  

Aprs un instant de silence et de rŽflexion, saisissant l'abbŽ  par le bras, je lui dis : Ç L'abbŽ, l'Žtrange machine qu'une langue,  et la machine plus Žtrange encore qu'une tte! Il n'y a rien  dans aucune des deux qui ne tienne par quelque coin ; de signes si disparates qui ne confinent, point d'idŽes si bizarres  qui ne se touchent. Combien de choses heureusement amenŽes  par la rime dans nos potes ! È   Aprs un second instant de silence et de rŽflexion, j'ajoutai :  a Les philosophes disent que deux causes diverses ne peuvent  produire un effet identique; et s'il y a un axiome dans la  science qui soit vrai, c'est celui-lˆ; et deux causes diverses en  nature, ce sont deux hommes... È Et l'abbŽ, dont la rverie  allait apparemment le mme chemin que la mienne, continua  en disant : Ç Cependant deux hommes ont la mme pensŽe et  la rendent par les mmes expressions; et deux potes ont quelquefois fait deux mmes vers sur un mme sujet. Que devient  donc l'axiome?   — Ce qu'il devient ? il reste intact.   — Et comment cela, s'il vous pla”t?   — Comment? C'est qu'il n'y a dans la mme pensŽe rendue  par les mmes expressions, dans les deux vers faits sur un  mme sujet, qu'une identitŽ de phŽnomne apparente; et c'est  la pauvretŽ de la langue qui occasionne cette apparence  d'identitŽ.   — J'entrevois, dit l'abbŽ ˆ votre avis, les deux parleurs  qui ont dit la mme chose dans les mmes mots; les deux  potes qui ont fait les deux mmes vers sur le mme sujet,  n'ont eu aucune sensation commune ; et si la langue avait ŽtŽ  assez fŽconde pour rŽpondre ˆ toute la variŽtŽ de leurs sensations, ils se seraient exprimŽs tout diversement.   — Fort bien, l'abbŽ.   — Il n'y aurait pas eu un mot commun dans leurs discours.   — A merveille.   — Pas plus qu'il n'y a un accent commun dans leur manire de prononcer, une mme lettre dans leur Žcriture.   — C'est cela ; et si vous n'y prenez garde, vous deviendrez  philosophe.   — C'est une maladie facile ˆ gagner avec vous.   — Vraie maladie, mon cher abbŽ. C'est cette variŽtŽ, d'accents, que vous avez trs-bien remarquŽe, qui supplŽe ˆ la  disette des mots, et qui dŽtruit les identitŽs si frŽquentes d'effets produits par les mmes causes. La quantitŽ des mots est  bornŽe; celle des accents est infinie; c'est ainsi que chacun a  sa langue propre, individuelle, et parle comme il sent; est froid  ou chaud, rapide ou tranquille; est lui et n'est que lui, tandis  qu'ˆ l'idŽe et ˆ l'expression il para”t ressembler ˆ un autre.   — J'ai, dit l'abbŽ, souvent ŽtŽ frappŽ de la disparate de la  chose et du ton.   — Et moi aussi; quoique cette langue d'accents soit infinie,  elle s'entend. C'est la langue de nature; c'est le modle du  musicien ; c'est la source vraie du grand symphoniste. Je ne  sais quel auteur a dit : Musices seminarium accentua.   — C'est Capella. Jamais aussi vous n'avez entendu chanter  le mme air, ˆ peu prs de la mme manire, par deux chanteurs. Cependant, et les paroles et le chant, et la mesure et le  ton, autant d'entraves donnŽes, semblaient devoir concourir ˆ  fortifier l'identitŽ de l'effet. Il en arrive cependant tout le con-  traire; c'est qu'alors la langue du sentiment, la langue de  nature, l'idiome individuel Žtait parlŽ en mme temps que la  langue pauvre et commune. C'est que la variŽtŽ de la premire  de ces langues dŽtruisait toutes les identitŽs de la seconde, des  paroles, du ton, de la mesure et du chant. Jamais, depuis que  le monde est monde, deux amants n'ont dit identiquement, je  vous dime-, et dans l'ŽternitŽ qui lui reste ˆ durer, jamais deux  femmes ne rŽpondront identiquement, vous tes aimŽ. Depuis  que Za•re est sur la scne, Orosmane n'a pas dit et ne dira pas  deux ibis identiquement : Za•re, vous pleurez. Cela est dur ˆ  avancer.   — Et ˆ croire.   — Cela n'en est pas moins vrai. C'est la thse des deux  grains de sable de Leibnitz.   — Et quel rapport, s'il vous pla”t, entre cette bouffŽe de  mŽtaphysique, vraie ou fausse, et l'effet de l'esprit philosophique  sur la poŽsie?   — C'est, cher abbŽ, ce que je vous laisse ˆ chercher de  vous-mme. Il faut bien que vous vous occupiez encore un peu  de moi, quand je n'y serai plus. Il y a dans la poŽsie toujours  un peu de mensonge. L'esprit philosophique nous habitue ˆ le  discerner; et adieu l'illusion et l'effet. Les premiers des sauvages qui virent ˆ la proue d'un vaisseau une image peinte, la  prirent pour un tre rŽel et vivant; et ils y portrent leurs  mains. Pourquoi les contes des fŽes font-ils tant d'impression  aux enfants? C'est qu'ils ont moins de raison et d'expŽrience.  Attendez l'‰ge, et vous les verrez sourire de mŽpris ˆ leur bonne.  C'est le r™le du philosophe et du pote. Il n'y a plus moyen de  faire des contes ˆ nos gens. 

