Lettres de Rousseau
au sujet de Hume


LETTRE DE ROUSSEAU A MADAME LA COMTESSE DE BOUFFLERS.

Wootton, le 9 avril 1766.

C'est ˆ regret, madame, que je vais affliger votre bon cÏur; mais il faut absolument que vous connaissiez ce David Hume, ˆ qui vous m'avez livrŽ , comptant me procurer un sort tranquille. Depuis notre arrivŽe en Angleterre , o je ne connais personne que lui , quelqu'un qui est trs au fait, et fait tous mes affaires , travaille en secret mais sans rel‰che ˆ m'y dŽshonorer, et rŽussit avec un succs qui m'Žtonne. Tout ce qui vient de m'arriver en Suisse a ŽtŽ dŽguisŽ; mon dernier voyage de Paris, et l'accueil que j'y ai reu ont ŽtŽ falsifiŽs. On a fait entendre que j'Žtais gŽnŽralement mŽprisŽ et dŽcriŽ en France pour ma mauvaise conduite , et que c'est pour cela principalement que je n'osais m'y montrer. On a mis dans les papiers publics que, sans la protection de M. Hume, je n'aurais osŽ dernirement traverser la France pour m'embarquer ˆ Calais ; mais qu'il m'avait obtenu le passeport dont je m'Žtais servi. On a traduit et imprimŽ comme authentique la fausse lettre du roi de Prusse , fabriquŽe par d'Alembert, et rŽpandue ˆ Paris par leur ami commun Walpole. On a pris ˆ t‰che de me prŽsenter ˆ Londres avec Mlle Le Vasseur dans tous les jours qui pouvaient jeter sur moi du ridicule. On a fait supprimer chez un libraire une Ždition et traduction qui s'allait faire des lettres de M. du Peyrou. Dans moins de six semaines tous les papiers publics , qui d'abord ne parlaient de moi qu'avec honneur, ont changŽ de langage , et n'en ont plus parlŽ qu'avec mŽpris.

