Rousseau
Considérations sur le gouvernement de Pologne



Le chapitre II des Considérations… est le chapitre qui porte sur le législateur


        CHAPITRE III Application.

 

La Pologne est un grand État environné d’États encore plus considérables, qui, par leur despotisme et par leur discipline, militaire, ont une grande force offensive. Faible au contraire par son anarchie, elle est, malgré la valeur polonaise, en butte à tous leurs outrages. Elle n’a point de places fortes pour arrêter leurs incursions. Sa dépopulation la met presque absolument hors d’état de défense. Aucun ordre économique  ; peu ou point de troupes  ; nulle discipline militaire, nul ordre, nulle subordination  ; toujours divisée au dedans, toujours menacée au dehors, elle n’a par elle-même aucune consistance, et dépend du caprice de ses voisins. Je ne vois dans l’état présent des choses qu’un seul moyen de lui donner cette consistance qui lui manque : c’est d’infuser, pour ainsi dire, dans toute la nation l’âme des Confédérés  ; c’est d’établir tellement la République dans les cœurs des Polonais, qu’elle y subsiste malgré tous les efforts de ses oppresseurs  ; c’est là, ce me semble, l’unique asile où la force ne peut ni l’atteindre ni la détruire. On vient d’en voir une preuve à jamais mémorable la Pologne était dans les fers du Russe, mais les Polonais sont restés libres.  Grand exemple qui vous montre comment vous pouvez braver la puissance et l’ambition de vos voisins. Vous ne sauriez empêcher qu’ils ne vous engloutissent   ; faites au moins qu’ils ne puissent vous digérer. De quelque façon qu’on s’y prenne, avant qu’on ait donné à la Pologne tout ce qui lui manque pour être en état de résister à ses ennemis, elle en sera cent fois accablée. La vertu de ses citoyens, leur zèle patriotique, la forme particulière que des institutions nationales peuvent donner à leurs âmes, voilà le seul rempart toujours prêt à la défendre, et qu’aucune armée ne saurait forcer. Si vous faites en sorte qu’un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne.

Ce sont les institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les mœurs d’un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d’ennui chez les autres peuples, au sein des délices dont il est privé dans son pays. Souvenez-vous de ce Spartiate gorgé des   voluptés de la cour du grand roi, à qui l’on reprochait de regretter la sauce noire. "Ah  !dit-il au satrape, en soupirant, "je connais tes plaisirs, mais tu ne connais pas les nôtres !"

Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemand, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens. Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de formes nationales par une institution particulière. Tous, dans les mêmes circonstances, feront les mêmes choses : tous se diront désintéressés, et seront fripons  ; tous parleront du bien public, et ne penseront qu’à eux-mêmes  ; tous vanteront la médiocrité, et voudront être des Crésus. Ils n’ont d’ambition que pour le luxe, ils n’ont de passion que celle de l’or : sûrs d’avoir avec lui tout ce qui les tente, tous se vendront au premier qui voudra les payer. Que leur importe à quel maître ils obéissent, de quel État ils suivent les lois ? Pourvu qu’ils trouvent de l’argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays.

Donnez une autre pente aux passions des Polonais, vous donnerez à leurs âmes une physionomie nationale qui les distinguera des autres peuples, qui les empêchera de se fondre, de se plaire de s’allier, avec eux  ; une vigueur qui remplacera le jeu abusif des vains préceptes, qui leur fera faire par goût et par passion ce qu’on ne fait jamais assez bien quand on ne le fait que par devoir ou par intérêt. C’est sur ces âmes-là qu’une législation bien appropriée aura prise.  Ils obéiront aux lois et ne les éluderont pas, parce qu’elles leur conviendront et qu’elles auront l’assentiment interne de leur volonté. Aimant la patrie, ils la serviront par zèle et de tout leur cœur. Avec ce seul sentiment, la législation, fût-elle mauvaise, ferait de bons citoyens ; et il n’y a jamais que les bons citoyens qui fassent la force et la prospérité de l’État.