 Ç On s'accorde plus aisŽment sur une ressemblance que sur  une diffŽrence. On juge mieux d'une image que d'une idŽe. Le  jeune homme passionnŽ n'est pas difficile dans ses gožts ; il veut  avoir. Le vieillard est moins pressŽ; il attend, il choisit. Le  jeune homme veut une femme, le sexe lui suffit : le vieillard la  veut belle. Une nation est vieille quand elle a du gožt.   — Et vous voilˆ, aprs une assez longue excursion, revenu  au point d'o vous tes parti.   — C'est que, dans la science, ainsi que dans la nature, tout  tient; et qu'une idŽe stŽrile et un phŽnomne isolŽ sont deux  impossibilitŽs. È  

Les ombres des montagnes commenaient ˆ s'allonger, et  la fumŽe ˆ s'Žlever au loin au-dessus des hameaux; ou en  langue moins poŽtique, il commenait ˆ se faire tard, lorsque  nous v”mes approcher une voiture. Ç C'est, dit l'abbŽ, le carrosse de la maison; il nous dŽbarrassera de ces marmots, qui,  d'ailleurs, sont trop las pour s'en retourner ˆ pied. Nous reviendrons, nous, au clair de la lune; et peut-tre trouverez-  vous que la nuit a aussi sa beautŽ.   — Je n'en doute pas, et je n'aurais pas grand'peine ˆ vous  en dire les raisons. È   Cependant le carrosse s'Žloignait avec les deux petits enfants,  les tŽnbres s'augmentaient, les bruits s'affaiblissaient dans la  campagne, la lune s'Žlevait dans l'horizon; la nature prenait un  aspect grave dans les lieux privŽs de la lumire, tendre dans les  plaines ŽclairŽes. Nous allions en silence, l'abbŽ me prŽcŽdant,  moi le suivant, et m'attendant ˆ chaque pas ˆ quelque nouveau  coup de thŽ‰tre. Je ne me trompais pas. Mais comment vous en  rendre l'effet et la magie? Ce ciel orageux et obscur, ces nuŽes  Žpaisses et noires, toute la profondeur, toute la terreur qu'elles  donnaient ˆ la scne ; la teinte qu'elles jetaient sur les eaux,  l'immensitŽ de leur Žtendue ; la distance infinie de l'astre ˆ  demi voilŽ, dont les rayons tremblaient ˆ leur surface; la vŽritŽ  de cette nuit, la variŽtŽ des objets et des scnes qu'on y discernait, le bruit et le silence, le mouvement et le repos, l'esprit des incidents, la gr‰ce, l'ŽlŽgance, l'action des figures; la vigueur de la couleur, la puretŽ du dessin, mais surtout l'harmonie et le sortilge de l'ensemble : rien de nŽgligŽ, rien de  confus; c'est la loi de la nature riche sans profusion, et produisant les plus grands phŽnomnes avec la moindre quantitŽ  de dŽpense. Il y a des nuŽes; mais un ciel, qui devient orageux ou qui va cesser de l'tre, n'en assemble pas davantage.  Elles s'Žtendent ou se ramassent et se meuvent; mais c'est le  vrai mouvement, l'ondulation rŽelle qu'elles ont dans l'atmosphre; elles obscurcissent; mais la mesure de cette obscuritŽ est juste. C'est ainsi que nous avons vu cent fois l'astre de  la nuit en percer l'Žpaisseur. C'est ainsi que nous avons vu sa  lumire affaiblie et p‰le trembler et vaciller sur les eaux. Ce  n'est point un port de mer que l'artiste a voulu peindre.  Ç L'artiste!   — Oui, mon ami, l'artiste. Mon secret m'est ŽchappŽ; et il  n'est plus temps de recourir aprs : entra”nŽ par le charme du  Clair de lune de Vernet, j'ai oubliŽ que je vous avais fait un  conte jusqu'ˆ prŽsent, et que je m'Žtais supposŽ devant la nature  (et l'illusion Žtait bien facile), puis tout ˆ coup je me suis retrouvŽ de la campagne au Salon.   — Quoi! me direz-vous, l'instituteur, ses deux petits Žlves,  le dŽjeuner sur l'herbe, le p‰tŽ, sont imaginŽs?   E vero.   — Ces diffŽrents sites sont des tableaux de Vernet?   Tu lÕhai detto.   — Et c'est pour rompre l'ennui et la monotonie des descriptions que vous en avez fait des paysages rŽels, et que vous avez  encadrŽ des paysages dans des entretiens?   A maraviglia; bravo; ben sentito. Ce n'est donc plus de  la nature, c'est de l'art; ce n'est plus de Dieu, c'est de Vernet  que je vais vous parler. È   Ce n'est point, vous disais-je, un port de mer qu'il a voulu  peindre. On ne voit pas ici plus de b‰timents qu'il n'en faut  pour enrichir et animer la scne. C'est l'intelligence et le gožt;  c'est l'art qui les a distribues pour l'effet; mais L'effet est pro-  duit sans que l'art s'aperoive. Il y a des incidents, mais pas  plus que l'espace et le moment de la composition n'en exigent.  C'est, vous le rŽpŽterai-je, la richesse et la parcimonie de la Nature toujours Žconome, et jamais avare ni pauvre. Tout est vrai.  On le sent. On n'accuse, on ne dŽsire rien, on jouit Žgalement  de tout. J'ai ou• dire ˆ des personnes qui avaient frŽquentŽ longtemps les bords de la mer, qu'elles reconnaissaient sur cette  toile, ce ciel, ces nuŽes, ce temps, toute cette composition. 