La cour et le public ont de mme rapidement changŽ sur mon compte ; et les gens surtout avec qui M. Hume a le plus de liaisons , sont ceux qui se distinguent par le mŽpris le plus marquŽ, affectant, pour l'amour de lui, de vouloir me faire la chantŽ plut™t qu'honntetŽ , sans le moindre tŽmoignage d'affection ni d'estime, et comme persuadŽs qu'il n'y a que des services d'argent qui soient ˆ l'usage d'un homme comme moi. Durant le voyage il m'avait parlŽ du jongleur Tronchin comme d'un homme qui avait fait prs de lui des avances tra”tresses, et dont il Žtait fondŽ ˆ se dŽfier : il se trouve cependant qu'il loge ˆ Londres avec le fils dudit jongleur, vit avec lui dans la plus grande intimitŽ , et vient de le placer auprs de M. Mitchel , ministre ˆ Berlin , o ce jeune homme va , sans doute, chargŽ d'instructions qui me regardent. J'ai eu le malheur de loger deux jours chez M. Hume, dans cette mme maison , venant de la campagne ˆ Londres. Je ne puis vous exprimer ˆ quel point la haine et le dŽdain se sont manifestŽs contre moi dans les h™tesses et les servantes , et de quel accueil inf‰me on y a rŽgalŽ Mlle Le Vasseur. Enfin je suis presque assurŽ de reconna”tre, au ton haineux et mŽprisant, tous les gens avec qui M. Hume vient d'avoir des confŽrences ; et je l'ai vu cent fois, mme en ma prŽsence , tenir indirectement les propos qui pouvaient le plus indisposer contre moi ceux ˆ qui il parlait. Deviner quel est son but c'est ce qui m'est difficile, d'autant plus qu'Žtant ˆ sa discrŽtion et dans un pays dont j'ignore la langue, toutes mes lettres ont passŽ jusqu'ici par ses mains , qu'il a toujours ŽtŽ trs avide de les voir et de les avoir ; que de celles que j'ai Žcrites , peu sont parvenues ; que presque toutes celles que j'ai reues avaient ŽtŽ ouvertes ; et celles d'o j'aurais pu tirer quelque Žclaircissement, probablement supprimŽes. Je ne dois pas oublier deux petites remarques ; l'une, que le premier soir depuis notre dŽpart de Paris , Žtant couchŽs tous trois dans la mme chambre, j'entendis au milieu de la nuit David Hume s'Žcrier plusieurs fois ˆ pleine voix, Je tiens J. J. Rousseau; ce que je ne pus alors interprŽter que favorablement , cependant il y avait dans le ton je ne sais quoi d'effrayant et de sinistre que je n'oublierai jamais. La seconde remarque vient d'une espce d'Žpanchement que j'eus avec lui aprs une autre occasion de lettre que je vais vous dire. J'avais Žcrit le soir sur sa table ˆ madame de Chenonceaux. Il Žtait trs inquiet de savoir ce que j'Žcrivais, et ne pouvait presque s'abstenir d'y lire. Je ferme ma lettre sans la lui montrer : il la demande avidement, disant qu'il l'enverra le lendemain par la poste ; il faut bien la donner ; elle reste sur sa table. Lord Newnham arrive; David sort un moment, je ne sais pourquoi. Je reprends ma lettre en disant que j'aurai le temps de l'envoyer le lendemain : mylord Newnham s'offre de l'envoyer par le paquet de l'ambassadeur de France ; j'accepte. David rentre ; tandis que lord Newnham fait son enveloppe, il tire son cachet ; David offre le sien avec tant d'empressement qu'il faut s'en servir par prŽfŽrence. On sonne ; lord Newnham donne la lettre au domestique pour l'envoyer sur-le-champ chez l'ambassadeur. Je me dis en moi-mme, Je suis sžr que David va suivre le domestique. Il n'y manqua pas, et je parierais tout au monde que ma lettre n'a pas ŽtŽ rendue, ou qu'elle avait ŽtŽ dŽcachetŽe.

A souper il fixait alternativement sur Mlle Le Vasseur et sur moi des regards qui m'effrayrent et qu'un honnte homme n'est gure assez malheureux pour avoir reus de la nature. Quand elle fut montŽe pour s'aller coucher dans le chenil qu'on lui avait destinŽ, nous rest‰mes quelque temps sans rien dire : il me fixa de nouveau du mme air : je voulus essayer de le fixer ˆ mon tour , il me fut impossible de soutenir son affreux regard. Je sentis mon ‰me se troubler , j'Žtais dans une Žmotion horrible ; enfin le remords de mal juger d'un si grand homme sur des apparences prŽvalut ; je me prŽcipitai dans ses bras tout en larmes , en m'Žcriant : Non, David Hume n'est pas un tra”tre, cela n'est pas possible ; et s'il n'Žtait pas le meilleur des hommes , il faudrait qu'il en fžt le plus noir. A cela mon homme, au lieu de s'attendrir avec moi, ou de se mettre en colre , au lieu de me demander des explications, reste tranquille, rŽpond ˆ mes transports par quelques caresses froides , en me frappant de petits coups sur le dos, et s'Žcriant plusieurs fois , Mon cher monsieur! Quoi donc , mon cher monsieur? J'avoue que cette manire de recevoir mon Žpanchement me frappa plus que tout le reste. Je partis le lendemain pour cette province , o j'ai rassemblŽ de nouveaux faits , rŽflŽchi, combinŽ, et conclu , en attendant que je meure.

J'ai toutes mes facultŽs dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d'autre chose. Madame, ne vous rebutez pas par mes misres, et daignez m'aimer encore, quoique le plus malheureux des hommes.