J’expliquerai ci-après le régime d’administration qui, sans presque toucher au fond de vos lois, me paraît propre à porter le patriotisme et les vertus qui en sont inséparables au plus haut degré d’intensité qu’ils puissent avoir. Mais soit que vous adoptiez ou non ce régime, commencez toujours par donner aux Polonais une grande opinion d’eux-mêmes et de leur patrie : après la façon dont ils viennent de se montrer, cette opinion ne sera pas fausse. Il faut saisir la circonstance de l’événement présent pour monter les âmes au ton des âmes antiques. Il est certain que la Confédération de Bar a sauvé la patrie expirante. Il faut graver cette grande époque en caractères sacrés dans tous les cœurs polonais. Je voudrais qu’on érigeât un monument en sa mémoire  ; qu’on y mît les noms de tous les confédérés, même de ceux qui dans la suite auraient pu trahir, la cause commune. Une si grande action doit effacer les fautes de toute la vie.  Qu’on instituât une solennité périodique pour la célébrer tous les dix ans avec une pompe non brillante et frivole, mais simple, fière, et républicaine  ; qu’on y fit dignement, mais sans emphase, l’éloge de ces vertueux citoyens qui ont eu l’honneur de souffrir pour la patrie dans les fers de l’ennemi  ; qu’on accordât même à leurs familles quelque privilège honorifique qui rappelât toujours ce beau souvenir aux yeux du public. Je ne voudrais pourtant pas qu’on se permit dans ces solennités aucune invective contre les Russes  ; ni même qu’on en parlât : ce serait trop les honorer. Ce silence, le souvenir de leur barbarie, et l’éloge de ceux qui leur ont résisté, diront d’eux tout ce qu’il en faut dire : vous devez trop les mépriser pour les haïr.

Je voudrais que, par des honneurs, par des récompenses publiques, on donnât de l’éclat à toutes les vertus patriotiques, qu’on occupât sans cesse les citoyens de la patrie, qu’on en fit leur plus grande affaire, qu’on la tint incessamment sous leurs yeux. De cette manière ils auraient moins, je l’avoue, les moyens et le temps de s’enrichir  ; mais ils en auraient moins aussi le désir et le besoin. Leurs cœurs apprendraient à connaître un autre bonheur quel celui de la fortune ; et voilà l’art d’ennoblir les âmes et d’en faire un instrument plus puissant que l’or.

L’exposé succinct des mœurs des Polonais qu’a bien voulu me communiquer M. de Wielhorski ne suffit pas pour me mettre au fait de leurs usages civils et domestiques. Mais une grande nation qui ne s’est jamais trop mêlée avec ses voisins doit en avoir beaucoup qui lui soient propres, et qui peut-être s’abâtardissent journellement  par la pente générale en Europe de prendre les goûts, et les mœurs des Français. Il faut maintenir, rétablir ces anciens usages, et en introduire de convenables qui soient propres aux Polonais. Ces usages, fussent-ils indifférents, fussent-ils mauvais même à certains égards, pourvu qu’ils ne le soient pas essentiellement, auront toujours l’avantage d’affectionner les Polonais à leur pays, et de leur donner une répugnance naturelle à se mêler avec l’étranger. Je regarde comme un bonheur qu’ils aient un habillement particulier.  Conservez avec soin cet avantage : faites exactement le contraire de ce que fit ce Czar si vanté. Que le roi ni les sénateurs, ni aucun homme publie ne portent’ jamais d’autre vêtement que celui de la nation, et que nul Polonais n’ose paraître à la cour vêtu à la française.

Beaucoup de jeux publics où la bonne mère patrie se plaise à voir jouer ses enfants. Qu’elle s’occupe d’eux souvent afin qu’ils s’occupent toujours d’elle. Il faut abolir, même à la cour, à cause de l’exemple, les amusements ordinaires des cours, le jeu, les théâtres, comédie, opéra  ; tout ce qui effémine les hommes ; tout ce qui les distrait, les isole, leur fait oublier leur patrie et leur devoir  ; tout ce qui les fait trouver bien partout, pourvu qu’ils s’amusent. Il faut inventer des jeux, des fêtes, des solennités, qui soient si propres à cette cour-là qu’on ne les retrouve dans aucune autre. Il faut qu’on s’amuse en Pologne plus que dans les autres pays, mais non pas de la même manière. Il faut, en un mot, renverser un exécrable proverbe, et faire dire à tout Polonais au fond de son cœur : Ubi patria, ibi bene.