 

Septime tableau.

— Ce n'est donc plus ˆ l'abbŽ que je  m'adresse, c'est ˆ vous. La lune ŽlevŽe sur l'horizon est ˆ demi  cachŽe dans des nuŽes Žpaisses et noires ; un ciel tout ˆ fait orageux  et obscur occupe le centre de ce tableau, et teint de sa lumire  p‰le et faible, et le rideau qui l'offusque, et la surface de la mer  qu'elle domine. On voit, ˆ droite, une fabrique; proche de cette  fabrique, sur un plan plus avancŽ sur le devant, les dŽbris d'un  pilotis ; un peu plus vers la gauche et le fond, une nacelle, ˆ  la proue de laquelle un marinier tient une torche allumŽe; cette  nacelle vogue vers le pilotis; plus encore sur le fond, et presque  en pleine mer, un vaisseau ˆ la voile, et faisant route vers la  fabrique; puis une Žtendue de mer obscure illimitŽe. Tout ˆ  fait ˆ gauche, des rochers escarpŽs ; au pied de ces rochers, un  massif de pierre, une espce d'esplanade d'o l'on descend de  face et de c™tŽ, vers la mer ; sur l'espace qu'elle enceint ˆ gauche  contre les rochers, une tente dressŽe; au dehors de cette tente,  une tonne, sur laquelle deux matelots, l'un assis par devant,  l'autre accoudŽ par derrire, et tous les deux regardant vers  un brasier allumŽ ˆ terre, sur le milieu de l'esplanade. Sur ce  brasier, une marmite suspendue par des cha”nes de fer ˆ une  espce de trŽpied. Devant cette marmite, un matelot accroupi  et vu par le dos; plus vers la gauche, une femme accroupie et  vue de profil. Contre le mur vertical qui forme le derrire de  la fontaine, debout, le dos appuyŽ contre ce mur, deux figures,  charmantes pour la gr‰ce, le naturel, le caractre, la position,  la mollesse, l'une d'homme, l'autre de femme. C'est un Žpoux,  peut-tre, et sa jeune Žpouse; ce sont deux amants; un frre et  sa sÏur. Voilˆ ˆ peu prs toute cette prodigieuse composition.  Mais que signifient mes expressions exagŽrŽes et froides, mes  lignes sans chaleur et sans vie, ces lignes que je viens de tracer  les unes au-dessous des autres? Rien, mais rien du tout; il faut  voir la chose. Encore oubliais-je de dire que sur les degrŽs de  l'esplanade il y a des commerants, des marins occupŽs ˆ rouler, ˆ porter, agissants, de repos; et, tout ˆ fait sur la gauche et les  derniers degrŽs, des pcheurs ˆ leurs filets.  

Je ne sais ce que je louerai de prŽfŽrence dans ce morceau.  Est-ce le reflet de la lune sur ces eaux ondulantes? Sont-ce ces  nuŽes sombres et chargŽes et leur mouvement? Est-ce ce vaisseau qui passe au devant de l'astre de la nuit, et qui le renvoie  et l'attache ˆ son immense Žloignement? Est-ce la rŽflexion dans  le fluide de la petite torche que ce marin tient ˆ l'extrŽmitŽ de  la nacelle? Sont-ce les deux figures adossŽes ˆ la fontaine?  Est-ce le brasier dont la lueur rouge‰tre se propage sur tous  les objets environnants, sans dŽtruire l'harmonie? Est-ce l'effet  total de cette nuit? Est-ce cette belle masse de lumire qui colore les proŽminences de cette roche, et dont la vapeur se mle  ˆ la partie des nuages auxquels elle se rŽunit?  