J'ai vu le docteur Gatti en grande liaison avec notre homme ; et deux seules entrevues m'ont appris certainement que , quoi que vous en puissiez dire, le docteur Gatti ne m'aime pas. Je dois vous avertir aussi que la bo”te que vous m'avez envoyŽe par lui avait ŽtŽ ouverte , et qu'on y avait mis un autre cachet que le v™tre. II y a presque de quoi rire ˆ penser combien mes curieux ont ŽtŽ punis.

 

 

 

A M. DE MALESHERBES.

Wootton , le 10 mai 1766.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, monsieur, que j'aime ˆ vous ouvrir mon cÏur et que vous le permettez. La confiance que vous m'avez inspirŽe m'a dŽjˆ fait sentir prs de vous que l'affliction mme a quelquefois ses douceurs; mais ce prix de l'Žpanchement me devient bien plus sensible depuis que mes maint, portŽs ˆ leur comble , ne me laissent plus dans la vie d'autre espoir que des consolations, et depuis qu'ˆ mon dernier voyage ˆ Paris j'ai si bien achevŽ de vous conna”tre. Oui, monsieur, avouer un tort, le dŽclarer , est un effort de justice assez rare ; mais s'accuser au malheureux qu'on a perdu, quoique innocemment, et ne l'en aimer que davantage, est un acte de force qui n'appartenait qu'ˆ vous. Votre ‰me honore l'humanitŽ , et la rŽtablit dans mon estime. Je savais qu'il y avait encore de l'amitiŽ parmi les hommes, mais sans vous j'ignorerais qu'il y ežt de la vertu.

Laissez-moi donc vous dŽcrire mon Žtat une seconde fois en ma vie. Que mon sort a changŽ depuis mon sŽjour de Montmorency ! "Vous m'avez cru malheureux alors , et vous vous trompiez ; si vous me croyez heureux maintenant, vous vous trompez davantage. Vous allez conna”tre un genre de malheurs digne de couronner tous les autres , et qu'en vŽritŽ je n'aurais pas cru fait pour moi.

Je vivais en Suisse en homme doux et paisible , fuyant le monde , ne me mlant de rien , ne disputant jamais , ne parlant pas mme de mes opinions. Ou m'en chasse par des persŽcutions, sans sujet, sans motif, sans prŽtexte , les plus violentes, les moins mŽritŽes qu'il soit possible d'imaginer, et qu'on a la barbarie de me reprocher encore , comme si je me les Žtais attirŽes par vanitŽ. Languissant, malade , affligŽ , je m'acheminais ˆ l'entrŽe de l'hiver vers Berlin. A Strasbourg je reois de M. Hume les invitations les plus tendres de me livrer ˆ sa conduite , et de le suivre en Angleterre , o il se charge de me procurer une retraite agrŽable et tranquille. J'avais eu dŽjˆ le projet de m'y retirer ; mylord-marŽchal me l'avait toujours conseillŽ; monsieur le duc d'Aumont avait, ˆ la prire de madame de Verdelin , demandŽ et obtenu pour moi un passeport. J'en fais usage ; je pars le cÏur plein du bon David , je cours ˆ Paris me jeter entre ses bras. Monsieur le prince de Conti m'honore de l'accueil plus convenable ˆ sa gŽnŽrositŽ qu'ˆ ma situation , et auquel je me prte par devoir, mais avec rŽpugnance, prŽvoyant combien mes ennemis m'en feraient payer cher l'Žclat.

Ce fut un spectacle bien doux pour moi que l'augmentation sensible de bienveillance pour M. Hume , que cette bonne Ïuvre produisit dans tout Paris: il devait en tre touchŽ comme moi ; je doute qu'il le fžt de la mme manire. Quoi qu'il en soit, voilˆ de ces compliments ˆ la franaise, que j'aime , et que les autres nations ne savent gure imiter.