Rien, s’il se peut, d’exclusif pour les grands et les riches. Beaucoup de spectacles en plein air, où les rangs soient distingués avec soin, mais où tout le peuple prenne part également, comme chez les anciens, et où, dans certaines occasions, la jeune noblesse fasse preuve de force et d’adresse. Les combats des taureaux n’ont pas peu contribué à maintenir une certaine vigueur chez la nation espagnole. Ces cirques, où s’exerçait jadis la jeunesse en Pologne, devraient être soigneusement rétablis  ; on en devrait faire pour elle des théâtres d’honneur et d’émulation. Rien ne serait plus aisé que d’y substituer aux anciens combats des exercices moins cruels, où cependant la force et l’adresse auraient part, et où les victorieux auraient de même des honneurs et des récompenses. Le maniement des chevaux est, par exemple, un exercice très convenable aux Polonais, et très susceptible de l’éclat du spectacle.

Les héros d’Homère se distinguaient tous par leur force et leur adresse, et par là montraient aux yeux du peuple qu’ils étaient faits pour lui commander. Les tournois des paladins formaient des hommes non seulement vaillant et courageux, mais avides d’honneur et de gloire, et propres à toutes les vertus.  L’usage des armes à feu, rendant ces facultés du corps moins utiles à la guerre, les a fait tomber en discrédit. Il arrive de là que, hors les qualités de l’esprit, qui sont souvent équivoques, déplacées, sur lesquelles on a mille moyens de tromper, et dont le peuple est mauvais juge, un homme, avec l’avantage de la naissance, n’a rien en lui qui le distingue d’un autre, qui justifie la fortune, qui montre dans sa personne un droit naturel à la supériorité  ; et plus on néglige ces signes extérieurs, plus ceux qui nous gouvernent s’efféminent et se corrompent impunément. Il importe pourtant, et plus qu’on ne pense, que ceux qui doivent un jour commander aux autres se montrent dès leur jeunesse supérieurs à eux de tout point, ou du moins qu’ils y tâchent. Il est bon, de plus, que le peuple se trouve souvent avec ses chefs dans des occasions agréables, qu’il les connaisse, qu’il s’accoutume à les voir, qu’il partage avec eux ses plaisirs. Pourvu que la subordination soit toujours gardée et qu’il ne se confonde point avec eux, c’est le moyen qu’il s’y affectionne et qu’il joigne pour eux l’attachement au respect.  Enfin, le goût des exercices corporels détourne d’une oisiveté dangereuse, des plaisirs efféminés et du luxe de l’esprit. C’est surtout à cause de l’âme qu’il faut exercer le corps  ; et voilà ce que nos petits sages sont loin de voir.

Ne négligez point une certaine décoration publique  ; qu’elle soit noble, imposante, et que la magnificence soit dans les hommes plus que dans les choses. On ne saurait croire à quel point le cœur du peuple suit ses yeux, et combien la majesté du cérémonial en impose. Cela donne à l’autorité un air d’ordre et de règle qui inspire la confiances, et qui écarte les idées de caprice et de fantaisie attachées à celle du pouvoir arbitraire. Il faut seulement éviter, dans l’appareil des solennités, le clinquant, le  papillotage et les décorations de luxe qui sont d’usage dans les cours. Les fêtes d’un peuple libre doivent toujours respirer la décence et la gravité, et l’on n’y doit présenter à son admiration que des objets dignes de son estime. Les Romains, dans leurs triomphes, étalaient un luxe énorme, mais c’était le luxe des vaincus  ; plus il brillait, moins il séduisait  ; son éclat même était une grande leçon pour les Romains. Les rois captifs étaient enchaînés avec des chaînes d’or et de pierreries. Voilà du luxe bien entendu. Souvent on vient au même but par deux routes opposées. Les deux balles de laine mises dans la Chambre des Pairs d’Angleterre devant la place du Chancelier forment à mes yeux une décoration touchante et sublime. Deux gerbes de blé, placées de même dans le Sénat de Pologne, n’y feraient pas un moins bel effet à mon gré.