On dit de ce tableau, que c'est le plus beau de Vernet, parce  que c'est toujours le dernier ouvrage de ce grand ma”tre qu'on  appelle le plus beau ; mais, encore une fois, il faut le voir. L'effet  de ces deux lumires, ces lieux, ces nuŽes, ces tŽnbres qui  couvrent tout, et laissent discerner tout; la terreur et la vŽritŽ  de cette scne auguste, tout cela se sent fortement, et ne se dŽcrit  point.  

Ce qu'il y a d'Žtonnant, c'est que l'artiste se rappelle ces  effets ˆ deux cents lieues de la nature, et qu'il n'a de modle  prŽsent que dans son imagination; c'est qu'il peint avec une  vitesse incroyable; c'est qu'il dit : Que la lumire se fasse, et  la lumire est faite; que la nuit succde au jour, et le jour aux  tŽnbres, et il fait nuit, et il fait jour; c'est que son imagination, aussi juste que fŽconde, lui fournit toutes ces vŽritŽs; c'est  qu'elles sont telles, que celui qui en fut spectateur froid et  tranquille au bord de la mer, en est ŽmerveillŽ sur la toile;  c'est qu'en effet ces compositions prchent plus fortement la  grandeur, la puissance, la majestŽ de la nature, que la nature  mme. Il est Žcrit : CÏli enarrani gloriam Dei. Mais ce sont les  cieux de Vernet; c'est la gloire de Vernet. Que ne fait-il pas  avec excellence ! Figure humaine de tous les ‰ges, de tous les  Žtats, de toutes les nations ; arbres, animaux, paysages, marines,  perspectives; toute sorte de poŽsie, rochers imposants, montagnes, eaux dormantes, agitŽes, prŽcipitŽes; torrents, mers  tranquilles, mers en fureur; sites variŽs ˆ l'infini, fabrique grecques, romaines, gothiques ; architectures civile, militaire,  ancienne, moderne; ruines, palais, chaumires; constructions,  grŽements, manÏuvres, vaisseaux ; cieux, lointains, calme, temps  orageux, temps serein; ciel de diverses saisons, lumires de  diverses heures du jour; temptes, naufrages, situations dŽplorables, victimes et scnes pathŽtiques de toute espce; jour,  nuit, lumires naturelles, artificielles, effets sŽparŽs ou confondus de ces lumires. Aucune de ses scnes accidentelles, qui ne  f”t seule un tableau prŽcieux. Oubliez toute la droite de son Clair  de lune, couvrez-la, et ne voyez que les rochers et l'esplanade  de la gauche, et vous aurez un beau tableau. SŽparez la partie  de la mer et du ciel, d'o la lumire lunaire tombe sur les  eaux, et vous aurez un beau tableau. Ne considŽrez sur la toile  que le rocher de la gauche; et vous aurez vu une belle chose.  Contentez-vous de l'esplanade et de ce qui s'y passe; ne regardez que les degrŽs avec les diffŽrentes manÏuvres qui s'y exŽcutent; et votre gožt sera satisfait. Coupez seulement cette  fontaine avec les deux figures qui y sont adossŽes; et vous  emporterez sous votre bras un morceau de prix. Mais, si chaque  portion isolŽe vous affecte ainsi, quel ne doit pas tre l'effet de  l'ensemble ! le mŽrite du tout !   

Voilˆ vraiment le tableau de Vernet que je voudrais possŽder. Un pre, qui a des enfants et une fortune modique, serait  Žconome en l'acquŽrant. Il en jouirait toute sa vie; et dans vingt  ˆ trente ans d'ici, lorsqu'il n'y aura plus de Vernet, il aurait  encore placŽ son argent ˆ un trs-honnte intŽrt; car lorsque  la mort aura brisŽ la palette de cet artiste, qui est-ce qui en  ramassera les dŽbris ? Qui est-ce qui le restituera ˆ nos neveux?  Qui est-ce qui payera ses ouvrages ?  