Mais ce qui me fit une peine extrme fut de voir que monsieur le prince de Conti m'accablait en sa prŽsence de si grandes bontŽs , qu'elles auraient pu passer pour railleuses si j'eusse ŽtŽ moins ˆ plaindre , ou que le prince ežt ŽtŽ moins gŽnŽreux: toutes les attentions Žtaient pour moi ; monsieur Hume Žtait oubliŽ en quelque sorte, ou invitŽ ˆ y concourir. Il Žtait clair que cette prŽfŽrence d'humanitŽ dont j'Žtais l'objet en montrait pour lui une beaucoup plus flatteuse; c'Žtait lui dire, Mon ami Hume, aidez-moi ˆ marquer de la commisŽration ˆ cet infortunŽ. Mais son cÏur jaloux fut trop bte pour sentir cette distinction-lˆ.

Nous partons. Il Žtait si occupŽ de moi qu'il en parlait mme durant son sommeil : vous saurez ci-aprs ce qu'il dit ˆ la premire couchŽe. En dŽbarquant ˆ Douvres, transportŽ de toucher enfin celte terre de libertŽ , et d'y tre amenŽ par cet homme illustre , je lui sautai au cou , je l'embrassai Žtroitement sans rien dire , ma•s en couvrant son visage de baisers et de pleurs. Ce n'est pas la seule fois ni la plus remarquable ou il ait pu voir en moi les saisissements d'un cÏur pŽnŽtrŽ. Je ne sais pas trop ce qu'il fait de ces souvenirs, s'ils lui viennent, mais j'ai dans l'esprit qu'il en doit quelquefois tre importunŽ.

Nous sommes ftŽs arrivant ˆ Londres ; dans les deux chambres , ˆ la cour mme , on s'empresse ˆ me marquer de la bienveillance et de l'estime. M. Hume me prŽsente de trs-bonne gr‰ce ˆ tout le monde ; et il Žtait naturel de lui attribuer, comme je faisais , la meilleure partie de ce bon accueil. L'affluence me fait trouver le sŽjour de la ville incommode: aussit™t les maisons de campagne se prŽsentent en foule : on m'en offre ˆ choisir dans toutes les provinces. M. Hume se charge des propositions ; il me les fait, il me conduit mme ˆ deux ou trois campagnes voisines; j'hŽsite longtemps sur le choix ; je me dŽtermine enfin pour cette province. Aussit™t M. Hume arrange tout, les embarras s'aplanissent ; je pars ; j'arrive dans une habitation commode , agrŽable et solitaire : le ma”tre prŽvoit tout, rien ne me manque ; je suis tranquille, indŽpendant. Voilˆ le moment si dŽsirŽ o tous mes maux doivent finir ; non , c'est lˆ qu'ils commencent, plus cruels que je ne les avais encore Žprouves.