L’immense distance des fortunes qui sépare les seigneurs de la petite noblesse est un grand obstacle aux réformes nécessaires pour faire de l’amour de la patrie la passion dominante. Tant que le luxe régnera chez les grands, la cupidité régnera dans tous les cœurs. Toujours l’objet de l’admiration publique sera celui des vœux des particuliers  ; et, s’il faut être riche pour briller, la passion dominante sera toujours d’être riche. Grand moyen de corruption qu’il faut affaiblir autant qu’il est possible. Si d’autres objets attrayants, si des marques de rang distinguaient les hommes en place, ceux qui ne seraient que riches en seraient privés  ; les vœux secrets prendraient naturellement la route de ces distinctions honorables, c’est-à-dire celles du mérite et de la vertu, quand on ne parviendrait que par là. Souvent les Consuls de Rome étaient très pauvres, mais ils avaient des licteurs  ; l’appareil de ces licteurs fut convoité par le peuple, et les plébéiens parvinrent au consulat.

Ôter tout à fait le luxe où règne l’inégalité me paraît, je l’avoue, une entreprise bien difficile. Mais n’y aurait-il pas moyen de changer les objets de ce luxe et d’en rendre l’exemple moins pernicieux ? Par exemple, autrefois la pauvre noblesse en Pologne s’attachait aux grands, qui lui donnaient l’éducation et la subsistance à leur suite. Voilà un luxe vraiment grand et noble, dont je sens parfaitement l’inconvénient, mais qui du moins, loin d’avilir les âmes, les élève, leur donne des sentiments, du ressort, et fut sans abus chez les Romains, tant que dura la République. J’ai lu que le due d’Éperon, rencontrant un jour le duc de Sully, voulait lui chercher querelle  ; mais que, n’ayant que six cents gentilshommes à sa suite, il n’osa attaquer Sully, qui en avait huit cents.  Je doute qu’un luxe de cette espèce laisse une grande place à celui des colifichets  ; et l’exemple du moins n’en séduira pas les pauvres. Ramenez les grands en Pologne à n’en avoir que de ce genre  ; il en résultera peut-être des divisions, des partis, des querelles ; mais il ne corrompra pas la nation. Après celui-là tolérons le luxe militaire, celui des armes, des chevaux  ; mais que toute parure efféminée soit en mépris  ; et si l’on n’y peut faire renoncer les femmes, qu’on leur apprenne au moins à l’improuver et dédaigner dans les hommes.

Au reste, ce n’est pas par des lois somptuaires qu’on vient à bout d’extirper le luxe : c’est du fond des cœurs qu’il faut l’arracher, en y imprimant des goûts plus sains et plus nobles. Défendre les choses qu’on ne doit pas faire est un expédient inepte et vain, si l’on ne commence par les faire haïr et mépriser  ; et jamais l'improbation de la loi n’est efficace que quand elle vient à l’appui de celle du jugement. Quiconque se mêle d’instituer un peuple doit savoir dominer les opinions, et par elles gouverner les passions des hommes. Cela est vrai surtout dans l’objet dont je parle. Les lois somptuaires irritent le désir par la contrainte plutôt qu’elles ne l’éteignent par le châtiment. La simplicité dans les mœurs et dans la parure est moins le fruit de la Loi que celui de l’éducation.

 

 

        CHAPITRE IV. Éducation.

 

C’est ici l’article important. C’est l’éducation qui doit donner aux âmes la forme nationale, et diriger tellement leurs opinions et leurs goûts, qu’elles soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité. Un enfant, en ouvrant les yeux, doit voir la patrie, et jusqu’à la mort ne doit plus voir qu’elle. Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère l’amour de sa patrie : c’est-à-dire, des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence  ; il ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle  ; sitôt qu’il est seul, il est nul  ; sitôt qu’il n’a plus de patrie, il n’est plus  ; et s’il n’est pas mort, il est pis.