Tout ce que je vous ai dit de la manire et du talent de Vernet, entendez-le des quatre premiers tableaux que je vous ai  dŽcrits comme des sites naturels.   Le cinquime est un de ses premiers ouvrages. II le fit ˆ  Rome pour un habit, veste et culotte. Il est trs-beau, trs-harmonieux; et c'est aujourd'hui un morceau de prix.   En comparant les tableaux qui sortent tout frais de dessus  son chevalet, avec ceux qu'il a peints autrefois, on l'accuse  d'avoir outrŽ sa couleur. Vernet dit qu'il laisse au temps le soin  de rŽpondre ˆ ce reproche, et dŽmontrer ˆ ses critiques combien  ils jugent mal. Il observait, ˆ cette occasion, que la plupart des  jeunes Žlves qui allaient ˆ Rome copier d'aprs les anciens  ma”tres, y apprenaient l'art de l'aire de vieux tableaux : ils ne  songeaient pas que, pour que leurs compositions gardassent au  bout de cent ans la vigueur de celles qu'ils prenaient pour modles, il fallait savoir apprŽcier l'effet d'un ou de deux sicles, et  se prŽcautionner contre l'action des causes qui dŽtruisent. 

Le sixime est bien un Vernet, mais un Vernet faible,   faible : '   . . . Aliquando bonus dormitat....   Ce n'est pas un grand ouvrage, mais c'est l'ouvrage d'un grand  peintre; ce qu'on peut dire toujours des feuilles volantes de  Voltaire. On y trouve le signe caractŽristique, l'ongle du lion.  

Mais comment, me direz-vous, le pote, l'orateur, le peintre,  le sculpteur, peuvent-ils tre si inŽgaux, si diffŽrents d'eux-  mmes ? C'est l'affaire du moment, de l'Žtat du corps, de l'Žtat  de l'‰me ; une petite querelle domestique ; une caresse faite le  matin ˆ sa femme, avant que d'aller ˆ l'atelier : deux gouttes de  fluide perdues et qui renfermaient tout le feu, toute la chaleur,  tout le gŽnie; un enfant qui a dit ou fait une sottise; un ami  qui a manquŽ de dŽlicatesse; une ma”tresse qui aura accueilli  trop familirement un indiffŽrent; que sais-je? un lit trop froid  ou trop chaud, une couverture qui tombe la nuit, un oreiller  mal mis sur son chevet, un demi-verre de vin pris de trop, un  embarras d'estomac, des cheveux ŽbouriffŽs sous le bonnet; et  adieu la verve. Il y a du hasard aux Žchecs et ˆ tous les autres  jeux de l'esprit. Et pourquoi n'y en aurait-il pas? L'idŽe sublime qui se prŽsente, o Žtait-elle l'instant prŽcŽdent? A quoi  tient-il qu'elle soit ou ne soit pas venue? Ce que je sais, c'est  qu'elle est tellement liŽe ˆ l'ordre fatal de la vie du pote et de  l'artiste, qu'elle n'a pas pu venir ni plus t™t ni plus tard, et qu'il  est absurde de la supposer prŽcisŽment la m™me dans un autre  tre, dans une autre vie, dans un autre ordre de choses.  

Le septime est un tableau de l'effet le plus piquant et le  plus grand. Il semblerait que de concert Vernet et Loutherbourg se seraient proposŽ de lutter, tant il y a de ressemblance  ci lire cette composition de l'un et une autre composition du  second ; mme ordonnance, mme sujet, presque mme fabrique,  mais il n'y a pas ˆ s'y tromper. De toute la scne de Vernet, ne  laissez apercevoir que les pcheurs placŽs sur la langue de  terre, ou que la touffe d'arbres ˆ gauche, plongŽs dans la demi-  teinte ou ŽclairŽs de la lumire du soleil couchant qui vient du  fond, et vous direz : Ç Voilˆ Vernet; È Loutherbourg n'en sait  pas encore jusque-lˆ. 

 Ce Vernet, ce terrible Vernet, joint la plus grande modestie  au plus grand talent. Il me disait un jour : Ç Me demandez-  vous si je fais les ciels comme tel ma”tre, je vous rŽpondrai que  non; les figures comme tel autre, je vous rŽpondrai que non;  les arbres et le paysage comme celui-ci, mme rŽponse; les  brouillards, les eaux, les vapeurs comme celui-lˆ, mme rŽponse  encore; infŽrieur ˆ chacun d'eux dans une partie, je les surpasse tous dans toutes les autres : È et cela est vrai.  

Bonsoir, mon ami, en voilˆ bien suffisamment sur Vernet.  Demain matin, si je me rappelle quelque chose que j'aie omis,  et qui vaille la peine de vous tre dit, vous le saurez.   ...