Peut-tre n'ignorez-vous pas , monsieur , qu'avant mon arrivŽe en Angleterre elle Žtait un des pays de l'Europe o j'avais le plus de rŽputation, j'oserais presque dire de considŽration ; les papiers publics Žtaient pleins de mes Žloges , et il n'y avait qu'un cri d'indignation contre mes persŽcuteurs. Ce ton se soutient ˆ mon arrivŽe ; les papiers l'annoncrent en triomphe ; l'Angleterre s'honorait d'tre mon refuge, et elle en glorifiait avec justice ses lois et son gouvernement. Tout ˆ coup , et sans aucune cause assignable, ce ton change, mais si fort et si vite que dans tous les caprices du public on n'en vit jamais un plus Žtonnant. Le signal fut donnŽ dans un certain magasin, aussi plein d'inepties que de mensonges, et o l'auteur bien instruit me donnait pour fils de musicien. Ds ce moment tout part avec un accord d'insultes et d'outrages qui tient du prodige; des foules de livres et d'Žcrits m'attaquent personnellement , sans mŽnagement, sans discrŽtion, et nulle feuille n'oserait para”tre si elle ne contenait quelque malhonntetŽ contre moi. Trop accoutumŽ aux in jures du public pour m'en affecter encore, je ne laissais pas d'tre surpris de ce changement si brusque, de ce. concert si parfaitement unanime , que pas un de ceux qui m'avaient tant louŽ, ne dit un seul mot pour ma dŽfense. Je trouvais bizarre que prŽcisŽment aprs le retour de M. Hume , qui a tant d'influence ici sur les gens de lettres et de si grandes liaisons avec eux, sa prŽsence ežt produit un effet si contraire ˆ celui que l'en pouvais attendre, que pas un de ses amis ne se fžt montre le mien ; et l'on voyait bien que les gens qui me traitaient si mal n'Žtaient pas ennemis , puisqu'on faisant sonner si haut sa qualitŽ de ministre, ils disaient que je n'avais traversŽ la France que sous sa protection ; qu'il m'avait obtenu un passeport de la cour de France ; et peu s'en fallait qu'ils n'ajoutassent que j'avais fait le voyage ˆ ses frais. Une autre chose m'Žtonnait davantage. Tous m'avaient Žgalement caressŽ ˆ mon arrivŽe ; mais ˆ mesure que notre sŽjour se prolongeait, je voyais de la faon la plus sensible changer avec moi les manires de ses amis. Toujours, je l'avoue, ils ont pris les mmes soins en ma faveur ; mais , loin de me marquer la mme estime , ils accompagnaient leurs services de l'air dŽdaigneux le plus choquant : on ežt dit qu'ils ne cherchaient ˆ m'obliger que pour avoir droit de me marquer du mŽpris. Malheureusement ils s'Žtaient emparŽs de moi. Que faire livrŽ ˆ leur merci dans un pays dont je ne savais pas la langue? Baisser la tte et ne pas voir les affronts. Si quelques Anglais ont continuŽ ˆ me marquer de l'estime, ce sont uniquement ceux avec qui M. Hume n'a aucune liaison.

Les flagorneries m'ont toujours ŽtŽ suspectes. Il m'en a fait des plus basses et de toutes les faons ; mais je n'ai jamais trouvŽ dans son langage rien qui sent”t la vraie amitiŽ. On ežt dit mme qu'en voulant me faire des patrons il cherchait ˆ m'™ter leur bienveillance ; il voulait plut™t que j'en fusse assistŽ qu'aimŽ ; et cent fois j'ai ŽtŽ surpris du tour rŽvoltant qu'il donnait ˆ ma conduite prs des gens qui pouvaient s'en offenser. Un exemple Žclaircira ceci. Monsieur Penneck , du musŽum , ami de mylord marŽchal , et pasteur d'une paroisse o l'on voulait m'Žtablir , vient me voir ; M. Hume , moi prŽsent , lui fait mes excuses de ne l'avoir pas prŽvenu. Le docteur Maty, lui dit-il , nous avait invitŽs pour jeudi au musŽum, o M. Rousseau devait vous voir ; mais il prŽfŽra d'aller avec Mme Garrick ˆ la comŽdie : on ne peut pas faire tant de choses en un jour.

On rŽpand ˆ Paris une fausse lettre du roi de Prusse , qui depuis a ŽtŽ traduite et imprimŽe ici. J'apprends avec Žtonnement que c'est un M. Walpole, ami de M. Hume , qui fait courir cette lettre : je lui demande si cela est vrai ; au lien de me rŽpondre , il me demande froidement de qui je le tiens; et, quelques jours aprs, il veut que je confie ˆ ce mme M. Walpole des papiers qui m'intŽressent et que je cherche ˆ faire venir en sžretŽ. Je vois cette prŽtendue lettre du roi de Prusse , et j'y reconnais ˆ l'instant le style de M. d'Alembert, autre ami de M. Hume , et mon ennemi d'autant plus dangereux qu'il a soin de cacher sa haine. J'apprends que le fils du jongleur Tronchin , mon plus mortel ennemi , est non-seulement un ami de M. Hume , mais qu'il loge avec lui ; et quand M. Hume voit que je sais cela , il m'en fait la confidence, m'assurant que le fils ne ressemble pas au pre. J'ai logŽ deux ou trois nuits avec ma gouvernante dans cette mme maison , chez M. Hume ; et ˆ l'accueil que nous ont fait ses h™tesses, qui sont ses amies , j'ai jugŽ de la faon dont lui, ou cet homme qu'il dit ne pas ressembler ˆ son pre, leur avait parlŽ d'elle et de moi.