L’éducation nationale n’appartient qu’aux hommes libres  ; il  n’y a qu’eux qui aient une existence commune et qui soient vraiment liés par la loi. Un Français, un Anglais, un Espagnol, un Italien, un Russe, sont tous à peu près le même homme  ; il sort du collège déjà tout façonné pour la licence, c’est-à-dire pour la servitude. À vingt ans, un Polonais ne doit pas être un autre homme  ; il doit être un Polonais. Je veux qu’en apprenant à lire il lise des choses de son pays  ; qu’à dix ans il en connaisse toutes les productions, à douze toutes les provinces, tous les chemins, toutes les villes  ; qu’à quinze il en sache toute l’histoire, à seize toutes les lois  ; qu’il n’y ait pas eu dans toute la Pologne une belle action ni un homme illustre dont il n’ait la mémoire et le cœur pleins, et dont il ne puisse rendre compte à l’instant. On peut juger par là que ce ne sont pas les études ordinaires, dirigées par des étrangers et des prêtres, que je voudrais faire suivre aux enfants. La loi doit régler la matière, l’ordre et la forme de leurs études. Ils ne doivent avoir pour instituteurs que des Polonais : tous mariés, s’il est possible  ; tous distingués par leurs mœurs, par leur probité, par leur bon sens, par leurs lumières  ; et tous destinés à des emplois, non plus importants ni plus honorables, car cela n’est pas possible, mais moins pénibles et plus éclatants, lorsqu’au bout d’un certain nombre d’années ils auront bien rempli celui-là. Gardez vous surtout de faire un métier de l’état de pédagogue. Tout homme public en Pologne ne doit avoir d’autre état permanent que celui de citoyen. Tous les postes qu’il remplit, et surtout ceux qui sont importants, comme celui-ci, ne doivent être considérés que comme des places d’épreuve et des degrés pour monter plus haut après l’avoir mérité. J’exhorte les Polonais à faire attention à cette maxime, sur laquelle j’insisterai souvent : je la crois la clef d’un grand ressort dans l’État. On verra ci-après comment on peut, à mon avis, la rendre praticable sans exception.

Je n’aime point ces distinctions de collèges et d’académies, qui font que la noblesse riche et la noblesse pauvre sont élevées différemment et séparément.  Tous, étant égaux par la constitution de l’État, doivent être élevés ensemble et de la même manière  ; et si l’on ne peut établir une éducation publique tout à fait gratuite, il faut du moins la mettre à un prix que les pauvres puissent payer. Ne pourrait-on pas fonder dans chaque collège un certain nombre de places purement gratuites, c’est-à-dire aux frais de l’État, et qu’on appelle en France des bourses ?  Ces places, données aux enfants des pauvres gentilshommes qui auraient bien mérité de la patrie, non comme une aumône, mais comme une récompense des bons services des pères, deviendraient à ce titre honorables, et pourraient produire un double avantage qui ne serait pas à négliger. Il faudrait pour cela que la nomination n’en fût pas arbitraire, mais se fit par une espèce de jugement dont je parlerai ci-après. Ceux qui rempliraient ces places seraient appelés Enfants de l’État, et distingués par quelque marque honorable qui donnerait la préséance sur les autres enfants de leur âge, sans excepter ceux des grands.

Dans tous les collèges il faut établir un gymnase, ou lieu d’exercices corporels, pour les enfants. Cet article si négligé est, selon moi, la partie la plus importante de l’éducation, non seulement pour former des tempéraments robustes et sains, mais encore plus pour l’objet moral, qu’on néglige ou qu’on ne remplit que par un tas de préceptes pédantesques et vains, qui sont autant de paroles perdues. Je ne redirai jamais assez que la bonne éducation doit être négative. Empêchez les vices de naître, vous aurez assez fait pour la vertu. Le moyen en est de la dernière facilité dans la bonne éducation publique : c’est de tenir toujours les enfants en haleine, non par d’ennuyeuses études où ils n’entendent rien et qu’ils prennent en haine par cela seul qu’ils sont forcés de rester en place  ; mais par des exercices qui leur plaisent, en satisfaisant au besoin qu’en croissant a leur corps de s’agiter, et dont l’agrément pour eux ne se bornera pas là.