J'ai passŽ la nuit la plus agitŽe. C'est un Žtat bien singulier  que celui du rve. Aucun philosophe que je connaisse n'a encore  assignŽ la vraie diffŽrence de la veille et du rve. VeillŽ-je,  quand je crois rver? rvŽ-je, quand je crois veiller? Qui m'a  dit que le voile ne se dŽchirerait pas un jour, et que je ne resterais pas convaincu que j'ai rvŽ tout ce que j'ai fait, et fait  rŽellement tout ce que j'ai rvŽ? Les eaux, les arbres, les forts  que j'ai vus en nature, m'ont certainement fait une impression  moins forte que les mmes objets en rve. J'ai vu, ou j'ai cru  voir, tout comme il vous plaira, une vaste Žtendue de mer  s'ouvrir devant moi. J'Žtais Žperdu sur le rivage ˆ l'aspect d'un  navire enflammŽ. J'ai vu la chaloupe s'approcher du navire, se  remplir d'hommes, et s'Žloigner. J'ai vu les malheureux, que la  chaloupe n'avait pu recevoir, s'agiter, courir sur le tillac du  navire, pousser des cris. J'ai entendu leurs cris, je les ai vus se  prŽcipiter dans les eaux, nager vers la chaloupe, s'y attacher.  J'ai vu la chaloupe prte ˆ tre submergŽe; elle l'aurait ŽtŽ, si  ceux qui l'occupaient, ™ loi terrible de la nŽcessitŽ! n'eussent  coupŽ les mains, fendu la tte, enfoncŽ le glaive dans la gorge et  dans la poitrine, tuŽ, massacrŽ impitoyablement leurs semblables, les compagnons de leur voyage, qui leur tendaient en  vain, du milieu des Ilots, des bords de la chaloupe, des mains  suppliantes, et leur adressaient des prires qui n'Žtaient point  entendues. J'en vois encore un de ces malheureux, je le vois,  il a reu un coup mortel dans les flancs. Il est Žtendu ˆ la surface de la mer, sa longue chevelure est Žparse, son sang coule  d'une large blessure; l'ab”me va l'engloutir; je ne le vois plus.  J'ai vu un autre matelot entra”ner aprs lui sa femme qu'il avait  ceinte d'un c‰ble par le milieu du corps; ce mme c‰ble faisait  plusieurs tours sur un de ses bras ; il nageait, ses forces commenaient ˆ dŽfaillir; sa femme le conjurait de se sauver et de la  laisser pŽrir. Cependant la flamme du vaisseau Žclairait les lieux  circonvoisins, et ce spectacle terrible avait attirŽ sur le rivage  et sur les rochers les habitants de la contrŽe, qui en dŽtournaient  leurs regards.  