Tous ces faits combinŽs, et d'autres semblables que j'observe, me donnent insensiblement une inquiŽtude que je repousse avec horreur. Cependant les lettres que j'Žcris n'arrivent pas ; plusieurs de celles que je reois ont ŽtŽ ouvertes , et toutes ont passŽ par les mains de M. Hume : si quelqu'une lui Žchappe il ne peut cacher l'ardente aviditŽ de la voir. Un soir je vois encore chez lui une manÏuvre de lettre dont je suis frappŽ. Voici ce que c'est que cette manÏuvre, car il peut importer de la dŽtailler. Je vous l'ai dit, monsieur; dans un fait je veux tout dire. Aprs souper, gardant tous deux le silence au coin de son feu , je m'aperois qu'il me regarde fixement, ce qui lui arrive souvent et d'une manire assez remarquable. Pour celte fois son regard ardent et prolongŽ devint presque inquiŽtant. J'essaie de le fixera mon tour; mais en arrtant mes yeux sur les siens je sens un frŽmissement inexplicable, et je suis bient™t forcŽ de les baisser. La physionomie et le ton du bon David sont d'un bon homme ; mais il faut que pour me fixer dans nos tte ˆ tte ce bon homme ait trouvŽ d'autres yeux que les siens.

L'impression de ce regard me reste ; mon trouble augmente jusqu'au saisissement. Bient™t un violent remords me gagne ; je m'indigne de moi-mme. Enfin , dans un transport, que je me rappelle encore avec dŽlices , je me jette ˆ son cou , je le serre Žtroitement, je l'inonde de mes larmes ; je m'Žcrie : Non, non, David Hume n'est pas un tra”tre ; s'il n'Žtait le meilleur des hommes , il faudrait qu'il en fžt le plus noir. David Hume me rend mes embrassements, et, tout en me frappant de petits coups sur le dos , me rŽpte plusieurs fois d'un ton tranquille : Quoi! mon cher monsieur ? Eh ! mon cher monsieur ! Quoi donc ! mon cher monsieur? Il ne me dit rien de plus ; je sens que mon cÏur se resserre : notre explication finit lˆ; nous allons nous coucher, et le lendemain je pars pour la province.

Je reviens maintenant ˆ ce que j'entendis ˆ Roye la premire nuit qui suivit notre dŽpart. Nous Žtions couchŽs dans la mme chambre , et plusieurs fois au milieu de la nuit je l'entendis s'Žcrier avec une vŽhŽmence extrme , Je tiens J. J. Rousseau, Je pris ces mots dans un sens favorable qu'assurŽment le ton n'indiquait pas ; c'est un ton dont il m'est impossible de donner l'idŽe , et qui n'a nul rapport ˆ celui qu'il a pendant le jour , et qui correspond trs-bien aux regards dont j'ai parlŽ. Chaque fois qu'il dit ces mots je sentis un tressaillement d'effroi dont je n'Žtais pas le ma”tre : mais il ne me fallut qu'un moment pomme remettre et rire de ma terreur ; ds le lendemain , tout fut si parfaitement oubliŽ , que je n'y ai pas mme pensŽ durant tout mon sŽjour ˆ Londres et au voisinage. Je ne m'en suis souvenu que depuis mon arrivŽe ici, en repassant toutes les observations que j'ai faites, et dont le nombre augmente de jour en jour ; mais ˆ prŽsent je suis trop sžr de ne plus l'oublier. Cet homme , que mon mauvais destin semble avoir forgŽ tout exprs pour moi, n'est pas dans la sphre ordinaire de l'humanitŽ, et vous avez assurŽment plus que personne le droit de trouver son caractre incroyable. Mon dessein n'est pas aussi que vous le jugiez sur mon rapport, mais seulement que vous jugiez de ma situation.