On ne doit point permettre qu’ils jouent séparément à leur fantaisie, mais tous ensemble et en public, de manière qu’il y ait toujours un but commun auquel tous aspirent, et qui excite la concurrence et l’émulation. Les parents qui préféreront l’éducation domestique, et feront élever leurs enfants sous leurs yeux, doivent cependant les envoyer à ces exercices. Leur instruction peut être domestique et particulière, mais leurs jeux doivent toujours être publics et communs à tous  ; car il ne s’agit pas, seulement ici de les occuper, de leur former une constitution robuste, de les rendre agiles et découplés, mais de les accoutumer de bonne heure à la règle, à l’égalité, à la fraternité, aux concurrences, à vivre sous les yeux de leurs concitoyens et à désirer l’approbation publique. Pour cela, il ne faut pas que les prix et récompenses des vainqueurs soient distribués arbitrairement par les maîtres des exercices, ni par les chefs du collège, mais par acclamation et au jugement des spectateurs  ; et l’on peut compter que ces jugements seront toujours justes, surtout si l’on a soin de rendre ces jeux attirants pour le public, en les ordonnant avec un peu d’appareil et de façon qu’ils fassent spectacle.  Alors il est à présumer que tous les honnêtes gens et tous les bons patriotes se feront un devoir et un plaisir d’y assister.

À Berne, il y a un exercice bien singulier pour les jeunes patriciens qui sortent du collège. C’est ce qu’on appelle l’État extérieur. C’est une copie en petit de tout ce qui compose le Gouvernement de la République : un sénat, des avoyers, des officiers, des huissiers, des orateurs, des causes, des jugements, des solennités.  L’État extérieur a même un petit Gouvernement et quelques rentes  ; et cette institution, autorisée et protégée par le souverain, est la pépinière des hommes d’État, qui dirigeront un jour les affaires publiques dans les mêmes emplois qu’ils n’exercent d’abord que par jeu.

Quelque forme qu’on donne à l’éducation publique, dont je n’entreprends pas ici le détail, il convient d’établir un collège de magistrats du premier rang qui en ait la suprême administration, et qui nomme, révoque et change à sa volonté tant les principaux et chefs des collèges, lesquels seront eux-mêmes, comme je l’ai déjà dit, des candidats pour les hautes magistratures, que les maîtres des exercices, dont on aura soin d’exciter aussi le zèle et la vigilance par des places plus élevées, qui leur seront ouvertes ou fermées selon la manière dont ils auront rempli celles-là. Comme c’est de ces établissements que dépend l’espoir de la République, la gloire et le sort de la nation, je les trouve, je l’avoue, d’une importance que je suis bien surpris qu’on n’ait songé à leur donner nulle part. Je suis affligé pour l’humanité que tant d’idées qui me paraissent bonnes et utiles se trouvent toujours, quoique très praticables, si loin de tout ce qui se fait.

Au reste, je ne fais ici qu’indiquer  ; mais c’est assez pour ceux à qui je m’adresse. Ces idées mal développées montrent de loin les routes, inconnues aux modernes, par lesquelles les anciens menaient les hommes à cette vigueur d’âme, à ce zèle patriotique, à cette estime pour les qualités vraiment personnelles, sans égard à ce qui n’est qu’étranger à l’homme, qui sont parmi nous sans exemple, mais dont les levains dans les cœurs de tous les hommes n’attendent pour fermenter que d’être mis en action par des institutions convenables.  Dirigez dans cet esprit l’éducation, les usages, les coutumes, les mœurs, des Polonais  ; vous développerez en eux ce levain qui n’est pas encore éventé par des maximes corrompues, par des institutions usées, par une philosophie égoïste qui prêche et qui tue. La nation datera sa seconde naissance de la crise terrible dont elle sort  ; et voyant ce qu’ont fait ses membres encore indisciplinés, elle attendra beaucoup et obtiendra davantage d’une institution bien pondérée : elle chérira, elle respectera des lois qui flatteront son noble orgueil, qui la rendront, qui la maintiendront heureuse et libre  ; arrachant de son sein les passions qui les éludent, elle y nourrira celles qui les font aimer  ; enfin, se renouvelant pour ainsi dire elle-même, elle reprendra dans ce nouvel âge toute la vigueur d’une nation naissante. Mais, sans ces précautions, n’attendez rien de vos lois. Quelque sages, quelque prévoyantes qu’elles puissent être, elles seront éludées et vaines  ; et vous aurez corrigé quelques abus qui vous blessent, pour en introduire d’autres que vous n’aurez pu prévus.Voilà des préliminaires que j’ai crus indispensables.

Jetons maintenant les yeux sur la constitution.