Une scne plus douce et plus pathŽtique succŽda ˆ celle-lˆ.  Un vaisseau avait ŽtŽ battu d'une affreuse tempte; je n'en  pouvais douter ˆ ses m‰ts brisŽs, ˆ ses voiles dŽchirŽes, ˆ ses  lianes enfoncŽs, ˆ la manÏuvre des matelots qui ne cessaient de  travailler ˆ la pompe. Ils Žtaient incertains, malgrŽ leurs efforts,  s'ils ne couleraient point ˆ fond, ˆ la rive mme qu'ils avaient  touchŽe; cependant il rŽgnait encore sur les flots un murmure  sourd. L'eau blanchissait les rochers de son Žcume; les arbres  qui les couvraient, avaient ŽtŽ brisŽs, dŽracines. Je voyais de  toutes paris les ravages de la tempte; mais le spectacle qui  m'arrta, ce fut celui des passagers qui, Žpars sur le rivage,  frappŽs du pŽril auquel ils avaient ŽchappŽ, pleuraient, s'embrassaient, levaient leurs mains au ciel, posaient leurs fronts ˆ  terre; je voyais des filles dŽfaillantes entre les bras de leurs  mres, de jeunes Žpouses transies sur le sein de leurs Žpoux; et,  au milieu de ce tumulte, un enfant qui sommeillait paisible-  ment dans son maillot. Je voyais sur la planche qui descendait  du navire au rivage, une mre qui tenait un petit enfant pressŽ  sur son sein ; elle en portait un second sur ses Žpaules; celui-ci  lui baisait les joues. Cette femme Žtait suivie de son mari, il  Žtait chargŽ de nippes et d'un troisime enfant qu'il conduisait  par ces lisires. Sans doute ce pre et cette mre avaient ŽtŽ  les derniers ˆ sortir du vaisseau, rŽsolus ˆ se sauver ou ˆ pŽrir  avec leurs enfants. Je  voyais toutes ces scnes touchantes, et  j'en versais des larmes rŽelles. mon ami! l'empire de la tte sur les intestins est violent, sans doute; mais celui des intestins  sur la tte l' est-il moins ? Je veille, je vois, j'entends, je regarde,  je suis frappŽ de terreur. A l'instant la tte commande, agit,  dispose des autres organes. Je dors, les organes conoivent  d'eux-mmes la mme agitation, le mme mouvement, les  mmes spasmes que la terreur leur avait imprimŽs ; et ˆ l'instant ces organes commandent ˆ la tte, en disposent ; et je crois  voir, regarder, entendre. Notre vie se partage ainsi en deux  manires diverses de veiller et de sommeiller. Il y a la veille  de la tte, pendant laquelle les intestins obŽissent, sont passifs ;  il y a la veille des intestins, o la tte est passive, obŽissante,  commandŽe; o l'action descend de la tte aux viscres, aux  nerfs, aux intestins; et c'est ce que nous appelons veiller; o l'action remonte des viscres, des nerfs, des intestins ˆ la tte ;  et c'est ce que nous appelons rver. Il peut arriver que cette  dernire action soit plus forte que la prŽcŽdente ne l'a ŽtŽ et  n'a pu l'tre; alors le rve nous affecte plus vivement que la  rŽalitŽ. Tel, peut-tre, veille comme un sot, et rve comme un  homme d'esprit. La variŽtŽ des spasmes, que les. intestins peu-  vent concevoir d'eux-mmes, correspond ˆ toute la variŽtŽ des  rves et ˆ toute la variŽtŽ des dŽlires; ˆ toute la variŽtŽ des  rves de l'homme sain qui sommeille , ˆ toute la variŽtŽ des  dŽlires de l'homme malade qui veille et qui n'est pas plus ˆ lui.  Je suis au coin de mon foyer, tout prospre autour de moi ; je  suis dans une entire sŽcuritŽ. Tout ˆ coup il me semble que  les murs de mon appartement chancellent; je frissonne, je lve  les yeux ˆ mon plafond, comme s'il menaait de s'Žcrouler sur  ma tte. Je crois entendre la plainte de ma femme, les cris de  ma fille. Je me t‰te le pouls ; c'est la fivre que j'ai : c'est l'action qui remonte des intestins ˆ la tte, et qui en dispose.  Bient™t la cause de ces effets connue, la tte reprendra son  sceptre et son autoritŽ, et tous les fant™mes dispara”tront.  L'homme ne dort vraiment que quand il dort tout entier. Vous  voyez une belle femme; sa beautŽ vous frappe; vous tes jeune;  aussit™t l'organe propre du plaisir prend son ŽlasticitŽ ; vous  dormez, et cet organe indocile s'agite ; aussit™t vous revoyez la  belle femme, et vous en jouissez plus voluptueusement peut-  tre. Tout s'exŽcute dans un ordre contraire, si l'action des  intestins sur la tte est plus forte que . ne le peut tre celle des objets mmes : un imbŽcile dans la fivre, une fille hystŽrique ou vaporeuse, sera grande, fire, haute, Žloquente,   Nec mortale sonans... La fivre tombe, l'hystŽrisme cesse, et la sottise rena”t. Vous  concevez maintenant ce que c'est que le fromage mou qui remplit la capacitŽ de votre cr‰ne et du mien. C'est le corps d'une  araignŽe dont tous les filets nerveux sont les pattes ou la toile.  Chaque sens a son langage. Lui, il n'a point d'idiome propre ; il  ne voit point, il n'entend point, il ne sent mme pas; mais c'est  un excellent truchement. Je mettrais ˆ tout ce systme plus de  vraisemblance et de clartŽ, si j'en avais le temps. Je vous  montrerais tant™t les pattes de l'araignŽe agissant sur le corps  de l'animal, tant™t le corps de l'animal mettant les pattes en  mouvement. Il me faudrait aussi un peu de pratique de mŽdecine; il me faudrait... du repos, s'il vous pla”t, car j'en ai besoin.  

Mais je vous vois froncer le sourcil. De quoi s'agit-il encore;  que me demandez-vous?... J'entends; vous ne laissez rien en  arrire. J'avais promis ˆ l'abbŽ quelque radoterie sur les idŽes  accessoires des tŽnbres et de l'obscuritŽ. Allons, lirons-nous  vite cette dernire Žpine du pied ; et qu'il n'en soit plus question.  

Tout ce qui Žtonne l'‰me, tout ce qui imprime un sentiment  de terreur conduit au sublime. Une vaste plaine n'Žtonne pas  comme l'ocŽan, ni l'ocŽan tranquille comme l'ocŽan agitŽ. 

 L'obscuritŽ ajoute ˆ la terreur. Les scnes de tŽnbres sont  rares dans les compositions tragiques. La difficultŽ du technique  les rend encore plus rares dans la peinture, o d'ailleurs elles  sont ingrates, et d'un effet qui n'a de vrai juge que parmi les  ma”tres. Allez ˆ l'AcadŽmie, et proposez-y seulement ce sujet,  tout simple qu'il est; demandez qu'on vous montre l'Amour  volant au-dessus du globe pendant la nuit, tenant, secouant son  (lambeau, et faisant pleuvoir sur la terre, ˆ travers le nuage  qui le porte, une rosŽe de gouttes de feu entremlŽes de  flches.