Seul dans un pays qui m'est inconnu , parmi des peuples peu doux , dont je ne sais pas la tangue , et qu'on excite ˆ me ha•r, sans appui , sans ami , sans moyen de parer les atteintes qu'on me porte , je pourrais pour cela seul sembler fort ˆ plaindre. Je vous proteste cependant que ce n'est ni aux dŽsagrŽments que j'essuie ni aux dangers que je peux courir que je suis sensible : j'ai mme si bien pris mon parti sur ma rŽputation que je ne songe plus ˆ la dŽfendre ; je l'abandonne sans peine , au moins durant ma vie , ˆ mes infatigables ennemis. Mais de penser qu'un homme avec qui je n'eus jamais aucun dŽmlŽ, un homme de mŽrite, estimable par ses talents , estimŽ par son caractre, me tend les bras dans ma dŽtresse , et m'Žtouffe quand je m'y suis jetŽ ; voilˆ, monsieur , une idŽe qui m'atterre. Voltaire , d'Alembert , Tronchin , n'ont jamais un instant affectŽ mon ‰me ; mais quand je vivrais mille ans, je sens que jusqu'ˆ ma dernire heure jamais David Hume ne cessera de m'tre prŽsent. Cependant j'endure mes maux avec assez de patience , et je me fŽlicite surtout de ce que mon naturel n'en est point aigri ; cela me les rend moins insupportables. J'ai repris mes promenades solitaires, mais au lieu d'y rver j'herborise ; c'est une distraction dont je sens le besoin : malheureusement elle ne m'est pas ici d'une grande ressource ; nous avons peu de beaux jours ; j'ai de mauvais yeux , un mauvais microscope ; je suis trop ignorant pour herboriser sans livres , et je n'en ai point encore ici : d'ailleurs mes nuits sont cruelles , mon corps souffre encore plus que mon cÏur ; la perte totale du sommeil me livre aux plus tristes idŽes ; l'air du pays joint ˆ tout cela sa sombre influence , et je commence ˆ sentir frŽquemment que j'ai trop vŽcu. Le pis est que je crains la mort encore, non-seulement pour elle-mme non seulement pour n'avoir pas un de mes amis qui puisse adoucir mes dernires heures, mais surtout pour l'abandon total o je laisserais ici la compagne de mes misres, livrŽe ˆ la barbarie , ou, qui pis est, ˆ l'insultante pitiŽ de ceux dont les soins ne sont qu'un raffinement de cruautŽ pour faire endurer l'opprobre en silence. Je ne sais pas en vŽritŽ quelles ressources la philosophie offre ˆ un homme dans mon Žtat. Pour moi, je n'en vois que deux qui soient ˆ mon usage , l'espŽrance et la rŽsignation.

Le plaisir, monsieur, que j'ai de vous Žcrire est si parfaitement; indŽpendant de l'attente d'une rŽponse, que je ne vous. envoie pour cela aucune adresse, bien sžr que vous ne vous servirez pas de celle de M. Hume , avec qui j'ai rompu toute communication. Vos sentiments me sont connus , il ne m'en faut pas davantage ; j'aurai l'Žquivalent de cent lettres dans l'assurance o je suis que vous pensez ˆ moi quelquefois avec intŽrt. Je prends le parti de supprimer dŽsormais tout commerce de lettres, hors les cas d'absolue nŽcessitŽ , de ne plus lire ni journaux ni nouvelles publiques, et de passer dans l'ignorance de ce qui se dit et se fait dans le monde les jours tranquilles qu'on voudra me laisser.

Je fais , monsieur, les vÏux les plus vrais et les plus tendres pour votre fŽlicitŽ.