La nuit dŽrobe les formes, donne de l'horreur aux bruits ;  ne fžt-ce que celui d'une feuille, au fond d'une fort, il met  l'imagination en jeu ; l'imagination secoue vivement les  entrailles ; tout s'exagre. L'homme prudent entre en mŽfiance;  le l‰che s'arrte, frŽmit ou s'enfuit ; le brave porte la main sur  la garde son ŽpŽe.  

Les temples sont obscurs. Les tyrans se montrent peu ; on ne  les voit point, et ˆ leurs atrocitŽs on les juge plus grands que  nature. Le sanctuaire de l'homme civilisŽ et de l'homme sauvage  est rempli de tŽnbres. C'est de l'art de s'en imposer ˆ soi-mme qu'on peut dire :   Quod latet arcana non enarrabile fibra.   Prtres, placez vos autels, Žlevez vos Ždifices au fond des forts.  Que les plaintes de vos victimes percent les tŽnbres. Que vos  scnes mystŽrieuses, thŽurgiques, sanglantes, ne soient ŽclairŽes que de la lueur funeste des torches. La clartŽ est bonne  pour convaincre; elle ne vaut rien pour Žmouvoir. La clartŽ,  de quelque manire qu'on l'entende, nuit ˆ l'enthousiasme.  Potes, parlez sans cesse d'ŽternitŽ, d'infini, d'immensitŽ, du  temps, de l'espace, de la divinitŽ, des tombeaux, des m‰nes, des enfers, d'un ciel obscur, des mers profondes, des forts  obscures, du tonnerre, des Žclairs qui dŽchirent la nue. Soyez  tŽnŽbreux. Les grands bruits ou•s au loin, la chute des eaux  qu'on entend sans les voir, le silence, la solitude, le dŽsert, les  ruines, les cavernes, le bruit des tambours voilŽs, les coups de  baguette sŽparŽs par des intervalles, les coups d'une cloche  interrompus et qui se font attendre, le cri des oiseaux noc-  turnes, celui des btes fŽroces en hiver, pendant la nuit, sur-  tout s'il se mle au murmure des vents, la plainte d'une femme  qui accouche , toute plainte qui cesse et qui reprend , qui  reprend avec Žclat, et qui finit en s'Žteignant ; il y a, dans  toutes ces choses, je ne sais quoi de terrible, de grand et  d'obscur.  

Ce sont ces idŽes accessoires, nŽcessairement liŽes ˆ la nuit  et aux tŽnbres, qui achvent de porter la terreur dans le cÏur  d'une jeune fille qui s'achemine vers le bosquet obscur o elle est attendue. Son cÏur palpite ; elle s'arrte. La frayeur se  joint au trouble de sa passion ; elle succombe, ses genoux se  dŽrobent sous elle. Elle est trop heureuse de rencontrer les  bras de son amant, pour la recevoir et la soutenir; et ses premiers mots sont : Ç Est-ce vous ? È  

Je crois que les ngres sont moins beaux pour les ngres  mmes, que les blancs pour les ngres et pour les blancs. Il n'est pas en notre pouvoir de sŽparer des idŽes que Nature  associe. Je changerai d'avis, si l'on me dit que les ngres sont  plus touchŽs des tŽnbres que de l'Žclat d'un beau jour.  

Les idŽes de puissance ont aussi leur sublimitŽ ; mais la puissance qui menace Žmeut plus que celle qui protge. Le taureau  est plus beau que le bÏuf; le taureau ŽcornŽ qui mugit, plus  beau que le taureau qui se promne et qui pa”t; le cheval en  libertŽ, dont la crinire flotte aux vents, que le cheval sous son  cavalier; l'onagre, que l'‰ne; le tyran que le roi; le crime, peut-  tre, que la vertu; les dieux cruels que les dieux bons; et les  lŽgislateurs sacrŽs le savaient bien. La saison du printemps ne convient point ˆ une scne  auguste. 

 La magnificence n'est belle que dans le dŽsordre. Entassez  des vases prŽcieux; enveloppez ces vases entassŽs, renversŽs,  d'Žtoffes aussi prŽcieuses : l'artiste ne voit lˆ qu'un beau groupe,  de belles formes. Le philosophe remonte ˆ un principe plus  secret. Quel est l'homme puissant, ˆ qui ces choses appartiennent, et qui les abandonne ˆ la merci du premier venu?  

Les dimensions pures et abstraites de la matire ne sont pas  sans quelque expression. La ligne perpendiculaire, image de la  StabilitŽ, mesure de la profondeur, frappe plus que la ligne  oblique.  

Adieu, mon ami. Bonsoir et bonne nuit. Et songez-y bien, soit  en vous endormant, soit en vous rŽveillant, et vous m'avouerez  que le traitŽ du beau dans les arts est ˆ faire, aprs tout ce  que j'en ai dit dans les Salons prŽcŽdents, et tout ce que j'en  dirai dans celui-ci.